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Regard(s) « sur » et « par » l’alimentation pour renverser et comprendre comment sont renversés les rapports de générations : l’exemple de la socialisation alimentaire inversée

  • Anne Dupuy

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  • Anne Dupuy
    Maître de conférences, Université Toulouse 2 Le Mirail (France), Institut supérieur du tourisme, de l’hôtellerie et de l’alimentation
    anne.dupuy@univ-tlse2.fr

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Introduction 

L’alimentation est au fondement des sociétés humaines, des cultures et des identités, car le manque caractérise l’humain (Hubert, 2000). En effet, l’acte alimentaire atteste de l’incomplétude de l’homme, ce dernier devant manger régulièrement pour combler ses besoins vitaux et surtout se tourner vers autrui (et ses expériences) pour le faire. L’acte alimentaire est un pivot de l’expérience humaine dans la mesure où l’instinct alimentaire est peu opérant. L’évitement des toxiques témoigne à quel point l’alimentation est un système complexe d’expérimentation et d’observation élaboré et transmis au cours de l’histoire des populations. Les organismes des mangeurs humains ne pouvant accepter n’importe quoi, des manières de table propres à chaque culture ont été proposées contre les risques d’empoisonnement[1].

Expérimentation et transmission sont deux invariants du comportement alimentaire au coeur de la construction du système culinaire d’une société donnée et au coeur de ce qui se joue chez chaque mangeur. La nourriture est fortement modelée par la culture, ainsi que de nombreux travaux en attestent. En faisant l’apprentissage d’un modèle alimentaire, chaque petit d’homme intériorise et s’approprie une série de règles et de catégories définissant les types d’aliments, de plats, de systèmes de cuissons, d’assaisonnements, de manières de manger ou encore de s’approvisionner, de lieux de prises alimentaires, de structures de repas et de temporalités alimentaires (Douglas, 1979; Fischler, 1990; Poulain, 2002). Classer les aliments est une activité enracinée dans la culture de chaque groupe humain (Fischler, 1990). « L’idée de ce qui est comestible est pour l’essentiel enracinée dans la culture » (Calvo, 1982 : 400). Le principe de sélection opéré à différentes échelles par les groupes humains participe à une différenciation sociale et culturelle.

Les modèles alimentaires d’un enfant lui préexistant, un ordre générationnel vertical de la transmission s’opère principalement. Celui-ci n’est pas immuable et il n’empêche en rien les modes de transmissions horizontaux, entre pairs, au travers d’échanges de nourritures, de sociabilités fraternelles ou amicales à table, de réappropriations alimentaires dans l’entre-soi enfantin, du partage de goûts et répertoires enfantins permettant de renforcer les frontières générationnelles et de conforter vis-à-vis des adultes une différenciation ou une distinction. Ici, il ne s’agit pas d’un rapport antagoniste qui oppose les cultures enfantines à celles des adultes, mais d’« un processus de différenciation qui permet de renforcer les contours de ces cultures propres à deux générations […] ceci participant à renforcer les frontières générationnelles » (Mathiot, 2012 : 160).

La préexistence des modèles alimentaires n’exclut pas non plus l’inversion dans l’ordre générationnel habituel de la transmission alimentaire. En effet, l’alimentation est l’un des rares modes de socialisation et de transmission communs entre les âges et finalement où toutes les générations peuvent se rencontrer. Cet en-commun générationnel se traduit par une certaine porosité dans les relations de transmission alimentaire. Nombre de travaux en ont attesté en privilégiant plutôt un axe vertical (Birch, 1990; Fischler, 1990; Rozin, 1991). Plus récemment, le dynamisme dans la production scientifique résultant de la thématisation de l’alimentation enfantine a beaucoup apporté à la compréhension des modes de socialisations alimentaires horizontaux (Birch, 1980; Diasio, 2004; Sirota, 2006; Dupuy, 2010, 2013; Dupuy et Poulain, 2008; Corbeau, 2008; Lalanne et Tibère, 2008; Diasio et al., 2009; De Suremain et Razy, 2012; Mathiot, 2012), notamment à partir du concept de cultures alimentaires enfantines particulièrement adapté à l’étude des relations entre pairs tout en resituant l’enfance dans un « ordre générationnel » (Delalande, 2006 : 267) pour se garder du « risque de cloisonnement » de cette catégorie d’âge (Prout, 2005 : 202).

Des phénomènes de socialisation, de transmission et d’éducation alimentaires inversées sont posés explicitement dans nombre de travaux relatifs à des réformes alimentaires comme les enjeux, voire les risques de certains dispositifs pratiques et réglementaires proposés, le plus souvent, pour modifier les comportements alimentaires (Corbeau, 2009) ou à propos des métissages alimentaires (Calvo, 1982; Vasquez-Bronfman et Martinez, 1996; Diasio et al., 2009). De la même façon, l’observation sur le terrain témoigne de différents aspects de ces phénomènes : les demandes enfantines en matière d’expériences alimentaires et sensorielles, notamment chez les enfants en étape de diversification, sont nombreuses. Les enfants viennent se frotter aux parents ou aux éducateurs, quémandent nombre de produits consommés par les entourages nourriciers ou les pairs, chapardent certains aliments à portée de la main et de la vue, ce qui pousse continuellement les adultes à réagir aux sollicitations enfantines. Le cas de la demande auprès d’animateurs de centres de loisirs de la consommation de viande non halal par des enfants de confession musulmane n’ayant pas encore incorporé l’interdit est légion. De même, les parents, s’ils oscillent entre besoin de guidance et de protection ainsi qu’émerveillement pour leurs enfants, sont souvent surpris de l’appétence de leurs petits pour des saveurs dont ils n’auraient pas pensé qu’elles puissent procurer autant de plaisir. Ces effets de surprise, ces situations inattendues impliquent des adaptations. Une autre trace empirique se trouve dans la consommation de céréales de petit déjeuner par les parents en France qui est fortement impulsée par les enfants (Dupuy, 2010, 2013). Ainsi, si « toute socialisation est restriction de la sensorialité possible » (Le Breton, 2006 : 20) en raison des contextes socioculturels qui vont restreindre l’éventail des aliments dont l’enfant pourra faire l’expérience (Fischler, 1985), l’expérience sensible de chaque enfant peut aussi avoir un effet sur la socialisation alimentaire en raison de différences de sensibilité gustative. Chaque enfant apprend à attribuer une signification et des valeurs positives aux aliments, ce que Chiva désigne dans l’expression « sémantiser » (1979), qui consiste, indépendamment de l’apprentissage des normes et des sélections de nourritures retenues dans une culture donnée, à personnaliser son rapport à l’alimentation, ce qu’il traduit par les passages du « goût de » au « goût pour » tel aliment et des aliments « pour nous » vers les aliments « pour moi » (1985).

Pourtant, force est de constater que ces phénomènes ont fait l’objet de peu d’études et n’ont, à notre connaissance, pas été l’objet d’une voie d’entrée principale dans les études en socioanthropologie de l’enfance et de l’alimentation. S’agit-il d’une invisibilisation du phénomène ou d’un impensé de la recherche résultant de postures paradigmatiques? Cette question implique une mise en perspective des enjeux contemporains de la socialisation alimentaire des enfants et des adolescents et plus encore ceux de la socialisation inversée. Cette question sera prolongée par une réflexion permettant de repenser la socialisation alimentaire dans l’« expérience de la modernité » (Martuccelli, 1999). Ce sera la première partie de cet article. La seconde partie sera l’occasion d’évoquer les variations dans les tensions éducatives ainsi que les effets des rapports de fidélité ou d’affection sur les filiations symboliques, ceci à partir des sentiments de réussite ou d’échec parentaux ou de la continuité des héritages à travers l’expérience de la migration. Enfin, dans une troisième partie, les refus alimentaires des enfants seront étudiés pour comprendre leurs effets sur les modes de transmission parentaux.

Pour ce faire, nous nous appuierons entre autres sur des résultats tirés de deux enquêtes réalisées en France métropolitaine[2].

La première est constituée d’un corpus total de 97 entretiens dont 52 avec des enfants et des jeunes âgés de 7 à 14 ans. Les entretiens constituent le matériau principal de l’enquête. Ils se sont déroulés en face à face avec un enfant (20 enfants concernés) ou un petit groupe d’enfants composé de camarades ou de frères et soeurs (32 enfants concernés). Ces entretiens ont eu lieu soit dans des écoles en classe de CM2 (n=21) ou des collèges en classes de 6e (n=25)[3], après autorisations parentales et des établissements, soit dans des familles (n=6). Ils ont été précédés par un court questionnaire permettant de saisir des informations sur l’appartenance sociofamiliale des enfants (Tableau 1), la fréquentation de la cantine, de centres de loisirs ou aérés comme autre univers de socialisation alimentaire que la famille et également la répartition des tâches domestiques et parentales dans l’alimentation. L’objectif de ce mode de recueil d’information consistait à raccourcir la durée et faciliter les échanges au cours de l’entretien. Les entretiens ont été complétés par des phases d’observation dans les cours de récréation, à la cantine ou dans les familles. Enfin, des entretiens ont aussi été menés auprès des parents ou des adultes les entourant (grands-parents, enseignants, membres du personnel de la restauration scolaire, animateurs…).

Tableau 1

Tableau descriptif des enfants enquêtés

Tableau descriptif des enfants enquêtés

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La seconde enquête est basée sur 28 entretiens réalisés auprès de personnes en situation de précarité passagère (n=9) ou de pauvreté installée (n=19), principalement des femmes (n=22), rencontrées dans des épiceries sociales ou solidaires d’une métropole de plus de 400 000 habitants, dont 22 parents parfois accompagnés de leurs enfants (n=5).

Dans les deux enquêtes, nous nous sommes en particulier attachés à questionner les parents sur leurs idéaux de transmission alimentaire, leurs styles éducatifs dans le domaine de l’alimentation et du plaisir alimentaire ainsi que la répartition des tâches domestiques et parentales en matière d’alimentation et de soin. Dans la seconde enquête, nous avons aussi interrogé les parents sur les effets de la précarité et de la pauvreté sur ces aspects (stratégies de protection, responsabilisation des enfants, logiques de compensation, etc. ont été perçues).

Les résultats et réflexions présentés dans cet article s’appuient sur l’ensemble des matériaux de l’enquête.

1. Les enjeux de la socialisation inversée dans le domaine de l’alimentation

Les enjeux en matière d’alimentation et de transmission auprès des jeunes générations, s’ils ne sont pas nouveaux, ont convergé cette dernière décennie dans les débats sociaux autour de la crainte de l’obésité infantile et/ou de la formation au goût favorisant la thématisation de l’alimentation enfantine.

L’alimentation et l’enfance sont deux champs de recherche qui émergent et se structurent à un moment de « maturité et d’urgence sociale » (Sirota, 2006 : 14) à la faveur de paniques et d’incertitudes significatives des sociétés du risque (Giddens, 1994 ; Ewald, 1996 ; Beck, 2001), notamment dans le domaine de l’alimentation (Poulain, 2002) et dans celui de l’enfance et de l’adolescence (Diasio, 2004; Burton-Jeangros, 2004; Javeau, 2006; Kline, 2005, 2010; Brougère et De la Ville, 2011). Celles-ci seraient liées aux évolutions des comportements et des habitudes alimentaires inhérentes à l’industrialisation de la transformation culinaire qui introduit de nouvelles formes d’incertitudes et de perte de confiance dans l’alimentation et met à nouveau en question la transmission auprès des populations enfantines et adolescentes. Ces mutations sont observées et mises en évidence par les médias de façon accrue lors des crises alimentaires ou éducatives qui les font également ressurgir ponctuellement dans des faits divers. On y décèle une complexité de l’alimentation contemporaine, traversée par des mouvements qui, selon toute apparence, sont contradictoires, oscillant entre injonctions à la maîtrise de soi en vue de la santé et/ou de la beauté et invitations à l’hédonisme, au plaisir simple et au plaisir du risque en vue de la jouissance et de la satisfaction personnelles ainsi que de l’affirmation de soi. On y repère une enfance et une adolescence à risques, victimes, voire plus récemment porteuses du risque, ce qui en retour met en question leurs modes de prise en charge et de prévention. Les enfants et surtout les adolescents sont de plus en plus considérés comme incertains par les adultes et la limite à franchir pour les accuser d’être responsables de leur propre obésité n’est pas loin… Ils seraient porteurs de risques notamment dans le cadre des consommations alimentaires vécues entre pairs[4] : échanges fortuits de goûters et achats groupés de produits et autres confiseries (Lalanne et Tibère, 2008), captation et conditionnement marchands (Kline, 2005; Cochoy et al., 2010; Brougère et De la Ville, 2011), importations de nouvelles valeurs et normes alimentaires dont la junk food, les fast-foods et les prises alimentaires en dehors des repas (Corbeau, 2008; Dupuy, 2010, 2013; Mathiot, 2012), consommations d’alcool et de cigarettes mêlées à une forte pression de conformité et à une culture du risque (qu’on prête bien souvent aux populations juvéniles) échapperaient à tout contrôle et porteraient en eux les germes de risques tout à la fois sanitaires et psychosociaux. Une étude de Coveney (2000) se concentrant, entre autres, sur les discours au sujet des enfants déclarés obèses ou en surpoids par le corps médical en Australie l’amène à distinguer trois catégories mobilisées sur ce thème : l’enfant malade, l’enfant à problème et l’enfant innocent.

La seconde catégorie met en avant l’idée que les enfants seraient perçus comme étant difficiles lors des repas en famille et pour les choix des produits en raison de relations d’autorité entre adultes et enfants mises à mal par le développement de la « démocratie familiale » (Fize, 1990). La relation parentale, en s’inscrivant dans le modèle de la relation démocratique reposant sur une dynamique d’égalisation, a eu pour effet de produire un « régime du “même” » (Renaut, 2004) qui compte pour beaucoup dans les difficultés actuelles du vécu même de l’éducation.

L’« expérience matricielle de la modernité[5] » (Martuccelli, 1999) expliquerait que les enfants et les adolescents se trouvent considérablement impliqués dans les problématiques du risque. Ces dernières s’illustreraient par l’augmentation du nombre des enfants malades et à problèmes, c’est à dire plus vulnérables, et également par la disparition de leur innocence que faciliterait la « modernité réflexive » (Beck, 2001). D’autres représentations de l’enfance moderne semblent laisser poindre trois imaginaires sur l’enfant. Le premier est celui d’un enfant morcelé, d’une innocence enfantine abimée par l’expérience de la modernité. Le deuxième s’inscrit dans une conception de l’enfance en quelque sorte travestie et viciée par la modernité; le dépassement des rapports de génération (Fize, 1990), le « régime de la similitude » sous-tendu par la culture de l’égalité (Renaut, 2004), l’expérience de la pluralité et la réflexivité leur permettant de se distancer, les enfants seraient précoces, plus enclins à se faire entendre et à abuser de leur capacité à contourner les règles[6]. Le troisième, enfin, renvoie – en creux – au désir de retrouver l’enfant innocent (Dupuy, 2010, 2013). En tous les cas, l’enfance cristallise à la fois les dérives d’une société d’abondance alimentaire (Mathiot, 2012) ainsi que les solutions pour les pallier, notamment à partir du renforcement de la socialisation inversée dans les dispositifs d’éducation nutritionnelle dispensée en milieu scolaire. L’enfant devient de plus en plus une entrée par laquelle on moralise les pratiques familiales par la sensibilisation sur les risques de leurs comportements, leurs choix, leurs attitudes et habitudes, bref, de leurs styles de vie. Il est question, lors du dépistage d’enfants en situation de surpoids ou d’obésité, d’aviser et de conseiller les familles quand le cas se présente, et de leur proposer une prise en charge par des professionnels. Il s’agit là d’un mode d’intervention de l’« ordre public » au sein de la sphère familiale qui n’est pas nouveau. À la fin du XIXe siècle, les pouvoirs publics opéraient déjà, par l’intermédiaire de l’école, des repérages d’enfants susceptibles de révéler des styles de vie familiaux « à risque » (Segalen, 2010). Ici, c’est la figure de l’enfant victime ou vulnérable qui prime. Au-delà du constat, cela pose le problème « des attitudes éducatives et de la coercition qui peut être exercée dans ce domaine, en vertu de divers principes : l’enfant est trop petit pour savoir ce qui est bon pour lui, ce n’est pas lui qui fera la loi, c’est bon pour la santé même s’il n’aime pas, etc. » (Chiva, 1992 : 165). S’interrogeant sur la surveillance des familles par l’État, De Singly (1993) considère que l’intérêt de l’enfant est l’argument qui sert et a servi à justifier ses interventions : les préoccupations sanitaires et éducatives à leur égard permettent de légitimer le regard et les actions étatiques sur la conduite des parents.

Une des modalités d’investissement de l’État dans l’alimentation enfantine est repérable au travers des rôles de l’école en matière d’éducation et de socialisation alimentaire permettant le recours aux enfants comme vecteurs de normes nutritionnelles auprès de leurs parents. Les enfants sont sensibilisés à l’équilibre alimentaire, bénéficient de cours sur les catégories d’aliments et les risques/bénéfices que certaines présentent, disposent d’actions comme les semaines du goût et les sensibilisations dispensées dans les restaurants scolaires. Ces interventions constituent de nombreuses occasions où l’enfant est informé, mais également formé en tant que prescripteur. L’école est un lieu privilégié d’intervention pour « atteindre chaque enfant, comme citoyen et consommateur en devenir mais aussi… comme prescripteur familial » (Chauliac et Hercberg, 2012 : 10). Ici, c’est la figure de l’enfant compétent qui domine. Dans cette situation, les enfants se trouvent en position d’interface entre le public et le privé et, pour certains d’entre eux, au carrefour de deux modèles alimentaires distincts, ce qui peut être source de tensions pour les enfants et au sein de la famille dans la mesure où les enfants viennent apprendre aux parents, faire la police chez eux, ce qui met en question les rôles d’éducateurs alimentaires dans la famille. Nous retrouvons ici l’idée d’une rhétorique moralisatrice des conduites alimentaires par les enfants au sein de leur environnement familial. L’enfance devient ainsi instrumentalisée en tant que relais permettant de modifier les habitudes alimentaires familiales (Diasio, 2010).

Corbeau envisage les effets pervers de l’information nutritionnelle qui consiste entre autres à instrumentaliser les enfants dans le cas des socialisations inversées au cours desquelles ceux-ci sont « sommés de colporter le bon message dans la famille », ce qui peut créer des tensions, voire renforcer les inégalités sociales. « Le sociologue ne peut s’empêcher de penser qu’au travers des “leçons nutritionnellesˮ scolaires, c’est la famille que l’on veut corriger. L’enfant devient alors doublement responsable, de lui et d’une famille dans laquelle il serait l’agent du changement comportemental » (Corbeau, 2008 : 1). C’est également l’oubli des cultures alimentaires et celui de la complexité de l’acte alimentaire, c’est-à-dire sa portée symbolique, historique et identitaire (dont les filiations de l’aliment avec l’histoire de la famille peuvent faire partie), qui peuvent être évoqués de même que les décalages des messages proposés avec les cultures des jeunes et des adolescents (Corbeau, 2009).

Cette forme de socialisation inversée est bien documentée dans le champ de la sociologie de l’éducation, notamment autour des rôles des enfants comme « go-between », pour reprendre une expression de Montandon et Perrenoud (1994 [1987]), c’est-à-dire de « messager et message » qu’ils étudient dans les relations instituées entre parents et enseignants de sorte à pouvoir réfléchir à ce que « l’école fait aux familles ». Ainsi, ces dispositifs de socialisation inversée, développant les modes de gestion et de contrôle de l’alimentation dans les familles, redéfiniraient les rôles dans ces domaines au sein de la famille, l’enfant apprenant à ses parents, ce qui mettrait à mal l’autorité et les modes de contrôle parentaux.

De ce point de vue, ces dispositifs n’aggravent-ils pas la grippe de la transmission alimentaire familiale qu’ils voudraient pourtant gérer? Les mesures de prévention ou de correction, chargées de minimiser ces phénomènes, creuseraient l’écart entre les générations et, si tant est qu’il faille envisager le vécu de notre rapport à l’enfance en termes de crises de l’éducation, accentueraient le fossé dans les rapports d’autorité fragilisés par la dynamique d’égalisation (Renaut, 2004). De plus, en protégeant les enfants, ces actions contribueraient à les responsabiliser davantage, ce qui en retour modifierait leur statut en injectant une inégalité renversée dans la relation parentale (les enfants étant alors en position d’autorité sur leurs parents quand ils parlent des questions nutritionnelles). La compréhension des processus de socialisation alimentaire ne peut faire l’impasse de l’analyse des rôles d’un ensemble de dispositifs et univers de socialisation que sont les crèches, les écoles et plus spécifiquement la restauration scolaire, qui interviennent de plus en plus tôt dans la vie des enfants et apportent de nouveaux modèles, parfois en contradiction avec les références familiales. Lorsque les sociologues voient l’influence des enfants dans la famille ou étudient la manière dont ils socialisent leurs parents à de nouvelles pratiques et à de nouveaux produits, certains acteurs – dans la lignée des avancées du marketing en matière de prescription enfantine – vont considérer les compétences des enfants comme un levier d’action pour changer les habitudes familiales. Il peut y avoir une exploitation des compétences enfantines et une instrumentalisation marketing de la question surtout lorsque certains dispositifs d’éducation nutritionnelle, basés sur le marketing social, conçoivent les cibles de l’action en santé publique – ici les enfants – comme des consommateurs à séduire. Il s’agit d’une « conséquence remarquable de certaines opérations de privatisation de l’action publique dans un champ où l’on n’a de cesse, pourtant, d’affirmer que la santé publique n’est pas un bien comme un autre » (Bergeron et al., 2011 : 228).

En outre, l’alimentation contemporaine devient de plus en plus un lieu d’affirmation de l’individualisation, phénomène que l’on retrouve entre autres dans celle des portions issues des nouveaux emballages accentuant la dynamique de ne plus manger comme l’autre tout en mangeant avec lui (Corbeau et Poulain, 2002; Le Breton, 2006). Les habitudes alimentaires des enfants sont devenues un des lieux importants du développement de leur autonomie et de leur liberté et faculté de choisir. Pris entre l’impératif d’éduquer leurs enfants de manière à les rendre autonomes et le devoir de s’assurer qu’ils soient nourris « sainement », les parents sont conduits à vivre l’éducation en matière d’alimentation comme une difficulté. D’autant que s’est ajoutée à cela la pression sociale intense exercée sur eux pour qu’ils s’occupent de l’épanouissement de leurs enfants. De ce fait, la condamnation pèse plus lourdement sur eux depuis la thématisation de l’obésité chez l’enfant sous fond de société du risque (Beck, 2001). Des discours alarmistes dénoncent dès lors des parents incapables de formuler des règles claires, inaptes à donner des repères et à transmettre des modèles de référence stables; ceci s’inscrivant dans un débat plus général sur la fin de l’autorité et la crise de l’éducation (Fize, 1990; Renaut, 2004).

Les rôles de la famille contemporaine ont changé (Segalen, 1996 [1981]). Ces transformations conduisent à de nouvelles réflexions[7] sur les effets, par exemple, de la diversité des modèles éducatifs proposés en matière d’alimentation résultant des recompositions familiales. Ces bouleversements entraînent une multiplication des modèles culturels et d’identification auprès des enfants : l’absence de « prises » qui peut alors être ressentie s’appuie sur l’impression que l’enfant échappe au contrôle parental du fait d’une plus forte émancipation aux modèles d’identification. De Singly considère que l’évolution vers un modèle éducatif plus souple interroge en retour les fonctions de la famille moderne :

Oui, la famille a changé. Non seulement son cadre institutionnel a craqué, mais sa fonction centrale s’est également modifiée. Son rôle premier a longtemps été lié à la transmission du patrimoine […] d’une génération à l’autre. Aujourd’hui, la famille tend à privilégier la construction de l’identité personnelle

De Singly, 2000a : 4e de couverture

Pour d’autres, les liens familiaux sont plus que jamais renforcés et révélés : les familles assurent de multiples transmissions comme autant de relais de l’histoire et de la mémoire (Segalen et al., 2002).

L’autorité parentale semble toujours s’exercer, mais dans le souci du respect de l’épanouissement du jeune (Cicchelli, 2000 et 2001, tendance interprétée comme étant inhérente à la psychologisation des sociétés contemporaines (Lasch, 2008 [1979]). Les rapports d’autorité parents-enfants ne sont plus institués, mais deviennent conventionnels. Dans les sociétés modernes, la norme psychologique, progressivement instituée comme principe de régulation fondamental dans les rapports humains (Simmel, 2004 [1989]: 300), remplace la norme impérative. L’éducation semble d’ailleurs être le domaine pour lequel la psychologisation des sociétés contemporaines est la plus apparente (De Singly, 2003). En somme, c’est du passage d’une éducation plutôt orientée sur la transmission, l’inculcation, l’intériorisation de règles, l’autorité à une éducation davantage centrée sur le développement des potentialités, de l’épanouissement de l’enfant et de la relation égalitaire qu’il serait question. Ce phénomène se traduit par une dynamique d’affirmation des préférences individuelles pouvant entraîner de la réflexivité. Cette dernière toucherait de plus en plus tôt les enfants et les pousserait continuellement à réaliser un travail d’individuation et d’autonomisation. Avec ces nouvelles configurations, l’autorité et les règles d’obéissance seraient davantage soumises à contestation dans les relations parents-enfants (De Singly, 2004), ceci d’autant plus dans des contextes où les modèles démocratiques d’égalité sont érigés en valeur et supportés par nombre de dispositifs (Fize, 1990; Renaut, 2004). Ce contexte serait favorable à un « bricolage éducatif » (Fize, 1990 : 187) des parents composant avec la pluralité des univers de socialisation de leurs enfants.

Dans le marketing adressé aux enfants, les valeurs d’égalité entre parents et enfants sont explicitement posées dans la reconnaissance du rôle de prescripteur d’achats et de consommations de l’enfant. Par exemple, les jeunes mangeurs sont considérés par les promoteurs comme capables de discernement concernant les achats et en mesure d’intervenir dans la négociation familiale : les publicités visent alors une socialisation inversée, des enfants vers les parents, qui amenuisent la dynamique égalitaire, les enfants faisant ici autorité sur leurs parents en matière d’achats alimentaires.

Dans les publicités, l’« enfant-roi » s’impose comme l’incarnation de celui qui sait de manière instinctive ce qui est « bon » ou « pas bon » pour lui et pour les autres (il goûte, intervient dans les achats, etc.), indépendamment des préoccupations de santé dont il aurait la prescience. Il impose ainsi le choix des aliments ou des plats préparés, et sanctionne même les « mauvais parents » qui ne se plieraient pas à son désir […]. Ce ne serait plus les adultes qui fabriqueraient les « enfants mangeurs », mais ces derniers qui définiraient le monde alimentaire des adultes tel qu’il devrait être

De Suremain et Razy, 2012 : 455

Pour nombre d’individus, ces changements dans les systèmes éducatifs et les modalités de mises en oeuvre de la transmission de règles, d’interdits, de rôles ont des implications certaines sur les enfants affectés par la déstructuration de leur cadre de vie et laissés sans repère, sans modèle stable. Effets de cette psychologisation des rapports parents et enfants et de la montée des particularités individuelles, les injonctions à être soi toucheraient aussi les enfants. Si ces phénomènes témoignent d’une transformation des relations familiales vers des modèles d’égalité, ils ne signifient pas pour autant un effacement des hiérarchies entre les positions générationnelles.

2. Penser les variations dans les tensions éducatives et les rapports d’affection et de fidélité dans les filiations symboliques

L’articulation entre la variation dans les tensions éducatives parentales et les rapports d’affection et de fidélité des enfants dans les « filiations symboliques[8] » permet de saisir ce que font les enfants de ce qu’ils reçoivent et ce qu’ils font en retour sur leur entourage nourricier.

Deux éclairages sont apportés : le premier porte sur les idéaux parentaux en matière de transmission et leur sentiment de réussite ou d’échec dans ce domaine; le second analyse la transmission à partir du point de vue des enfants qui, en s’exprimant sur leurs préférences pour parler du plaisir sensoriel dans le cadre d’interactions avec d’autres enfants au sein de l’école, se positionnent dans le sens d’une continuité symbolique des héritages familiaux reçus, processus interactif fondamental dans la construction et l’expression de leur identité. En arrière-plan, l’impact de la pluralité et de la multiplication des espaces-temps de la socialisation alimentaire enfantine sur la transmission parentale est souligné à partir de cas de renforcement ou de ruptures des héritages familiaux.

2.1 Les sentiments de réussite ou d’échec parentaux

Nous nous intéressons ici aux arbitrages opérés par les jeunes mangeurs dans les héritages familiaux et symboliques dans le sens de leur continuité ou de leur rupture et de la façon dont cela est reçu par les parents en termes de sentiments de réussite ou d’échec parentaux en matière d’alimentation. La perspective consiste à regarder ce que font les enfants de ce qu’ils reçoivent en termes d’appropriation, d’acceptation, de valorisation et d’affirmation identitaires.

Pour mettre en évidence ces arbitrages, le plaisir est une voie d’entrée intéressante, car elle permet de faire ressortir par exemple l’importance des relations que les enfants nouent avec leurs proches, notamment leurs parents, dans les modes d’accès et d’élaboration du plaisir. En parlant du plaisir, et plus exactement de leur plaisir, les enfants évoquent les formes de transmission et d’héritages qu’ils reçoivent et acceptent de recevoir dans une filiation symbolique avec leur entourage nourricier. En s’exprimant diversement sur le plaisir, par les émotions, les souvenirs, les règles, les affects évoquant tour à tour des préférences, des produits aimés, des sensations plaisantes ou du plaisir, les enfants donnent à lire les effets de la variabilité des tensions éducatives dans les formes parentales (ou adultes) d’activation ou de rencontre du plaisir en fonction des rôles et de leur répartition (Dupuy, 2010, 2013).

Plus précisément, pour réfléchir à la transmission du point de vue des sentiments de réussites ou d’échecs parentaux, la focale peut porter sur les idéaux de transmission quant aux systèmes de valeurs, aux pratiques, aux règles ou aux préférences et leur concrétisation dans la vie quotidienne. Ceux-ci permettent de déceler des cohérences ou des décalages entre les aspirations de départ et la réalité perçue qui traduisent autant de manières dont les enfants reçoivent et recomposent les héritages façonnant en retour les parents.

Dans les pratiques éducatives, les parents se trouvent concernés par la pluralité des influences alimentaires rencontrées par les enfants au cours de situations sociales nombreuses contribuant, d’une part, à la distanciation et à l’autonomisation des enfants grâce à la confrontation à d’autres modèles de référence dans lesquels ces derniers peuvent puiser, d’autre part, aux nouvelles formes d’éducation moderne qui font que les processus éducatifs sont l’objet de négociations entre les parents et les enfants (Fize, 1990). Les rapports de transmission donnent une plus grande place à l’enfant reconnu comme sujet partenaire collaborant avec ses parents pour sa propre éducation. Ces bouleversements dans les modes de transmission peuvent avoir une influence sur la manière dont les enfants construisent au fur et à mesure leur personnalité et leur individualité, ce qui peut en retour avoir une incidence sur les processus éducatifs, les enfants étant de plus en plus envisagés comme partenaires dans l’éducation et la socialisation. En effet, il s’agit de dépasser ou d’éviter le piège d’une opposition binaire qui enferme d’un côté les enfants dans une forme d’autonomie et, de l’autre, réduit leur capacité d’action à ce que les instances de socialisation filtrent et régulent dans leurs vies quotidiennes (James et al., 1998).

Ces changements ne remettent pas uniquement en cause l’intégralité des fonctions de reproduction sociale et culturelle de la famille. Même si celle-ci se transforme et s’organise différemment, les mutations actuelles interrogent en retour le sens de la transmission. Beaucoup plus que par le passé, les parents prétendent sélectionner ce qui leur a été transmis par leurs propres parents pour ne retenir que ce qui conforte leur épanouissement, que ce qui assoit ou consolide leur identité individuelle et familiale.

Plusieurs modes de socialisation opèrent :

  • les entraînements et les pratiques directes, c’est-à-dire la participation à des activités alimentaires, à des situations de repas ou à des modes de consommations récurrents dans la famille, par exemple;

  • les mécanismes de socialisation plus diffus comme l’agencement ou l’organisation des rôles domestiques et parentaux;

  • l’inculcation et la diffusion de normes culturelles et sociales, de valeurs et de modèles alimentaires, c’est-à-dire de manières de manger transmises par la famille.

Ces différentes dimensions jouent un rôle sur les processus de socialisations alimentaires des enfants sachant qu’aucune d’entre elles n’a plus d’importance que les autres même s’il est possible qu’elles pèsent différemment. En effet, « la puissance socialisatrice, rappelle Darmon, n’est pas forcément proportionnelle au degré visible de contrainte » (2006 : 109).

Se focaliser sur l’un de ces mécanismes – en montrant les cohérences ou les décalages entre les aspirations et les projets parentaux en matière d’alimentation et de transmission du plaisir et les réalités qu’ils perçoivent ou qu’ils vivent sur leur mode d’inculcation – a pour objectif de saisir les perceptions en matière de réussite ou d’échec éducatifs dans le domaine de l’alimentation et du plaisir. Ces dernières se traduisent bien souvent dans les propos des parents par l’expression de la fixation de préférences communes ou de ressemblances alimentaires ou l’inverse.

Ainsi, le sentiment d’échec ou de réussite dans la transmission de modèles alimentaires relève de la ressemblance ou de la différence entre les modèles parentaux de la mère et du père, de leurs modalités de conciliation effectives ainsi que de la stabilité et de la fixité des comportements et des représentations alimentaires de ceux-ci dans un contexte favorisant et accroissant la réflexivité alimentaire.

Plus les modèles alimentaires des deux parents se ressemblent et plus ils sont stables, plus puissants seront en retour les effets fixateurs dans la transmission auprès des enfants; ce qui s’apparente à la « socialisation de renforcement » (Bourdieu et Passeron, 1970). Ce cadre repose sur un modèle de socialisation continue au cours duquel les enfants sont sujets à un puissant modelage de leurs goûts, de leurs préférences et de leurs comportements.

La puissance socialisatrice des modèles parentaux dépend entre autres de la stabilité et de la fixité de ces modèles[9]. La socialisation par frottements au sein des couples conduit à des métissages entre les deux modèles qui déteignent sur les enfants. Plus les conciliations entre les modèles parentaux opèrent sans accroc ou plus, dès le départ, les modèles de la mère et du père se ressemblent, plus le cadre socialisateur offert aux enfants est stable et cohérent. La socialisation alimentaire familiale a donc ici plus de chance d’être déterminante dans la fixation des goûts et répertoires enfantins, ce qui se traduit chez les parents comme un sentiment de réussite dans la transmission sur le principe « nos enfants nous ressemblent ».

La transmission, comment on l’a envisagée? Je pense qu’au niveau de l’alimentation, déjà on a des valeurs alimentaires ou culinaires ou des modes de vie alimentaires qui étaient quand même assez proches l’un et l’autre, issus sans doute aussi de notre éducation à nous. Moi, je suis issue d’une famille d’agriculteurs, rurale, etc., donc une culture paysanne culinaire, donc avec beaucoup d’autoconsommation à la maison, le potager, une tradition alimentaire forte, les plats du terroir, les produits de l’Aveyron, etc. ! [Rires] Donc, avec une entrée, un plat garni et tout ce que tu veux, et donc avec un repas partagé et tout ce que tu peux imaginer en termes de valeurs alimentaires, enfin, autour de l’alimentation traditionnelle. Et mon mari de son côté aussi, même s’il y avait un mode de vie plus urbanisé, plus citadin. Mais c’était quand même à l’extérieur de Toulouse, et ses racines aussi de son côté sont les mêmes que les miennes via ses grands-parents. Pas ses parents, mais ses grands-parents. Mais c’était vraiment du même ordre. Donc, je pense que là, inconsciemment, on fonctionne exactement pareil en termes de transmission culinaire. En plus, lui, il aime bien manger, il aime bien faire la cuisine, donc c’était, on l’a toujours dit, il faudra leur apprendre, enfin, on l’a pas dit, mais inconsciemment, ça allait de soi de dire qu’il fallait leur apprendre le bon goût des bonnes choses. Donc, chez eux, ça se retrouve assez bien.

Mère, deux enfants, protocole de recherche 1

À l’inverse le sentiment d’échec résulte de l’impossible conciliation entre les modèles parentaux sur le mode « mon enfant ressemble davantage à… ». Les modes de conciliation des modèles alimentaires parentaux et de leurs modalités de transmission auprès des enfants se trouvent plus contrariés lorsque les parents sont séparés.

Le plus souvent, le sentiment d’échec dans la transmission alimentaire résulte de situations pour lesquelles le parent sent que quelque chose lui échappe (l’enfant peut puiser dans un plus large éventail de modèles, notamment dans le cas de recompositions familiales avec d’autres parents et enfants) ou du fait de son absence ou de sa faible implication dans l’éducation de son enfant lorsque la garde est au profit d’un autre parent. Ce cas a été notamment observé auprès d’une mère divorcée, végétarienne, craignant que le père et ancien compagnon – redevenu carnivore – n’influence « négativement » leurs enfants en les amenant à refuser le végétarisme qu’elle leur avait imposé jusqu’ici.

De même, lorsque la garde des enfants est partagée, les enfants oscillent régulièrement entre deux modèles alimentaires pouvant se ressembler ou différer : celui de maman, celui de papa. Ils apprennent à s’approprier les contenus de la socialisation alimentaire chez leur mère et à intégrer ceux qu’ils rencontrent chez leur père. Ces variations – qui exigent une certaine souplesse cognitive et comportementale des enfants – leur donnent aussi la possibilité de se distancer en engageant des rapports de fidélité à l’un ou l’autre des héritages.

Contrairement à l’idée d’une socialisation primaire dans la famille cohérente, pérenne, stable, les enfants font l’expérience de la pluralité, ce qui contribue à les responsabiliser, à les autonomiser, à leur faire acquérir des distances et à en jouer : tantôt ils taisent les expériences faites avec l’un ou l’autre des parents, tantôt ils les mobilisent pour négocier. Ils apprennent à actualiser ou inhiber certaines dispositions en fonction des situations qu’ils rencontrent.

Les situations au cours desquelles les enfants disent « jouer » avec leurs préférences pour agacer l’un des parents ne sont pas rares : certains d’entre eux expriment plus fortement encore leurs goûts lorsque ceux-ci s’avèrent ressembler à ceux de l’un des parents, en ce sens, les enfants jouent sur leur identité en mêlant la leur à celle de l’autre parent, ce qui a pour incidence un « effet miroir » dont l’autre parent peut se sentir lésé ou contrarié. Les expériences de plaisir vécues aussi avec l’un des parents, notamment les pères, peuvent être racontées aux mères pour contrer l’éducation et tenter de contourner les règles : dire qu’avec eux on est autorisé à manger tel produit ou de telle manière ce qui procure du plaisir, c’est accroître la puissance négociatrice pour faire évoluer les tensions éducatives des mères au profit d’un relâchement.

Quand ma mère, elle veut pas que je mange McDo, je lui dis tout le temps qu’avec papa, j’peux l’faire. Et pareil, elle veut jamais que j’achète des bonbons. Alors je lui dis que chez papa, j’ai le droit. Et du coup, des fois elle craque. Mais je sens qu’elle aime pas.

Garçon, 9 ans, protocole de recherche 1

En apprenant à jouer avec les affects dans les rapports de fidélité ou d’éloignement aux héritages, les enfants contribuent pour une large part à transformer les parents en activant les sentiments de réussites ou d’échecs éducatifs et en favorisant le rôle de « la dérogation dans l’éducation alimentaire des enfants » (Lalanne et Tibère, 2008).

Les enfants intériorisent des règles éducatives et apprennent à jouer avec grâce au soutien des pairs ou d’autres membres de la famille élargie, les parents détournent parfois les normes qu’ils ont eux-mêmes instaurées pour ne pas perdre le contrôle de l’activité enfantine. Dans ce système, tous les protagonistes se « débrouillent » – que ce soit pour se procurer ce qui a été refusé ou pour réaffirmer ou renégocier l’interdit – et il est difficile de dire qui, en fin de compte, est le prescripteur de l’autre

Diasio, 2004 : 18

De la part des parents, il y a rarement des positionnements fermes et définitifs; ces derniers oscillent entre des aspirations éducatives et de transmission, des formes de précautions répondant simultanément à des injonctions relatives à la santé, au bien-être de leurs enfants et aux réalités de leur vie quotidienne ainsi qu’avec les réactions qu’elles suscitent chez leurs enfants.

La grande mobilité cognitive et expressive que les enfants exploitent en passant d’un code (alimentaire, communicatif, relationnel) à l’autre montre une capacité de manipuler le contexte de l’interaction sociale. Habiles constructeurs du frame de la supplication, ils savent pertinemment le déconstruire ou l’articuler à d’autres frames : le chantage, le geste réparateur, la sortie de scène, la silencieuse exploitation des conflits parentaux ou entre parents et grands-parents. […] Supplications, chantages, détournements, échanges […] permettent aux enfants de profiter des failles du système, d’appréhender, par négation, par ce qui n’est point négociable, ces éléments imprescriptibles qui font partie du cérémoniel alimentaire.

Diasio, 2004 : 91-92

D’autres situations sont perçues par les parents comme échappant à leur contrôle dans le sens où ils n’ont pas transmis certaines consommations ou modalités de consommations : il s’agit des expériences de leurs enfants dans le cadre de la cantine, de centres de loisirs ou même encore lorsqu’ils sont reçus par leurs camarades dans d’autres familles.

Les parents ont bien conscience que leurs enfants expérimentent d’autres plats sortant du cercle des expériences familiales, ce qui contribue quelques fois à accroître leur sentiment d’échec dans la transmission ou à l’inverse, à le conforter. Se rendre compte que les goûters sont laissés au fond du cartable ou échangés, imaginer une offre à la cantine non variée et plutôt propice à conforter les goûts enfantins pour éviter les restes, apprendre que les aliments ne sont pas conformes à des prescriptions religieuses, suspecter une trop large place laissée aux jeux et à la dimension ludique au cours des repas entre copains ou, à l’inverse, craindre un manque de temps, du bruit ou des vols de nourriture entre enfants sont autant de situations que les parents exposent pour exprimer leur perception d’échec et leur absence de « prises » en la matière justifiant des logiques de rattrapage le soir ou le week-end. Se mettent alors en place des logiques de compensation, et finalement aussi des stratégies, plus ou moins conscientes, de « récupération », de « captation », voire de « réparation » par les parents de ce qui leur a échappé dans l’éducation alimentaire de leurs enfants.

En général, ces situations de désajustements aux règles parentales, qu’elles soient du fait des enfants ou des contextes de socialisation alimentaire dans lesquels ils se retrouvent, sont plutôt appréhendées d’une manière positive : les parents soulignant l’émancipation de leurs enfants que cela implique en lien avec l’apprentissage de l’autonomie. De la même façon, certains parents évoquent les situations heureuses pour lesquelles leurs enfants modifient leurs préférences et leurs goûts grâce à leurs camarades ou à des contextes de consommation alors qu’auparavant, eux-mêmes n’étaient jamais parvenus à infléchir ces tendances.

Ces éléments indiquent en arrière-plan deux aspects essentiels de la transmission : le premier montre que plus celle-ci est cohérente au sein de la famille, plus l’effet socialisant est important sur les enfants, car facilité par l’homogénéité de la transmission parentale. Cette dimension interroge en retour le paradigme du conditionnement auquel on pourrait alors la rattacher. En ce sens, elle comporte quelques limites relatives non seulement à l’oubli des enfants, alors considéré de façon passive, mais aussi en raison de l’occultation des multiples expériences alimentaires vécues par les enfants qui amenuisent l’effet des transmissions verticales et parentales ainsi que leurs variabilités sociales et culturelles.

Cela amène à considérer un second aspect de la socialisation : pour que la transmission opère, il faut qu’elle soit acceptée par les enfants. Signaler des situations de renforcement dans la transmission familiale ne consiste pas à nier les multiples cas de désajustements ou de recomposition à l’oeuvre dans la socialisation des enfants ni à occulter leur rôle dans le processus éducatif, mais plutôt à signifier l’importance que ces derniers y occupent. Lorsque la transmission est valorisée implicitement sous la forme d’une continuité des héritages familiaux, cela indique que l’enfant décide d’accepter les héritages en les signifiant aux autres, dimension d’expression et de construction identitaire contribuant également à renforcer les héritages.

Plus largement, lorsque les enfants s’expriment sur les goûts et les préférences alimentaires dans la famille pour se situer et se positionner vis-à-vis de leurs pairs, ils se construisent leur identité, leur appartenance, ce qui est à l’origine d’un renforcement de leurs inclinations à préférer consommer certains produits. En effet, l’expression des préférences, des formes du plaisir ou des manières de manger permet de saisir des héritages et des transmissions auxquels ils attribuent des significations. Ceci implique, pour eux, des opérations cognitives assez complexes, car ce travail consiste à transformer ce qu’ils reçoivent de leurs proches pour mieux se l’approprier dans une espèce de fidélité à la transmission qui peut aller jusqu’à faire de la continuité symbolique. Cette dernière renvoie, pour Bloch et Buisson, à une forme définie « à la fois par les structures sociales mais aussi par la production singulière des individus » (1994 : 70) et constitue bien une manière de percevoir ce que fait l’enfant de ce qu’il reçoit par la sélection des actes alimentaires, des plats, des modes de préhension, des manières de table les plus signifiants pour la famille sur le plan symbolique, imaginaire et identitaire, ceci les (re) liant à leurs appartenances familiales ainsi que sociales et culturelles. En ce sens, il s’agit bien d’une filiation symbolique.

Si la pression de conformité semble considérable au cours des consommations entre pairs, certains enfants se distinguent néanmoins en affirmant leurs goûts qui relèvent la plupart du temps de ce qui est aimé dans la famille et plus rarement d’une production propre relativement indépendante de la famille. Les modèles alimentaires traduisent des phénomènes d’identification et de distanciation. « On n’a pas les mêmes goûts. On a tous une différence. On est tous différents » (Garçon, 13 ans, protocole de recherche 1).

Dans l’ensemble, la transmission familiale ressort essentiellement lorsque les enfants parlent de la cuisine. La cuisine familiale, les recettes, les plats emblématiques, les plats d’un proche, le plus souvent ceux de la mère ou les assaisonnements sont autant de descripteurs permettant de raconter l’histoire des goûts et à travers elle, l’histoire familiale. C’est une façon de marquer leur spécificité et leur appartenance sociale ou culturelle, leur différence vis-à-vis de leurs camarades. La cuisine familiale a une valeur démarcative.

Moi, je mange beaucoup de riz, j’adore le riz. Mais pas comme à la cantine, faut qu’il soit collant, le riz!

Garçon, 9 ans, protocole de recherche 1

2.2 La continuité des héritages à travers l’expérience de la migration

Les effets de la socialisation inversée sur l’adoption de nouvelles pratiques et normes alimentaires des familles en situation de migration, en particulier des parents, se retrouvent dans nombre d’analyses sociologiques et anthropologiques sans pour autant avoir été centralement étudiés.

Il revient à Calvo d’en avoir esquissé les perspectives de recherche dans un article programmatique (1982) même si son approche est actuellement débattue (Crenn et al., 2010).

Dans ce processus d’accommodation alimentaire, il apparait que l’enfant scolarisé est souvent, et dans presque tous les groupes ethniques, le médiateur pour l’introduction au foyer de certaines denrées et/ou de plats dont l’expérience est acquise lors de la fréquentation des cantines. Cette entrée d’éléments significatifs venant de la culture prédominante rencontrerait, selon quelques situations étudiées, deux attitudes opposées : l’une d’approbation : même si l’aliment demandé coûte cher, les parents accepteront d’augmenter le budget alimentaire pour le satisfaire (Roucou, 1979); l’autre d’opposition, dans la mesure où les parents accordent l’introduction de l’aliment à condition que celui-ci ne soit pas plus onéreux que les aliments consommés couramment (Briand et Perez, 1980). […] Le goûter des enfants scolarisés est pour les groupes qui ne le comptent pas parmi leurs repas quotidiens un des plus rapidement incorporés

Calvo, 1982 : 407

La cantine a été appréhendée par la suite comme un mode de transmission du synchronisme alimentaire lors de la pause méridienne ainsi que comme un cadre de repas (institution du réfectoire et repas à heures fixes) par Grignon (1993) et comme un moyen de diffusion de plats du répertoire alimentaire français (Fischler, 1996). Plus récemment, la connaissance du rôle des enfants dans la modification des pratiques alimentaires familiales du fait d’univers de socialisations alimentaires pluriels ainsi que les processus d’identification et de différenciations culturelles et sociales à l’oeuvre dans leurs modes d’alimentation (Diasio et al., 2009) constitue un domaine de recherche des plus féconds à la croisée de la sociologie de l’alimentation et de la sociologie de l’enfance. Dans une perspective complémentaire, les préférences alimentaires des enfants de migrants ainsi que l’exploration de l’acculturation alimentaire ont été récemment étudiées comme étant les manifestations de logiques d’appartenance ou de distinction sociales plus que culturelles (Tichit, 2012).

Pour l’essentiel, le regard porte sur les enfants de migrants et non sur les enfants migrants, ce que nous nous proposons en partie d’étudier sous l’angle de la continuité symbolique.

Sans entrer ici dans les détails de nombreuses publications, plusieurs analyses sociologiques et anthropologiques ont contribué et contribuent parfois encore à poser une essentialisation des pratiques alimentaires antérieures à la migration et l’abandon de ces mêmes pratiques en vue de l’intégration (Crenn et al., 2010), ce que semble suggérer aussi, du moins en apparence, l’approche présentement proposée.

Dans la perspective des discours sur la continuité culturelle et l’attachement aux modèles alimentaires de la première socialisation, la socialisation inversée correspond à un levier d’intégration des familles par le prisme du changement apporté par les enfants porteurs du modèle alimentaire familial, celui dit de la société d’origine, et également par la fréquentation de la restauration scolaire et plus largement de l’école et des centres de loisirs, du modèle alimentaire du pays d’accueil. Les enfants, alors considérés comme prescripteurs de normes et de pratiques socialisent leurs parents à de nouveaux comportements alimentaires. C’est le paradigme implicite de l’éducation nutritionnelle dispensée en milieu scolaire et parascolaire dont on sait qu’elle peut être à l’origine de tensions au sein des familles. Ce n’est pas sous cet angle que nous nous attarderons même s’il est possible d’envisager la continuité symbolique déclarée des enfants comme une réponse, en creux, à cette instrumentalisation de la socialisation inversée ainsi qu’au rejet et à la délégitimation des normes et pratiques inculquées dans le cadre de cette éducation nutritionnelle.

Analysant les écarts et les nuances entre ce que des exilés désignaient comme leur culture et les pratiques quotidiennes observées chez eux, Vasquez-Bronfman et Martinez ont remarqué leur forte acuité dans le domaine de l’alimentation. Les auteurs soulignent néanmoins que ces valeurs sont par moments inconsistantes (et même contradictoires) malgré des discours concernant la fidélité éprouvée envers les cultures d’origine du fait de pratiques se modifiant au fur et à mesure que se prolonge le temps vécu hors du pays :

Quand ils viennent d’arriver en France, exilés et immigrés se sentent déroutés face à la nourriture française et la taxent de « mauvaise » ou d’« insuffisante ». Dès qu’ils sont installés, ils essaient de reproduire les plats typiques de leurs pays comme le gâteau de maïs ou les empanadas par exemple, ce qui, surtout dans le cas de nombreux exilés, constitue déjà un choix paradoxal puisqu’ils ne les appréciaient pas tellement quand ils étaient au pays et qu’ils considéraient ces goûts-là comme folkloriques ou passéistes. La reproduction de ces plats, par ailleurs, est déjà un produit acculturé, puisque les ingrédients de base ne se trouvent plus sur place mais sont des denrées d’exportation […]. Cherchant à être cohérents avec un discours très politisé de défense de leur culture d’origine, ces exilés essaient pendant des années de reproduire ces plats, tout en ne se rendant pas compte qu’ils les modifient pour les adapter au goût de leurs hôtes […]. Ainsi, les personnes ne sont pas conscientes qu’elles sont en train d’agir et de modifier leur propre culture

Vasquez-Bronfman et Martinez, 1996 : 33-34

Que la culture du pays d’origine soit idéalisée, voire fantasmée, notamment dans le cadre d’exils politiques, et donc subis, il n’en résulte pas moins que des mécanismes de métissages sont à l’oeuvre et que leur étude permet de mieux connaître la construction des identités. Dans le cadre de la mondialisation, des formes passives ou actives ont été analysées par Corbeau (1994) autour de ce qu’il appelle les métissages désirés, les métissages imposés, ou les métissages impensés. Les résultats des métissages sont posés comme un « nouveau tout organisé » (Poulain, 2002), une forme agissante sur la culture d’origine permettant de regarder les métissages alimentaires comme une manière de conserver certains marqueurs spécifiques de leur origine culturelle, mais aussi en modifier, voire en abandonner certains traits, ceci participant de la construction des identités.

Chaque famille ayant immigré porte en elle une histoire dont héritent les enfants. Ceux que nous avons rencontrés mentionnent dans leurs discours des formes composites de repas et leurs préférences oscillent entre divers modèles ou répertoires alimentaires. Des contextes spécifiques comme la période de Ramadan, un anniversaire ou un mariage sont souvent pour eux l’occasion d’évoquer les plats de la culture d’origine tandis que des contextes extraordinaires, mais non inscrits dans une dimension religieuse ou de célébrations et d’évènements familiaux, se traduisent par la fréquentation de restaurants tels que certains fast-food. La fréquentation de divers espaces alimentaires a un effet sur la socialisation des enfants et des jeunes à travers les dimensions de projection, par exemple. Certains canaux d’approvisionnement au travers de la présence de produits d’importation favorisent chez eux une balade identitaire au cours de laquelle l’imaginaire chemine et se déploie sur de multiples horizons symboliques et identitaires : imagination des plats, de la cuisine, de l’entourage, des lieux, du pays, d’un ici et d’un ailleurs, d’un passé et d’un futur, etc. Ceci renforçant « l’altérité alimentaire » (Calvo, 1982 : 388), les processus d’identification et de différenciation culturelles et également les « filiations symboliques » (Corbeau, 2009).

Donnant lieu habituellement à l’établissement d’un répertoire alimentaire composite, soulignons que des différences de positionnement très fortes apparaissent discursivement avec des enfants ayant vécu la migration comparativement à leurs camarades, mais surtout en comparaison avec leurs soeurs ou frères nés en France.

La mobilisation spontanée de « plats totems » (Calvo, 1982), porteurs tout à la fois de l’histoire et de la mémoire familiales et personnelles, s’apparente à une volonté de continuité symbolique des héritages et également de filiation symbolique avec les produits et le pays d’origine. Les enfants se réfèrent alors à leur culture d’origine comme « la culture » du pays d’origine et par là font allusion à certaines valeurs et pratiques auxquelles ils attribuent une importance significative même s’il ne s’agit que d’éléments qu’ils perçoivent de leur culture ou de l’ensemble réifié que leur appartenance sociofamiliale désigne comme sa culture. Ces « plats totems », rangés par les enfants migrants dans l’étiquette « manger de là-bas », subissent sans doute une revalorisation culturelle dont on peut penser qu’elle est reliée au « régime national d’altérité » (Lopez-Caballero, 2011) et au surgissement d’une alimentation « ethnique » se cristallisant dans l’halal (Tichit, 2012) qui a cours en France.

Permanence ou changement, continuité alimentaire ou discontinuité alimentaire, reprises des pratiques alimentaires ou recompositions de ces dernières, attachement ou abandon, ces perspectives contribuent à figer et essentialiser une culture d’origine et une culture d’arrivée « authentiques », stables et pérennes. Sans ignorer les implicites de ce paradigme et les débats qu’il occasionne (Crenn et al., 2010), nous souhaitons prendre au sérieux le discours sur la continuité des héritages formulé par certains enfants ayant connu l’expérience de la migration lorsqu’ils s’expriment sur leurs préférences et plaisirs alimentaires. La question n’est pas de se demander s’ils mangent encore comme au pays, mais quels choix, quels arbitrages en situation d’interaction fraternelle ou amicale ils opèrent?

Leur construction identitaire s’étant élaborée dans une double tension, entre les premières socialisations alimentaires en amont de la migration et les suivantes, c’est un peu comme s’ils étaient plus soumis encore au poids de l’héritage et surtout à celui de la continuité symbolique de cet héritage que leurs frères et soeurs ou que leurs camarades et qu’ils contribuent ainsi à réifier. Nous attribuons ceci à leur rôle de passeurs entre deux mondes, celui des parents et de l’origine familiale et celui des frères et soeurs et de la nouvelle histoire familiale, renforçant les rapports de fidélité symbolique aux héritages familiaux et plus largement culturels. Ce processus permet de considérer, d’une part, les héritages du fait du poids des socialisations alimentaires passées qui les ont construits et ont été décisives dans leurs processus d’appropriation et de familiarisation à des habitudes et à des répertoires alimentaires et, d’autre part, les héritages symboliques recherchés, car porteurs de filiation symbolique. Cette position de passeur, quelquefois ambivalente, semble les fabriquer en les rendant actifs au sein de la famille. Probablement que cette position cruciale dans la famille et surtout dans la fratrie contribue à renforcer la fidélité aux modèles alimentaires du « manger de là-bas » (par opposition au « manger d’ici » de leurs cadets) au-delà de la force des socialisations de la prime enfance. N’étant pas nés et n’ayant pas vécu leurs premières années en France, contrairement à leurs frères et soeurs, ils se sont construits et continuent de se construire dans l’opposition avec eux pour marquer non seulement leur place spécifique au sein de la famille, mais aussi pour affirmer les liens avec leurs origines et, à travers elles, avec leurs parents. Cette situation leur confère une place particulière dans la famille comme principaux garants de la continuité d’un héritage dans un futur sans les parents, ce qui traduit l’intrication de relations symboliques, imaginaires et affectives fortes à l’égard des ascendants.

Moi, mes deux parents sont Algériens. Moi, ce que j’aime, c’est plutôt le manger arabe parce que comme je suis l’aînée, je faisais comme ma mère et mon père, je regardais, et je faisais comme eux. Maintenant aussi, même si mes frères et soeurs préfèrent le manger d’ici, moi je préfère toujours le manger de là-bas.

Fille, 13 ans, née et ayant vécu en Algérie, protocole de recherche 1

Nous, ma mère en fait, elle fait toujours un plat arabe et un plat comme ça, normal. Comme hier, elle a fait un plat que j’aime bien, que je connais bien. Parfois, ma petite soeur qui est née ici, elle aime pas trop les plats arabes, elle n’a pas l’habitude, le goût. Elle aime plutôt les frites. Alors que nous, on mange plutôt le plat arabe.

Fille, 12 ans, née et ayant vécu en Algérie, protocole de recherche 1

Pour ces enfants, il ne s’agit pas uniquement de se « nourrir de nostalgie », pour reprendre un titre de Vasquez (1986), mais de réellement mettre en place des mécanismes de stratégies identitaires leur étant propres. Ces enfants migrants ne sont pas enfermés passivement dans une relation exclusive, à visée de reproduction, avec leur culture d’origine qu’implique le paradigme de la continuité culturelle, puisque l’attachement aux pratiques alimentaires des premières socialisations, du fait de la volonté de filiation symbolique, devient une valeur légitime qui les pousse continuellement à rejeter l’émancipation alimentaire ou ce qui pourrait être perçu comme tel dans les processus d’identification ou de différenciation sociale et culturelle à l’oeuvre dans les préférences alimentaires enfantines. Ils ne subissent pas passivement le poids de leurs socialisations alimentaires passées, ils apprennent également à les concilier avec leur expérience de l’immigration qui implique non seulement leur trajectoire individuelle, mais aussi la manière dont ces enfants la vivent et la construisent de façon proprement personnelle. Ces enfants établissent des distances avec leurs frères et leurs soeurs ou leurs camarades et doivent assumer leur histoire et leur trajectoire individuelles dans les nouveaux contextes auxquels ils se trouvent confrontés. Distanciation, recomposition, réflexivité sont au coeur des tentatives de ces jeunes populations pour se situer à travers ce qu’ils mangent :

Lorsque l’adolescent s’inscrit dans une lignée qui a connu un parcours migratoire, sa perception, positive ou honteuse de cette histoire, se répercute sur tout ce qui a trait à la culture d’origine, et notamment sur les marqueurs identitaires alimentaires qui se trouvent alors valorisés ou non. Ces positions extrêmes sont en fait moins fréquentes que l’effort visant à rendre compatibles des tendances contradictoires.

Boëtsch et Hintermeyer, 2009 : 210

3. Les refus alimentaires des enfants : effets sur les modes de transmission parentaux

Le refus alimentaire est principalement étudié en psychologie du goût et en socioanthropologie de l’alimentation à partir du concept de néophobie. Il recouvre une double signification dans la mesure où il renvoie, d’une part, au rejet par un mangeur humain de ce qui est nouveau ou inconnu et correspond, d’autre part, à une étape clef dans le développement de chaque enfant. La néophobie est considérée comme une constante anthropologique et un invariant du comportement alimentaire de tous les mangeurs et de tous les jeunes mangeurs, plus particulièrement les 4 à 7 ans, même si son intensité est variable d’un individu à un autre.

La néophobie du jeune enfant interroge la socialisation inversée dans la mesure où le refus alimentaire motivé par la néophobie est à l’origine d’une resocialisation parentale et d’une redéfinition des aspirations éducatives en matière d’alimentation notamment.

Le refus alimentaire des enfants durant le stade de la néophobie consiste non seulement à refuser tout aliment nouveau, mais également à refuser les aliments qu’ils mangeaient auparavant sans difficulté, voire avec plaisir. Par ce chômage alimentaire, les enfants parviennent à affirmer leurs goûts, leurs préférences et leur volonté de manger ou non. La réduction du nombre d’aliments dépend sans doute de l’intensité des sensations reçues, variable selon que les enfants sont normo, hyper ou hypogueusiques[10], ce qui peut aussi avoir une incidence sur la durée de la période néophobique se décomposant en trois étapes « le resserrement, la stabilisation et la réouverture du registre du mangeable » (Poulain, 2012 : 922).

Si l’évolution du phénomène avec l’âge est méconnue, des métaanalyses tendent à montrer qu’environ trois quarts des enfants âgés de 2 à 10 ans sont réticents à goûter des produits inconnus (Fischler, 1990 ; Rigal, 2010). La néophobie étant concomitante de phases d’opposition à l’autorité parentale décrites dans diverses théories du développement durant lesquelles les enfants s’affirment en tant que personne, il est possible d’émettre l’hypothèse que cette étape permet aux enfants de se distancer des modèles et répertoires alimentaires imposés par leur entourage nourricier ainsi que de l’« effet pochoir »[11] en résultant. Pour Matty Chiva, la néophobie facilite la sémantisation de l’expérience alimentaire permettant le passage du « goût de » au « goût pour » tel aliment et le passage des aliments « pour nous » aux aliments « pour moi » (Chiva, 1979, 1985). Enfin, la néophobie est une réponse – comme en écho – à la multiplication des apprentissages cognitifs et sensoriels liés à l’entrée à l’école (Poulain, 2012).

Les conséquences de la néophobie alimentaire enfantine sur les parents n’ont pas centralement été posées dans les travaux en sociologie de l’alimentation. Cependant, il est possible d’en déceler des traces à partir des nombreux conseils prodigués aux parents par des sources plus ou moins scientifiques, plus ou moins légitimes et plus ou moins médiatiques, ou encore à partir des questions formulées par les parents à l’encontre de professionnels de la santé ou dans des forums de discussion qui traduisent souvent un mélange d’agacement et de sentiment d’impuissance, ceci plus encore dans le contexte de médicalisation de l’alimentation contemporaine en raison des préoccupations liées au surpoids et à l’obésité, aux allergies ou encore au diabète chez l’enfant (Dupuy, 2010, 2011, 2013). De la même façon, les travaux s’intéressant à l’alimentation des enfants autistes (Rochedy, 2013), des enfants en situation d’obésité ou diabétiques (Keppens, 2010), des modes d’alimentation des enfants et des adolescents, notamment dans le cas d’allergies et de troubles du comportement comme l’anorexie (Mathiot, 2012), laissent entrevoir en filigrane ce que le refus alimentaire provoque dans l’entourage nourricier en termes de recomposition des comportements et représentations alimentaires, d’adaptation des manières de cuisiner et de nourrir ses enfants.

Ces refus alimentaires, dont l’origine peut être variée, impliquent souplesse éducative, inventivité autour d’astuces culinaires pour faire manger l’enfant ou mieux le faire manger. Elle est repérable à partir des réajustements parentaux dans les normes, valeurs et comportements alimentaires et la redéfinition des rôles et statuts, des cadres spatiotemporels dans le domaine de l’alimentation. On l’observe auprès des parents, mais finalement aussi au sein de l’ensemble de la famille, puisque la fratrie de l’enfant malade peut à son tour bénéficier des transformations occasionnées, voire s’en servir, pour négocier et que les autres proches, comme les grands-parents, sont obligés également de s’adapter. Ici, la pathologie de l’enfant pousse les parents hors du cadre à modifier les cadres, voire à être hors cadre.

Propos d’une maman à propos de son fils en situation d’obésité :

La pédiatre voulait le mettre sous régime. Donc, elle m’a dit : « Arrêtez la viande le soir », mais bon, le truc, c’est qu’il ne mange pas trop à la cantine, tu vois? Donc, c’est pas facile. Donc, j’essaye de faire au maximum plus léger le soir […] Tu vois, par exemple, il aime les frites, ben j’ai acheté la friteuse sans huile, tu vois? On essaye qu’il ait pareil que les autres, mais au lieu de faire un McDo, on va faire un McDo maison, comme ça, son steak, je peux lui faire cuire sans la graisse. Au lieu de lui mettre deux fromages, je vais lui mettre un fromage. Mais il mangera comme les autres. […] Moi je veux lui garantir son plaisir, car au début, quand on lui interdisait les frites, il les mettait dans sa poche. Ou des fois sous son lit je retrouvais des paquets de gâteaux. Donc, pour te faire plaisir, il prend pas, mais il y a l’envie qui est là, le placard il est là et, je ne peux pas ne plus acheter parce qu’il y a ses frères derrière. Donc, je l’ai tourné comme ça et là, c’est très bien.

Mère, 34 ans, au foyer, 4 enfants, protocole de recherche 2

Le refus alimentaire s’observe aussi dans le cas d’enfants en situation de précarité. Que les enfants soient concernés par des formes de pauvreté installée ou par une précarité récente (Dupuy, 2011), plusieurs travaux attestent que les parents protègent au mieux leurs enfants de la précarité (Dowler, 1997; Chauliac et Chateil, 2000; Durand-Gasselin et Luquet, 2000). Le besoin de protection exprimé par les parents est d’autant plus fort que la précarité tend à abimer les rôles parentaux les plus fondamentaux que sont le fait de nourrir, soigner, vêtir ou encore faire plaisir à ses enfants (Dupuy, 2011). Les fonctions nourricières prennent alors une acuité particulière : la capacité parentale à tenir son rang et à nourrir correctement les enfants malgré les contraintes financières devient prioritaire (Régnier et Masullo, 2008). Bien qu’épargnés au maximum des effets de la pauvreté, il n’est pourtant pas rare dans les parcours de vie rencontrés au cours de notre recherche de prendre la mesure de l’hyperresponsabilisation de ces enfants sur les manières de consommer et d’acheter. Celle-ci se traduit dans un « contrage » par les enfants des besoins de protection et d’amour des parents en refusant par exemple le don : la proposition d’achat d’un produit alimentaire tout particulièrement apprécié des enfants et source de plaisir sera rejetée pour ne pas risquer d’endetter la famille ou d’impacter sur le budget. Les enfants viennent alors protéger leurs parents en les dédouanant de cette obligation parentale, celle d’être un bon parent parce que l’on est en mesure de donner à son enfant dans une société privilégiant l’« impératif de satisfaire les désirs infantiles » (Diasio, 2004 : 14). Ces enfants anticipent l’impact de l’acceptation du don en refusant ce dernier ou en manifestant une absence d’intérêt pour le produit alimentaire pourtant tant désiré. Ceci traduit une compétence enfantine incontestable de compréhension de la relation complexe entre amour-don et entrave liée à la situation sociale. Certains enfants parviennent également à épargner leurs parents en construisant une relative indifférence à l’univers consommatoire de masse leur étant destiné (céréales de petits déjeuners, encas, goûters) et souvent consommés par leurs pairs. En affichant une préférence pour la cuisine familiale et le fait maison, les enfants savent pertinemment que ces procédés culinaires sont moins coûteux, ce qui traduit un certain pragmatisme et en outre leur permet de replacer au centre le don. L’achat souhaité par le parent sera refusé en invoquant une préférence pour le « manger de la maison », ceci indiquant clairement la construction d’une préférence altruiste, c’est-à-dire d’une préférence motivée par l’altruisme et la relation d’affect. Certains enfants argumentent même leur décision en s’appuyant sur les apprentissages nutritionnels et sensoriels réalisés dans les cadres scolaire ou périscolaire qui viennent justifier les confections maison. Ainsi, masquer et réprimer ses envies, cacher sa faim, consiste pour les enfants à préserver leurs parents de la honte ou de la culpabilité de ne pouvoir correctement subvenir à leurs besoins en les contraignant à ne pas céder à la tentation de leur faire plaisir. Par le réglage de l’appétit et des envies, les enfants apprennent à cadrer leurs pulsions, leurs rapports au plaisir, au désir et à la consommation si valorisés dans le domaine de l’alimentation dans le contexte contemporain. Cette mise en évidence de structures alternatives de plaisir alimentaire à partir de préférences altruistes est à comprendre comme une disposition générale à l’altruisme de ces enfants rompant avec l’axiome de l’intérêt au profit de pratiques plus enclines aux solidarités intergénérationnelles des enfants vers leurs parents. Leurs plaisirs sont alors tournés vers des manières de manger et de consommer de façon responsable pour leurs parents.

Tu vois le coca zéro, il aime, en fait, ils aiment tous, donc c’est bien. En plus, ils ont préféré le coca zéro du Lidl, donc on a trouvé un bon équilibre.

Mère, 31 ans, au foyer, 3 enfants, protocole de recherche 2

Des fois, c’est elle qui me dit : « Arrête! Nous, on veut dormir à la maison[12]! » […] Et pourtant, j’avais déjà compté. Mais elle me dit : « Non, c’est bon. » Par exemple, on va prendre des pâtes, pas le riz, parce que le riz est trop cher. Tu vois? Elle comprend la comparaison des prix. […] Ben elle me dit : « Maman, tout est cher! » Elle est consciente. On devait prendre une paire de chaussures, elle me dit : « Attends les soldes », mais les soldes c’est cher! On est parties voir comment c’était, elle me dit : « On peut pas le prendre, il faut attendre, maman. » Tu vois, elle comprend que…

Mère, 42 ans, sans emploi, 2 enfants, protocole de recherche 2

La forte attraction exercée par la vue de certains aliments pour les enfants a été mise en évidence dans nombre de travaux en marketing. Si « les dispositifs techniques de stockage de l’alimentation dont une des fonctions est de mettre les aliments hors de la vue et de la portée des enfants » permettent aux parents d’empêcher l’enfant de se servir seul et de manger la nourriture qu’il peut atteindre facilement (Lalanne et Tibère, 2012 : 469), force est de constater qu’en situation de pauvreté le cadrage progressif de l’appétit et des désirs opérés par certains enfants sert de « verrouillages invisibles » permettant aux parents de ne pas cacher la nourriture pour en réguler l’accès. Mais ces verrouillages chez chaque enfant ou au sein d’une fratrie sont d’intensité variable, c’est pourquoi il n’est pas rare d’observer des stratégies parentales pour gérer les modes de consommations : le recours aux préparations maison surgelées par exemple permettant de limiter les portions en ne décongelant que le strict nécessaire.

Conclusion

Les enjeux en matière d’alimentation et de transmission auprès des jeunes générations ont convergé dans les débats sociaux autour de la question de l’obésité infantile et/ou de la formation au goût favorisant la thématisation de l’alimentation enfantine. En effet, la convergence de demandes sociales sur l’enfance et l’alimentation sur fond d’éducation a favorisé ces dernières années la mise en avant des connaissances et l’intensification de l’intérêt sociologique ainsi que la mise en dialogue des sociologues de ces deux domaines et le renouvellement des perspectives (Dupuy, 2012). L’alimentation enfantine constitue un nouvel espace de dialogue et de mise en commun des savoirs et des méthodes de la sociologie de l’alimentation et de la sociologie de l’enfance. Des travaux émergent en France depuis le début des années 2000, associant plus étroitement certains de leurs représentants, notamment à la faveur d’un projet sur la ludo-alimentation[13] et d’un autre sur les cultures alimentaires des adolescents[14]. Ceux-ci conduisent à porter un nouveau regard sur le thème de la socialisation en s’intéressant tout à la fois à ce que reçoivent, s’approprient, fabriquent et renouvellent les enfants en matière de nourritures. D’autres travaux s’intéressent aux effets de nouveaux dispositifs de socialisation, comme l’éducation nutritionnelle dispensée dans les écoles, qui responsabilisent les enfants sur les conséquences sur leur santé de leurs décisions alimentaires et poussent ces derniers à socialiser leurs parents pour qu’eux-mêmes adoptent les comportements alimentaires les plus conformes possible aux tentatives de réformes proposées. On voit ainsi se redessiner la pénétration de la sphère publique dans la sphère privée par l’entremise des enfants, ceci pouvant avoir des effets pervers dans les recombinaisons des rôles familiaux en matière d’approvisionnement, de préparation et de modes d’alimentation (Corbeau, 2008, 2009). Nous avons souligné à plusieurs endroits que la socialisation alimentaire inversée, qu’elle soit appréhendée sous le prisme de la médicalisation de l’alimentation ou sous celui de la migration, implique un certain nombre de questionnements qui doivent être nécessairement approfondis. La socialisation inversée peut être instrumentalisée comme un levier, voire un remède au service de la diffusion de connaissances nutritionnelles ou d’intégration et comme une réponse en creux pouvant devenir problématique en raison d’un renversement de l’autorité dans la relation parent-enfant.

Pour compléter ces apports, la présente contribution interroge les processus de socialisations d’enfants et d’adolescents depuis la sociologie de l’alimentation et débouche sur une socioanthropologie par l’alimentation. En effet, en choisissant de regarder l’alimentation comme un domaine où toutes les générations se rencontrent tout en offrant la possibilité de saisir la frontière entre le soi et les autres, plusieurs des regards proposés, s’ils méritent un approfondissement, permettent de percevoir non seulement ce que font les enfants de ce qu’ils reçoivent, mais aussi, au travers de ce qu’ils émettent (parfois en retour, mais pas exclusivement), ce que font les parents de ce qu’ils reçoivent. Le retour sur les données issues de plusieurs enquêtes, en posant l’alimentation comme un en-commun générationnel, laisse entrevoir une complexité des relations de transmission, dont il est possible d’élargir la portée à d’autres objets de recherche que l’alimentation. Du point de vue d’une socioanthropologie de et par l’alimentation, l’optique proposée invite à remettre en question – avec ce nouvel angle – deux invariants fondamentaux du comportement alimentaire que sont la transmission et l’expérimentation[15].

Parties annexes