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Analyse du fonctionnement psychique d’enfants grandissant avec un couple de femmesAnalysis of the psychological functioning of children raised by female same-sex couples

  • Émilie Moget et
  • Susann Heenen-Wolff

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  • Émilie Moget
    Doctorante en psychologie, Faculté des sciences psychologiques et de l’éducation, Université catholique de Louvain (Belgique)
    emilie.moget@uclouvain.be

  • Susann Heenen-Wolff
    Professeure de psychologie, Faculté des sciences psychologiques et de l’éducation, Université catholique de Louvain (Belgique)
    susann.wolff@uclouvain.be

Couverture de Homoparentalités, transparentalités et manifestations de la diversité familiale : les défis contemporains de la parenté, Numéro 23, automne 2015, p. 1-184, Enfances, Familles, Générations

Corps de l’article

Le devenir des enfants grandissant dans des familles homoparentales a été une question capitale dès l’émergence de cette constellation familiale. Plus de 300 recherches ont été menées au cours des 35 dernières années (Vecho et Schneider, 2005 ; Crowl et al., 2008 ; Mikolajczak et Baruffol, 2010). Du point de vue développemental, le constat est sans appel : ces enfants ne se portent ni mieux ni moins bien que les enfants évoluant en familles traditionnelles. Aucune psychopathologie particulière ou accrue n’a été repérée jusqu’à présent ; tant au niveau affectif, social que cognitif, ces enfants ne présentent pas de spécificités particulières. Si des difficultés spécifiques sont rencontrées, elles sont le plus souvent en lien avec une stigmatisation réelle ou anticipée.

La construction de l’identité sexuelle chez ces enfants a constitué une question de recherche centrale (Breways et al., 1997). Le genre, l’acquisition des rôles sexuels ainsi que l’orientation sexuelle ont été étudiés. Les résultats montrent que les enfants développent une identité sexuelle conforme à leur sexe biologique et qu’aucune confusion de genre n’est décelée. Concernant l’acquisition des rôles sexuels, les études comparatives entre des enfants élevés en familles homoparentales et hétéroparentales ne mentionnent aucune différence significative. Il en ressort toutefois que ces enfants présentent une attitude moins typée et on observe de la part des parents une attitude moins en phase avec les codes sociaux attendus en matière de rôles sexuels (Bos et Standfort, 2010).

Majoritairement de type quantitatif, ces études nous informent peu quant au fonctionnement dynamique et singulier des familles homoparentales. Dans une optique psychodynamique et psychanalytique, Ehrensaft (2000), Corbett (2003) et Drexler (2006) ont témoigné de leurs rencontres cliniques avec des enfants de parents de même sexe ou encore la famille dans son ensemble. Des chercheurs en psychologie clinique (Ducousso-Lacaze, 2004 et 2008 ; Ducousso-Lacaze et Grihom, 2010 ; Naziri et Feld, 2009 ; Moget, 2010) ont présenté des analyses d’entretiens de recherche menés auprès de couples homosexuels. Les recherches qualitatives restent toutefois rares. En outre, les recherches consistent généralement en des « arrêts sur image » puisque qu’elles ne s’inscrivent pas dans la durée.

Il nous a dès lors semblé utile de mettre en place un dispositif méthodologique différent : dans une étude qualitative et longitudinale, nous analysons le vécu particulier de couples de femmes (9 couples) et de leur(s) enfant(s) qui ont concrétisé leur projet parental par le recours à la procréation assistée avec don de sperme anonyme, et ceci dans le but de comprendre comment ces familles homoparentales fonctionnent.

Nous explorons : la fonction parentale exercée par ces femmes auprès de l’enfant et plus particulièrement la dimension dite tiercéisante ; la place du donneur anonyme dans le roman familial ; le positionnement de l’enfant par rapport à ses origines ; le développement de l’identité sexuelle de l’enfant ; l’intégration de ces familles dans une société majoritairement hétéronormative. Nous suivons ces familles durant 10 ans. Actuellement, nous en sommes à mi-parcours et le matériel que nous présentons dans cet article a été récolté lors de la première phase de la recherche. L’exploration du vécu intrapsychique et intersubjectif des enfants se fait à l’aide des techniques projectives, correspondant à leur âge précis.

Après une brève introduction théorique, nous détaillerons notre dispositif méthodologique ainsi que les raisons qui nous conduisent à recourir à ces outils. Pour l’heure, nous tentons de comprendre comment ces enfants, dont les parents sont un couple de même sexe, se construisent psychiquement au regard de ce couple. Ce questionnement constitue le fil rouge de notre contribution. Des pistes de réflexions seront discutées à la suite des vignettes cliniques.

1. Processus de sexuation : introduction théorique

Comment s’élabore le processus de sexuation en général ? Et comment s’élabore-t-il pour l’enfant qui grandit avec un couple de même sexe ?

De nombreuses études empiriques ont été menées afin de mieux comprendre comment un sujet s’imprègne du masculin et du féminin (Rouyer, 2007). L’individu est déterminé par son sexe biologique ; néanmoins, la manière dont le sujet va « habiter » son corps dépend de la perception qu’il en a et de l’influence de son environnement (attitudes parentales et expériences avec la fratrie, les pairs). L’identité sexuelle peut se définir comme l’alliance du sexe biologique et du sexe social (rôles sociaux établis), ce dernier renvoyant à la notion de genre (masculin / féminin).

Les recherches en psychanalyse ont beaucoup évolué au cours du XXe siècle (Goguikian-Ratcliff, 2006). Trois conceptions portant sur la construction de l’identité se dégagent : celle de Freud, celle de Stoller et celle de psychanalystes contemporains (Corbett, 2003 ; Chodorow, 2003) issus du courant post-structuraliste (Watkins, 2011).

Plus particulièrement, Freud n’avait pas théorisé le concept d’identité sexuelle genrée mais celui du développement psychosexuel. Et pourtant, comme le souligne Laplanche, même si le terme « genre » n’est pas présent chez Freud :

à défaut du mot, la chose n’est pas tout à fait absente. Freud insiste sur l’existence chez l’être humain de trois couples d’opposition, « actif-passif », « phallique-castré » […] et « masculin-féminin ». Le troisième, nous dit-il, est le plus difficile à penser, il est peut-être même rebelle à la pensée

Laplanche, 2007 : 162

La vision freudienne fut l’objet de nombreuses critiques, notamment d’être « biologisante » (Millett, 1971) en se centrant sur la dualité présence / absence du pénis.

La contribution de Stoller marque un tournant dans le champ des théories psychanalytiques de la sexualité : « L’anatomie n’est pas véritablement le destin. Le destin vient de ce que les hommes font de l’anatomie » (Stoller, 1973 : 150, cité par Rouyer, 2007 : 34). Ainsi il se démarque de Freud quant à l’ancrage biologique et introduit la théorie de genre en psychanalyse.

Au sein de la psychanalyse plus contemporaine, une vision plurielle de la condition sexuelle prend en considération les influences multiples qui peuvent s’exercer sur le psychisme et ainsi sur le développement psychosexuel. Des auteurs comme Chodorow, Benjamin, Chiland ou Corbett attirent notre attention sur « l’intersection des questions telles que la culture, les modes d’éducation des enfants, les rôles sociaux et les dynamiques interpersonnelles dans la compréhension du développement de l’identité de genre » (Watkins, 2011 : 179, notre traduction). Chiland met l’accent sur la dimension subjective du fait de se sentir homme ou femme et parle de « croyance » (1993) construite par le sujet à propos de soi et de son corps en fonction de l’interaction avec les donneurs de soin : « L’enfant a un sexe dans la tête de l’autre avant d’en avoir un dans sa tête [à lui] » (Chiland, 2003 : 111). La question de l’appartenance sexuelle et du genre habite les adultes bien avant la naissance de l’enfant. Toute interaction avec l’enfant en est imprégnée. Les parents nomment l’enfant, s’adressent à lui en tant que garçon ou fille, le touchent et réagissent à lui en fonction de son sexe. Des messages inconscients parentaux s’immiscent dans les gestes du quotidien :

un ensemble complexe d’actes qui se prolonge dans le langage et dans les comportements significatifs de l’entourage. On pourrait parler d’une assignation continue ou d’une véritable prescription […] C’est dans le social qu’est inscrite l’assignation […] mais ce n’est pas le social en général, c’est le petit groupe des socii proches. C’est-à-dire, le père, la mère, un ami, un frère, un cousin, etc.

Laplanche, 2007 : 167

Cette assignation équivaut à une identification, « non pas une identification de l’enfant à l’adulte, mais plutôt une identification de l’enfant par l’adulte » (ibid. : 168, nous soulignons). Par conséquent, avant même que l’enfant puisse lui-même s’étiqueter comme fille ou garçon et avant même qu’il ne puisse élaborer une représentation claire de la différence entre les sexes, ses parents lui ont communiqué / assigné leur compréhension de ce qu’est une fille ou un garçon. Ce qui fait dire à Laplanche : « le genre précède le sexe mais c’est le sexe qui organise le genre » (ibid. : 82).

La notion de genre est complexe car « la façon dont le sujet humain se situe par rapport à son sexe biologique est le terme aléatoire d’un processus conflictuel » (Laplanche et Pontalis, 2009 : 230, nous soulignons). Ainsi, comme le souligne Hefez, « s’il n’y a que deux sexes, le moins que l’on puisse dire est que nous hébergeons une multitude de genres » (2012 : 16-17). Tant la psychanalyse contemporaine que les théories du développement (Rouyer, 2007) conceptualisent l’individu dans une société donnée, dans une culture donnée, dans un temps donné. Ceci demande de conserver un recul critique quant aux cadres de pensées auxquels nous nous référons et démontre l’importance d’un enrichissement réciproque entre les observations de terrain et la théorie.

2. Approche méthodologique

Pour rappel, le suivi des familles a lieu durant dix ans et nous en sommes actuellement à mi-parcours. Trois phases sont prévues au cours de la recherche[1], chacune d’elle séparée de 18 à 24 mois. L’intérêt d’un tel dispositif est de rencontrer les enfants à des moments différents de leur développement et de pouvoir observer leur évolution. Les familles ont connaissance de la visée exploratoire de notre démarche. Elles ont été recrutées par bouche-à-oreille et par effet « boule de neige » en réaction à l’annonce que nous avions rédigée afin de solliciter des participants. Toutes les familles rencontrées vivent dans la partie francophone de la Belgique. L’âge des enfants issus de notre échantillon (14 enfants, âgés de 1 à 16 ans) ne nous permet pas encore, à l’heure actuelle, de tous les rencontrer. Nous avons par conséquent choisi de ne présenter que deux des 9 familles, celles pour lesquelles du matériel a pu être récolté à la fois auprès des parents et des enfants (3 enfants de 9, 8 et 4 ans et demi) lors de la première phase de rencontre. Les enfants qui feront l’objet de nos analyses sont tous les trois des garçons, les petites filles rencontrées actuellement font partie des enfants plus jeunes avec lesquels nous n’avons pas encore pu cumuler plusieurs entretiens.

Les données proviennent, tout d’abord, d’entretiens de couple au cours desquels nous interrogeons les femmes sur la concrétisation de leur projet parental : le recours à une insémination artificielle avec un donneur inconnu, le choix de la femme qui a porté l’enfant, la dénomination adoptée pour se présenter à l’enfant, l’accueil du projet familial par la famille d’origine, etc. Ensuite, des données anamnestiques spécifiques à leur(s) enfant(s) sont recueillies afin d’obtenir une vision globale de sa / leur situation. Enfin, nous rencontrons les enfants et, dans ce cadre, nous recourons aux techniques projectives infantiles. Lors de chacune des trois phases prévues dans notre recherche, nous réalisons un entretien avec le couple afin de maintenir un contact et de prendre connaissance de l’évolution de leur situation familiale. Avec les enfants, rencontrés sans la présence des parents, deux ou trois entretiens d’une heure (à quinze jours d’intervalle) sont réalisés lors de chaque phase. Ce dispositif nous offre la possibilité de prendre le temps de la rencontre avec l’enfant pour permettre l’expression de sa spontanéité, dans un cadre bienveillant et sécurisant.

Les épreuves projectives sont généralement considérées comme « une "invitation à jouer" : Jouer avec la trace dans le cas du dessin, jouer avec les conflits pour les épreuves thématiques » (Roman, 2007 : 627). Le choix des outils projectifs se réalise en fonction de l’âge de l’enfant. Dans le cas présent, le dessin de famille et des épreuves thématiques telles que le test de Patte Noire et le Children Apperception Test (CAT) ont été privilégiés. Le dessin de famille permet l’investigation des registres narcissique, objectal et identificatoire puisqu’il s’agit d’une traduction graphique des imagos parentales de l’enfant. Il nous donne accès aux représentations internes qu’a l’enfant de son environnement familial. Le CAT et le Patte Noire permettent l’exploration des conflits tels que les enjeux oedipiens et des mouvements identificatoires.

Le test de Patte Noire et le Children Apperception Test (CAT) se constituent tous les deux de planches où sont représentées des illustrations animalières de scènes de la vie quotidienne (repas, conflits, mise au lit, la solitude, rapprochement amoureux, etc.). L’enfant est invité à imaginer des récits au départ du percept de la planche. La distinction entre le Patte Noire et le CAT est que le premier test a une durée de passation plus longue. Les raisons en sont le nombre de planches (16) et le protocole de passation, constitué de plusieurs étapes (désignation des personnages, choix des planches à raconter, sélection des planches préférées et non préférées, questions de synthèse), et la liberté offerte à l’enfant de choisir les planches à raconter. Le CAT, quant à lui, est constitué de 10 planches toutes à présenter dans un ordre précis à l’enfant.

Dans l’épreuve du dessin de famille, l’enfant a pour consigne de représenter « une famille de son imagination » sur laquelle il est ensuite questionné. La durée est variable selon l’application de l’enfant à la tâche (entre 10 et 30 minutes).

Le recours aux épreuves projectives est utile pour l’exploration du vécu intrapsychique et intersubjectif de ces enfants dans une visée diagnostique et pour l’orientation du suivi dans le cas de psychothérapies. Les méthodes projectives ont leur pertinence dans un cadre de recherche comme le nôtre car elles nous permettent l’exploration de la dynamique psychique des enfants, ce qui constitue l’un des objectifs de notre étude.

L’analyse des données consiste d’une part en une analyse thématique des entretiens menés auprès des parents et d’autre part en une analyse formelle et dynamique des récits élaborés par l’enfant lors des tests projectifs. L’analyse formelle est possible grâce à l’utilisation d’une « grille d’analyse des procédés d’élaboration des récits » (Boekholt, 2006). Dans la grille, les procédés n’ont pas été regroupés par rubrique psychopathologique mais « s’échelonnent le long d’un axe de maturation allant du corps à la pensée, de la dépendance à l’autonomie, de la perception à la mentalisation, au fur et à mesure de l’élaboration de l’appareil psychique » (ibid. : 6). L’analyse dynamique, quant à elle, tient compte du contenu manifeste et du contenu latent suscité par chaque planche. Elle permet de situer l’enfant vis-à-vis des fondements de l’identité ainsi que de la mise en place de l’axe oedipien. En procédant de la sorte, nous pouvons apprécier les modalités adaptatives de l’enfant.

3. Vignettes cliniques

Nous présentons ici deux familles homoparentales. Après une analyse descriptive du matériel récolté nous proposons des pistes de réflexions.

3.1. Première vignette clinique : Ethan, 9 ans

Comment évolue un petit garçon grandissant en famille homoparentale ? Les informations récoltées à ce sujet ont été nombreuses ; nous proposons de discuter quelques éléments recueillis au cours des rencontres avec Ethan, 9 ans, et ses parents[2].

Ludivine et Nathalie, âgés de 44 et 50 ans au moment du premier entretien, sont ensemble depuis 14 ans. Un désir d’enfant était particulièrement prégnant chez Ludivine. Dans un premier temps, ce n’était pas sans inquiétude pour sa compagne qui craignait « de mettre l’enfant dans une situation difficile ». Nathalie redoutait le regard négatif que l’environnement pourrait porter sur leur famille. Après un temps de réflexion, elle a pourtant consenti à ce projet. Pour sa réalisation, elles ont choisi l’insémination artificielle avec donneur anonyme car elles souhaitaient que ce projet reste un projet de couple[3] et que cette méthode leur permettait d’éviter la présence d’une tierce personne autour de l’enfant. Elles craignaient qu’un géniteur connu fasse valoir ses droits, à un moment ou un autre, à l’égard de l’enfant. En revanche, l’anonymat du donneur, selon elles, les empêchera de pouvoir répondre à toutes les questions que l’enfant à venir pourrait leur poser, ce qui est source d’appréhension : « On ne le connaît pas, cet anonyme, et donc quand, lui [Ethan], va demander à un certain moment donné, on ne sait rien lui en dire. On ne sait même pas dire à quoi il ressemble. »

Ludivine a porté l’enfant. Les raisons de ce choix reposent sur son désir ardent d’éprouver la maternité. Ce qui put être entendu aisément par sa compagne qui dit n’avoir jamais ressenti l’envie de porter un enfant. À cela se rajoute d’autres éléments : une carrière professionnelle prenante pour Nathalie, la réaction positive de l’entourage de Ludivine face à son coming out tardif, et enfin, leur âge, Ludivine étant plus jeune que sa compagne.

Elles choisissent d’être désignées différemment par l’enfant. Cela n’est pas sans lien avec leur représentation d’une famille : « un enfant n’a qu’une seule mère », nous disent-elles, « une maman c’est quelque chose de viscéral ». Ludivine, en tant que mère biologique, se fait appeler « maman ». Nathalie, se considérant comme un parent et non comme une mère, choisit le surnom « Nanou ». Elle nous dit considérer son rôle auprès de l’enfant comme « plus masculin », comparant sa place dans la famille à celle d’un père au sein d’une famille traditionnelle. Les deux femmes trouvent nécessaire d’opérer une distinction claire entre leur position respective : « il a une maman et une nanou ». Ajoutant que « autant au départ je [Nathalie] ne voulais pas stéréotyper, autant je me rends compte qu’ils [les enfants] ont besoin de choses claires : qui est quoi ? ». Cette conception des rôles transparait dans leur répartition des tâches au quotidien : « presque comme les hommes, je travaille […] je [Nathalie] rentre tard donc j’arrive au moment où les phases critiques sont passées, c’est le moment le plus gai […] l’éducation repose sur elle ».

Soucieuses que leur garçon soit en contact avec des hommes, elles ont choisi d’entourer Ethan de deux parrains, choisis pour les stéréotypes de genre qu’ils incarnent : l’un pour son côté « macho », l’autre en « bon père » de famille nombreuse. Elles disent également avoir « demandé à l’un de ses parrains qu’il prenne son bain avec lui pour qu’il voie un corps d’homme nu ». De plus, elles soulignent le fait de ne pas tenir « de discours négatif par rapport aux hommes ».

Ludivine et Nathalie insistent sur l’importance de « la transparence » vis-à-vis de leur entourage familial, amical et social. Il a été important pour elles, à la suite de leur rencontre il y a 14 ans, que Ludivine fasse son coming out auprès de ses proches, tout comme, plus tard, de se présenter en tant que famille homoparentale auprès de la direction et des institutrices dès l’entrée de leur fils à l’école maternelle. La transparence est de mise aussi à l’égard d’Ethan à propos des modalités de sa conception. Dès l’âge de trois ans, elles lui ont raconté son histoire, celle d’un enfant issu du désir d’un couple amoureux pour qui le recours « aux petites graines de gentils monsieurs » fut nécessaire pour concrétiser leur projet familial. Ethan est donc bien au fait de son arrivée dans ce monde et d’une réalité inéluctable : un enfant est issu de la rencontre d’un spermatozoïde et d’un ovule, renvoyant à l’engendrement par un homme et une femme.

L’enfant qui grandit en famille homoparentale découvre inévitablement la dissociation possible entre sexualité et procréation, alors que des familles traditionnelles avec des enfants conçus par procréation assistée peuvent plus facilement éluder ces origines particulières.

Ludivine et Nathalie décrivent Ethan comme un garçon appliqué à l’école et impliqué dans diverses activités sportives. Soucieux de « bien faire » et exigeant avec lui-même, il peut, par moments, être mis en difficulté par son besoin de perfectionnisme. Il apprécie alors être soutenu ; une demande à laquelle consent facilement Ludivine. Nathalie par contre, cherchant à stimuler son autonomie, le pousse à se « débrouiller seul ».

« Très famille », Ethan apprécie fortement la compagnie de ses parents avec qui il partage bon nombre d’activités, notamment avec Ludivine, sa mère biologique. Son temps de travail permet à cette dernière de se rendre disponible pour Ethan et ainsi les moments partagés entre mère et fils sont fréquents. Selon ses parents, Ethan est un enfant curieux, sociable, qui aime questionner les choses et qui « parle beaucoup ». Cela est encouragé par ses parents qui accordent beaucoup d’importance aux échanges.

Ethan grandit au sein d’un environnement bien au fait de sa configuration familiale. Évoluant dans le même établissement scolaire depuis le début de son entrée en maternelle, ses camarades de classe sont au courant de sa situation familiale qui, semble-t-il, suscite peu de questionnements de leur part. Et lorsque des interrogations surgissent, Ethan semble pouvoir y répondre sans ambiguïté. Par exemple, face à l’énigme de savoir « Qui est sa Nanou ? » pour l’un de ses camarades de classe, Ludivine raconte qu’Ethan a répondu « une Nanou c’est un papa en fille ».

Nathalie et Ludivine parle d’Ethan comme d’un « vrai petit gamin » et soulignent « son côté macho ». Elles se l’expliquent par la présence de ses parrains ainsi que par l’influence exercée par la société en termes de rôles sociaux de sexe attendus. Mais elles ne manquent pas de s’en étonner : « Je pensais qu’un enfant était vierge et était orienté en fonction de ce qui était mis à sa disposition […] étant dans l’univers dans lequel il est, parce qu’il est largement souvent avec nous, qu’il allait justement être beaucoup plus neutre par rapport à ça. » Et d’ajouter,

Ce petit, depuis qu’il est né, ne regarde que les tracteurs, veut que j’ouvre le capot de la voiture pour regarder, même à deux ans quoi ! […] Pour moi, c’est toujours une interrogation […] il est baba devant une voiture et regarde le démarrage de courses automobiles à la télé. Je n’en reviens pas, jamais on ne regarde ça…

Nathalie exprime également son étonnement face au « schéma très classique de la famille » exprimé par Ethan au travers de ses jeux symboliques : « Très tôt, dès qu’il a commencé à s’exprimer, dans ses jouets, ses trucs, c’était papa-maman. » De même, Ludivine nous relate que, un jour, en revenant de l’école, Ethan lui dit : « Les garçons embrassent les filles et les filles les garçons. » Une vision hétérocentrée des rapports entre les hommes et les femmes que nous retrouvons dans les récits d’Ethan au cours des différentes passations de test.

Lors de nos rencontres avec Ethan, nous avons pu apprécier sa participation active. À l’image de la description que ses parents nous avaient faite, Ethan s’est montré soucieux de bien faire, curieux des activités que nous lui avons proposées et très loquace lors de nos échanges.

L’activité du dessin de famille a été facilement investie par Ethan qui s’est montré très appliqué et méticuleux. Trois personnages seront représentés : un garçon de 9 ans et demi qu’il désignera comme étant lui-même, sa maman et « un » papa. Nous rappelons que la consigne de ce test est de « dessiner une famille de ton imagination », ce qui laisse la possibilité pour l’enfant de représenter soit sa famille réelle, soit une famille imaginaire.

Fig. 1

Dessin de famille : Ethan, 9 ans

Dessin de famille : Ethan, 9 ans

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Selon l’âge de l’enfant, l’opposition entre principe de réalité et principe de plaisir sera plus ou moins marquée[4]. Dans le cas présent, au cours de la réalisation du dessin, nous observons un mouvement oscillant de sa famille réelle à une famille imaginaire. Ethan exprime sans détour se représenter lui-même ainsi que sa maman. Toutefois, au moment d’en arriver au troisième personnage, alors que de toute évidence il était en train de dessiner sa famille, il nous dit : « on va dire que ce n’est pas ma famille, sinon on ne va pas s’y retrouver » et décide alors de représenter « un papa ». Ce virement nous surprend et nous émettons l’hypothèse qu’Ethan cherche à coller à la norme sociale et assume la différence sexuelle, par un souci rationnel de compréhension. La différence sexuelle entre les personnages se traduit notamment au travers de leurs tenues vestimentaires par une distinction entre les hommes (lui et le papa) et la femme (sa maman). Les similitudes graphiques entre le personnage représentant Ethan et ce « papa » nous permet d’émettre l’hypothèse d’une identification marquée à sa mère sociale, Nathalie, et notamment à son côté « masculin ». Ceci n’est pas sans rappeler que, pour Ethan, « une Nanou c’est un papa en fille ». Dessiner un homme peut dès lors venir symboliser la place occupée par sa Nanou au sein de la famille. Celle-ci se considérant, nous l’avons vu, dans un rôle paternel et non comme une mère vis-à-vis de son fils. Ces éléments nous renseignent sur la place que chacune occupe auprès de lui et de la capacité d’Ethan à se référer aux représentations sociales dominantes pour les situer, par comparaison et assimilation.

Ethan fait preuve d’une bonne estime de lui-même en se dessinant en premier lieu et en ne négligeant aucun détail dans la constitution de son personnage. Le dessin est réalisé avec soin et rigueur. La manière dont un enfant représente graphiquement un bonhomme témoigne de sa maturité psychique et intellectuelle (Corman, 1967). Dans le cas présent, chaque personnage est dessiné proportionnellement à son âge et son schéma corporel est bien construit. Enfin, une ambiance chaleureuse transparaît dans sa création. Tous les membres de la famille sourient et, à la question « qui est le plus heureux de la famille ? », il pointe du doigt l’enfant en ajoutant « parce qu’ils viennent de jouer avec lui ». Ce qui renvoie à ces moments partagés en famille qu’affectionne particulièrement Ethan. Il complétera son dessin en ajoutant un feu de bois tel qu’il existe dans le salon familial ; cet élément vient renforcer l’ambiance chaleureuse et la cohésion familiale.

Au travers des épreuves projectives thématiques (Patte Noire, CAT), Ethan a relaté des histoires bien construites et inscrites dans une temporalité. Oscillant entre perception et projection, Ethan a fait preuve d’un bon ancrage dans la réalité, tout en s’autorisant à imaginer des récits. Les différents thèmes latents[5] évoqués au travers des planches ont été perçus. Toutefois, relevons que les planches évoquant de l’agressivité entre les personnages ou encore faisant référence à la scène originair ont été évités. En période de latence, « classiquement a-conflictuelle » au sens freudien du terme (Golse, 2008 : 25), on observe fréquemment des manifestations pulsionnelles moins marquées. Tout du moins, les mécanismes de défense peuvent se manifester plus massivement à cette période, provoquant alors une accalmie pulsionnelle (Arbisio, 2005 ; Denis, 2011 ; Guignard, 2003 et 2006).

Ethan est décrit par ses parents comme un enfant honnête et obéissant, selon Nathalie « quelque chose qui va le freiner s’il n’arrive pas à enfreindre de temps en temps des règles ». Intègre, il ne supporte pas les injustices et peut en être très affecté lorsqu’il est confronté à des situations d’inégalité. Cette image « d’enfant sage » coïncide avec le résultat de la passation du CAT : nous observons une manifestation discrète et contrôlée des pulsions agressives. Par exemple, la planche 2 où est mis en scène un grand ours tirant une corde, tirée de l’autre côté par un autre grand ours avec un petit ours derrière, représente une relation triangulaire parent-enfant dans un contexte agressif ou libidinal. Dans son récit, Ethan évoque un jeu familial où le grand ours seul de son coté, identifié comme le père, tire plus fort que les deux autres, en l’occurrence la mère et le fils. L’histoire se termine par un placage : « les deux équipes ont gagné ! », opérant alors une mise à distance de la charge agressive suggérée par la planche.

Plus particulièrement à propos de la scène originaire, au vu des réactions d’Ethan lorsque nous lui avons présenté les planches qui l’évoquent (« waouw ! waouw waouw ! » ou encore « ouh la la la »[6]), nous formulons l’hypothèse qu’il a bien perçu ce thème mais qu’il a préféré ne pas le mettre en mot. Ethan n’a manifesté ce type de réaction que lors de la présentation des planches 5 et 6 du CAT, les deux planches qui, précisément, renvoient au fantasme de la scène originaire.

Pour rappel, la scène originaire renvoie à « une scène de rapport sexuel entre les parents, observée ou supposée d’après certains indices et fantasmée par l’enfant » (Laplanche, 2009 : 432). Ce fantasme représente le couple hétérosexuel procréateur et renvoie à la nécessité d’une altérité sexuelle pour faire un enfant. Bien qu’il n’ait pas relaté de scénarios évoquant cette scène, Ethan n’en est pas moins capable de se représenter le fait qu’une altérité sexuelle est nécessaire à la procréation. Que ce soit au travers de son dessin de famille, au Patte Noire et au CAT, les récits évoquant une relation hétérosexuelle entre les personnages ont été nombreux, sans oublier, comme évoqué précédemment, qu’Ethan raconte des histoires de « papa-maman » lors de jeux symboliques. Au CAT, les adultes et les enfants qui figurent les planches sont systématiquement identifiés comme « le papa et la maman » de l’enfant. Au Patte Noire, Ethan identifie les deux gros cochons adultes comme le papa et la maman de Patte Noire[7].

Les origines d’Ethan et sa situation familiale ne l’ont nullement empêché de reconnaître la différence des sexes et de se situer en tant que garçon. Ethan est clairement au fait de sa conception car son histoire lui a été maintes fois relatée ; ces récits racontés à l’enfant sont une manière parmi d’autres d’introduire l’autre, de la différence, du masculin.

Nous pouvons supposer qu’Ethan, à 9 ans, a finalisé l’élaboration du processus oedipien. Un indicateur d’une sortie de l’Oedipe est son corollaire : la constitution d’un surmoi qui laisse place à l’intégration de l’interdit de l’inceste ainsi qu’à l’acceptation de la différence des générations. Ethan en témoigne : au travers de ses récits au CAT et au Patte Noire, la différence des générations est évoquée. Ce respect du couple parental intériorisé (interdit de l’inceste, construction de la scène originaire) transparaît également dans la réalisation de son dessin de famille par la séparation opérée entre l’enfant d’un côté et les parents de l’autre. Enfin, dans la période de latence[8] « apparaissent les sentiments de tendresse, de dévotion et de respect envers les images parentales » (Golse, 2008 : 25) et l’enfant a le plus souvent recours à des défenses obsessionnelles pour gérer ses élans pulsionnels. Ce fut clairement le mécanisme défensif le plus manifeste d’Ethan au cours des différentes passations des épreuves projectives.

Nous l’aurons compris : Ethan correspond à la représentation du « vrai petit garçon ». Nous nous construisons, nous forgeons nos représentations conscientes et inconscientes de nous-même au départ de ce que notre environnement nous procure. Dans le cas d’Ethan, le climat familial dans lequel il grandit a participé et participe à la construction d’une identité sexuelle masculine. Les indices rassemblés ont été nombreux pour appréhender sa réalité interne. Les rencontres prévues lors des deux prochaines phases de notre recherche, qui auront lieu à des périodes différentes de sa vie, lorsqu’Ethan aura 11 et 13 ans, nous permettront d’étoffer nos réflexions.

3.2. Deuxième vignette clinique : Adrien et Guillaume, 8 et 4 ans et demi

Mariane et Marie-Cécile, 42 ans, sont en couple depuis 12 ans. Elles ont deux enfants, Adrien et Guillaume, âgés respectivement de 8 et 4 ans et demi et conçus par insémination artificielle avec donneur anonyme et portés tous deux par Mariane. Tel n’était pourtant pas leur choix au départ : chacune avait le projet d’éprouver la grossesse et l’accouchement. Cependant, suite à plusieurs tentatives infructueuses de fécondation in vitro, Marie-Cécile décide d’arrêter les traitements. Ce renoncement ne se fera pas sans peine ; elle avait souhaité que l’un de ses enfants lui ressemble. A posteriori, elle dit ne pas regretter les décisions qui ont été prises. Ce qui importe pour elle aujourd’hui, c’est d’avoir les deux garçons.

Aussi loin qu’elles puissent s’en souvenir, le désir de fonder une famille a toujours été présent. À l’image d’un « clan », comme elles disent, la famille représente pour elles un lieu d’accueil, de partage, où « les êtres ont vraiment des liens forts, de confiance », un ensemble englobant plus que la famille nucléaire : « y a un côté famille élargie. […] on a beaucoup de fenêtres vers l’extérieur ». Un cercle étendu gravite autour de la cellule familiale, des amis proches à qui elles reconnaissent un rôle auprès de leurs enfants et « un impact sur leur vie ». En matière d’éducation, la transmission de valeurs favorisant le vivre-ensemble leur semble primordiale : « C’est le gros enjeu dans les valeurs en tout cas à transmettre, c’est qu’il ne faut pas avoir peur de la différence, au contraire, c’est merveilleux la différence, c’est la diversité, il faut respecter la différence. » Ainsi, elles ont à coeur de communiquer à leurs enfants à la fois la fierté d’être différent et le respect de la différence de l’autre, quelle qu’elle soit. Pour ce faire, elles utilisent la métaphore du curseur que l’on déplace selon le lieu où la différence surgit.

Ce discours leur permet, d’une part, de prendre toute la mesure de la singularité de leur situation familiale et des questions qui peuvent en découler et, d’autre part, de relativiser les faits en postulant que chacun est différent et que, en somme, selon les circonstances, chacun d’entre nous peut faire partie de la majorité ou d’une minorité.

Elles voient leurs rôles parentaux respectifs détachés de toute référence à la différence du paternel et du maternel. L’une et l’autre se font appeler « maman », suivi parfois du prénom, au besoin de l’enfant selon les circonstances[9]. Elles soulignent l’importance d’être sur « le même pied d’égalité ». La procédure d’adoption intrafamiliale[10] des enfants par Marie-Cécile va dans ce sens : lui reconnaitre sa place de parent à part entière auprès de leurs enfants. Et Mariane d’ajouter :

Ce n’est pas qu’on ne peut pas être différente, pour Adrien [tout comme pour Guillaume] il sait très bien qu’il a été dans mon ventre ; et la dimension de la mère biologique n’est pas quelque chose qu’on va nier ou que l’on ne lui explique pas. Et pour nous c’est très clair que Marie-Cécile, c’est une maman adoptive mais ce n’est pas pour autant qu’il y a une gradation. Ce sont deux choses qui sont à la fois différentes mais sur un même pied d’égalité ; et c’est comme ça qu’on a toujours voulu nous présenter.

Elles n’avaient pas cherché, à l’époque, à avoir recours au même donneur pour les deux enfants, et l’équipe médicale ne leur avait pas donné des informations dans ce contexte. Aujourd’hui persiste donc le doute au sein du couple de savoir si le sperme provient de la même personne ou s’il s’agit de donneurs différents. Pour Mariane : « Quand je regarde Adrien et Guillaume, je pense rarement au donneur, dans ma tête ce sont des frères et puis c’est tout. » Par moments, elles évoquent le(s) donneur(s) en termes de « don d’organe », laissant entendre le peu d’importance qu’elles accordent à son / leur sujet.

Mariane et Marie-Cécile se veulent transparentes auprès de leurs enfants vis-à-vis des démarches effectuées. Ainsi, dès leur plus jeune âge, les garçons ont pu entendre le récit de leur conception.

On leur a toujours parlé de ça. On est un peu parti du principe que, depuis qu’ils sont tout petits, avant même qu’ils comprennent, […] on n’a jamais laissé d’ambiguïté nulle part, à force de l’expliquer aux autres, devant eux, pas devant eux… C’est quelque chose dans lequel ils ont toujours baigné puisque, depuis qu’on les a, on en parle tout le temps, on est tout le temps interpellées d’une manière ou d’une autre.

Nombreuses sont les interpellations en provenance de la famille, des amis ou encore de connaissances plus lointaines quant à la manière dont leur famille s’est fondée. Voici quelques extraits du récit évoqué auprès de leurs enfants à propos de leur conception :

On était deux filles, on s’aimait très fort et, quand on s’aime très fort, on a envie d’avoir des enfants. Et quand on n’est pas un homme et une femme […] et quand on est deux filles, le problème, c’est que pour faire un bébé il faut absolument une graine d’un monsieur parce que c’est très important. Et j’en profite toujours pour leur dire que, eux, comme ils sont des monsieurs, ils ont aussi des graines et que plus tard s’ils veulent des enfants ils pourront les faire grâce à ça.

Plus particulièrement, à propos de l’anonymat du donneur :

Je dis : "Pour toi, on a reçu une graine d’un monsieur qu’on ne connaît pas, qu’on ne connaîtra jamais, que tu ne connaîtras pas, mais c’est grâce à ce monsieur qui a donné ses graines, on a mis la graine dans mon ventre et voilà, tu es arrivé, on était super heureuses et maintenant tu as deux mamans, t’as pas de papa et voilà." Et ça il comprend très très bien !

Même si ces explications semblent laconiques, elles montrent la nécessité de raconter le recours à un homme pour engendrer. Dans les récits de Mariane et de Marie-Cécile, il y a la reconnaissance de l’autre et de son don, même si c’était à contre-coeur. C’est aussi la reconnaissance que leurs enfants, des hommes en devenir, sont potentiellement semblables au donneur, qui renvoie à des processus identificatoires au niveau du masculin. Nous pouvons supposer que cela soutient une construction psychique de « qu’est-ce qu’un homme ? » mais aussi de l’élaboration de la scène originaire.

Les techniques d’assistance à la procréation amènent des situations et des origines inédites. Mariane pense que :

La vraie révolution chez nos enfants, ce n’est pas qu’on soit deux mères, c’est qu’ils sont nés d’un donneur anonyme. Je reste persuadée que c’est la pierre d’achoppement qui peut poser question […] parce que, là, on touche au fondement de l’identité.

L’anonymat du donneur renvoie inéluctablement à la question des origines, question particulièrement sensible pour Guillaume, le cadet, malgré les explications fournies. Depuis ses 2 ans et demi, « où est mon papa ? » a été une demande récurrente chez lui et il est allé jusqu’à raconter à l’école que ce dernier serait mort. Comme le disait Freud (1905), l’enfant élabore ses propres théories à propos de la sexualité et des origines de la vie, en deçà et au-delà de toute explication de la part des adultes. Étayées sur des observations et des pressentiments, ces « théories » aident l’enfant à se représenter sa conception, ses origines, les raisons de son existence même, elles peuvent donner suite à un véritable « roman familial ».

Les enfants conçus aux moyens des technologies du don de sperme ou d’ovule doivent parfois créer un parent-donneur entre la réalité matérielle de leur conception, les vicissitudes psychiques et matérielles de leur vie familiale, et les constructions psychiques produites via leurs besoins d’intégrations spécifiques.

Corbett, 2003 : 211, nous soulignons

Par ailleurs, Mariane nous dit :

Il va dire que c’est un sale coup que la vie lui a fait […] moi je dirais, c’est un peu intuitif sans trop savoir ; mais je pense que, en effet, pour Guillaume, le fait de ne pas avoir de papa est plus un sujet pour lui, et qu’il relie aussi, je pense, à l’identité d’être un garçon. Et donc il se raccroche beaucoup au fait que, lui aussi, peut devenir un papa.

Selon ses parents, Guillaume semble lier les modalités de sa conception, et plus particulièrement le fait d’être issu d’un donneur anonyme, à ses projections de soi-même en tant que futur homme / père. La masculinité est une interrogation importante de Guillaume : « Il a eu une phase à un moment où c’était "qu’est-ce que c’est qu’être un garçon ?" Il demandait pourquoi, nous, on n’a pas de zizi […] donc là, on a dû lui expliquer, mais c’est vrai que, au début, il voulait être comme nous. »

En revanche, Adrien, le grand frère de Guillaume, « ne pose pas trop de questions », ce à quoi Mariane ajoute : « Mais je crois qu’il n’a pas besoin d’en poser parce que les explications, il les a déjà eues, et comme il est quand même assez futé, il a compris et il les réentend pour Guillaume, donc il a un peu fait le tour. » De plus, elle le décrit comme « déjà très philosophe… Les choses sur lesquelles il n’a pas de prise […] il reste calme et il se dit : "Ben c’est comme ça et on ne va pas se casser la tête pour ça." ». Il semble davantage interpellé par le regard posé par la société sur sa famille.

C’est plutôt la dimension de la famille homoparentale qui l’a travaillé dans son identité, plutôt que l’absence de père […] le sujet de l’homophobie […] je pense que, lui, il a déjà bien perçu, et que ça a aiguisé déjà chez lui une certaine maturité par rapport à la sensibilité à la différence et à tout ce qui peut être de l’ordre de la discrimination à ce niveau-là et du regard qu’une espèce de majorité peut se permettre d’avoir[11].

Dans le cas de cette famille, on observe les ressources qu’une fratrie peut représenter pour les enfants concernés. Marie-Cécile et Mariane décrivent cette entente fraternelle : « Ils s’entendent vraiment super bien, et ça c’est vraiment gai. Adrien a vraiment un comportement de grand-frère souvent […] et en même temps Guillaume, sous ses airs de "moi d’abord" où il veut qu’on le regarde tout le temps, il admire son frère. » L’aîné est décrit comme « un tendre » alors que le second serait plus « énergique ». Lors de nos rencontres avec Adrien et Guillaume, nous avons pu découvrir le tempérament de l’un et de l’autre.

Fidèle à la description de ses mères, Adrien s’est montré calme et posé durant les entretiens. Il a fait preuve d’une belle maturité du haut de ses 8 ans, notamment par l’emploi d’un vocabulaire élaboré. Les histoires racontées, tant au CAT qu’au Patte Noire, ont été très riches. Pourtant, bien que sa participation ait été active durant les différentes passations de tests, Adrien est resté sur ses gardes. Par exemple, alors que la consigne était de dessiner une famille, il prend le temps de réaliser une maison, agrémentée d’une cheminée et d’un jardin, alors que les personnages sont dessinés schématiquement, en forme de bâtonnets, sans marques distinctives relatives au sexe et au genre. La distinction des générations est avérée. Suite à notre exploration, il dit avoir dessiné « une autre famille », constituée d’un père, d’une mère, d’un garçon de 9 ans et de son petit frère âgé d’1 an.

Fig. 2

Dessin de famille : Adrien, 8 ans

Dessin de famille : Adrien, 8 ans

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Nous remarquons que les dessins réalisés par Adrien affichés dans le salon familial sont généralement plus détaillés. Quelle est la dynamique qui l’a conduit à rester en deçà de son potentiel dans la rencontre avec nous ? Nous faisons l’hypothèse qu’il évite d’externaliser des représentations plus poussées quant à ses imagos parentales. Cette attitude défensive peut s’expliquer par la crainte d’être stigmatisé. Le seul fait que sa famille soit « sujet de recherche » y est certainement pour quelque chose. Toujours est-il que nous pouvons observer que son dessin comporte des éléments qui renvoient, en somme, à sa réalité familiale : deux parents et deux enfants, d’âges différents. Il a également dessiné un lapin, prétextant ne pas pouvoir représenter un chien – tel qu’il existe dans la réalité. Un évitement qui semble refléter le besoin d’une mise à distance face à la consigne.

Lors des épreuves du CAT et du Patte Noire avec Adrien, nous avons pu constater à plusieurs reprises la mise en lien des personnages, que ce soit sur un mode fraternel, parental ou conjugal. Des personnages, différenciés, parfois genrés, font l’objet de scénarios construits et inscrits dans une temporalité. Toutefois, les histoires racontées sont brèves et descriptives, attachées au percept des planches et restent souvent factuelles. Adrien exprime peu de récits imaginaires. Est-ce en lien avec l’aspect anthropomorphe des illustrations qui, semble-t-il, l’ont parfois interpellé, même gêné ? Ou est-ce une stratégie défensive pour éviter de se projeter ? Quoi qu’il en soit, les thèmes latents des planches ont été perçus. Par exemple, les planches où de la rivalité ou de l’agressivité est présente, Adrien exprime, de manière modérée et défendue, des pulsions agressives : à la planche 7 du CAT où l’on voit un tigre en train de sauter vers un singe dans un paysage de jungle et où la dévoration du singe par le tigre semble imminente, il dit :

Y a un tigre qui veut manger un petit singe… mais le singe s’enfuit ! Il saute ! Le singe s’accroche … il y a les lianes, y a les arbres, y a des feuilles, on est dans une jungle […] il voit la queue du tigre qui est en train d’aller dans tous les sens… et je pense que le singe va se faire manger par le tigre.
Qu’est-ce qui se passe alors ?
Il va avoir un gros ventre parce qu’il aura mangé le singe et il va s’endormir !

Tout comme, au Patte Noire, sur six planches sélectionnées, trois portent sur le thème de l’agressivité, une agressivité orientée vers les autres et non vers soi : « Patte Noire fait pipi dans la nourriture » (planche 1 « L’auge »,), « Patte Noire rêve qu’on les amène à l’abattoir » (planche 4 « La charrette »), « Patte Noire jette de la boue dans la figure de son papa » (planche 9 « Jeux sales »). La dernière histoire se termine par une sanction : « Il va se faire gronder ! », ce qui n’est pas sans évoquer un interdit surmoïque. Arbisio rappelle à ce propos que :

la spécificité de la latence chez le garçon s’articule plus précisément autour de la gestion de l’agressivité. Le garçon a quitté l’Oedipe sur la promesse qu’il pourra récupérer plus tard l’objet phallique pour son propre compte. Cela l’inscrit dans une position active, qui préfigure la position masculine active dans la sexualité

Arbisio, 2007 : 158-159

Selon cette auteure, l’expression des pulsions agressives chez le garçon en période de latence révèle une prise de position active et masculine. Nous supputons que les récits d’Adrien s’inscrivent dans cette temporalité particulière du développement.

Au CAT, Adrien fait à plusieurs reprises référence au regard : « Y a une poule qui regarde […] Ils vont manger… et la poule, elle va continuer à les regarder » (planche 1), « y a une souris qui le regarde » (planche 3), « y a un arbre qui le regarde, on aurait dit ! Avec son oeil là ! » (planche 7). Ces récurrences dans ses récits nous conduisent à formuler l’hypothèse d’une sensibilité au regard de l’autre et nous faisons un lien entre l’expression de cette pulsion scopique et la sensibilité d’Adrien aux regards que d’autres peuvent poser sur lui et sa famille, qu’il semble avoir projeté dans ses histoires.

Enfin, dans le test de Patte Noire, ce dernier est le héros d’un scénario qui s’élabore autour des six planches choisies par Adrien. Le garçon s’y identifie clairement lors de la phase de synthèse. En revanche, peu d’affects sont associés aux actions dans les récits. Adrien est décrit par ses parents comme étant assez réservé, peu enclin à exprimer ses émotions. Nous mettons en concordances nos observations avec leurs propos et nous formulons à nouveau l’hypothèse d’une stratégie visant à éviter d’externaliser des représentations quant aux imagos parentales et la scène originaire.

Quant à Guillaume, 4 ans et demi, nous avons peu de matériel projectif sur lequel étayer notre analyse car, lors des rencontres, il fut massivement dans l’opposition, ce qui vient corroborer la description que ses parents avaient faite de lui. Ainsi, Guillaume n’a pas souhaité réaliser le dessin de famille ni raconter d’histoires lors de la passation du CAT. Il a par contre réalisé des dessins libres de son propre chef et la passation du Patte Noire, qui s’est déroulée à un autre moment, a été possible. Dans l’élaboration des dessins libres, nous constatons la recherche d’une décharge pulsionnelle intense. Guillaume les réalise rapidement et avec beaucoup de hâte. Il a été nécessaire à plusieurs reprises de canaliser son côté explosif. C’est d’ailleurs en le canalisant, lors de la seconde rencontre, que nous avons pu effectuer la passation du Patte Noire.

Les résultats de ce test, peu probants étant donné que ce sont les seuls à notre disposition, dévoilent les manifestations pulsionnelles de Guillaume. L’excitation manifeste et grandissante au fur et à mesure que les récits s’enchaînent se traduit, par moments, par un manque de cohérence dans les histoires racontées. Soulignons toutefois la possibilité de distinguer les sexes des cochons et le fait d’avoir identifié clairement le père et la mère cochons en désignant les traits sexués qui les caractérisent dans la planche de Frontispice. Guillaume a également pu nommer les liens familiaux en désignant une relation fraternelle entre Patte Noire et les deux autres petits cochons blancs.

Le test Patte Noire a cette qualité qu’il autorise l’enfant à tisser lui-même le fil de son récit puisque c’est lui qui choisit le nombre de planches ainsi que l’ordre dans lequel elles vont se succéder. Dans le cas de Guillaume, la succession des 11 planches sélectionnées[12] permet le dévoilement de son fil projectif. Au travers de ces récits, nous observons une traversée du conflit oedipien, accompagnée de mouvements oscillants à la fois entre la séduction de la figure maternelle, un désir d’individuation mis au travail mais qui ne semble pas encore totalement assumé, et par moments des mouvements régressifs caractérisés par le désir « d’être (encore) un bébé ».

L’analyse des procédés formels met en évidence un fonctionnement de type névrotique, caractérisé par la présence simultanée d’inhibition, de contrôle et de labilité dans les identifications ; sans que ces mécanismes ne soient massivement exprimés.

La passation de ce test nous a permis de formuler des hypothèses interprétatives intéressantes. Toutefois, la prudence reste de mise étant donné qu’elles ne peuvent être corroborées par les autres outils classiquement utilisés (dessin, CAT). Par ailleurs, notre recherche étant en cours, nous restons dans une optique d’analyse exploratoire. Même si les informations récoltées jusqu’à présent permettent déjà de brosser le tableau d’une famille dynamique où la personnalité de Guillaume et d’Adrien s’exprime singulièrement, les rencontres prévues ultérieurement, nous permettrons d’approfondir notre analyse et de soutenir les hypothèses formulées présentement.

4. Conclusion

Dans cet article, nous avons présenté le matériel récolté au cours de la première phase de notre recherche longitudinale. Notre objectif étant de comprendre le fonctionnement des familles homoparentales, il s’agissait donc d’esquisser l’analyse du fonctionnement de deux familles, chacune composée de couples parentaux de même sexe et d’enfants avec des personnalités et des fonctionnements psychiques forts différents. Les trois enfants rencontrés sont au fait de la réalité de leur conception, par don anonyme de sperme. Les deux familles accordent une grande importance à l’ouverture de leur famille nucléaire vers un environnement élargi et varié, incluant notamment la présence d’hommes.

Nous avons pu saisir une grande complexité dans ces configurations familiales et nous nous gardons de vouloir les enfermer dans des généralisations. Toutefois, retenons que les dynamiques observées nous semblent plutôt ouvertes. Soulignons aussi une préoccupation marquée des parents pour le bien-être des enfants. Des entretiens de recherche et des tests projectifs, il ressort que les trois enfants ont recours à des mécanismes de défense couramment rencontrés (notamment le refoulement, l’inhibition et l’évitement). Nous n’avons pas relevé des mécanismes tels que le déni, le clivage ou la projection pathologique. De plus, l’association entre les représentations et les affects, mainte fois repérée au cours des passations de tests, nous permet de constater le processus de mentalisation à l’oeuvre.

Comme nous l’avons vu, la façon dont le donneur anonyme est représenté diffère dans les deux familles. Ethan joue beaucoup à « papa-maman » et semble télescoper l’imago du rôle paternel avec celui de sa mère sociale : « une nanou est un papa en fille ». Cela étant, il est au clair avec la question de la différence sexuelle. Les parents insistent sur la différence de leur rôle au sein de la famille et une dénomination différente, ainsi que sur l’aspect énigmatique que doit représenter le donneur anonyme pour Ethan.

Guillaume, quant à lui, semble inquiet quant à la fonction d’un père, comme nous l’avons constaté au cours de notre analyse. Serait-ce une réaction au peu de considération qu’y prêtent ses parents : « Je [Mariane] lui dis : pour toi, on a reçu une graine d’un monsieur qu’on ne connaît pas, qu’on ne connaitra jamais, que tu ne connaitras pas. » Toutefois, les parents, malgré une certaine scotomisation de toute considération à l’égard du donneur (le don de sperme est assimilé à un « don d’organe »), renvoient les garçons à une identification avec lui : « Je leur dis : ils ont aussi des graines et que plus tard s’ils veulent des enfants ils pourront les faire grâce à ça. »

Même si au premier abord nous avions été étonnées d’entendre ces enfants nous narrer des histoires avec des « papa-maman », ce constat nous renseigne sur la construction que peut prendre la scène originaire chez ces enfants. Même si un homme, et en l’occurrence un père, n’est pas présent dans le quotidien de leur réalité familiale, imaginairement ces enfants peuvent en élaborer une représentation. Nous avions déjà, ailleurs, formulé l’hypothèse qu’un enfant qui grandit avec deux mères « pourrait différencier sa représentation interne objet-couple, indispensable à son organisation psychique, et sa perception du couple parental présent » (Heenen-Wolff et Moget, 2011 : 238). Ces analyses le confirment.

Nos résultats, qui corroborent les résultats des recherches précitées, viennent questionner les théories psychologiques développementales et dynamiques classiques : notamment le concept du complexe d’Oedipe qui, dans sa version simple (à la différence du complexe d’Oedipe complet défini par Freud en 1923), ne nous donne pas de repères pour comprendre le bien-être des enfants grandissant avec deux parents de même sexe. Lors de précédentes contributions (Moget, 2010 ; Heenen-Wolff, 2010), nous avions discuté de la nécessité de recourir à des données cliniques pour modifier ou étoffer les cadres théoriques. Nous avions alors évoqué que, à tout le moins, « le fait que l’élaboration psychique de la différence des sexes se passe probablement de façon différente chez un enfant grandissant avec des parents homosexuels n’introduit pas forcément le déclin de notre culture » (Heenen-Wolff, 2010 : 46). Les premiers résultats présentés dans cet article nous pressent d’être, sur le plan de la recherche et de l’intervention clinique, attentifs et créatifs face à l’évolution contemporaine de notre société. C’est dans ce sens que nous poursuivons le recueil de nos données.

Pour conclure, bien que les familles homoparentales soient minoritaires au sein de notre société, les modalités de leur formation soulèvent des questionnements inédits et passionnants. Ces derniers s’inscrivent bien souvent dans un champ plus large, dont une partie concerne aussi les familles plus traditionnelles, notamment, nous l’avons vu, le recours aux techniques d’aides à la procréation et d’un don de sperme anonyme. Navigant sur un continuum entre différences et ressemblances d’avec les autres familles, c’est pas à pas que nous découvrons les cheminements particuliers empruntés par les familles homoparentales.

Parties annexes