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Le « cottage » comme pratique intergénérationnelle : narrations de la vie familiale dans les résidences secondaires du centre de l’Ontario

  • Nik Luka

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  • Nik Luka
    École d’architecture et École d’urbanisme, Université McGill (Montréal, Québec)
    nik.luka@mcgill.ca

Corps de l’article

Comment les familles avec jeunes enfants et adolescents se définissent-elles par rapport à l’espace urbain de la métropole ? En étendant la portée de cette question familière au-delà des milieux suburbains « conventionnels », nous avons focalisé notre étude sur des ménages vivant dans un milieu périurbain, bien qu’incontestablement métropolitain : le territoire des résidences secondaires du centre de l’Ontario. Cet arrière-pays de villégiature, reconnu comme tel depuis longtemps, comprend des centaines de milliers de résidences secondaires qui bordent les rives d’un nombre incalculable de lacs du centre de la province, au nord et à l’est de la région urbaine de Toronto avec sa population à croissance rapide de cinq millions d’habitants (Bourne et al., 2003). Ces résidences secondaires constituent les composantes de base d’un territoire connu régionalement sous le nom de « pays des cottages » (cottage country), nom fortement imprégné d’images et de significations qui relient paysage, formes urbaines et identité socioculturelle. Les idées et images que ce paysage culturel évoque sont si puissantes que bon nombre de ménages torontois estiment que la résidence secondaire au bord de l’eau fait partie des composantes d’une importance capitale de leur vie quotidienne. Et cette notion persiste encore aujourd’hui, malgré les hausses faramineuses du prix des résidences secondaires au cours des trois dernières décennies, malgré le temps et les inconvénients des longs aller-retour hebdomadaires et malgré l’impôt foncier, tous ces facteurs contribuant à augmenter le coût total de possession (calculé en dollars ou autrement) d’une résidence secondaire. Par surcroît, ces milieux de résidences secondaires nous offrent en plus petit une vision de l’hyper-mobilité de la métropole nord-américaine et de l’image, bien ancrée chez les Anglo-américains, de la banlieue/campagne idéale.

L’objectif du présent exposé est de montrer comment la pratique sociale de « la vie au cottage » constitue un moyen de resserrer les liens familiaux entre les générations présentes et avec celles du passé. À des fins empiriques, nous avons utilisé les résultats d’une étude minutieuse des patterns, usages, expériences et concepts résidentiels associés au territoire des résidences secondaires du centre de l’Ontario. L’étude comporte des entrevues en profondeur auprès de ménages propriétaires d’une résidence secondaire dont la demeure permanente était située dans la région métropolitaine de Toronto. Étant donné la dualité de leur milieu de vie primaire, dans une perspective longitudinale (leur passé, l’histoire de leur famille et leurs propres aspirations pour l’avenir), les personnes interviewées sont des adeptes convaincus de la multirésidence. Trois thèmes principaux sont explorés : la persistance des patterns de multirésidence, tels qu’ils ressortent des biographies résidentielles des répondants, et qui relient la région du Grand Toronto avec les vastes territoires du centre de l’Ontario (variante du modèle familial de l’espace suburbain dans les régions métropolitaines); l’importance des réseaux familiaux sur place, c.-à-d. à l’intérieur de milieux de résidences secondaires particuliers; et le caractère quasi-sacré du « cottage » en tant qu’endroit où enfants et familles renouent leurs liens. Ces thèmes sont mis en rapport à l’aide de concepts qui aident à expliquer la persistance à travers le temps de pratiques sociales d’habitat, de mobilité et de sociabilité, en dépit de contraintes externes considérables qui, dans beaucoup d’autres contextes, auraient tendance à imposer une modification marquée du comportement. Bref, nous analysons la perception que les adeptes ont de la résidence secondaire en tant qu’élément essentiel de la vie urbaine contemporaine, par lequel la « prochaine » génération cosmopolite pourra (re)nouer avec la nature, son histoire familiale, sa communauté et son identité culturelle.

Points de repère dans la littérature

Il existe une abondante littérature sur le phénomène mondial des résidences secondaires (cf. Hall & Müller, 2004). Ce phénomène, que McHugh et al. (1995) ont décrit comme le processus de multirésidence (« multiple residency »), se manifeste de deux façons : l’une suppose des déplacements sur de grandes distances, en général chaque année, tel l’exode des citadins vers des endroits plus au sud, en Europe (Cribier, 1969; Dubost, 1998; Gallent et al., 2005; Hall & Müller, 2004; Rodríguez et al., 1998; Rolshoven, 2002, 2003; Urbain, 2002) et vers la Ceinture de soleil, en Amérique du nord (McHugh et al., 1991, 1995, 2006); l’autre se limite à une échelle géographique beaucoup plus restreinte et comporte un pattern marqué de dominance métropolitaine des « hinterlands » de résidences secondaires, facilement accessibles à partir d’une grande agglomération urbaine et que les usagers fréquentent régulièrement (Bryant et al., 2000; Halseth & Rosenberg, 1995; Lehr et al., 1984; Luka, 2006, 2008; St-Amour, 1979; Wolfe, 1951, 1977). L’argument avancé ici est que ces territoires de résidences secondaires sont comparables aux banlieues, tant par leurs liens fonctionnels et temporels étroits avec les grands centres urbains que par la façon dont les usagers les perçoivent. Ce dernier aspect, comme il sera démontré plus loin, est très important dans la vie de famille contemporaine.

Le cadre conceptuel de l’analyse couvre essentiellement les dimensions microsociales de la perception qu’ont les gens de leur espace, perception qui a des répercussions importantes sur le choix de la résidence et sur les décisions se rapportant aux déplacements quotidiens, en s’appuyant sur les approches combinées d’études sur les paysages culturels et sur le comportement par rapport à l’environnement (Després, 1991, 1993; Groth, 1997; Groth & Wilson, 2003; Ramadier & Moser, 1998; Rapoport, 1990; Tversky, 2003; Upton, 1997). Les paysages culturels sont la toile complexe des espaces mental, social et écologique qui servent à définir les groupes de personnes et leurs activités en considérant la façon dont l’expérience et les actions individuelles deviennent la base d’idées et d’actions sociales et culturelles partagées (Groth & Wilson, 2003: 15). Un élément important de notre discours est ce que Jackson (1984: 147) a appelé la « signification élargie du paysage », où l’individu s’identifie à un paysage culturel spécifique ou générique : « Faire partie d’un paysage, en tirer notre identité, est une condition préalable essentielle à notre présence dans le monde ». Sopher (1979) utilisait des termes semblables en parlant de l’importance des « paysages du chez-soi »: des ensembles d’idées, de liens et de pratiques sociales fondés sur des catégories génériques d’environnements naturels et culturels, dans lesquels des éléments physiques relativement « fixes » ou constants jouent un rôle essentiel, et qui « ancrent » dans l’esprit des images et des significations de lieux et d’environnements. Ces « paysages du chez-soi » jouent un rôle essentiel dans les relations transactionnelles, c’est-à-dire dans les interactions environnement-comportement, lesquelles influent fortement sur les comportements actuels et futurs, comme l’indique Giuliani (1991), et l’on pourrait y voir ce que Giddens (1984) a appelé des « stations » qui permettent aux individus de donner un sens aux endroits, aux événements et aux relations.

Aux fins de cet article, le concept des « paysages du chez-soi » fournit une explication puissante de la façon dont les individus déterminent que certains milieux environnants sont propices à l’éducation des enfants, plus particulièrement en termes de représentations spatiales au niveau de la forme générique, mais cette explication doit être prise en conjonction avec les résultats de recherches conceptuelles et plus empiriques de certains chercheurs (Bertaux-Wiame, 1995; Bonner, 1997; Després, 1991; Proshansky, 1978; Sommerville, 1997). D’un apport considérable sont les travaux de Feldman (1990, 1996) et de Hummon (1990), qui tous deux ont étudié l’importance des catégories cognitives génériques de forme urbaine (notamment « ville » et « banlieue ») dans la perception qu’ont les Américains de leur espace. Dans sa thèse de doctorat, Feldman a démontré empiriquement la prégnance de ce qu’elle a appelé le « settlement-identity » : patterns d’idées, de sentiments, de croyances, de préférences, de valeurs, de buts conscients et inconscients ainsi que d’attitudes et d’habiletés comportementales « qui relient l’identité d’une personne à un type d’établissement et qui la disposent à privilégier ce type d’environnement advenant un déménagement» (1990: 191-2). Ainsi donc, les gens se définissent par rapport à une forme urbaine générique particulière, en en rejetant souvent beaucoup d’autres, sinon la plupart. À travers ce pattern d’appropriation/de rejet, un type de milieu environnant particulier devient un symbole persistant du Soi et d’une grande partie de ce que l’individu estime précieux et essentiel à son identité propre. La force de cet argument réside dans ses liens avec la notion d’habitus, proposée par Bourdieu (1990 [1980]) et les découvertes plus récentes de la science cognitive sur le fonctionnement de la pensée. Entre autres, on a démontré que l’esprit s’efforce de trouver un sens dans son environnement, indépendamment de la forme ou du contenu. La catégorisation des stimuli externes est primordiale à cet égard (Auyang, 2001; Gentner & Medina, 1998; Hutchins, 1995; Sutton, 2005; Tversky, 2003); en effet, Harnad (1987a, 1987b) a hardiment avancé l’idée que « la cognition, c’est la catégorisation » à l’aide d’un processus automatique, subconscient et instantané. On a démontré que, en tant qu’ensemble de processus cognitifs-affectifs, le concept de « settlement-identity » proposé par Feldman cadrait bien avec une vaste gamme d’images, de significations et de discours normatifs en matière de modèles de forme urbaine, surtout dans des contextes anglo-américains (voir, p. ex., Bonner, 1997; Fortin et al., 2001, 2002; Hummon, 1990; Rapoport, 1985, 1990; Sies, 2001). Les types génériques de paysage terrestre (quartiers d’une grande ville, banlieues, petits villages, sans oublier certains milieux de résidences secondaires fortement standardisés) deviennent en effet des concepts de base ou catégories « naturelles », au même titre que le sont « chien » ou « chat », dans l’esprit des gens, si bien que l’on a pu constater que le « settlement-identity » occupait une place importante dans le choix du logement (Brais & Luka, 2002; Feldman, 1990; Luka & Trottier, 2002). Compte tenu de tous les enjeux que comportent, pour les ménages, l’identification et le choix d’un environnement propice à l’éducation de leurs enfants, le concept de « settlement-identity » semble être un excellent outil pour examiner les cas empiriques décrits ci-dessous.

Les études de cas

Les études de cas présentées ici et portant sur le centre de l’Ontario sont à bien des égards représentatives du phénomène des résidences secondaires dans l’ensemble du Canada et dans une partie des États-Unis, de même que dans beaucoup d’autres pays. Selon des données récentes, un peu plus d’un million de ménages canadiens (sur 12,6 millions) possèdent une résidence secondaire, qu’il s’agisse d’un bungalow, d’un chalet, d’une maison d’été, d’un camp (ces termes sont expliqués plus loin), et c’est au Québec et en Ontario que l’on les retrouve en plus grand nombre, et ce depuis les premières décennies du 20e siècle (Aubin-Des Roches, 2006; Dagenais, 2006; Dubé, 1986; Jaakson, 1986; Jasen, 1995; Lehr et al., 1984; Luka, 2006; Wolfe, 1951, 1977).  [1] Les résidences secondaires bordent les rives de plusieurs des nombreux lacs et rivières des régions boisées qui recouvrent une grande partie du Canada central—principalement les roches précambriennes du Bouclier canadien, y compris les monts Adirondack et les Laurentides ainsi que certaines parties du nord des Appalaches (carte 1). En Ontario, on estime à 415 000 le nombre de ménages qui possèdent une résidence secondaire, ce qui correspond à 8,9 pour cent de la population de la province. Le nombre total de visites (c.-à-d. de déplacements) à ces résidences secondaires de loisir est en moyenne de cinq millions par année pour l’ensemble de l’Ontario (Statistique Canada, 2005, 2006). Beaucoup de ces habitations se trouvent dans le territoire de villégiature situé à moins de 200 km de la région métropolitaine de Toronto (appelée la région du Grand Toronto ou « R.G.T. »), dont environ cinq millions d’habitants avec, en plus, une augmentation de population « migratoire » pouvant atteindre jusqu’à 100 000 personnes par année (Bourne et al., 2003).

Carte 1

Localisation générale du territoire d’intérêt

Localisation générale du territoire d’intérêt

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Les résidences secondaires riveraines, que l’on appelle dans certaines régions maisons de campagne, chalets, camps, bungalows, sont majoritairement connues en Ontario sous le nom de cottage (Jaakson, 1986). Ces termes se rapportent à la structure de la résidence secondaire tout en ayant une forte connotation avec un milieu environnant particulier (on les retrouve parfois en grappes ou en rangées près d’une plage) et presque toujours dans la région boisée de l’arrière-pays, qui se trouve à une certaine distance des grands centres métropolitains (figure 1). Les légères variations dans l’aménagement des sites sont dues en partie aux contraintes topographiques. Par exemple, les rives granitiques, plus rocheuses et plus escarpées du Bouclier canadien contrastent avec les rives sablonneuses et relativement plates de la plaine du Saint-Laurent. Dans le premier cas, les résidences privées forment presque toujours une rangée simple tandis que, dans le deuxième, on a pris l’habitude dans le passé de les regrouper sur deux rangées et même plus, à certains endroits (figures 2 et 3). En général, ces résidences secondaires étaient de structure plutôt simple pour ce qui est du design et de la construction, évoquant le style rustique fort à la mode au début du 20e siècle (p. ex., les meubles Stickley et l’architecture domestique de style bungalow). On accordait généralement beaucoup d’importance aux vérandas et porches, d’où l’on pouvait admirer le paysage à loisir et profiter de la brise, incluant ce que l’on appelle en Ontario la « Muskoka room », pièce entourée de moustiquaire et entièrement meublée qui permettait de se rapprocher de la nature en tout confort.

Figure 1

Cottage typique d’avant-guerre (Crystal Lake).

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Figure 2

Pattern typique des résidences secondaires (Lake Rosseau).

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Figure 3

Cottages en grappe (Sawlog Point, Georgian Bay).

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Parmi les styles d’architecture régionaux qui sont apparus avant la Seconde Guerre mondiale, on note celui très particulier du cottage Muskoka, avec son premier étage complet, ses vastes lucarnes et ses vérandas Muskoka sans volets à même la structure principale, cette dernière peinte de couleur foncée afin de mieux s’harmoniser avec les arbres (figure 4). Dans la Baie Georgienne, les cottages, normalement de couleur claire, consistaient habituellement en un bâtiment sans étage, doté d’un toit à pignon et flanqué à l’avant d’une rallonge vitrée ou munie de volets permettant de se protéger des vents frais de l’ouest (figure 5).

Figure 4

Résidence secondaire typique au Muskoka (Lake Joseph).

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Figure 5

Résidence secondaire typique à la Baie Géorgienne (Parry Sound).

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Dans les années du boom d’après-guerre, les cottages modulaires ou préfabriqués devinrent à la mode là où les habitations construites par le propriétaire avaient autrefois prévalu, mode alimentée par les publications populaires qui mettaient en valeur des modèles standard et des techniques de construction. Alors que les cottages d’avant-guerre étaient souvent « nichés » parmi les arbres, on prit l’habitude de débarrasser de toute végétation l’espace entre l’habitation et la rive, de sorte qu’il n’était pas rare qu’une couverture de forêt mixte se voit remplacée par des parterres ouverts (figures 6 et 7). Ce n’est qu’au cours des dernières années que les habitations construites sur mesure se sont à nouveau répandues, ce qui dénote la valeur croissante des résidences secondaires.

Figure 6

Cottage « modulaire » des années 70 (Lake Muskoka).

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Figure 7

Le territoire des chalets devenu banlieue (Little Lake).

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Méthodologie

Les données brutes présentées ici ont été recueillies en 2003 dans certaines parties du centre de l’Ontario reconnues historiquement pour la prédominance de résidences secondaires appartenant à des résidents de la grande région de Toronto (Wolfe, 1951). Bien que nous n’ayons pas explicitement établi de « frontières » discrètes, le territoire de résidences secondaires qui nous intéresse est situé entre la Baie Georgienne, à l’ouest, et le parc provincial Algonquin, au nord-est, formant un triangle dont les côtés mesurent quelque 150 km, ce qui donne une surface totale d’environ 12 000 km2 (carte 2). Il était impossible de déterminer avec précision le nombre de résidences secondaires comprises dans ce vaste territoire, d’autant plus que l’évaluation des taxes foncières en Ontario relève maintenant d’un organisme du secteur privé (la Société d’évaluation foncière des municipalités). Par conséquent, en termes de statistiques, nous ne pouvions identifier ni la population totale visée par cette étude ni un cadre d’échantillonnage représentatif. Le choix de l’échantillon s’est plutôt effectué de deux façons : d’abord, à partir d’un échantillonnage en grappes et d’un sondage en « boule de neige » menant à des entrevues en profondeur (n=71) portant sur cinq domaines discrets d’étude de cas; deuxièmement, à l’aide d’un questionnaire en ligne, correspondant au guide d’entretien, auquel les gens répondaient sur une base facultative (n=200). [2] Les entrevues et les questionnaires étaient jumelés, de sorte que les thèmes qui ressortaient des réponses en ligne puissent être analysés et vérifiés grâce à des entretiens semi-structurés, en face-à-face, auprès d’un échantillon généré au moyen d’un sondage « en boule de neige ». Enfin, même si toutes les entrevues n’ont pas été retenues aux fins d’une analyse de discours détaillée, le contenu de base de chacune a été introduit dans la base de données du questionnaire en ligne. Ainsi, les entretiens en profondeur ont été incorporés dans l’échantillon plus vaste, ce qui a donné un total brut de 282 réponses complètes ; après avoir éliminé les réponses incomplètes, en double ou posant d’autres problèmes, nous sommes arrivés à un total de 200 réponses exactement.

Carte 2

Territoire à l’étude

Territoire à l’étude

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Les répondants sont presque tous propriétaires-occupants de deux propriétés (une demeure en ville et un chalet). Quatre sur cinq répondants ont occupé leur résidence secondaire pendant au moins cinq ans et environ deux sur cinq (39,5 pour cent) l’ont occupée pendant plus de 30 ans. L’échantillon comporte un nombre égal d’hommes et de femmes; plus de la moitié sont âgés entre 41 et 60 ans—ce qui est représentatif de la génération du baby-boom au Canada—tandis qu’un autre vingt-cinq pour cent sont âgés entre 61 et 80 ans. Trois répondants sur quatre ont des enfants, en général deux seulement (moyenne=2,4; médiane et mode=2). Les répondants ont un très bon niveau d’instruction et des moyens financiers élevés : plus de la moitié ont fréquenté l’université et détiennent un baccalauréat ou un diplôme plus élevé et le revenu du ménage chez 43,0 pour cent d’entre eux est de 100 000 $ ou plus avant impôt. Ces données indiquent que les répondants qui composent l’échantillon diffèrent du résident “moyen” de la région du Grand Toronto. [3] Parmi les 159 répondants qui ont mentionné leur occupation (y compris les retraités), trois sur quatre étaient membres d’une profession libérale.

Résultats

La plupart des répondants occupent plus d’une résidence, et les résultats font ressortir clairement l’existence d’un « lien » fonctionnel entre le territoire des résidences secondaires du centre de l’Ontario et l’agglomération métropolitaine torontoise. Trois quarts des répondants qualifient leur cottage de deuxième maison. Sept personnes sur dix (116 sur 163) ont leur résidence principale dans la région du Grand Toronto. [4] Le pattern de multirésidence à dominance métropolitaine s’est confirmé en tenant compte du lieu de travail; parmi les 70 lieux de travail mentionnés par les répondants, près de trois sur quatre (70,0 pour cent) se trouvent dans la ville de Toronto ou dans l’une de ses banlieues. En dehors de l’Ontario et du Québec, beaucoup de milieux de résidences secondaires attirent des usagers qui viennent de loin, mais ce n’est pas ce qui se produit ici ; en effet, le phénomène des résidences secondaires est plutôt une suburbanisation dispersée de l’agglomération métropolitaine torontoise. Parmi les répondants qui ne vivent pas à longueur d’année dans leur résidence secondaire, les deux tiers (66,5 pour cent) parcourent entre 100 et 300 km entre leurs deux résidences, et seulement un répondant sur 10 parcourt moins de 100 km pour ce même trajet. Ces constatations viennent confirmer le travail empirique de Roy Wolfe (1951), qui, à partir du début des années 1940, trouvait tout à fait juste de qualifier une bonne partie du centre de l’Ontario de « dortoir estival » des Torontois. Ce même pattern existe pour d’autres villes, y compris Montréal et Québec, comme l’indique St-Amour (1979). Néanmoins, il est surprenant de constater à quel point le phénomène de la multirésidence demeure aussi dominant, en dépit de (ou précisément grâce à) la conversion massive, au cours des décennies 1970 et 1980, des maisons d’été en résidences habitables à l’année (cf. Halseth & Rosenberg, 1990, 1995). Très souvent, les sujets interrogés effectuent le trajet entre leurs deux résidences tout au long de l’année. Quatre-vingt dix-neuf parmi les 200 personnes interrogées ont dit qu’elles allaient très souvent à leur maison de campagne, mais seulement pour des séjours relativement cours, tandis qu’une personne sur quatre y faisait des séjours relativement prolongés au cours d’une année normale (habituellement pendant les mois chauds de l’été). Plus de la moitié (53,5 pour cent) de toutes les personnes interrogées effectuent le trajet entre leur résidence secondaire et leur résidence permanente au moins 16 fois par année. Ceci confirme l’hypothèse voulant que les déplacements de ces personnes aient lieu sur une plus longue période, au moins une fois par mois en moyenne, et ne se limitent pas seulement aux mois d’été. Juillet et août sont les mois de pointe ; cependant, ce n’est qu’au plus fort de l’hiver que les résidences secondaires sont fréquentées par moins de la moitié de l’échantillon (n=200), et le pattern demeure le même pour les résidents de la GRT (n=116). À peine 10 pour cent des gens ne font l’aller-retour que quelques fois par année.

Pourquoi les répondants s’acharnent-ils dans ce processus de multirésidence, coûteux à la fois en termes de temps et de ressources ? Avant d’aborder les facteurs de motivation dont il sera question plus loin, il nous paraît utile de mentionner que plusieurs personnes interrogées ont une résidence secondaire dans leur famille depuis plusieurs générations et que, par conséquent, elles voient cela comme un fait normal de la vie courante. Nous avons invité les répondants à raconter individuellement leur biographie résidentielle afin de vérifier si la vie au cottage faisait partie de leur habitus personnel. Les résultats ont été frappants. Trois sur quatre sujets (74,0 pour cent) avaient, au cours de leur enfance, séjourné dans des milieux de résidences secondaires du centre de l’Ontario (p < 0.0005). Il en était de même pour les parents d’un nombre presque aussi élevé de personnes interrogées (69,5 pour cent) et pour les grands-parents de près de la moitié d’entre elles (48,5 pour cent) (p < 0.0005). En effet, « aller au cottage » constitue une activité familiale dont la pratique s’est transmise allègrement d’une génération à l’autre, devenant un comportement appris. Par exemple :

Je préfèrerais me départir de tout le reste—c’est-à-dire ma demeure en ville, etc.—avant d’accepter d’abandonner mon cottage. Mes parents l’ont construit et c’est là que j’ai grandi à partir de l’âge de quatre ans ; j’y ai fait des amis que je fréquente encore aujourd’hui, au même endroit. Maintenant, je le fais découvrir à mes petits-enfants.
(Femme dans la cinquantaine, aussi propriétaire-occupante d’une demeure dans une banlieue de la GRT)

Tout en se rappelant que la plupart des répondants sont les propriétaires-occupants de leur résidence secondaire actuelle, il importe de remarquer qu’environ deux tiers (64,0 pour cent) d’entre eux ont séjourné dans divers milieux de résidences secondaires au cours de leur vie. Parmi ces personnes, la plupart avaient été propriétaires-occupants, mais une sur trois (45 sur 123) avaient déjà loué des résidences secondaires, dans certains cas parce qu’elles recherchaient un endroit particulier ou espéraient trouver une propriété à vendre à un prix qui leur convenait. Un des répondants avait brièvement « goûté » à la vie au cottage quand il était petit garçon et il avait pris l’habitude de louer des cottages jusqu’à ce qu’il rencontre, au début des années 1980, une femme à la recherche d’un cottage à vendre où elle souhaitait passer ses vacances d’été :

J’avais eu la chance d’avoir un ami qui avait un chalet légèrement au nord de Kinmount et je me rappelle l’avoir loué, donc je connaissais un peu le coin, puis un beau jour j’ai vu dans le journal qu’il y en avait un à vendre, et j’avais une bonne idée de l’endroit où il se trouvait, alors, voyez-vous, nous y sommes allés et [ma conjointe] a fini par l’acheter… Je me souviens que ma mère louait un endroit dans les environs de Wasaga Beach et que c’était vraiment excitant ; j’étais très jeune à ce moment-là et je crois bien que nous y passions seulement une semaine, et ça m’a en quelque sorte donné le goût, mais je n’étais qu’un enfant; et c’est plusieurs années après cela, une fois adulte, que j’ai commencé à louer—quand je travaillais, je louais un endroit.
(Homme dans la soixantaine, aussi locataire d’une demeure du centre de Toronto auparavant)

Il serait tentant de croire que la résidence secondaire a une connotation spéciale pour ses usagers, en tant qu’espace spécifique, mais même lorsque les répondants avaient passé la majeure partie de leur « vie au cottage » dans un milieu environnant particulier (par exemple, près d’un certain lac ou dans une baie), la constance dans le choix d’un endroit ne dépendait pas nécessairement du fait que la famille ait possédé une propriété en particulier. Les données révèlent que l’on accorde plus d’importance au milieu environnant qu’à une propriété ou demeure en soi, car bon nombre des personnes interrogées avaient longtemps fréquenté un endroit sans nécessairement habiter la même propriété. En effet, aucun lien significatif n’a été établi entre le fait d’avoir été propriétaires-occupants et le fait que la famille ait occupé une demeure particulière. Bien que près de la moitié (46,5 pour cent) aient été dans le même cottage depuis au moins 30 ans, près des deux tiers (61,5 pour cent) des répondants individuels ont passé plus de temps dans les environs de leur cottage actuel que dans leur cottage lui-même. Les biographies résidentielles révèlent que les ménages passent souvent d’une propriété à une autre à l’intérieur d’un milieu donné, en louant ou en achetant un lopin de terre additionnel. Beaucoup de personnes interrogées ont mentionné avoir effectué des déménagement stratégiques d’une résidence à l’autre au cours des années, toujours avec l’intention de « demeurer dans le voisinage » :

Je suis ici depuis l’âge de deux ans… Mes parents ont un emplacement de l’autre côté de la baie … En 1958, ils ont commencé à louer ; il est même possible que ma mère ait été ici en 1949 …
[Intervieweur] Et comment vous et votre mari êtes vous arrivés ici ?
Nous possédions un chalet … nous y sommes allés pendant huit ans... Il était situé à l’arrière [loin de l’eau], mais avec accès à la plage. Nous détestions ce chalet, mais c’était le seul sur le marché! ... Il devenait trop petit pour nous, il n’y avait pas assez d’espace avec les enfants. Nous avions besoin de quelque chose de plus grand, des rénovations s’imposaient, puis celui-ci a été mis en vente, alors…
(Femme dans la quarantaine, aussi propriétaire-occupante d’une demeure de la banlieue de la GRT)

Dans quelques cas, les jeunes générations avaient construit une demeure additionnelle sur la même parcelle de terrain qui avait servi à la (aux) génération(s) précédente(s). Aujourd’hui, cette pratique est interdite dans la plupart des districts de résidences secondaires, par voie de règlements municipaux. Néanmoins, ces propriétaires de cottages accordent de l’importance au caractère particulier de l’endroit. Les familles d’une personne interrogée sur quatre ont passé au moins 60 ans dans les environs de l’endroit où se trouve présentement leur résidence secondaire ; nous avons pu établir une corrélation significative, sinon forte, à cet égard (coefficient de corrélation de Pearson r=0.296, p < 0.0005). Le seuil temporel saillant semble être de 20 ans, ce qui reflète la moyenne d’âge élevée des personnes interrogées. Chez les personnes qui n’étaient pas les premières de leur famille à fréquenter les environs de l’endroit où elles ont présentement un cottage, l’histoire de la résidence secondaire a tendance à inclure d’autres propriétés dans les environs. Ceci est surtout vrai pour les personnes qui ont de longs antécédents dans leur région actuelle.

Aussi, d’importants changements ont eu lieu au cours des générations. Seul un petit nombre de personnes interrogées semblent avoir une histoire de résidences secondaires qui remonte avant la Seconde Guerre mondiale, époque où leur accès était limité à une petite tranche de la population. En effet, même si trois personnes interrogées sur quatre et leurs parents avaient passé un certain temps dans le « pays des cottages », seulement la moitié de leurs grands-parents en avaient fait autant. Ces résultats confirment l’importance des années du boom d’après guerre en tant que période marquante pour la « popularisation » ou « démocratisation » des résidences secondaires du centre de l’Ontario, comme cela a été le cas pour les villes d’Amérique du Nord, qui ont vu se répandre les maisons de banlieue au cours des années 50 et 60. De même, l’« ouverture » massive des lacs du centre de l’Ontario est une conséquence de la vente généralisée des terres riveraines appartenant à la Couronne, peu après la Seconde Guerre mondiale.

Les réseaux familiaux sur place

Il est évident que les réseaux familiaux sont importants dans les cas à l’étude ici, y compris les échanges de cottages entre les membres d’une même famille à l’intérieur d’un milieu particulier. Dans l’ensemble du centre de l’Ontario, on a remarqué des groupes d’habitations qui remontaient à la fin du 19e et au début du 20e siècle. Souvent, tout avait commencé avec l’achat de terres riveraines, tandis que dans certains cas, il s’agissait de terres de la Couronne que l’on avait octroyées à des membre de la milice en reconnaissance de leurs services ou, encore, ces endroits avaient à l’origine été des lieux de retraite exploités par des religieux à la fin du 19e siècle. Par exemple :

Eh bien, mon grand-père a acheté le terrain en 1902—à trois cents le pied de façade ! Il avait six enfants, donc il a acheté 50 acres—25 de chaque côté de la rivière—et il a divisé un côté en six lots afin d’en donner un à chacun de ses enfants, et mon père m’a légué sa propriété. … [Au début, ils venaient à un] camp méthodiste, à Sparrow Lake. C’était un camp familial, et trois familles avaient l’habitude d’y séjourner ensemble. Ils descendaient la rivière en canoë jusque dans la région et ils aimaient tellement ça qu’ils ont—les trois familles différentes—acheté les terres riveraines tout le long de la baie.
(Homme de soixante-dix ans, également propriétaire-occupant d’une demeure dans une petite ville du centre de l’Ontario)

J’étais bébé quand ils ont bâti leur propriété et j’y ai passé presque tout mon temps, les 19 premières années (étés) de ma vie; … voyez-vous, c’est que mon père avait acheté un grand terrain, et il y en a six—il avait six enfants, alors il nous a donné un lot à chacun. Mon mari et moi, nous avons construit sur notre lot, qui appartient à mon fils maintenant, puis ma fille a hérité de l’emplacement de mes parents, et mon autre fille est ici à présent… et je me suis retrouvée ici chaque été de ma vie, à un moment ou l’autre.
(Femme dans les 80 ans, aussi propriétaire-occupante d’une demeure dans la banlieue de Toronto)

Mon père travaillait pour la compagnie des chemins de fer… Il se rendait en train jusqu’à la gare, au petit débarcadère de Severn Falls … puis il venait en canoë … au début à un endroit appelé Pretty Point, où il y avait un camp. C’était un ancien camp de bûcherons qui avait été loué ou cédé à la congrégation baptiste—euh! ou méthodiste—et c’est un homme de Toronto, un ministre du culte baptiste, qui l’exploitait comme lieu de retraite. Ma mère chantait dans la chorale de l’église et c’est ainsi qu’elle a rencontré mon père. Ils sont venus au camp comme couple, avant leur mariage, avec d’autres… et quelque temps après mon père a acheté une propriété pas très loin de Pretty Point. Il l’a conservée un certain temps avant de venir ici ; il a vendu l’autre propriété, située à Lost Channel, et il a acheté un terrain ici.
(Homme dans la soixantaine, aussi propriétaire-occupant d’une demeure dans une banlieue de Toronto)

Les regroupements familiaux étaient tout particulièrement marqués dans une région que nous avons étudiée plus en détail : un endroit connu sous le nom de Thunder Beach ou Thunder Bay, à l’extrémité sud de la Baie Georgienne. À cet endroit, six ménages interrogés sur dix déclarent avoir dans leur famille des personnes qui possèdent ou louent un cottage. Dans quatre cas, il s’agit de membres de la famille immédiate (frères/soeurs, parents ou enfants) alors que dans les deux autres cas, ce sont des membres de la famille éloignée (nièces ou neveux, oncles ou tantes, cousins ou cousines)—ce qui comprend souvent plus d’un ménage ou plus d’une résidence secondaire. En tout, 13 autres cottages ont un lien direct avec les 14 personnes interrogées. Les histoires familiales élaborées ne sont pas rares chez les répondants, comme l’explique un répondant qui possède une résidence secondaire depuis toujours et qui parcourt plus de 700 km (ce qui n’est pas habituel dans l’échantillon) pour s’y rendre :

J’ai pas mal voyagé durant le service [militaire, pendant la Seconde Guerre mondiale] et après, et ici c’est un sacré bel endroit… Je suis la deuxième génération ici; ma fille a acheté un chalet, elle est la troisième génération ici; et il y a des familles qui sont [de] la quatrième génération [ici]. Les gens ont l’air tellement attachés à cet endroit … génération après génération après génération, c’est vraiment bien.
(Homme dans les 70 ans, aussi propriétaire-occupant d’une demeure dans une ville du Midwest des États-Unis)

Certains réseaux se sont formés par hasard, avec le temps, comme dans l’exemple suivant où il est question d’un site de villégiature qui était le centre des activités de la communauté des cottages :

Ma soeur occupe un emplacement à Silver Birch et il [mon frère] a un emplacement à Centre Beach. ... Je peux vous expliquer comment on a découvert cet endroit. C’est par le mari de ma soeur. Il venait ici quand il était enfant, aux Homes, quand c’était un hôtel, et c’est comme ça qu’il a entendu parler de l’endroit, puis ma soeur a commencé à y venir avec son mari. … J’avais une copine ici, et c’est par elle que j’ai connu Thunder Beach, pas par ma soeur, et j’ai oublié comment ça s’est passé, mais je me rappelle vaguement que les Homes étaient à louer et je m’en suis renseigné. Quand je suis arrivé ici, ma soeur y était et mon frère y était, mais je ne m’attendais pas du tout à les trouver là! C’est une fois rendu ici que j’ai découvert que le mari de ma soeur y était venu pendant l’été, dans les années où il y avait une ambiance style salle à manger mondaine … alors, on vient ici depuis ce temps-là … Mon frère y avait encore un bungalow; j’avais un bungalow; puis mon autre frère a loué un bungalow; et alors un autre frère a commencé à louer un bungalow; ensuite ma soeur est revenue y passer des petits bouts de temps et, tout à coup, elle a décidé d’acheter.
(Homme dans la cinquantaine, aussi propriétaire-occupant d’un logement dans la banlieue de la R.G.T.)

Il semble évident, d’après cet énoncé, que les déménagements font partie d’une stratégie de logement à plus long terme à l’intérieur d’un milieu de résidences secondaires particulier. À Thunder Beach, les personnes interviewées avaient passé en moyenne 13,5 années dans leur résidence secondaire actuelle, mais le temps qu’elles avaient passé dans la baie elle-même était presque trois fois supérieur (35,1 ans). En fait, les gens sont attirés par l’endroit. Ce qui compte, c’est d’être à Thunder Beach; la résidence secondaire qui permet d’y avoir accès n’a pas tellement d’importance.

Dans tout le centre de l’Ontario, la longue histoire de la famille et, peut-être plus importante encore, la dispersion de la famille au cours des dernières années ont fait de la résidence secondaire un port d’attache pour les personnes interrogées, à travers leurs déménagements d’une demeure à une autre au cours de leur vie de « citadins » :

C’est la seule constante dans ma vie. ... Nous avons habité dans la même maison à Hamilton pendant 27 ans, puis à Ancaster pendant quatre ans, et déjà quand nous étions petits, c’était comme si nous étions rattachés à deux endroits, Port Credit et Weston, dans les deux cas pendant peut-être dix ou 12 ans. Mais c’est la seule chose—même pendant les 27 ans à Hamilton—c’était encore mon port d’attache, si on peut dire. J’en suis peut-être à mon troisième cottage ici, mais « ici » n’a jamais été très loin. C’est mon voisinage.
(Homme dans la soixantaine, aussi propriétaire-occupant d’une demeure dans la banlieue de Hamilton)

Je vous dirais qu’en ce qui concerne ma famille, bien que chacun ait déménagé de temps en temps, cet endroit était toujours là pour eux, c’était leur espace familial.
[Interviewer] Voulez-vous dire que cet endroit était comme une sorte de point stable pour la famille, à travers toutes sortes de déplacements et de changements?
Oui, oui.
(Homme dans les 80 ans, aussi propriétaire-occupant d’une demeure dans la banlieue de Toronto anciennement)

Les exemples ci-dessus font ressortir comment les propriétaires de chalet de longue date en arrivent à se sentir attachés au milieu environnant de leur résidence secondaire, et à quel point le cottage peut avoir un pouvoir symbolique en tant que lieu de continuité intergénérationnelle.

La résidence secondaire : milieu idéal pour les enfants et lieu de rencontre intergénérationnelle

L’importance de la résidence secondaire en tant que lieu de rencontres familiales nous paraît évidente, mais il semble y avoir des raisons encore plus fondamentales. Au-delà des explications, évidentes en soi, des pratiques de multirésidence énoncées ci-dessus (la simple commodité ou la force d’habitude qui poussent les familles à y retourner génération après génération), bon nombre de personnes interrogées estiment que le cottage leur fournit un environnement très important et très « naturel » où les familles se réunissent encore et encore, étant convaincues qu’il s’agit d’un milieu idéal pour les enfants. Bon nombre des exemples donnés ci-dessus attestent de l’importance de la pratique sociale de multirésidence en tant que comportement appris qui aide à faire face aux problèmes de la vie courante dans une grande région métropolitaine. Certains en parlent même comme d’un lieu quasi-sacré, telle cette femme dans les 70 ans, qui nous a dit : « J’adore cet endroit; c’est là que ma famille se réunit et reste ensemble pour profiter des vacances et des occasions spéciales. Mes enfants se sont mariés ici et mes petits-enfants ont été baptisés ici. Pour moi, c’est l’endroit le plus important. » Pourtant, un nombre encore plus grand de répondants se sont contentés de généralités pour décrire le milieu de la résidence secondaire comme endroit par excellence pour les jeunes enfants et les adolescents. Ainsi, les avantages le plus souvent mentionnés étaient la vie dans ou près de la nature, les animaux sauvages et la proximité de l’eau. Cumulativement, il en ressort que le milieu environnant des résidences secondaires est « absolument » bon et « bien meilleur » que « la ville » pour les enfants, comme en témoigne l’exemple suivant :

Eh bien, je pense qu’ils sont plus en harmonie avec la nature, avec le monde qui les entourent, les sports, et ils ne s’embarquent pas dans toutes sortes de problèmes, comme ça arrive parfois en ville. Vous savez, j’ai grandi à Toronto, à Leaside, et c’était très bien; l’endroit n’avait rien de négatif, mais… être enfant et grandir ici en été : c’est fabuleux, c’est la liberté. On n’est pas là à regarder des films ou assis devant l’ordinateur; on est dehors! Les enfants ont besoin de ça. Ils sont tous en train de prendre du poids. On a besoin d’une vie plus équilibrée, pas vrai? Bien sûr, on a besoin de pouvoir être à l’intérieur, devant l’ordinateur, et de faire toutes ces choses, mais on a besoin de… enfin, de comprendre l’environnement, d’être au grand air, d’aller à la pêche avec son grand-père ou son père, de nager, de faire du snorkeling, d’apprendre toutes ces choses—et, voyez-vous, tout ça c’est facile [au chalet].
(Femme dans la cinquantaine, aussi propriétaire-occupante d’une demeure dans la banlieue de la GRT antérieurement)

Le tableau 1 résume la façon dont les personnes interrogées ont réagi à certains énoncés ayant trait aux enfants, à la vie de famille et à l’aspect social dans un milieu de résidences secondaires; ce qui frappe, c’est que lorsque l’on les invitait à commenter leurs réponses à ces énoncés, ces personnes avaient tendance à utiliser des qualificatifs génériques plutôt que spécifiques à un endroit particulier.

Tableau 1.

Moyenne et mode sur l’échelle de Likert des énoncés sélectionnés concernant la vie de famille et la vie sociale (où 1 = « pas du tout d’accord » et 5 = « tout à fait d’accord »)

Moyenne et mode sur l’échelle de Likert des énoncés sélectionnés concernant la vie de famille et la vie sociale (où 1 = « pas du tout d’accord » et 5 = « tout à fait d’accord »)

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On remarquera, dans ce tableau, la « cote » élevée accordée à l’énoncé concernant le nombre d’enfants dans le environs. Les résidents voient dans cet environnement une occasion pour les jeunes de se lier d’amitié avec d’autres jeunes de même mentalité, amitiés qui peuvent être facilement ravivées année après année. Il est vrai que les personnes interrogées décrivaient en termes plutôt génériques le milieu environnant de leur résidence secondaire, tels ces parents dont les cinq adolescents participent à un grand nombre d’activités organisées pour les jeunes, dans leur baie :

[Mari] C’est le meilleur endroit pour les enfants. Nous vivons une expérience tout simplement extraordinaire—dans nos photos, vous savez, vous les regardez jouer au baseball là-bas, le soir, et ça vous rappelle le temps où vous jouiez au baseball, quand vous étiez petit, vous savez, la grosse balle, l’énorme batte, et c’est tellement plus agréable au chalet, et maintenant ils sont en train de jouer en bas, au terrain de balle.
[Femme] Regardez comme nos enfants sont chanceux … ils vont se souvenir des mêmes amis, ils vont se souvenir d’avoir fait des choses, la ligue de baseball, le programme du camp d’été, les leçons de tennis ; … des souvenirs fabuleux pour eux.
(Couple dans la cinquantaine, aussi propriétaires-occupants d’une demeure dans le centre de Toronto)

Ce dernier énoncé fait ressortir le caractère fortement symbolique et le rôle instrumental du milieu des résidences secondaires. Comme beaucoup d’autres personnes interrogées, ce couple insiste pour décrire l’environnement de chalet comme une sorte de monde merveilleux pour leurs enfants, où tout le monde relaxe : « …c’est de l’utopie pour nous, mais, pour nos enfants, il faut continuer de leur dire, eh! les enfants, ce n’est pas le vrai monde ici ». Ils se font un devoir de rappeler à leurs enfants que « ce n’est pas le genre de vie que vous pouvez ramener chez vous, à Toronto, où il faut être prudent, vous savez, être des initiés de la ville ». Ces énoncés laissent entendre implicitement que les milieux de résidences secondaires restreignent l’interaction des enfants, en particulier des adolescents, à des groupes d’individus qui partageant leurs intérêts. Contrairement à ce que l’on retrouve en ville, par exemple, la nature complexe des réseaux sociaux ici et l’« esprit communautaire » qui l’accompagne semblent se traduire dans les faits par un système de gardiennage généralisé, où les enfants font l’objet d’une surveillance collective, tout particulièrement dans les milieux de cottages riverains :

Je pense que c’est presque—où ça a été presque—un retour aux années 50, quand vos enfants pouvaient aller et venir librement, sans que vous ayez à vous soucier d’eux… Ce que je vois, ce sont les enfants, et la liberté qu’ils peuvent avoir et qu’ils ne pourraient pas avoir ailleurs, et c’est tellement bien de constater que des jeunes sont libres d’aller explorer ou s’occuper à ce qui les intéressent—de pouvoir les perdre de vue sans pour cela être inquiets … vous pouvez les envoyer nager et vous n’êtes pas inquiet, vous savez.
(Femme dans la soixantaine, aussi propriétaire-occupante d’une demeure dans la banlieue de Vancouver)

[En ville], mon voisin d’à côté, enfin, ma maison pourrait exploser et il ne dirait probablement rien, il n’appellerait pas les pompiers. Je crois que les gens sont moins conscients de leur entourage [là-bas], tandis qu’ici, les voisins savent ce qui se passent ; ils surveillent nos enfants. J’ai eu un petit problème, il y a longtemps, à Centre Beach, c’était il y a des années, quand les enfants étaient tout petits… et j’ai dû retourner en courant chercher une paire de bottes, alors je me disais, ça va me prendre une éternité à me rendre au magasin si je ne les laisse pas continuer sans moi. Eh bien, une mère a surveillé les trois enfants qui se promenaient là et elle les a surveillés jusqu’à mon retour. Elle était consciente que ces trois enfants qui se promenaient là n’auraient pas dû s’y trouver tout seuls. J’ai alors réalisé que les gens surveillaient ce qui se passait, et c’est pour ça, je crois, que les enfants sont plus en sécurité [qu’en ville], parce que, du moins je le pense, les gens sont plus conscients de ce qui se passe.
(Femme dans la quarantaine, aussi propriétaire-occupante d’une demeure dans la banlieue de la R.G.T.)

Ces énoncés indiquent que les milieux de résidences secondaires sont des endroits où l’on va pour fuir la vie tumultueuse de la ville contemporaine. En effet, pour grand nombre des personnes interrogées, c’est là leur principal avantage, tout particulièrement quand ils se trouvent à proximité d’un grand plan d’eau ou en terrain particulièrement accidenté. En général, les répondants ne semblent pas engagés dans une vie « communautaire » active, surtout ceux qui possèdent deux résidences (par opposition à ceux qui vivent maintenant à l’année dans leur « cottage »). En fait, pour la plupart, le cottage est un lieu d’interactions sociales intenses, mais de nature privée, qui se vivent entre les amis les plus près et les membres de la famille, et non pas de façon « public » (un aspect plus facilement associé à la vie en ville). Par exemple :

Mon père était président d’une grande entreprise, alors pendant notre enfance, même si [mes parents] étaient sociables, notre numéro de téléphone est demeuré confidentiel pendant plusieurs années. Si des gens s’arrêtaient chez nous en bateau, alors mon père mettait un pied sur l’embarcation et leur disait que c’était bien agréable de les voir, et ainsi ils ne descendaient pas sur le quai. Ça a vraiment fait toute la différence. Ce n’est pas le genre de chalet où tout le monde vient faire un tour sans être invité. Je suis réellement contente qu’il ait délimité son territoire, parce que, vous savez, je ne suis pas intéressée à voir du monde arriver à l’improviste… c’est le temps de décompresser [quand nous sommes ici].
(Femme dans la quarantaine, aussi propriétaire-occupante d’une demeure au centre de Toronto)

Lorsque nous allons à notre cottage, c’est pour fuir la ville, pas pour nous rendre visite les uns les autres; quand nous invitons des gens, nous nous assurons qu’ils comprennent bien que c’est pour passer du temps au cottage et que le lac est notre lieu de divertissement et d’activités sociales.
(Femme dans la trentaine, aussi locataire d’une demeure dans le centre de Toronto)

Des études précédentes donnent à penser que les parents qui choisissent d’élever leurs enfants dans un milieu suburbain ou rural le font parfois parce les adolescents y ont moins d’occasions de « se créer des ennuis »—ne serait-ce qu’à cause de la difficulté de« sortir » littéralement de l’environnement familial (Baumgartner, 1988; Bonner, 1997; Brais & Luka, 2002; Feldman, 1996; Hummon, 1990; Matthews et al., 2003; Rothblatt & Garr, 1986; van Vliet, 1983). Il semble en être de même pour les personnes que nous avons interrogées. Étant isolés, les milieux de résidences secondaires contribuent à assurer que les adolescents ne fréquentent que certains de leurs pairs et qu’ils n’aient pas tellement d’autre choix que d’être présents aux réunions familiales.

Le milieu des résidences secondaires : un endroit en dehors du temps ?

La région délimitée aux fins de cette étude a été choisie en raison des changements importants qui y ont eu lieu au cours des dernières décennies. Ceux-ci concordent avec la tendance chez la génération vieillissante du baby boom à « déménager à la campagne » à l’approche de la retraite, ce qui a fait accroître la demande immobilière « hors ville » dans le centre-sud de l’Ontario depuis les années 1980 (Bourne et al., 2003; Dahms, 1996; Walker, 2000). Les deux dernières décennies ont connu une augmentation marquée du prix des résidences secondaires, augmentation qui n’avait rien à voir avec l’inflation : ainsi, au début de l’année 2004, le coût moyen d’une résidence secondaire riveraine en Ontario dépassait pour la première fois celui d’une habitation à Toronto. [5] L’augmentation de la demande et une volonté apparemment accrue de « mettre le prix » pour avoir droit à la « vie au cottage » sont devenus une source de préoccupations importantes dans le centre de l’Ontario, et cette inquiétude est à présent plutôt évidente dans les médias populaires, comme en témoigne l’article suivant, publié dans la revue Cottage Life (Lees, 2001: 41):

Les années 1990 ont été le début d’une période de prospérité économique sans précédent dans l’histoire du Canada, une période où de nouveaux goussets étaient remplis d’argent et de nombreux esprits étaient remplis de grands rêves. Et l’un de ces rêves consistait à avoir enfin son refuge au bord du lac, dans le pays des cottages de l’Ontario et de connaître les joies sans fin de l’espace, de la liberté et de la tranquillité. Mais ces belles années ont aussi marqué le début d’une course effrénée au développement qui, dix ans plus tard, constitue une menace pour ce « Zeitgeist » de résidences secondaires, auparavant si attrayant pour tant de gens.

On a observé depuis une augmentation significative de la population dans les petites agglomérations urbaines du centre de l’Ontario. Lors du recensement de 2001, cette augmentation était encore plus évidente à Wasaga Beach, ville qui occupait le premier rang en Ontario et le quatrième au Canada en matière de croissance, avec une augmentation de population déclarée de 42,8 pour cent (Avery, 2002). Les changements qui ont eu lieu dans la région des cottages sont à la source de l’inquiétude exprimée par la plupart des personnes interrogées quant au sort actuellement réservé au milieu de leur résidence secondaire. Ce qui est curieux, et peut-être ironique à la fois, c’est que plusieurs personnes interrogées utilisent le terme générique « banlieusardisation» pour décrire toutes sortes de transformations indésirables. Une femme dans la cinquantaine, qui vit également dans une banlieue de la GRT, reconnaît que : « Cela peut vous paraître égoïste, mais je vais là-bas pour m’évader du va-et-vient continu de la ville où je travaille et de la banlieue où j’habite ; si la région des cottages devient trop congestionnée, alors ce ne sera plus un refuge, mais plutôt une série de banlieues pavillonnaires autour d’un lac. » D’autres commentaires sont encore plus tranchants :

Il se fait trop de développement; [il y a] trop de dérogations pour ce qui est du zonage, et beaucoup trop de banlieusardisation. Le caractère du paysage se perd sous les parterres et dans les aménagements paysagers de banlieue. … Le surdéveloppement intensif, sans respect pour la nature ni pour le paysage, va finir par tout ruiner pour tout le monde.
(Femme dans la trentaine, aussi propriétaire-occupante d’une demeure dans le centre de Toronto)

On s’inquiète particulièrement de voir se perdre, pour diverses raisons, les qualités qui font de ce milieu un endroit exceptionnel pour les enfants :

[Sur la plage,] les gens sont devenus très conscients de leur territoire et ils refusent de partager ce sable avec les autres. Si vous descendiez vous asseoir en face de ce cottage-là aujourd’hui, on vous demanderait de vous en aller, et les autres ; et je ne suis pas d’accord avec ça. … Quand je suis arrivée ici, au début, il n’y avait qu’une seule famille vraiment riche, et leur propriété était accessible aux autres, avec ce qui s’y trouvait—ils avaient de la chance, et nous pouvions en profiter; … et personne ne se plaignait des enfants qui traversaient en courant votre [propriété] ou votre parterre, ou votre plage, ou qui sautaient par-dessus votre radeau, parce que l’on considérait que c’était un peu pour tout le monde, et si les enfants avaient envie de jouer, ils jouaient; et c’est ce que j’aimais de l’endroit.
(Femme dans la soixantaine, aussi propriétaire-occupante d’une demeure dans la banlieue de Vancouver)

Il ne s’agit pas simplement d’une occasion perdue. Beaucoup de répondants estiment qu’ils sont moralement tenus de s’assurer que leurs enfants participent à cette expérience et ils craignent que des facteurs externes ne viennent menacer cet aspect fondamentalement naturel de la vie dans le monde urbain actuel.

Les gens ont le droit d’habiter où ils veulent—la manière qu’ils choisissent, ou qui leur est permise, d’occuper le paysage déterminera en grande partie de la survie des espaces « naturels » à cinq heures de distance de Toronto dans les 20 prochaines années. Les résidences permanentes entraînent un usage intensifié des ressources ([ce qui est mauvais pour] les rives, les cours d’eau, les aires de reproduction et de migration, les sites d’enfouissement, les routes, la pureté de l’air), et faute de prévoir ou planifier, [il y aura] une perte de la vie champêtre au profit de la vie urbaine. Si vous appréciez la ville au bord de l’eau, ce scénario est acceptable. Pour ma part, j’estime que ce genre de développement désordonné, encouragé par les municipalités rurales à court d’argent, va détériorer la « vie de cottage » à la grandeur de la province, et cela en dépit des nombreux cas [où] nous avons pu constater quels [effets] ce genre d’approche pouvait avoir. … La région des cottages, telle que l’on la connaît, pourrait bien devenir une réalité que nos enfants ne pourront connaître que dans les livres, étant donné notre inertie collective quand il s’agit de préserver un équilibre fragile dans ce coin de la nature.
(Homme dans la trentaine, aussi propriétaire-occupant d’une demeure à Peterborough, en Ontario)

Comme l’indique l’énoncé précédent, on considère que les qualités « particulières » à l’endroit et le contraste très important entre la région du centre métropolitain et ses lieux de villégiature valent vraiment la peine d’être préservés, sans doute, a-t-on l’impression, à perpétuité; et ce sentiment est encore plus fort que l’on pourrait s’y attendre lorsque les usagers ont l’impression que ces « paysages du chez-soi », auxquels ils tiennent tant, sont menacés d’une manière ou d’une autre. Y aurait-il, dans ces milieux de résidences secondaires, un potentiel qui se traduirait par un sens renouvelé des responsabilités collectives en matière de gérance de l’environnement en tant que stratégie pour la durabilité?

Discussion et conclusion

Les résultats présentés ici indiquent que les personnes interrogées ont une longue expérience de la vie au cottage, pratique sociale qui a fait partie non seulement de leur vie, mais aussi de celle de leurs parents et grands-parents pendant plusieurs décennies. Ils indiquent également que le processus de multirésidence est nettement en plein essor dans le centre de l’Ontario. Les façons dont les répondants se situent par rapport avec les milieux des résidences secondaires semblent trouver leur sens, en grande partie, dans la relation entre le milieu de villégiature et le coeur de la région métropolitaine : à la fois éloignement et rapprochement. Cependant, avant de débattre des grands thèmes soulevés dans le résumé des résultats qui précède, il nous apparaît utile de comparer les résultats de notre recherche avec ceux de recherches précédentes portant sur le centre de l’Ontario ainsi que sur d’autres milieux de résidences secondaires en Amérique du nord et à l’étranger.

En gros, l’étude confirme les patterns de multirésidence dans le centre de l’Ontario tels que décrits tout d’abord par Wolfe (1951), selon qui les « banlieues-dortoirs de Toronto » comprennent les quatre grands lacs de Muskoka, la Baie Georgienne (principalement sa côte sud) et les lacs Kawartha. Wolfe a découvert que les abords des lacs Simcoe et Couchiching, situés beaucoup plus près de l’agglomération métropolitaine, étaient habités presque uniquement par des ménages qui avaient une résidence permanente à Toronto, ce qui l’a amené à conclure que ces grands lacs faisaient « effectivement partie de la cité écologique de Toronto » (1951: 29). Ces régions sont assez nettement séparées de la ville par une bande de quelque 80 km de largeur à partir de laquelle elles s’étendent sur environ 110 km vers l’extérieur. Les résultats de Wolfe ont été confirmés par Hodge (1974), qui a exploré l’hypothèse du « champ urbain » (urban field) avancée par Friedmann & Miller (1965). Les résultats présentés ici confirment non seulement ces recherches précédentes, mais attestent également de la façon dont le centre de l’Ontario a été touché par des tendances de contre-urbanisation ou d’« exurbanisation », telles qu’observées par Beesley & Walker (1990), Bryant et al. (1982), Dahms (1996), Russwurm (1977), Walker (1976) et dont il est question, notamment, dans une collection d’exposés publiée sous la direction de Coppack et al. (1988). Les résultats présentés ici s’apparentent également à ceux de recherches menées dans d’autres contextes : au Québec (St-Amour, 1979), en France (Dubost, 1998), en Irlande (Quinn, 2004), en Europe centrale (Rolshoven, 2002, 2003) et en Suède (Aronsson, 2004; Müller & Hall, 2003).

Les patterns de multirésidence décrits ici nous révèlent des manifestations de choix résidentiels et de mobilité avec lesquels la « vie au cottage » a été rarement comparée, particulièrement en ce qui a trait aux motifs sous-jacents mis en lumière grâce à des études menées dans divers contextes urbains (Bonner, 1997; Brais & Luka, 2002; Clark & Dieleman, 1996; Crump, 2003; Feldman, 1990, 1996; Fortin, 2002; Hummon, 1990; Nelson & Sanchez, 1997; Ramadier, 2002; Rothblatt & Garr, 1986; van Vliet, 1983). En effet, les résultats présentés ici laissent voir une variation selon des endroits spécifiques) dans la façon dont les villes et les régions métropolitaines sont en train de se transformer en ce que l’on a appelé « l’espace mobile » (Remy & Voyé, 1992). Ce n’est pas trop étonnant puisque nous pouvons clairement y voir un parallèle avec les résultats d’un sondage mené par Aronsson (2004) chez les citadins de la Suède et un autre par Pinson & Thomann (2001) parmi les résidents du grand Marseilles. Pourtant, les variables critiques sont des variations d’échelle : l’étendue spatiale (beaucoup plus vaste) et le rythme temporel (quand les usagers font moins fréquemment l’aller-retour entre leur demeure et leur résidence secondaire, ils s’identifient au milieu « suburbain »). Les gens sont motivés à organiser le régime de leurs déplacements hebdomadaires, mensuels ou, dans certains cas, annuels pour inclure la région des cottages du centre de l’Ontario dans leur quotidien. Cela est vrai, du moins, pour les personnes qui ont participé à notre étude et, par extrapolation, pour les dizaines, sinon les centaines, de milliers de personnes qui résident dans la région du Grand Toronto et pour qui les milieux de résidences secondaires font également partie de leur espace de vie. Inversement, peut-être, et comme nous l’avons déjà remarqué, il existe ici d’importantes similitudes avec le phénomène des « exurbs » qui se manifeste de plus en plus aux États-Unis (Crump, 2003; Davis et al., 1994; Nelson, 1992), à savoir le rôle de plus en plus important des visions plutôt génériques de la « belle vie » dans des milieux qui ne sont ni urbains ni suburbains (Blum et al., 2004; Brooks, 2004; Cadieux, 2005; Jean, 1997; Urbain, 2002; van den Berg & Wintjes, 2000; Walker, 2000). Toutefois, le ménage qui possède une résidence secondaire pousse encore plus loin la pratique de vivre dans un « espace mobile » en habitant effectivement plusieurs endroits (« dwelling through multiple places »—cf. Quinn, 2004; Rolshoven, 2002, 2003), et cela bien plus littéralement que l’exurbain qui jouit des commodités d’une grande région métropolitaine et, bien sûr, que le « migrant saisonnier » qui recherche le soleil (McHugh et al., 1991, 1995, 2006; Rodríguez et al., 1998). Par conséquent, un bon moyen de trouver une explication rationnelle aux milieux de résidences secondaires du centre de l’Ontario est peut-être de les considérer comme les « limites vivantes » de la région métropolitaine de Toronto. Et on peut les considérer de deux façons : d’abord, en tant que micro mosaïque de milieux où les individus et les ménages tentent de « renouer » avec la nature. En effet, ces milieux aménagés au bord de l’eau sont importants pour leurs usagers en tant qu’endroits où ils peuvent se rapprocher de la « nature »—quelle que soit leur motivation, symbolique ou autre—de la même façon que les écologistes du paysage estiment que les rivages sont l’élément le plus essentiel et le plus fertile des écosystèmes dans lesquels se trouvent ces plans d’eau (voir, à titre d’exemple, Kipp & Callaway, 2002; Marsh, 2005). Pour employer une image, le « pays des cottages » du centre de l’Ontario offre aussi un portrait dynamique de la région métropolitaine dont Toronto est le coeur, pour ce qui est de la forme urbaine, de la pratique sociale et des marchés immobiliers. Les milieux de résidences secondaires forment une « ceinture » autour de la région métropolitaine et, à cet égard, ils sont peut-être tout simplement des « banlieues ». Cette idée est renforcée par des études historiques portant sur des régions de résidences secondaires devenues depuis des banlieues métropolitaines, dans tous les sens du mot (Aubin-Des Roches, 2006; Fishman, 1987; Luka, 2006).

Les résultats présentés ici indiquent que pour beaucoup d’usagers, la résidence secondaire est une composante de l’habitus, élément structurant d’une pratique sociale individuelle de laquelle ces individus tirent leur identité (cf. Bourdieu, 1990 [1980]; Cooper Marcus, 1995; Czikszentmihalyi & Rochberg-Halton, 1981; Proshansky, 1978). La multirésidence dans le centre de l’Ontario semble être un comportement appris, transmis d’une génération à l’autre. Elle est devenue une pratique de loisir normalisée et ritualisée qui permet de donner un sens à la vie de tous les jours, particulièrement aux régimes de travail propres aux milieux « urbain » et « suburbain ». Toutefois, l’habitus pouvant être un concept totalisateur, il faut s’en servir avec prudence. Aux fins des présentes, on peut considérer qu’il s’applique seulement à certains aspects de l’identité personnelle et de la pratique sociale, c’est-à-dire que la multirésidence ne constitue qu’une partie d’un tissu complexe des valeurs, des croyances et des façons de penser de ces personnes. Cette mise en garde étant faite, rappelons-nous que la multirésidence en tant qu’habitus nous intéresse ici en raison de son lien catégoriel avec un espace et un paysage qui ont acquis une signification avec le temps, à travers les mythes et le folklore. Il semble que la multirésidence soit également représentative d’une manifestation de la concordance entre certains types de milieu (p. ex., les milieux des cottages riverains) et les valeurs culturelles essentielles que les parents souhaitent inculquer à leurs enfants—l’affirmation qu’il s’agit d’endroits où les enfants peuvent faire l’apprentissage du monde de façon convenable. Dans ce sens, les résultats présentés ici rejoignent les travaux de Bertaux-Wiame (1995), Hummon (1990) et Matthews et al. (2003), qui analysent la signification profonde du rituel familial dans la pratique domestique et montrent que l’on a tendance à élever les enfants selon une idéologie communautaire relativiste. Parmi les façons de relier la pratique sociale au paysage et à la forme urbaine dans les cottages du centre de l’Ontario, l’idée de « signification étendue du paysage » proposée par J.B. Jackson (1984: 147) et celle des « paysages du chez-soi » suggérée par Sopher (1979: 147) prennent ici toute leur importance. En effet, pour grand nombre de répondants, les milieux étudiés sont des paysages du chez-soi, en quelque sorte des milieux presque sacrés, et pour bien des usagers, le milieu environnant du cottage l’emporte sur ses propriétés spécifiques.

Aller au cottage constitue une pratique sociale importante pour les personnes interrogées, mais le plus intéressant ici, ce sont les structures sous-jacentes de leur motivation. Les résidences secondaires du centre de l’Ontario nous offrent de bons exemples de la façon dont les milieux de « loisir » axés sur les enfants font partie intégrante de la définition de la dynamique socio-spatiale contemporaine des régions métropolitaines (cf. Bryant et al., 2000; Bunce, 1994; Matthews et al. 2003; Russwurm, 1977; Urbain, 2002; Wynne, 1998). Les résultats présentés ici nous incitent à nous arrêter non seulement au caractère unique d’un milieu donné— le « site » en tant que lieu spécial et irremplaçable dans l’espace et dans le temps (cf. Buttimer, 1980; Casey, 2001; Relph, 1976, 1993)—mais aussi à une gamme d’identificateurs plus génériques qui nous renseignent sur la façon dont les gens définissent leur espace et se situent eux-mêmes par rapport à celui-ci. Parmi ces notions, on remarque celle de paysage « naturel », la forêt, et bien sûr les aires de nature sauvage, éléments fondamentaux des narrations portant sur ce qui définit l’Ontario et le Canada (Bühler Roth, 1998; Campbell, 2004; Jasen, 1995; Smith, 1990), thème étudié plus en détail dans un article publié à part (Luka, 2008). À cet égard, il est des plus intéressant de constater qu’un grand nombre des répondants font état d’une forte relation affective et identitaire découlant d’une représentation générique des divers milieux du territoire des résidences secondaires du centre de l’Ontario. Ceci tient au fait que beaucoup de répondants affirment qu’ils chercheraient un milieu comparable s’il leur était impossible, pour quelque raison, de continuer à fréquenter l’endroit où ils ont présentement leur résidence secondaire. Ce sont là des manifestations de l’importance des représentations génériques du paysage et des formes urbaines pour les usagers, qui non seulement retirent beaucoup de plaisir de ces milieux, mais ressentent un grand besoin d’y passer du temps. À cet égard, le sentiment généralisé, mais pourtant bien enraciné, que les participants à cette étude éprouvent envers le milieu environnant de leur cottage s’explique par le concept de « settlement-identity » mis de l’avant par Feldman (1990, 1996)—les manières dont les gens se situent par rapport à un endroit dans un contexte de grande mobilité résidentielle. L’attachement et l’identification à des formes urbaines génériques (p. ex., banlieue, quartier, centre-ville) sont essentiels en tant que moyens d’assurer à la vie une continuité à travers les déménagements. La résidence secondaire peut aussi assurer cette continuité, en servant littéralement de port d’attache à travers les vies et les générations. Le « settlement-identity » peut être perçue comme vision apprise du monde. Or, il est tout naturel de s’attendre à un certain degré de continuité d’une génération à une autre, ce qui a été démontré dans les résultats présentés ici. Cela correspond aux résultats obtenus par Kaltenborn (1997) lors d’une étude portant sur les usagers de résidences secondaires et sur les façons dont la résidence secondaire devient la « station » qui rattache une personne à un endroit et lui donne son identité personnelle, comme l’ont souligné Bourdieu (1990 [1980]), en termes théoriques, et Giddens (1984). Cela explique également les inquiétudes face aux changements apportés au caractère physique du paysage et de la forme urbaine, que l’on décrit souvent, paradoxalement, comme la « suburbanisation ».

Enfin, il serait utile d’entreprendre une étude comparative dans les milieux québécois. Est-ce que la même gamme de motivations ressort du pattern répandu d’usage de résidences secondaires, tel que relevé par Aubin-des Roches (2006), Dagenais (2006), Dubé (1986), St-Amour (1979) et d’autres ? Le paysage « naturel » a-t-il une valeur iconique similaire au Québec compte tenu, par exemple, de l’importance que l’on lui accorde dans le discours ontarien? L’idéal anglo-américain de la campagne, tel que l’ont décrit Bunce (1994) et Marx (1964), a-t-il la même emprise dans l’îlot de francophonie qu’est le Québec en Amérique du Nord ? L’on pourrait être porté à considérer l’aspect symbolique et fonctionnel du défrichement des terrasses de Montréal, entre Ville-Marie et la montagne, au temps de la Nouvelle-France (Marsan, 1981), lequel suggère, comme Smith (1990) l’a fait remarquer dans le cas de l’Ontario, que la forêt a des connotations historiques négatives. Les résultats d’une telle recherche pourraient alors se prêter à une comparaison utile avec des énoncés semblables sur l’espace « naturel » et « national » tels que ceux recueillis par Julkunen & Kuusamo (1991) et Periäinen (2006) pour la Finlande, et Kaltenborn (1997, 1998) pour la Norvège. Cependant, ce ne sont là que des hypothèses qui pourront être étudiées plus avant dans l’avenir.

En résumé, le présent article porte sur l’étude de la multirésidence et fait ressortir les principales façons dont les ménages, surtout ceux avec des jeunes enfants et des adolescents, se situent dans l’espace de la métropole. Divers thèmes y sont traités tour à tour à l’aide de concepts permettant de rapprocher demeure (habitat), mobilité et sociabilité. Avec la menace des hausses futures du prix du pétrole, il reste à voir comment l’hyper-mobilité que nécessite cette appropriation de l’espace sera affectée. Pour l’instant, il ne fait aucun doute que l’image de la banlieue/campagne idéale, bien ancrée et si familière chez les Anglo-américains, persiste dans la pratique intergénérationnelle de la multirésidence avec résidence secondaire dans la « nature ».

Parties annexes