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Famili@ et la recherche sur la famille au Québec (1981-2005)

  • Renée B. Dandurand,
  • Anne Deret et
  • Sylvie Jutras

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Corps de l’article

En 2008, la banque de données Famili@[1], disponible depuis 1998 sur Internet, célébrait son 10e anniversaire. À cette occasion, nous avons préparé un bilan qui retraçait, à même les données recueillies pour la banque, 25 années de recherche scientifique sur la famille au Québec, soit de 1981 à 2005. Le présent article rend compte de ce bilan[2].

Nous présentons d’abord la banque Famili@, elle-même issue d’un premier bilan de recherche sur la famille au Québec (Cloutier, Dandurand, Deret, Dion et Nadeau, 1997) : l’historique de la banque, ses objectifs, son public cible, sa fréquentation et les paramètres de son contenu. L’objet principal du présent article porte sur un deuxième bilan, celui-là issu d’une recherche menée entre 2006 et 2008 par les auteures. Toujours à l’aide de données recueillies pour Famili@, ce bilan présente, pour les années 1981 à 2005, les grandes thématiques de la recherche québécoise sur la famille, les principales caractéristiques de leurs auteurs (genre et discipline) et le format des documents qui diffusent leurs écrits.

1. La banque Famili@

Mise en ligne en mai 1998, la banque Famili@ présente, sur le site Web de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), un contenu provenant des sciences humaines, concernant la recherche sur la famille au Québec. Parmi les banques de données nord-américaines disponibles sur Internet en 1998, Famili@ apparaissait comme la toute première banque de langue française spécialisée en sciences humaines. Dans Internet, Famili@ demeure aujourd’hui la seule banque francophone spécialisée sur la famille. À notre connaissance, une telle banque n’existe pas non plus en anglais.

1.1. Historique : une banque née d’un premier bilan de la recherche

L’origine de Famili@ remonte à 1995, année où le Conseil québécois de la recherche sociale (CQRS), la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ) ainsi que le Conseil de développement de la recherche sur la famille au Québec (CDRFQ) lançaient un appel d’offres pour rédiger un état des lieux de la recherche scientifique concernant la famille au Québec. Leur proposition retenue, Renée B. Dandurand, professeure-chercheure à l’INRS, ainsi que Richard Cloutier, professeur à l’École de psychologie de l’Université Laval, ont entrepris de recenser et d’analyser la littérature de recherche sur la famille au Québec publiée depuis 1980 dans le vaste domaine des sciences humaines. Le rapport qui en a résulté (Cloutier, Dandurand et al., 1997) se basait sur la recension, le recueil, la classification, la confection et l’analyse de 2 177 fiches de lecture, représentant autant d’écrits de recherche sur la famille parus entre 1980 et 1996. Dans le cadre de ce travail, les écrits de recherche sur la famille parus entre 1981 et 1996 ont été traités.

Le rapport déposé, une question se posait : qu’allions-nous faire de ces fiches bibliographiques qui avaient servi de support aux analyses de ce premier bilan[3]? Nous avons tout de suite voulu les rendre accessibles, et pourquoi pas sur le Web, alors en pleine expansion? Une subvention du CQRS et le soutien de l’INRS nous ont permis de transformer nos fiches en banque de données : ainsi naquit Famili@ en mai 1998, une activité qui prenait place au sein du Partenariat Familles en mouvance et dynamiques intergénérationnelles. Une fois la banque en place, nous avions tablé sur le fait que, comme dans plusieurs banques de données américaines, les auteurs nous informeraient de la parution de leurs écrits en nous envoyant des fiches bibliographiques à insérer dans Famili@. La première année, nous n’avons reçu qu’une dizaine de fiches. Pour assurer sa survie, il fallait donc mettre la banque à jour de façon proactive et régulière. C’est ainsi que depuis 1999 la gestion et la mise à jour annuelle de Famili@ se sont effectuées avec le soutien financier du ministère de la Famille et de l’Enfance[4] ainsi que de l’INRS-Centre Urbanisation Culture Société (INRS-UCS) dont le Service informatique a assuré la supervision technique de la banque.

1.2. Des objectifs ambitieux et un large public cible

Le domaine de la famille a toujours intéressé les chercheurs de plusieurs disciplines des sciences humaines. Dès le tournant des années 1980-1990, cet intérêt avait été aiguisé par la mise en oeuvre au Québec d’une première politique familiale et par l’importance croissante accordée à la petite enfance parmi les instances politiques de la santé et des services sociaux. Les rencontres suscitées à partir de 1991 par les symposiums bisannuels du CDRFQ allaient stimuler les échanges et les études, mais aussi mettre en évidence la méconnaissance et la diffusion restreinte des résultats de recherche en cours dans nos milieux universitaires, gouvernementaux et paragouvernementaux. D’autre part, les chercheurs sur la famille étaient souvent consultés par des journalistes et par divers intervenants (Centres locaux de service communautaire (CLSC), Centres jeunesse, étudiants et professeurs du cégep et de l’université) pour obtenir des références, pour préparer un exposé ou un cours, ou pour mettre en place un programme d’aide, par exemple pour les jeunes en difficulté ou les familles monoparentales. Pour toutes ces raisons, il devenait pertinent de créer un outil qui permettrait une meilleure diffusion des savoirs sur la famille au Québec. D’autant que la recherche multidisciplinaire s’implantait de plus en plus dans une perspective de transfert de connaissances, comme en témoignaient les nombreuses équipes de partenariat de recherche sociale subventionnées par le CQRS depuis 1992. Les objectifs que poursuivrait Famili@ et le public cible qu’il faudrait viser étaient déjà tout désignés.

Outre l’objectif général d’une diffusion et d’un transfert de connaissances de la recherche sur la famille au Québec, Famili@ affichait dès le départ les sous-objectifs suivants : 1) favoriser un accès facile et une utilisation maximale des données de recherche sur la famille; 2) éviter les répétitions et les chevauchements dans le choix des objets de recherche; 3) ouvrir des avenues de recherche encore inexplorées; 4) favoriser la coopération entre chercheurs sur la famille; 5) servir de référence aux milieux de pratique dans leurs activités d’intervention.

Le public cible que Famili@ désirait joindre était vaste, se situant nettement dans la perspective du transfert et de l’application des connaissances. Au-delà des seuls artisans de la recherche que sont les professeurs, chercheurs et étudiants des milieux collégial et universitaire, nous voulions atteindre les intervenants des services publics et parapublics, les responsables des associations familiales et du milieu communautaire, les analystes et décideurs gouvernementaux concernés par la famille ainsi que les professionnels des médias, les responsables des milieux religieux, les avocats, les psychothérapeutes, les conseillers matrimoniaux, etc.

La réponse des internautes intéressés par Famili@ ne se fit pas attendre : dès 1999, le nombre de sessions quotidiennes se chiffrait à 50 par jour et il atteignait 144 en 2007. La vitalité d’une banque de données sur le Web se mesure non seulement par l’achalandage, mais aussi par les liens que d’autres institutions (bibliothèques, centres de recherche et groupes communautaires par exemple) installent vers son site : Famili@ a connu une augmentation constante de ces liens qui sont passés de 30 à 147 entre 2003 et 2007.

1.3. Des paramètres précis pour définir le contenu

Afin de déterminer quels écrits concernant la famille devaient être introduits dans la banque Famili@, des « filtres » s’imposaient. Au départ, nous avions convenu qu’il devait s’agir de documents écrits, parus depuis 1980, faisant preuve d’une démarche organisée de recherche ou de réflexion et portant sur la famille au Québec. Certains de ces termes exigeaient plus de précision.

La définition de la famille devait tenir compte de la grande diversité des structures familiales contemporaines. Nous avons choisi celle-ci : une cellule sociale qui comporte au moins un lien parent-enfant; c’est donc le rapport intergénérationnel qui en est la dimension essentielle. Ce rapport peut prendre place dans la famille restreinte et dans la famille élargie; il peut reposer ou non sur la consanguinité (ex. : lien par adoption ou lien à un beau-parent, de fait ou légal) et reposer ou non sur la cohabitation (ex. : lien entre un enfant et un parent non gardien ou lien entre un enfant adulte et son parent âgé). Dans cette perspective, les relations conjugales et fraternelles font partie du champ d’intérêt dans la mesure où elles se situent, virtuellement ou réellement, dans le cadre d’une relation parentale. Ainsi, un écrit sur le couple qui se situe dans un contexte (virtuel ou réel) de parentalité est forcément sélectionné, mais ce ne sont pas tous les écrits sur le couple qui sont retenus.

Le choix de la famille au Québec méritait aussi des précisions : les écrits recensés pouvaient émaner de chercheurs québécois ou autres, être publiés au Québec ou à l’étranger, mais devaient concerner la famille au Québec. Nous avons retenu cependant les titres sur la famille canadienne qui traitent explicitement de la famille québécoise ainsi que ceux des auteurs québécois qui ont écrit sur la famille en général. De plus, tous les mémoires et thèses sur la famille en provenance des universités du Québec sont introduits.

Les documents retenus devaient enfin être considérés comme de la recherche : nous avons convenu que ce serait des documents écrits et rendus publics, résultant d’une démarche organisée de recherche et/ou de réflexion, en somme des écrits qui apportent une contribution à l’avancement des connaissances. Par exemple, est écarté un article d’une revue grand public comme Châtelaine sur les enfants du divorce, mais est retenue une étude inédite du Conseil de la famille et de l’enfance sur le soin aux enfants vivant avec une incapacité.

Ces paramètres guident la sélection des écrits intégrés dans Famili@. Pour chaque écrit est créée une fiche de lecture où s’inscrivent les éléments suivants : la référence complète, les objectifs de l’auteur, sa méthodologie, un résumé (100 mots) et des mots-clés (entre 4 et 8)[5]. L’attribution des mots-clés se fait selon un mode d’indexation en vocabulaire libre, c’est-à-dire en fonction du vocabulaire utilisé par l’auteur de l’écrit recensé. Ce mode d’indexation, déjà choisi pour le bilan de 1997, convient particulièrement pour une banque pluridisciplinaire comme Famili@, puisqu’il permet de respecter le sens des concepts utilisés dans une discipline sans imposer un vocabulaire extérieur à cette discipline. En revanche, ce mode d’indexation comporte certains désavantages quand il s’agit de dresser un bilan des mots-clés utilisés par la recherche : n’ayant pas toujours le même sens, ils se prêtent plus difficilement à une compilation.

C’est ainsi qu’au début de l’année 2010, Famili@ comptait 8 210 fiches de lecture, autant d’écrits attribués à 6 548 auteurs différents[6].

1.4. Une collecte supplémentaire pour chaque écrit recensé : la « note »

Pour chacun des écrits recensés dans Famili@, en plus des informations inscrites dans les fiches de lecture, nous recueillons d’autres données non publiées sur le site, mais conservées dans nos archives. C’est ce que nous avons appelé la « note[7] ». Ces catégories d’analyse concernent la thématique des écrits ainsi que leur configuration. Elles constituent le fondement de notre analyse.

2.Thématique et configuration de la littérature de recherche sur la famille au Québec : 1981-2005

Comme nous l’avons fait pour un premier bilan (1980 à 1996) (Cloutier, Dandurand et al., 1997), c’est à l’aide des informations recueillies dans la « note » que nous avons dressé ce nouveau bilan de la recherche sur la famille au Québec (cette fois entre 1981 et 2005). Chacun des écrits y est codifié selon une thématique correspondant à cinq grands axes de recherche : macroscopie de la famille, fonctionnement de la famille, conditions de vie des familles, problèmes familiaux, familles et institutions. Quant à la configuration des écrits, elle se rapporte à une codification de quelques autres principaux paramètres de l’écrit recensé : le sexe, la discipline des auteurs et le type de document dans lequel l’écrit est diffusé (livre, chapitre de livre, article de revue, arbitrée ou non, rapport de recherche, thèse ou mémoire universitaires). Nous examinerons chacun de ces aspects de la thématique et de la configuration de façon globale et selon leur évolution dans le temps, la période de 25 années ayant été modulée en cinq tranches de 5 ans.

Au départ, ce projet nous paraissait plutôt simple; cependant, nous avions sous-estimé les ajustements que nous avons dû adopter à partir de 1998 en raison d’innovations informatiques. Par exemple, les données colligées pour Famili@ avaient été conservées sur différents supports (disques Zip devenus obsolètes, par exemple), inscrites sur diverses versions de différents logiciels (Procite 3, 4, 5, puis EndNote). Il fallait donc résoudre des défis techniques et archivistiques avant même de procéder aux compilations et analyses de données[8].

Voyons d’abord comment se répartissent dans le temps les 6 394 écrits retenus dans le corpus de l’analyse de 1981-2005.

2.1. Une croissance soutenue et importante des écrits

Le premier bilan de 1997 avait déjà souligné la tendance d’une évolution constante du volume de la recherche sur la famille depuis 1981 (Cloutier, Dandurand et al., 1997, p. 14, 15). Comme le montre la figure 1, cette tendance se confirme avec force après 1996.

Figure 1

Évolution des titres (nb) 1981-2005

Évolution des titres (nb) 1981-2005

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Les deux dernières tranches de la période recensée connaissent effectivement une augmentation importante des titres : 4 348 écrits y ont été répertoriés, ce qui représente 68 % des écrits de la période 1981-2005.

2.2. Des grands axes thématiques qui évoluent dans le temps

Dès le premier bilan, nous avions proposé de codifier les écrits selon cinq grands axes thématiques qui peuvent être définis comme de très larges domaines de recherche, qui sont en fait cinq modes de découpage et d’approche de l’objet « famille ». Avant d’en venir aux résultats, voyons-en les contenus de façon plus approfondie.

Selon une approche micro, un premier axe, Fonctionnement de la famille, se rapporte aux dynamiques familiales, à différents moments du cycle de vie; du point de vue individuel, les comportements, rôles et relations familiales; la famille en tant que groupe; les transitions familiales; la famille dans ses sociabilités, ses structures, ses normes, etc. Un deuxième axe, Problèmes familiaux, renvoie à des questions comme la violence, la pauvreté, les incapacités physiques ou psychologiques, les sévices sexuels auprès des enfants, la négligence parentale, la toxicomanie, etc.

Avec une approche meso, l’axe Conditions de vie des familles se rapporte au cadre de vie sous différents aspects : emploi/chômage, environnement (géographique, social), logement, santé physique et mentale, etc. L’axe Familles et institutions fait référence à un environnement plus restreint, soit aux rapports de la famille avec l’école, les services de garde, les instances formelles de santé et de services sociaux, les instances judiciaires, etc.

Enfin, un axe traduit une perspective plus large : Macroscopie de la famille désigne des dimensions plus sociétales de la réalité familiale, en même temps qu’une recherche plus fondamentale, moins appliquée : les données historiques et démographiques, les changements familiaux, les perspectives théoriques, les traitements méthodologiques, etc.

Si l’on examine l’évolution de chacun de ces grands axes thématiques entre 1981 et 2005, on observe, dans la figure 2, des courbes stables ou fluctuantes qui révèlent l’importance relative de ces axes à travers les années. Nous soulignerons à l’occasion les interrelations entre les thématiques et divers éléments de configuration des écrits.

Figure 2

Évolution des grands axes de recherche (%) 1981-2005

Évolution des grands axes de recherche (%) 1981-2005

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Avec environ 30 % des écrits, l’axe Fonctionnement de la famille domine, de façon plutôt stable au long des années, avec une légère baisse au début des années 90, suivie d’une remontée de 1996 à 2005. Cet axe est le domaine privilégié de la Psychologie, en tête des disciplines qui s’intéressent à la famille, comme on le verra plus loin. Selon Pronovost, Coutu, Garneau, Laquerre et Béliveau-Paquin (2005, p. 12), les organismes familiaux québécois qui interviennent au palier communautaire disent s’intéresser bien davantage à ce domaine de recherche qu’à celui des Problèmes familiaux.

Démarrant à 16 % des écrits, l’axe Problèmes familiaux connaît, dans la deuxième moitié des années 90, une augmentation importante (24 %) qui sera suivie d’une légère baisse après 2000.

L’axe Conditions de vie des familles est celui qui regroupe le moins d’écrits et dont la courbe est assez stable, autour de 10 %. Cet axe semble moins retenir l’attention des chercheurs des milieux universitaires, le tiers des écrits de cet axe étant diffusé dans les rapports d’organismes publicset parapublics. Pourtant, autant les chercheurs que les intervenants communautaires interrogés par Pronovost et al. (2005, p. 16, 22) soulignent l’importance de ce domaine de recherche.

L’axe Familles et institutions est celui qui connaît l’augmentation la plus marquée, de 16 % à 27 % entre 1981 et 2005, période pendant laquelle il passe du 4e au 2e rang des thématiques. Ce résultat pourrait s’expliquer par l’importance accrue que prennent les regroupements disciplinaires des Sciences de la santé et des Sciences de l’éducation dans la recherche sur la famille des années 1996-2005.

Enfin, l’axe Macroscopie de la famille, au second rang pendant les années 1981-1995 (26,5 % des écrits, voir Cloutier, Dandurand et al., 1997, p. 16) passe au 4e rang des thématiques entre 1996 et 2005 (avec seulement 12 % des écrits). Cette perte de terrain coïncide avec la baisse relative de participation que connaissent, après 1996, les regroupements thématiques Sociologie-anthropologie, Histoire ethumanités ainsi que Démographie.

2.3. Des écrits signés surtout par des femmes

Plus de la moitié des auteurs de la recherche sur la famille sont des femmes (voir la figure 3). Elles sont plus présentes dans les regroupements Sociologie-anthropologie (67 %) et Histoire-humanités (61 %). Par ailleurs, la proportion de femmes atteint 80 % parmi les auteurs des mémoires et thèses universitaires sur la famille.

Figure 3

Sexe de l'auteur (%) 1981-2005

Sexe de l'auteur (%) 1981-2005
*

NSP = ne s’applique pas (organismes ou institutions).

**

S? = sexe inconnu : exemple, aucun prénom ou prénom épicène : ex. Claude, Dominique, Camille.

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La participation des hommes diminue fortement entre 1981 et 2005 : leur proportion passant de 33 % à 18 %. Globalement, ils sont plus nombreux en Économie-administration (43 %) et en Démographie (45 %).

Sur la même période, le pourcentage d’équipes mixtes augmente rapidement pendant la décennie 80 (de 10 à 20 %), pour atteindre 25 % en 2001-2005. C’est en Psychologie (32 %) et en Sciences de la santé (29 %) que les équipes mixtes sont le plus nombreuses.

2.4. Les disciplines de la recherche sur la famille

Nous avons répertorié 27 disciplines des sciences humaines qui s’intéressent à la famille au Québec. Aux fins de notre analyse, nous les avons réunies sous les regroupements disciplinaires suivants : Psychologie, Sociologie-anthropologie, Service social, Démographie, Histoire-humanités, Sciences de la santé, Sciences de l’éducation, Droit-criminologie, Économie-administration et, depuis 2000, Formation multidisciplinaire[9]. Pour l’ensemble de la période couverte, de 1981 à 2005, la contribution à la recherche sur la famille de chaque regroupement disciplinaire apparaît dans la figure 4.

Figure 4

Proportion des écrits par regroupement disciplinaire 1981 à 2005

Proportion des écrits par regroupement disciplinaire 1981 à 2005

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Le regroupement Psychologie apporte la plus importante contribution à la recherche sur la famille entre 1981 et 2005, produisant 25,5 % des écrits. Sociologie-anthropologie tient la 2e place (14,8 %), suivi de Service social (11,3 %) et Sciences de la santé (10,6 %). Viennent ensuite Sciences de l’éducation (6,5 %) et Histoire-humanités (6,1 %) ainsi que Démographie (5,3 %). Deux autres regroupements contribuent plus modestement à la recherche sur la famille : Droit et criminologie (3,9 %), Économie et administration (3,4 %). Nous retrouvons sous Formation multidisciplinaire (0,7 %) un regroupement des écrits en provenance de programmes plus récents, tels le Ph. D. en sciences humaines appliquées (Université de Montréal) et Art Therapy (Université Concordia).

En nombre d’écrits, toutes les disciplines augmentent leur contribution à la recherche sur la famille à travers les années. Cependant, comme la figure 5 le montre, l’évolution de leur participation relative entre 1981 et 2005 varie. Ainsi, en pourcentage, donc par rapport à l’ensemble des écrits, certaines disciplines ont un développement stable, alors que d’autres perdent ou gagnent du terrain. À part le regroupement Psychologie, la position relative de la plupart des disciplines a fluctué depuis 1981.

Figure 5

Évolution des écrits par regroupement disciplinaire (%) 1981-2005

Évolution des écrits par regroupement disciplinaire (%) 1981-2005

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Le regroupement Psychologie maintient sa prépondérance, autour de 25 %, de façon stable, de 1981 à 2005. Il en est autrement de Sociologie-anthropologie qui connaît, en proportion, une baisse importante entre 1991 et 2005, de 21 % à 12 %. À la période 20002005, Sociologie-anthropologie se retrouve quasi à égalité, en 2e position, avec Service social et Sciences de la santé.

De quelle façon la publication d’écrits sur la famille a-t-elle évolué dans les différents regroupements disciplinaires depuis 1981? Selon Pronovost et al., « de nouvelles disciplines investissent le champ de la famille » (2005, p. 20), en d’autres termes, il y aurait eu, à travers le temps, une « diversification des disciplines » (2005, p. 3, 21). La figure 6 permet de vérifier cette assertion.

Figure 6

Proportion des écrits par regroupement disciplinaire, selon 5 périodes 1981-2005

Proportion des écrits par regroupement disciplinaire, selon 5 périodes 1981-2005

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Mis à part le regroupement Formation multidisciplinaire qui apparaît dans la dernière tranche de la période (2001-2005), les regroupements disciplinaires sont tous présents dans notre corpus d’écrits dès le début des années 1980, de façon plus ou moins marquée. À travers les années, au lieu de « nouvelles disciplines » ou d’une « diversification des disciplines » (Pronovost et al., 2005, p.3, 20, 21), il faudrait plutôt parler de continuité des disciplines, mais de variation dans la contribution de chacune au domaine de la famille. Selon Pronovost et al. (2005, p. 21), les principales disciplines participantes demeurent celles traditionnellement associées à la famille (Psychologie, Sociologie-anthropologie, Service social et Démographie). Tel que le montre la figure 6, ces disciplines demeurent importantes à divers degrés, mais n’occupent plus tout à fait la place qu’elles prenaient avant 1996. Dans notre premier bilan (Cloutier, Dandurand et al., 1997, p. 51-53), l’ordre de contribution des principales disciplines était le suivant : Psychologie (23,2 % des écrits), Sociologie-anthropologie (18,9 %), Service social (9 %) et Démographie (8,4 %), pour un total de 60 % des écrits. Ces dernières années (20002005), la contribution de ces quatre regroupements passe à 53 %. Cette baisse semble reliée à la place proportionnellement moins importante, entre 1996 et 2005, des deux regroupements Sociologie-anthropologie et Démographie. Par ailleurs, d’autres regroupements disciplinaires, déjà modestement présents dans les années 80, prennent une place croissante dans les années 2000 : c’est le cas de Service social, qui rejoint Sociologie-anthropologie et, surtout, de Sciences de la santé, qui occupent tous trois le 2e rang. Sciences de la santé effectue donc la montée la plus spectaculaire des dernières années dans le domaine de la recherche sur la famille, dépassant clairement Démographie.

2.5. Qu’en est-il des équipes multidisciplinaires?

Depuis les années 80, les organismes subventionnaires de la recherche favorisent les équipes multidisciplinaires. Cette incitation a-t-elle influencé la recherche sur la famille au Québec? L’équipe de Pronovost (2005, p. 20-22) répond par l’affirmative et constate l’importance croissante des équipes multidisciplinaires[10] parmi les chercheurs de la famille. Notre recherche permet de confirmer cette avancée avec chiffres à l’appui.

Selon les données de Famili@, entre 1981 et 2005, les équipes multidisciplinaires ont présenté 766 titres sur 6 394, soit environ 12 % des écrits. Entre 1981 et 2005, la proportion d’écrits provenant des équipes multidisciplinaires a quadruplé pour passer de 4 % en 1981-1985 à 17 % en 2001-2005[11].

2.6. Types de documents qui diffusent la recherche sur la famille

Afin de déterminer dans quels types de documents la recherche sur la famille est diffusée, nous avons examiné la présence de 9 types d’écrits, de même que leur évolution entre 1981 et 2005. Le résultat de cette analyse est présenté dans la figure 7.

Figure 7

Évolution du type de document (%) 1981-2005

Évolution du type de document (%) 1981-2005

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Les articles de revue arbitrée (par les pairs) sont les plus importants diffuseurs de la recherche sur la famille : leur proportion relative passe de 25 % à 30 % au cours des années. Depuis les années 1990, les mémoires et thèses tiennent le deuxième rang, après une augmentation assez marquée : de 14 % en 1981-1985 à 24 % en 2000-2005.

Les rapports des organismes publics et parapublics perdent le 2e rang qu’ils détenaient pendant les années 1980 (de 20 % à 15 % des écrits, entre 19811985 et 20002005). Quant aux actes de colloque, ils effectuent une montée notable pendant les années 1990 (14 %) pour ensuite redescendre à moins de 5 %. De façon constante, les articles de revue professionnelle ou non arbitrée ne représentent que moins de 5 % des écrits sur la famille. L’importance relative du livre, passe de 8 % pendant les années 1980 à 5 % depuis les années 1990.

3.Discussion

Famili@ est née de la volonté d’organismes publics québécois (CQRS, CREPUQ, CDRFQ) de mieux connaître le champ de la recherche sur la famille au Québec. En ce sens, nous pouvons dire qu’elle participe, modestement et dans un champ de recherche spécifique, de cette volonté de mieux connaître et en partie de mieux mesurer la production scientifique. Si cette habitude de mesure semble bien instaurée dans certains domaines scientifiques, tel n’est pas le cas pour les sciences humaines et sociales (Filliatreau, 2008).

Famili@ ne cherche pas à rivaliser avec les grandes bases de données aujourd’hui bien présentes sur Internet telles Web of Science, Scopus ou Google Scholar. Cependant, Famili@ vient, du moins partiellement, combler certaines lacunes de ces outils trop souvent tournés vers les sciences de la matière et de la vie, des outils très anglo-saxons (WOS et Scopus) ou trop vastes dans leur approche du contenu disponible sur le Web (Google Scholar) (Kosmopoulos et Pumain, 2008). En se concentrant sur le contenu de recherche sur la famille au Québec, Famili@ répond à un souci de spécialisation et de précision. Les questions quant à la couverture du champ de recherche visé ou à l’exhaustivité du contenu sont présentes, mais nous pensons en avoir bien exploré les limites.

Les données de la banque Famili@ nous ont permis d’examiner plusieurs caractéristiques des écrits et des auteurs de la recherche sur la famille entre 1981 et 2005 au Québec. Notons d’abord l’essor remarquable des écrits dans le domaine de la recherche sur la famille, croissance qui s’est intensifiée au cours des dix dernières années de la période, où se retrouvent les trois cinquièmes des 6 394 écrits répertoriés en un quart de siècle. Ce développement concorde avec l’intérêt accru du champ politique pour la famille et l’enfance. Il s’amorce à la fin des années 80 au Québec, avec la mise en place d’une politique familiale explicite, se poursuit avec l’adhésion du gouvernement québécois aux propositions de l’ONU sur la reconnaissance des droits de l’enfant en 1991 et sur la proclamation d’une année internationale de la famille en 1994.

À la même époque, cet intérêt se concrétise dans de nombreux programmes destinés à la santé et à l’éducation de la petite enfance ainsi qu’à la conciliation famille-travail, ce qui donne aux problématiques de l’enfance et de la famille une place importante dans la vie collective. Il n’est donc pas étonnant que la recherche sur ces questions prenne une place grandissante, stimulant ou répercutant l’intérêt collectif pour les questions familiales.

Ces écrits de la recherche sur la famille sont majoritairement signés par des femmes et leur présence notable parmi les auteurs de mémoires et thèses laisse entrevoir une nette féminisation de la recherche sur la famille. Quant aux auteurs masculins, la baisse de leur participation pourrait laisser supposer que certains d’entre eux ont joint les équipes mixtes, en croissance depuis les années 90.

Sous l’influence du contexte sociohistorique, aussi bien dans le champ scientifique que dans le champ politique, les grandes thématiques de recherche sur la famille se sont développées de façon variable. À travers les années, les axes Fonctionnement de la famille et Conditions de vie des familles ont eu une évolution plutôt stable, alors que Macroscopie de la famille perdait du terrain au profit de deux axes qui connaissaient une nette augmentation : Problèmes familiaux et Familles et institutions. Dans les paragraphes suivants, nous proposons quelques interprétations pour expliquer ces mouvements.

La baisse des écrits de l’axe Macroscopie de la famille semble refléter les inquiétudes de quelques chercheurs qui, selon Pronovost et al. (2005, p. 18), estiment que « la recherche fondamentale (sur la famille) est en perte de vitesse ». Peut-on penser que trente ans après les fortes mutations familiales liées à la chute de la fécondité et à la montée des séparations et divorces, l’analyse des transformations familiales (objet d’étude important de cet axe) perd peu à peu de son intérêt et que l’attention se porte désormais davantage sur une analyse plus pointue des conséquences de ces changements? Ces dernières années, la présence accentuée d’écrits sur la famille en provenance des Sciences de la santé, de Service social et des Sciences de l’éducation témoigne d’un développement accru de la recherche appliquée, au détriment de la recherche fondamentale. Ainsi, le domaine de la recherche sur la famille suivrait une tendance constatée dans l’ensemble de la recherche universitaire. C’est ce qu’observe Max Roy, président de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université, qui attribue ce phénomène aux orientations des organismes subventionnaires : « Une tendance lourde, qui s’est amorcée dans le milieu des années 90 et qui s’est accélérée depuis une décennie, démontre que les organismes subventionnaires font pencher la balance du côté de la recherche appliquée plutôt que de la recherche fondamentale » (Binggeli, 2011).

Dans la recherche sur la famille, on observe cette tendance dans les deux axes thématiques en croissance : Problèmes familiaux et Familles et institutions. Ces axes sont fortement reliés à des disciplines plus appliquées aux sphères d’activité des institutions étatiques de l’éducation, de la santé et des services sociaux. Or depuis quelques décennies, une forte proportion des budgets publics vont à ces sphères. La croissance de ces deux axes ne reflète-t-elle pas l’effet de l’orientation imprimée par l’État aux organismes subventionnaires de la recherche à partir de la décennie 90? C’est ainsi, par exemple, que cette orientation, inspirée par un discours accentuant l’importance d’étudier les déterminants psychosociaux de la santé (Gouvernement du Québec, 1992), s’est accompagnée de pratiques publiques nouvelles favorisant, entre autres, un rapprochement de la recherche et de l’intervention à travers divers programmes. Ont ainsi vu le jour des partenariats de recherche entre universitaires et professionnels de la santé, des services sociaux et de l’éducation (CQRS, puis FQRSC au Québec, Alliances de recherche universités-communautés (ARUC) au Canada), la création de l’Institut de recherche sur la santé au Canada (IRSC) et l’implantation, au tournant des années 2000 au Québec, des Centres affiliés universitaires (CAU) rattachés aux CSSS (Centres de santé et de services sociaux) et aux Centres jeunesse. Dans ce contexte, peut-on se surprendre que davantage de chercheurs développent des objets de recherche qui gravitent autour des axes Problèmes familiaux et Familles et institutions?

Dans leur évolution, l’influence réciproque des axes thématiques et des disciplines pourrait expliquer certaines continuités et changements observés. Si deux regroupements disciplinaires traditionnellement intéressés à la famille maintiennent leur position dans le peloton de tête (Psychologie, de loin en tête, et Service social), entre 1996 et 2005, Sociologie-anthropologie, Démographie et Histoire-humanités perdent proportionnellement du terrain au profit d’une participation accrue des Sciences de l’éducation et surtout des Sciences de la santé. Or ces regroupements disciplinaires produisent davantage d’écrits appartenant aux axes thématiques Problèmes sociaux et Familles et institutions.

Les critères d’évaluation imposés aux chercheurs par les organismes subventionnaires pourraient expliquer autant la présence accrue d’équipes multidisciplinaires (qui quadruplent en 25 ans) que la montée de la diffusion de la recherche dans les revues arbitrées et sa diminution dans les livres. Quant à la baisse des actes de colloque depuis 2000, elle nous semble moins attribuable aux chercheurs qu’aux éditeurs, moins attirés par ce mode de diffusion. Enfin, l’importance du nombre de mémoires et thèses universitaires, au second rang des véhicules de diffusion de la recherche en 2000-2005 et comptant pour le quart de l’ensemble des écrits, laisse voir la vitalité de la recherche sur la famille et en présage le développement pour l’avenir.

4.Conclusion

Les chercheurs qui s’intéressent à la famille disposent d’un outil documentaire précieux avec Famili@. Trente ans d’écrits scientifiques sur la famille au Québec sont consignés de façon organisée et sont repérables aisément en tout temps. Rares sont les champs de recherche qui bénéficient d’un tel avantage. Si les bases bibliographiques disponibles sur Internet permettent de retracer les chapitres de livres et les articles scientifiques, Famili@ recense en plus, dans une large part, la littérature grise sur la famille de même que l’ensemble des thèses produites au Québec sur ce sujet. À une période où il n’a jamais été autant question de diffusion du savoir et de transfert des connaissances, la présence et l’usage de Famili@ depuis plus de dix ans, tant dans la communauté scientifique que dans les milieux d’intervention et de politiques, sont remarquables.

Notre étude sur les écrits recensés par Famili@ a le mérite de reposer sur des paramètres quantitatifs pour décrire l’évolution de la recherche sur la famille au Québec. Cependant, la mise au jour de certaines particularités de son développement nous incite à souhaiter que soit réalisée une analyse historique contextualisée et approfondie des travaux de recherche sur la famille au Québec.

Parties annexes