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Les temps des familles

Apprendre l’usage du temps dans les familles cadres : Une enquête en immersion

  • Annabelle Ponsin

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  • Annabelle Ponsin
    candidate au doctorat de sociologie à UQAM, concentration en études féministes à IREF, annabelle.ponsin@gmail.com

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Corps de l’article

« Qu’est-ce donc qu’indiquent vraiment les horloges quand nous disons qu’elles donnent l’heure ? » Elias, 1997

Le temps comme pratique

Le temps, qu’il soit perçu comme une fatalité de l’existence ou une matérialité maitrisable, se présente comme une contrainte objective. Ou bien il nous glisse entre les doigts, ou bien nous nous devons activement de le mesurer, de le quantifier, de le maitriser pour en faire quelque chose. Or le temps n’est pas un simple objet auquel nous devons faire face. Il est, d’emblée, ce que nous en faisons. C’est du moins la perspective que je vous propose de prendre pour saisir le temps comme une norme et plus particulièrement comme une pratique intersubjective performative socialement marquée. Il représente en l’espèce une forme d’éthos (Fusulier, 2011) managériale.

Les pratiques familiales forment et performent au quotidien des frontières entre différents territoires temporels (professionnelles, foyer, loisirs) (Van Bochove, 2016). Mon étude se focalise sur une population nodale dans l’analyse de l’entrecroisement de ces temporalités : celle des cadres. Cette recherche porte ainsi sur les mécanismes de subjectivation des membres de familles de cadres « biactifs », pris dans un « double processus de carrière » (Meyfret, 2012). L’enjeu est alors de saisir dans quelle mesure les temporalités spécifiques de ces familles structurent les subjectivités des membres du couple (dans leur vie professionnelle, parentale, conjugale), des enfants (dans leur socialisation, leur scolarité) et des familles (dans leur mode de gestion quotidienne). Cette triple histoire temporelle s’interroge au prisme de leur co-construction individuelle et collective.

Mon ancrage empirique repose sur une étude de terrain ethnographique en immersion participante dans laquelle ma propre subjectivité s’est mise à l’épreuve de celle des autres. Cette expérience représente un véritable laboratoire heuristique dans lequel la subjectivité (du point de vue de l’enquêteur comme de l’enquêté) se révèle fondamentale. Elle nourrit mon insertion en tant que sujet baby-sitter dans ces familles et, par là même, alimente mes observations et ma participation de sociologue. Loin d’être un biais dommageable, elle symbolise le point crucial de la fertilité de mon approche des temporalités (Devereux, 1980). En interrogeant ma propre réflexivité sociologique, j’étudie les reconfigurations normatives qui drainent les quotidiennetés. Je suis, en effet, baby-sitter dans les familles observées. Cette posture permet une analyse ethnographique croisée des membres de la famille dans le sens où elle part de chaque membre, de chaque maillon de la chaîne, pour saisir l’ensemble familial par ses liens (Weber, 2003).

Entrée et caractéristiques d’un terrain des temps de soirée

J’ai réalisé, à mi-temps, une étude durant un an auprès de deux familles de parents cadres biactifs du secteur privé (banque et vente) et du secteur public (hospitalier et universitaire) durant les temps de soirées (de 16h à 20h, les 5 jours de la semaine, de septembre à juin, 6 enfants de 6 à 17 ans). Ces parents hétérosexuels avaient de deux à quatre enfants. Ils étaient logés au sein de l’agglomération lilloise, l’une des familles au centre-ville, l’autre dans une zone résidentielle plus excentrée. L’une se situait à la jonction des lignes de métro, dans un souci affirmé de fluidité des mouvements de tous. L’autre se situait aux abords d’une voie routière, pour les allées et venues motorisées. Toutes étaient propriétaires d’une maison, avec garage et terrain. Les parents avaient une quarantaine d’années, et deux plans de carrières genrés, exigeants et chronophages. Ce qui nécessitait au quotidien une organisation stricte et ouverte, externalisée et internalisée, mais aussi transversale entre le privé et le professionnel. En ce sens, ils devaient, pour mener à bien cet entrecroisement de projets, réfléchir et anticiper leur parentalité avec d’autres. Ils devaient rationaliser, organiser les temps quotidiens familiaux pour qu’ils s’arriment aux temps individuels de chacun.

J’ai rencontré ces deux familles, comme je le faisais habituellement pour tout autre baby-sitting, par le biais de petites annonces déposées dans une boulangerie, dans les parcs du quartier et par le biais de séances de speed dating baby-sitter organisés par la ville. Leurs rencontres ont toujours été amorcées par un entretien avec les mères. Ce n’est que par la suite que venaient celles avec les conjoints, pour confirmer ma place ou l’instaurer un peu plus. L’approbation affective des enfants consolidait le choix des mères.

La première rencontre avec les mères, courant septembre 2013, posa les jalons de notre future collaboration. Celles-ci m’exposaient leurs attentes, leurs besoins précis et systématiques : en termes d’horaires, d’activités attendues et de fonctionnalités. Elles sondaient mes expériences, et ma réactivité en situation. Elles savaient par avance le type de services et de personnalités dont elles avaient besoin. Elles voulaient aller à l’essentiel dans les premières rencontres pour cibler les profils pertinents, souvent féminin, à la fois flexible, fiable et dynamique. Nous jouions une sorte de « cérémonie du recrutement », dans laquelle la baby-sitter « tente de faire la preuve qu’elle dispose des qualités requises : la disponibilité, car les horaires sont souvent importants, l’expérience de la maternité, la discrétion, la maîtrise du français et, surtout, l’amour des enfants. » (Ibos, 2012). La relation autour du soin de l’enfant était donc d’emblée genrée.

Dès ces premiers instants, je pouvais saisir par bribes les critères et les modèles éducatifs. Le recours au « speed dating » était riche de sens symbolique pour amorcer cette étude de leurs temporalités. Je me présentais comme baby-sitter d’expérience, du fait de mes années d’exercice, et comme étudiante en sociologie, du fait de mon attrait singulier pour ces vies familiales. Si mon entrée était avant tout fonctionnelle, j’avais dès le départ cette double casquette : d’étudiante et de baby-sitter. J’étais employée formellement dans l’une des familles, au salaire minimum dans les deux cas. Me déclarer permettait un remboursement d’impôt. Ce qui exprimait d’emblée une anticipation et une rationalisation de leurs modes d’organisation. Ils optimisaient et employaient des prestataires de services, plus que des aidants informels et ponctuels. Dans la famille A, je recevais chaque mois une feuille de mes heures et une fiche de paie. Ce qui peut détonner avec l’embauche habituelle, plus aléatoire et informelle, de baby-sitters permettant les sorties parentales. J’étais une « baby-sitter parmi d’autres », les enfants avaient l’habitude d’en avoir depuis leur plus jeune âge. Mes études ne comportaient pas une motivation primaire pour mon embauche, mais mon statut d’étudiante, d’un point de vue pragmatique comme théorique, constituait un terreau fertile. La durée de mes études était une valeur ajoutée pour les mères, témoignant d’une rigueur, de connaissances, et de sérieux.

Les deux familles portaient une rationalisation des temporalités quotidiennes dans le contrôle de soi et du collectif (organiser autour des rythmes des enfants, mais impulser par des éthos managériaux). Cela dit, ces rationalités se bricolaient dans des milieux diverses. La famille A était issue d’un héritage bourgeois avec laquelle elle prenait « quelques » distances (famille paternelle de médecin). La famille B appartenait à une « nouvelle » classe moyenne supérieure. La famille A était imprimée d’un éthos et d’une culture bourgeoise, marquée par l’habitat (maison et immobilier de style), le contrôle de soi (inhibition et contrôle des affects en famille), un rapport à la mémoire familiale (mise en récit par l’affichage de photo de famille, et des « réussites » sportives, scolaires, musicales, etc.), la religion (catholique), à une culture savante (dans les rapports au sport, musique, école, médias, etc.) (Le Wita, 1988). La famille B, appartenait davantage à une classe moyenne supérieure (maison individuelle, peu de contrôle de soi au cœur des interactions familiales, culture populaire (Bonnie Erickson, 1996). Elle correspondait à ces nouvelles élites économiques et administratives marquées par la salarisation des fonctions de direction (Boltanski, 1982).

Ces mères recherchaient une baby-sitter pour accompagner les enfants dans toutes leurs activités jusqu’au souper, de 16h à 19h30. Durant cette période, j’allais chercher les plus jeunes enfants à l’école du quartier (10 à 15 min de distance), et je veillais aux goûters, devoirs, loisirs et activités extrascolaires. Dans la famille A, une fois le goûter pris, j’étais secondée ponctuellement par un des grands-parents (dont l’une était une ancienne institutrice) pour les devoirs. Je m’attelais à des tâches domestiques (repassage ou ménage selon les besoins), logistiques (déposer et ramener certain.e.s jeunes aux activités extrascolaires en voiture, réceptionner des colis, me rendre à la poste et à l’épicerie) et culinaires (préparation du repas et de la table). Dans chaque famille, mon attention se concentrait sur les enfants par ordre décroissant : je me centrais sur les plus jeunes, pour impulser l’enchaînement du rythme (composition et durée du goûter, des devoirs, des pauses) et gravitais autour des plus vieux (davantage pour contrôler les rythmes et les enchaînements qu’ils et elles connaissaient maintenant bien). La famille B me demandait explicitement de privilégier mon attention sur les plus jeunes (et de ne pas gérer « l’adolescence » du plus âgé), tandis que la famille A tenait à ce que je développe une relation de confiance et de contrôle avec et sur chaque jeune, même les adolescent.e.s. Au retour des mères, nous commencions une sorte de bilan de la soirée. Ce temps était un moment à la fois de relais, de conseil, et d’optimisation mutuelle. La teneur de nos échanges était pédagogique avec la mère de la famille B et plurilogistique dans la famille A, ce qui exprimait deux modes organisationnelles des familles, et deux formes de délégations.

Cette immersion des « temps de soirée », à la fois participante et « observante », s’est poursuivie par des entretiens (semi-directifs auprès des parents et enfants, retraçant les parcours biographique individuels, conjugaux et familiaux). Dans cette seconde étape venaient s’agrémenter 4 familles de classe moyenne supérieure d’agglomérations du nord de la France (deux familles lilloises, une famille de Rouen et une famille de Reims) pour venir travailler la résonnance de mes variables (nous introduisons les familles C et D). Toutes me remettaient un carnet de bord personnalisable, relatant leurs activités journalières, ponctuelles ou rituelles. Ils et elles modelaient sa structure, son contenu, son ton, son rythme d’exécution.

Temporalités d’une éthique de terrain dynamique

L’ensemble de ce terrain s’est modelé avec ces familles de manière implicite (j’étais auprès d’elles et j’allais là où elles me laissaient aller) et explicite (nous échangions et j’avançais dans mes réflexions et méthodes pas à pas). Ceci révèle les enjeux fondamentaux des temporalités de l’immersion ethnographique : l’éthique se forme en collaboration sur le terrain, de manière continue, et non dans un instant « t » préalable.

Pour amorcer ce terrain, mes axes de recherche étaient mis de l’avant dès notre rencontre, et je les invitais à réfléchir à une éventuelle collaboration. Le moment de mon embauche était ainsi disjoint du moment de mon entrée dans le terrain. Si ma position de baby-sitter permettait ce terrain, cette dernière était soumise au consentement réactualisé des familles. Immersive plus qu’intrusive, compréhensive et collaborative plus qu’interrogative, je voulais présenter mon approche avant tout comme une expérience de compréhension mutuelle, afin de la détacher des aprioris que recèle le terme « d’enquête » dans l’imaginaire collectif.

Puis, je les concertais à chaque étape (entrée, entretiens, enregistrements, carnet, etc.) parce que leur aisance, leur engagement et leur confort conditionnaient la forme que prenait le terrain et la qualité des données recueillies (Desclaux et Sarradon-Eck, 2008).

J’ai opté en ce sens pour une éthique « dans le terrain » (Mondain et Sabourin, 2009), plutôt que sur une éthique préterrain développée de haut en bas avec des règles a priori. Se dessinait alors une éthique construite par une pratique temporellement structurée dans un engagement bilatéral : non pas formelle, figée et préalable, mais dynamique, co-construite et réformable, ce que la littérature anglophone nomme « ongoing consent » (Weinberg, 2014 ; Butterworth, 2005). Nous pouvons ainsi rapporter cette approche éthique et méthodologique de terrain à la grounded theory (Glaser et Strauss, 1967). Il s’agissait de prendre une place juste dans leur espace privé, voire intime (Tillard et Robin, 2010).

Par ailleurs, je restais leur baby-sitter avant tout, hors de toute contingence de ma recherche. Pour elles, comme pour moi, l’enjeu de ce travail était avant tout pragmatique : j’avais besoin de ce travail pour vivre, elles avaient besoin d’une baby-sitter pour assurer leur quotidien. Et c’est en cela d’ailleurs que ce terrain était réellement pertinent sociologiquement : je ne jouais pas à la baby-sitter, je l’incarnais pleinement, oubliant par là même mon statut de sociologue. Je nouais des liens interpersonnels étroits et quotidiens avec les membres de ces familles. Et ces relations, en devenant mon ordinaire, ont coloré ma personne, tout autant probablement que la leur. Sans être primairement sociologiques, ces relations étaient sociales et pluridimensionnelles. Elles construisaient autour d’elles un faisceau d’émotions, de langages, de pratiques ou de logiques sociologiquement saisissantes. Mais ce n’est qu’une fois retiré de ce terrain, que je n’ai pu comprendre les frontières, les effets, et les marques qu’il avait imprimés.

Aussi, la place que me laissaient ces participant.e.s au cours de l’étude et l’évolution de ma position en leur sein constitua le cœur de mes données d’observation et de mes choix méthodologiques : ils et elles étaient les clefs de l’enquête.

Cet engagement dynamique, réciproque et réversible était constitutif de ce projet. Et, par sa nature relationnelle, le terrain s’est révélé imprévisible, à la fois, pour moi, les participant.e.s et pour ce microcollectif familial que nous formions. Il restait un pari (Cefay et Costey, 2009). Il faisait donc l’objet d’un remaniement incessant et me demandait une réactivité singulière : celle de formuler mes règles en m’adaptant au terrain (Desclaux et Sarradon, 2008). « Toute la compétence du chercheur de terrain est de pouvoir observer ce à quoi il n’était pas préparé ». (de Sardan, 1995 : 73) Ce terrain ouvrait ainsi à une pratique réactive, mais aussi réflexive.

« La plupart des interactions sur le terrain ne sont pas perçues, au moment où elles sont accomplies, comme des moments de recueils de données » (Cefay et Costey, 2009). En vivant, le chercheur observe, tout ce vécu pénètre dans sa « boite noire » (de Sardan 1995 : 75), dans son je intime.

Cadres, porteurs et médiateurs d’un éthos temporel managérial

À la jonction des entreprises, entre personnel et direction, et à la jointure de la société, entre classe moyenne et classe supérieure, les cadres sont pris dans des injonctions contradictoires : à la fois experts spécialisés et salariés polyvalents, valorisés socialement et précarisés économiquement (Boltanski, 1982 ; Gadea, 2003 ; Sennett, 2006). Or c’est bien cette place charnière qui fait d’eux un élément central pour analyser les dynamiques sociales et leurs transformations organisationnelles.

Ce groupe multipolaire, divisé par une « dynamique de diversification » (Bouffartigue et al, 2011) se réconcilie dans les enjeux communs qu’il traverse. Les cadres incarnent une des expressions les plus achevées « des mouvements de rationalisation de nos sociétés » (Gadea, 2003, le Texier, 2016) et des enjeux des temporalités contemporaines (Bouffartigue, 2011).

Ils vivent un temps professionnel rétréci et protéiforme, qui est à la fois difficile à mesurer, à définir et à délimiter (Roussel, 2007). La tension temporelle des cadres se loge ainsi dans leurs caractéristiques transfrontalières : ils ne doivent pas compter leurs heures tout en se montrant polyvalents et flexibles en tout temps et tout lieu.

Quand une réunion s’annule, c’est un pur bonheur, et alors on sort l’agenda et on avance tout ce qui était en retard. Conjointe Famille A.

Ils développent une forme de compétence temporelle souple et ont un rôle contemporain de guides et de transmetteurs de la rationalité managériale. Ils gardent un rôle de leader et de coach et encadrent par un management du soi (le Texier, 2016). Décloisonnant leurs pratiques, hors des temporalités professionnelles, les cadres incarnent et diffusent une figure de l’éthos managérial contemporain. Nous nommons temporalités managériales, toutes les temporalités rationalisées et organisées dans le but d’accroître l’efficacité de l’articulation des temps quotidiens. Il s’agira alors de capter le management de ces cadres, particulièrement celui des mères, parce qu’elles ont un rôle clef dans le fait de transférer les rationalités managériales aux temporalités familiales. Dans un souci d’efficience individuelle et collective, cette rationalisation parentale, structure les temporalités dans un programme à la fois optimal et flexible, nécessitant rigueur et réactivité de la part de ceux et celles qui l’impulsent. Si ce programme temporel est issu de la rationalisation managériale, ses modalités d’application le sont tout autant.

Aujourd’hui j’ai l’impression de n’avoir le temps de rien, de tout faire vite et en même temps si je n’avais rien à faire, je suis sûr, je tournerais en rond. Conjoint Famille C.

Plus qu’un simple outil technique apolitique de gestion, le management se comprend alors comme une rationalité qui dessine des rapports temporels au monde, à autrui et à soi. Elle est elle-même intériorisée et transmise par un travail minutieux de gestion des émotions et d’ajustement intérieur (Horchschild, 2016 [1983, 2012]). Ce dernier permet d’intégrer des rythmes professionnels et leurs exigences de manière transversale.

J’ai beaucoup pris sur moi et enlevé beaucoup plus d’affectif dans le travail et je n’ai plus mis que le côté technique dans les choses pour gagner en rapidité et efficacité. Ça m’a appris à relativiser beaucoup sur les petites difficultés relationnelles du travail. Conjointe Famille A.

Cette rationalisation permet d’intérioriser les rapports au temps légitimes, ce qu’il est légitime d’aimer, de vouloir, de ressentir dans l’urgence quotidienne : non comme une contrainte, mais comme une opportunité pour construire sa vie.

Le travail émotionnel affecte les classes sociales de manière différente. Si ce sont les femmes, sexe le moins avantagé, qui se spécialisent dans le travail émotionnel, ce sont les classes moyennes et supérieures qui sont les plus exigeantes à ce sujet. Et les parents qui mettent en œuvre un travail émotionnel dans leur profession transmettent l’importance de cette gestion des émotions à leurs enfants, les préparent à apprendre des compétences dont ils auront probablement besoin dans leur futur métier. (Horchschild, 2016 [1974, 2012] : 41) 

Temporalités managériales comme fabrique familiale

Fabrique familiale : foyer d’une interface d’acteurs et de flux

La rationalité managériale prenait forme dans des organisations familiales singulières, à la fois fluides et en constants réajustements, ouvertes et délimitées.

Je définis ces familles comme des « interfaces d’acteurs » en relation, mais aussi des « interfaces de flux », d’entrecroisement de temporalités. Ces familles s’organisent, en interne, par une sorte d’organisation fluide et intériorisée des rôles de chacun (tel jour, ce sera à la mère de préparer les enfants à la douche pendant que le conjoint rangera le petit déjeuner, tel jour, il faudra s’adapter au déplacement professionnel du conjoint, ou à la réunion inopinée de la conjointe, etc.). Cette fluidité est un défi quotidiennement rejoué, plus idéal que réel. Elle nécessite une attention et un réajustement constants des mères.

Négociés lors du moment collectif du repas du soir, ces repères quotidiens permettent un vivre ensemble routinier. Ils s’expriment, dans les carnets de bords, par des « idem » pour les matins et soirs. Ils se découpent en petites séquences serrées, d’entrecroisements très cadencés les matins (6h45-6h50-7h10-7h15-7h45-8h).

Quand je pars le matin, c'est le rush. C'est le moment où Luc s'en va et je suis seule pour m'occuper des enfants pour préparer tout : les goûters, les sacs, les vêtements. Monter, descendre, ranger la cuisine et me préparer moi. Je n'ai pas le temps d’être en retard. Conjointe Famille C.

Ils se déclinent dans des moments plus collectifs et moins détaillés les soirs (19h-19h30-20-20h45-21h30-22h-23h30). Les routines du soir se construisent autour de leur collégialité plus qu’à partir de la nature des activités (les activités peuvent varier, mais les individus mettent l’exergue sur le type d’échange qu’ils et elles ont eu).

Ces familles s’organisent également, en externe, par des mouvements d’acteurs intervenants de l’extérieur pour fluidifier et articuler les activités quotidiennes de la famille : coiffeurs, maraichers, professeurs particuliers, agents d’entretien, livreurs, et baby-sitter. Si les temps du matin, que j’ai pu saisir par le biais de carnets et entretiens, exposent un rythme cadencé et un enchainement agile de toutes les tâches entre les membres ; les temps de soirées, que je vivais en personne, sont ceux qui expriment le mieux la porosité nécessaire de ces foyers. Je vivais cette expérience de baby-sitting de concert avec plusieurs acteurs extérieurs. J’incarnais, particulièrement dans la famille A, cette multiplicité des tâches dans mon rôle, à la fois gardienne, ménagère, et encadrante. Je représentais la figure organisationnelle en l’absence des mères. Ces familles ont ainsi besoin, pour organiser leur quotidien, d’avoir recours à de multiples acteurs « extérieurs », sous-traités, qui finalement deviennent eux-mêmes des agents primordiaux, à degrés divers, de l’organisation temporelle interne de la famille (baby-sitter, agents d’entretien, professeurs particuliers, maraîchers, coiffeurs, etc.). Si la famille A employait des services plus divers (qui allait de l’alimentaire, à l’esthétique, en passant par les cours particuliers extrascolaires) la famille B se cantonnait à la pédagogie (cours particuliers scolaires) et la logistique (ménage). Mon rôle s’est matérialisé, dans le temps, à mesure que j’entrais dans le cercle familial, sur des « to-do lists » parentales plus diversifiées, et spécifiques. La fluidité de l’articulation des temps quotidiens est alors ce qui densifie « la charge mentale » que les mères me délèguent en partie. Tout est fait pour que le moindre éraillement de ces temporalités (maladie, frigo vide, retard du travail, linge qui déborde, grèves des écoles, etc.) passe inaperçu pour tout le monde, sauf pour les mères et corolairement travailleurs-euses domestiques. Le quotidien reste en partie imprévisible, mais cette imprévisibilité est épongée, dans la mesure du possible, par les mères, et la logistique qu’elles mettent en place du fait de leur compétence et ressource sociale de classe.

Dans cette lignée, le foyer est ici loin de correspondre au mythe du refuge isolé. Selon mon expérience de l’espace du foyer des temps de soirées, seuls les enfants l’habitaient pleinement à ces heures : ils s’y fixaient et voyaient les acteurs s’y croiser. Les enfants se déployaient, prenaient place, structuraient leurs règles, avec moi, de l’espace qu’ils habitaient. Les enfants et moi avions une marge de manœuvre pour adapter, ce que nous avions à faire, aux vécus de chacun : tel soir, nous étirions le goûter dans la cuisine pour discuter davantage d’une mauvaise note, tel soir, nous abrégions les jeux du salon pour avancer dans les révisions de piano. Ce temps, malgré les exigences strictes, nous appartenait. Et j’étais responsable de le moduler au mieux pour ne froisser personne, ni les mères à leur retour du travail, ni ces jeunes, revenant de l’école. Je naviguais entre les exigences logistiques des temps de soirées et les besoins relationnels des jeunes (de se reposer, de souffler, mais aussi de se préparer pour leurs activités diverses). Les activités au sein du foyer sont ainsi, de prime abord, régulées et modelées par ou pour les enfants. Cet espace domestique les insère, les introduit au « monde » et est stratégiquement pénétré par lui pour permettre aux jeunes de s’y déployer, de s’y développer. Semi-ouvert (l’entrée est soumise à vérification des parents), l’habitat est une interface de gestion facilitant le devenir de ces jeunes, et reste un lieu de repos, de repli ponctuel. J’étais là pour équilibrer ces temps de repli et de découverte avec eux. L’ouverture du foyer permet de répondre à l’objectif pédagogique et logistique de ces familles : préparer et ouvrir leurs enfants au monde. Un monde qu’ils considèrent comme dur et mouvant (Conjointe, Famille A).

Fabrique d’une organisation familiale : Management et genre

Cette logistique organisationnelle s’articule par des managements genrés, à la fois domestiques et professionnels, qui consolident une « présence » constante des mères dans la logistique domestique.

Le soir je rentre globalement à 20h, voire 22h certains soirs. Et je pars le matin à 7 h. Je me rends compte que ce n’est presque rien (silence). Une ligne dans le cahier de bord. Père Famille B.

Les pères ne sont pas absents de ce projet managérial, mais ont davantage une figure contemporaine de guides, de mentor, qu’un rôle moteur.

J’ai toujours trouvé important de garder du temps pour les enfants, ne pas rentrer trop tard, au départ on essayait, on avait des objectifs entre 18h30 et 19h, aujourd’hui c’est plus 19h30 -20h. Je fais des gardes une fois par semaine, mis à part ça je fais en sorte d’être là de m’occuper des enfants une heure. Père Famille A.

Mon rôle de père, je le vois être avec eux, être dans le conseil, réfléchir, discuter. Ils sont réceptifs, ils aiment ça quand on leur montre des choses. Père Famille B.

Ils représentent la figure du management contemporain qu’ils appliquent professionnellement. Leur présence physique ou symbolique au sein du foyer régule plus qu’elle ne contraint directement. Ils orientent l’autonomisation ou l’autogestion progressive des enfants plus qu’ils ne l’impulsent directement par leurs actes. Moins présents, soit parce qu’ils rentraient plus tard (Famille B), soit parce qu’ils s’absentaient plus régulièrement en mission ou en congrès (Famille A), ces derniers ne remplissent que peu, les agendas, calendriers et listes collectifs que je consultais. Ils y étaient inscrits par le biais des conjointes. Leur charge mentale organisationnelle était purement professionnelle : ce ne sont pas eux qui rédigent, concoctent, choisissent le mode de gestion du quotidien. Ce sont eux en revanche qui interviennent en cas de déconvenues, de tensions, de rappels nécessaires (tensions autour du choix des activités extrascolaires, des choix d’établissements scolaires ou des voyages linguistiques des enfants par exemple). Leurs avis, sur ma présence, comptaient, mais ils ne l’exprimaient que ponctuellement. Nos relations étaient davantage interpersonnelles que liées à mes fonctions dans l’organisation familiale : ils me posaient des questions sur mes études, mes activés, mon avenir.

Le management domestique maternel était quant à lui bien plus appliqué quotidiennement. Il correspondait au régime temporel contemporain de flexibilités, d’adaptabilités, et de mobilités. Très vite les routines ne suffisent plus et se ponctuent de micro adaptabilités multiples, difficilement exprimables.

Je ne vous l’ai pas écrit dans le carnet, car c’est impossible, mais quand je vide le lave-vaisselle, il n’y a pas juste l’action de vider, il y a une multitude de tâches que je fais sur le chemin : Je vais nettoyer une tache que je vois sur le four, sous la porte, je vais vérifier la cuisson, ranger ce qui traine, compiler ma liste, répondre à un mail, etc. Au lieu de faire un truc, j’en fais plusieurs, tout en pensant à ce qui vient. Je le fais en permanence ce raisonnement, en permanence ! » Conjointe Famille A.

Les mères vivaient ainsi, dans leurs familles, ce que tous deux vivaient dans leurs professions : cette tension des cadres entre des temporalités rigides et rituelles (qui structurent la trame d’un tempo constant) et des temporalités irrégulières et flexibles (qu’ils interrompent momentanément pour s’adapter aux multitudes d’actions). C’est en ce sens que nous pouvons parler d’une pluralité de charges mentales maternelle. Ces charges mentales professionnelles et domestiques sont de l’ordre de l’anticipation, de la conceptualisation, de la réaction, de la délégation, et de la supervision. Ibos parle d’un sale boulo moral pour qualifier la supervision hiérarchique que nécessite l’emploi de travailleurs-euses domestiques, souvent relégués aux mères. « Au bout du compte, l’Employeuse est chargée d’une relation humaine possiblement complexe dont le Compagnon s’est d’emblée affranchi ». (Ibos, 2009, p. 127). Une sorte de « charge mentale », objectivée dans des outils managériaux transversaux, se décline ici en divers pôles d’application : dans l’anticipation, l’organisation, la réactivité et l’articulation du domestique. Ce phénomène, déjà bien été étudié par Monique Haicault, est réactualisé au contexte de couples biactifs de cadres : les rôles gestionnaires maternels font qu’elles « relient, articulent et coordonnent le travail professionnel au travail domestique », ainsi que les diverses temporalités qui traversent les foyers (Haicault et al., 1984). Aussi, cette charge mentale est elle-même déléguée par bribes par les mères, notamment lorsque les travailleuses domestiques acquièrent des fonctions extensives (Famille A). On assiste alors à une délégation de la charge mentale maternelle via une nouvelle charge mentale organisationnelle. Pour se libérer du temps professionnel, les mères prennent en charge la délégation logistique de leurs fonctions domestiques. Ce qui a pour effet d’intensifier les temps quotidiens divers en décuplant les charges mentales, tout en « libérant » des heures pour leur profession. Cependant, cette externalisation de leur fonction « ne vide pas le familial », elle est à « somme nulle » (Kaufmann, 1996). Elle ne permet pas d’alléger leur tempo quotidien, mais de le densifier.

Le transfert d’une activité familiale débouche souvent sur la structuration d’une activité professionnelle plus importante, le mouvement lui-même déclenchant des réactions en chaine[… ]Le temps libéré est même utilisé pour augmenter l’investissement dans d’autres activités internes. » (Kaufmann, 1996 : 15-16).

Très prises par leurs professions de cadre, elles sont également celles qui produisent, gèrent et contrôlent les agendas familiaux. Elles utilisent leur savoir managérial professionnel pour articuler les rythmes individuels des membres de la famille, en déclinant un panel d’outils de gestion des temps individuels et collectifs : agendas, calendriers, tableaux, listes, notes, individuels et collectifs sont en constants réajustements, et révèlent le « caractère normatif de la construction temporelle » de ces familles. Les mères structurent leur quotidien professionnel et personnel par leurs « to-do lists » et agendas propres, qu’elles produisent en version papier et électronique, par mesure de sécurité, pour ne rien perdre. Puis elles forment un agenda familial en libre accès dans les cuisines, sur lequel figurent les rendez-vous importants de chacun, ainsi qu’un tableau de bord, rappelant les tâches les plus pressantes et les rendez-vous les plus proches. Le tout est ponctué « de listes à destinataires » dédiées à telle ou telle personne. Omniprésents, ces repères organisationnels s’étalent dans l’espace et trouvent leur centre dans la cuisine, lieu de ralliement de l’organisation collective.

Je me donne régulièrement des temps de listes de travail […] il y a deux niveaux de listes : les « short lists » pour les impératifs du mois, que je suis régulièrement et que j’agrémente. Dès que j’ai 10-15 min je la regarde et je fais avancer quelque chose. C’est pour ça qu’il n’y a pas de temps libre. Et puis il y a les listes longue durée qui vont se construire sur 6 mois ou plus […] Puis il y a la logique du petit papier sur laquelle j’écris ce qu’il me passe par la tête pour ne pas tourner en spirale. Si je perds mon agenda, c’est la catastrophe ! Je le saisis donc une deuxième fois sur mon ordi tellement ça me fait peur. Ce n’est pas possible quoi, pour ma profession, et le reste ! Mère famille A.

Ce complexe organisationnel s’est formé et raffermi progressivement, à mesure de l’arrivée des enfants dans le foyer (notamment à partir du second) (Robin et Lavarde 2005). Il est né d’une évidence : l’articulation des temps de familles, de travail, de couple, de parent serait impossible, notamment pour les mères, si elle n’est pas pensée préalablement. Il a été formé pour éviter les conflits horaires et pour permettre de se garder du temps rituel de famille, de parent, et si possible, de couple : les dimanches matin piscine, les vendredis-film, les samedis sport avec l’ainé, les goûters crêpes, les temps de couple le soir. Or ces femmes, parce qu’elles sont cadres, ne bricolent pas seulement un savoir-faire gestionnaire domestique, qui leur confère cette fameuse charge mentale, et cette double journée de travail (Ferrand, 2004). Elles utilisent leur savoir et savoir-faire professionnel dans tous les espaces sociaux nécessitant de gagner en efficience. Elles tirent profit de leur capital social et culturel. Je peux ainsi constater un affinage minutieux de leur pratique managériale au sein de leurs familles.

On était obligé de s’organiser, de trouver des solutions pour savoir comment faire. Et tout cet apprentissage nous a été bénéfique aussi dans la vie professionnelle. C’est là que je me suis rendu compte que l’organisation était primordiale, de façon optimale… je dirais qu’il y a eu un enrichissement des expériences de la vie privée vers la profession et vice et versa… dans les deux cas il faut savoir se rendre disponible. Mère famille A.

Dans cette lignée, les temps collectifs étaient sacralisés et portaient une exigence d’intensité (Rosa, 2010). Ritualisés, ils symbolisaient le liant familial (Kaufmann, 2005), mais étaient in fine le résultat d’un travail conscient des parents.

Le temps du repas est important, on essaie de les faire parler pas mal les uns les autres, l’on discute beaucoup, c’est incontournable. Conjointe famille A.

Nous avons investi dans la Côte d’Opale pour remédier au manque de temps en famille dans la maison, ça nous permet de sortir du quotidien, de ne pas être à la maison, ça nous force à nous retrouver vraiment à sortir de nos cadres. Conjoint Famille C.

Mais là encore, une logistique maternelle est nécessaire pour faire de ces moments des hors temps familiaux mémorables.

Pour que les vacances soient intéressantes, ça rajoute de la logistique, mais en même temps je trouve bien que les enfants partagent des choses, vivent des choses intensément. Vous voyez on dirait qu’à chaque fois, je trouve une bonne raison pour justifier. Du coup, on va toujours se retrouver avec une logistique lourde. Conjointe Famille A.

Si les pères peinent à se détacher de la gestion professionnelle, et à libérer du temps pour le domestique ; les mères subissent davantage l’effritement et l’interpénétration des deux sphères. Porteuses sans frontière des fonctions de gestionnaire, les mères excellent dans leurs fonctions managériales (Haicault 1993). Elles sont cependant, à âges et qualifications égales [1], bien moins installées dans leur position professionnelle de cadre que leur conjoint (ne pouvant pas être aussi flexibles et adaptables qu’eux). Ce mode externalisé des temporalités exprime ainsi le fractionnement du temps industriel linéaire du management moderne. Malgré leurs absences ponctuelles du foyer, les mères y restent présentes du fait des structures gestionnaires qu’elles ont mises en place. Dans leurs attentions aux autres, leurs disponibilités en veilles, et leur gestion familiale, elles imbibent ces espaces du quotidien (Bessin, 2014).

Ce sont les mères qui articulent la transversalité du management. Elles sont responsables des temporalités professionnelles et familiales, et de leur synchronisation. J’ajouterais qu’elles permettent les professions des deux membres du couple. Elles orchestrent en quelque sorte les « égalités » des carrières, qu’elles promeuvent dans les entretiens, en prenant en charge les conditions qui les rendent possibles. Ces couples managériaux de types « association » (Kerllehals, 1987) se présentent ainsi dans un projet qui tente de respecter les aspirations individuelles et collectives (De Singly, 2000). Ils tentent de constituer une organisation qui révèle et promeut le développement de soi et de son autonomie (Le Pape, 2010 ; Kaufmann, 1996 ; Meyfret, 2012). Seulement, dans ces couples à doubles carrières, malgré les bonnes intentions égalitaires, « après la naissance des enfants, les femmes doivent parfois faire le deuil d’un modèle égalitaire idéal auxquel elles aspiraient » (Goussard et Sibaud, 2017). Elles remettent peu en question par ailleurs les inégalités domestiques qu’elles vivent. Et, inévitablement, les idéaux rationnels familiaux, professionnels et conjugaux sont grignotés par les obstacles quotidiens.

Idéal managérial et fabrique d’une usure maternelle

Les discours quotidiens dans ces familles idéalisent le réel. Rares sont les aveux de faiblesses vis-à-vis de ce que ces exigences rationnelles demandent comme sacrifices (maladies, tensions, problème de sommeil), conflits (conjugaux ou parentaux), échecs (échecs face au désir d’égalité de carrière, qu’ils n’avoueront jamais dans les entretiens ; échec dans certaines relations parentales, etc.). Leurs discours ont tendance à analyser et interpréter les obstacles quotidiens comme des occasions de dépassement, non comme des faits. Or c’est parce que ces familles ont suffisamment de ressources culturelles, matérielles et sociales qu’elles peuvent se réajuster, s’analyser, se façonner une image socialement désirable de quasi-perfection. Elles peuvent tendre au mieux vers cet idéal, et mimer une réussite. Leurs quotidiens ne sont cependant pas exempts de discordances, d’usures, de discontinuité. Malgré les accrocs du quotidien, une vision idéalisée de cette maitrise du temps se travaille, elle est issue d’un ajustement maternel. Tout ce complexe organisationnel présente alors la partie visible du processus organisationnel. Pour pénétrer dans l’habitus quotidien familial, cette rationalisation est conçue, mais également légitimée et appropriée au plus profond du soi par un travail émotionnel d’identification. Elle est portée par un système de valeur et par les idéaux managériaux qui teintent les attentes professionnelles, familiales, mais également conjugales des couples. C’est dans le décalage entre ces idéaux et les réalités quotidiennes que se révèlent les ajustements affectifs qui maintiennent l’idéal rationnel.

Ce sont donc les mères qui subissent le plus les conflits de frontières entre leurs différentes temporalités de vie. En impulsant et maintenant formellement ces organisations, elles rendent possible la paix des temporalités familiales, mais rongent leur territoire personnel de manière informelle. Régulièrement, elles font état de leur difficulté à scinder et à thématiser les divers espaces de gestion qu’elles régulent. Les entretiens leur permettent de s’arrêter et de mesurer certaines lassitudes ou fatigues chroniques (Kandel, Davies, Raveis, 1985 ; De Gaujelac, 2005).

L’organisation que l’on arrive à avoir, c’est assez positif, mais ça aboutit à un rythme qui peut par moment paraitre tout à fait insoutenable car il n’y a quasiment pas une minute d’arrêt. Pour être à l’heure le soir je ne m’autorise aucune pause. […] tout est organisé, chronométré, le boulot, comme les rencontres entre amis, même un temps libre n’est jamais vraiment improvisé. Ça en devient pénible, tellement je vois cette orchestration rigide, mais je ne vois pas comment faire autrement si je veux dormir avant 2 heures…Si bien qu’avec cette façon de faire, j’en oublie parfois de manger ! Le soir, il n’y a pas de temps à perdre, quand je suis à table avec les enfants, je ne repars jamais, jamais les mains vides, si je remmène une chose, je débarrasse autre chose. Si bien que si je commence à manger, et qu’il manque quelque chose, je me lève en débarrassant déjà quelque chose d’autre. Il y a quand même des choses qui passent à la trappe. Conjointe famille A.

Les mères sont conscientes des limites et des incohérences de leur l’organisation temporelle, ce qui contribue à renforcer les frustrations, les fatigues et la culpabilité qu’elles éprouvent. Elles se situent à la jointure du désenchantement et de l’abandon professionnel. Ce que Sibaud et Goussard (2017) appellent les « travailleuses désenchantées » pour lesquelles l’articulation fonctionne bien, sur le plan pratique, mais pas sur le plan subjectif, et les « travailleuses empêchées » pour lesquelles l’engagement familial met à mal l’investissement professionnel. Elles ont conscience d’un point de rupture dans leur organisation.

De toute façon je ne peux pas donner plus. C’est un peu un raisonnement extrême, on n’est pas loin d’un point de rupture. Mère Famille A.

Le maintien des idéaux managériaux requiert alors un ajustement affectif d’inhibitions, de justifications, d’acceptations ou de redéfinition de ses frustrations, sentiments, et culpabilités. Pour maintenir l’idéal gestionnaire dans la sphère du privé, les mères développent des stratégies d’ajustement personnel. L’échec des temporalités managériales est ainsi vécu comme un échec personnel plus que familial. Elles font de leurs surmenages et frustrations logistiques des occasions pour réarticuler leur organisation. Elles délèguent, et acceptent de faire confiance. Elles arrangent leur valeur initiale et leur territoire maternel pour faire de leur envie professionnelle une « réalité ». En maintenant l’idéal managérial, malgré leurs usures, elles « invisibilisent » les accros du quotidien et leur travail domestique gestionnaire et émotionnel. Maintenir l’idéal que porte leur organisation est alors une double charge pour les mères : la conception et l’impulsion ne suffisent pas. Elles se surresponsabilisent (Ibos, 2012). En préservant ces micros collectifs, c’est l’idéal gestionnaire qu’elles maintiennent et ses « règles de sentiments » ((Horchschild, 2016 [1974, 2012]) (tel que le volontarisme, le dynamisme, le positivisme). Le travail émotionnel devient source et effets de la rationalité et de son maintien.

Seulement, fixer des frontières gestionnaires semble un inatteignable défi. Elles ne peuvent adopter de « distanciation subjective » entre les « sphères privées et professionnelles » (Fusulier et al., 2009). Elles se résolvent à rester débordées et gardent toujours en main une feuille pour poser les diverses tâches domestiques et professionnelles qui les attendent. Ce défi n’est cependant jamais oublié : ma simple présence prouve que tout est fait pour tenter de refermer les frontières du privé et du professionnel.

Temporalités comme pratique d’une baby-sitter sociologue

Rôle et place charnière dans leur organisation familiale

L’entrée de ce terrain par le versant fonctionnel est idéale pour pouvoir observer ces familles à forte demande d’externalisation (Meyfret, 2012, Kaufmann, 1996). Je me situais à l’exacte jonction des entrecroisements temporels de ces familles, entre les temps de jours et de soirées.

Mon rôle fonctionnel constituait le cœur de ma formation managériale. Agente de médiation de la gestion quotidienne, j’impulsais les tempos individuels des enfants pour qu’ils s’harmonisent au rythme familial, mais aussi pour qu’ils articulent leurs propres temporalités (entre scolarité et extrascolarité). Ainsi, je permettais un continuum dans ces temporalités polymorphes et pluriterritoriales. Je remplissais ce rôle avec fluidité (par l’incorporation des habitudes) et flexibilité (mon emploi du temps personnel devait permettre la plasticité des agendas professionnels des mères). Je me formais ainsi aux temporalités managériales rituellement rythmées et ponctuellement décousues par l’adaptabilité. Plus que délégué et partagé, le temps par ma présence devenait élastique, étendu, et malléable. Cette présence permettait aux parents de territorialiser au mieux leur journée et de préserver des moments collectifs, d’entre soi, libérés à minima de tensions gestionnaires : les devoirs, soins du corps, courses, plats, ménages. Inversement, je sentais des tensions de la part des mères lorsque je ne pouvais pas me plier aux exigences attendues ; lorsque les devoirs n’étaient pas finis, le ménage « imparfait », où lorsque des paperasses n’avaient pas pu être réglées. Ceci remettait en question la possible fluidité de ces territoires temporels et la rationalisation mise en place.

À des degrés divers selon les familles, mon rôle était triple : agente de médiation de la gestion familiale quotidienne, confidente et tutrice pédagogique. Il s’est constitué dans un travail d’ajustement plus ou moins conscient. Il s’est aussi implicitement modifié au fil des interrelations, des attentes et des demandes des parents et des enfants.

D’abord, il s’agissait d’incorporer les rituels pour qu’ils ne soient plus un effort ni pour moi et ni pour les mères les diffusant. On me demandait par exemple d’intégrer de moi-même certaines tâches rituelles, telles que : rentrer les poubelles, composer les soupes de telle manière, donner à réviser le piano 5 minutes ponctuellement, conduire les enfants selon tel itinéraire, etc. Peu à peu, les tâches se densifiaient et s’intensifiaient en complexité. Elles se parcellisaient dans l’espace, me demandant d’être plus mobile et réactive. On me demandait d’adapter les modes de transports, de pédagogie, de loisirs, en cas de besoin. Je devenais un maillon de la chaîne familiale à mesure que mon rôle épousait plus finement les attentes et les rythmes familiaux. C’est dans cet entrecroisement que je fus peu à peu amenée à m’autonomiser dans mon travail. Les listes de recommandations s’épuraient, sans pour autant signifier une diminution des exigences ou des cadences. C’est une double socialisation que j’ai vécue : l’intégration se fit par l’autonomisation progressive et par l’incorporation de leurs rythmes quotidiens.

Je saisis, dans ce processus d’apprentissages, des étapes d’acceptation pour renier mes pratiques et accepter celles que l’on voulait me transmettre. Peu à peu, je me fondais dans ces milieux, qui étaient à la fois sociaux, temporels, logistiques et genrés. Ma socialisation fut plus rapide dans la famille B, plus proche de mes repères sociaux et plus ouverte à mes « manières de faire ». Reste que « j’apprenais » ce métier dans chaque famille.

Ceci m’a demandé un travail d’ajustement face à ce qui pouvait être pour moi une triple confrontation de classe. Confrontation en termes d’organisation quotidienne gestionnaire, parce que l’idéal managérial me semblait bien trop séduisant pour être vivable. Confrontation éducative, parce que je privilégiais des relations éducatives plus souples, constituées de temps libres, voire de temps morts. Mais également confrontation en termes de codes sociaux et culturels (durant les activités extrascolaires notamment). Je me trouvais parfois perplexe, en dissonance avec mes propres valeurs. Mes pratiques, tant dans les gestes que les manières de les accomplir, exprimaient une subordination à la fois genrée et statutaire.

Rôle et place charnière dans la trame sociale

Mon statut de baby-sitter étudiante, dans ces familles, me plaçait à la charnière des structures sociales.

Nous formions, avec les mères, un duo managérial du care. J’étais leur déléguée, mais je restais leur exécutante, sur laquelle elles pouvaient se reposer, se confier et par laquelle elles pouvaient renouveler leurs pratiques. Mon statut d’étudiante, « spécialisée », dessinait des attentes d’expertise. Je relativiserais ces dernières pour ne pas entrer dans une figure qui correspondait mal à mon savoir (qui consistait davantage à comprendre une logistique, qu’à la modifier) et à mon ancrage (qui consistait plus à m’imbiber qu’à regarder de l’extérieur les logiques collectives). Inversement, elles me conseillaient sur tel point qui leur semblait pertinent pour mon étude, ce qui me sortait quelque peu de la figure d’exécutante, et permettait de vivre autrement ce qui restait une relation de subordination.

Cette place charnière dans les temporalités familiales me situait d’emblée dans l’intersection (Crenshaw,1989 ; Collins et Bilge, 2016) de structure d’âges, de genre et de classe. Ces parents, d’une quarantaine d’années, perduraient dans des carrières suffisamment stables pour pouvoir, et devoir, déléguer leurs charges domestiques à d’autres, en l’occurrence une jeune étudiante issue d’un milieu populaire, ayant elle aussi besoin d’un salaire pour ses études. Deux besoins se rejoignaient. Ils dessinaient nos places dans la trame sociale hiérarchique. Ce poste de baby-sitter est à la fois condition et conséquence des carrières de ces mères, et de leur parcours de vie. Elles ne peuvent s’y inscrire que parce qu’elles gèrent la délégation de leurs « fonctions maternelles » familiales à d’autres femmes. Une forme de délégation temporelle genrée et sociale entre femmes s’opère alors (Kergoat, 2009).

En ce sens, cette relation était « structurellement déséquilibrée », mais la subordination restait un tabou, qui invisibilise et naturalise le care (Ibos, 2012). Les compétences de soins prennent alors la forme d’évidence, comme un reliquat du travail domestique invisible et gratuit, décrit par les théories féministes des années 1970. Malgré cette place au cœur des rapports sociaux, nos relations étaient vécues sur un mode personnelle et dépolitisée (Ibos, 2012 ; 2009 ; Memmi, 2015). La rhétorique de la vocation était mobilisée.

« Les qualités professionnelles de la Nounou sont évaluées à partir de sa capacité à aimer […] Accentuer à ce point l’amour de l’Enfant permet d’abord à l’Employeuse d’anoblir, à ses propres yeux, le travail demandé à la Nounou, transformant les besognes pénibles et mal payées en activités épanouissantes, valorisantes, surpayées en quelque sorte par le supplément d’âme qu’elles procureraient. » ( Ibos, 2009 : 129)

La hiérarchie sociale supporte l’idée d’une hiérarchisation des rapports au temps (Sue, 1996). La rationalisation familiale est ainsi une ressource symbolique (qui forme des critères d’échelles de valeurs des temps sociaux) et pragmatique (qui organise les temps sociaux). En choisissant les temps qu’ils déléguaient, en déterminant leurs contenus, ces parents hiérarchisaient les temps fonctionnels « relégables », et les temps « importants », exclusifs. Par ma capacité à être adaptable, ce sont mes temporalités qui se trouvaient peu considérées : je devais pouvoir rester 30 minutes de plus, ou me rendre disponible pour un enfant malade (Weber et al., 2014). C’est en ce sens que Caroline Ibos, dans Qui gardera nos enfants ?, présente la singularité des « nounous solos » que privilégient les familles. Ce sont « des nounous » jeunes, célibataires, sans enfant, « entièrement disponible », sans charge mentale familiale. Elles peuvent s’adapter aux singularités familiales, sans réellement en faire partie (Ibos, 2012).

Baby-sitter et transmission d’un éthos temporel managérial

« Il peut y avoir une ressemblance troublante entre ce qu’un individu fait au travail et ce que fait à la maison l’enfant de cet individu. Les grands travailleurs émotionnels tendent à en élever des petits. Les pères et les mères enseignent à leur enfant [...] une certaine vision du monde, mais ils leur apprennent également à quelle partie d’eux-mêmes les règles de travail s‘adresseront plus tard » La famille : un terreau d’entrainement pour la transmutation, Horchschild, 2016 [1983, 2012] : 176).

Ce foyer « interface » est socle de l’enfance (Théry, 2001). Outre cette jonction entre temporalités des parents et des enfants, je transmettais indubitablement au sein de la fratrie des modes d’être ensemble, des rapports à soi et au temps, immergés dans cet éthos managérial.

Gestion et autonomisation de temps quotidiens

J’avais en ce sens un rôle d’intermédiaire au sein de la fratrie dans l’appropriation progressive de leur rapport abstrait et réflexif à soi et au temps managérial.

Dans cette socialisation primaire entre enfants, je représentais un maillon essentiel. Je consolidais les rituels temporels et impulsais le rythme cadencé nécessaire, qu’ils étaient nombreux à réclamer. C’est en ce sens qu’ils m’exprimaient leurs difficultés à vivre les hors temps, les attentes, tant bien individuellement que collectivement. Au sein de la fratrie, les enfants exerçaient une forme de contrôle des temporalités, sur les temps de goûter, de devoir, de télé. En souhaitant une sorte d’équité temporelle, ils contribuent à faire tenir les temporalités familiales « attendues » dans son ensemble. Ce qui peut également avoir tout l’effet inverse de rivalité et de conflit.

Je trouvais des alternatives pour ralentir leurs attentes pédagogiques envers moi : je laissais les jeunes se stimuler entre eux lorsqu’ils ne supportaient pas le vide (par des jeux dont ils avaient le secret : quiz, test, etc.) ou je les emmenais prendre l’air. L’activité extérieure me réconciliait avec mes conceptions pédagogiques, qui laissent plus de place à l’imprévu. Aussi, j’articulais les temps de chaque enfant pour éviter les conflits entre eux, pour garantir un climat dans lequel chacun aurait sa place. Lorsqu’un tel avait besoin de calme pour travailler, je sortais avec les plus énergiques. Inversement, je faisais démarrer un jeu entre eux, pour pouvoir emmener les plus vieux à leur activité, ou j’acceptais de laisser les grands devant la télévision pour pouvoir me concentrer sur le plus petit, en demande d’attention. Tout ce jeu d’équilibriste entretenait un territoire propre à l’enfance, celui que nous partagions et que nous préservions. Je ne faisais ainsi pas toujours état de tous les détails de nos soirées auprès des mères pour consolider mes liens avec les enfants et préserver la famille de tensions inutiles (si ce n’était pas nécessaire, je ne mettais pas de l’avant les colères ou contretemps que nous avions eus sur les devoirs, les activités par exemple).

Les vacances et temps morts ne devaient pas être l’occasion de relâchements stériles, sous peine de brimade implicite ou explicite des frères et sœurs, notamment dans la famille A. Ils perpétraient une sorte de rôle de sentinelle (Favart, 2007) endiguant les comportements interindividuelles. Les vacances devaient être l’occasion de tester de nouvelles choses, de faire du sport, de découvrir des langues, des lieux. Les jeunes de la famille A se fixaient en ce sens un planning journalier de leurs activités dans lequel les grasses matinées étaient relativement réprimées par leur opinion collective de fratrie et les jeux vidéo étaient soit proscrits, soit encadrés. Les temps de télévision étaient encadrés et surveillés tant dans leur contenu que dans leur durée, par la fratrie. Ainsi, ils ne manquaient pas de signaler entre eux le relâchement trop lascif devant les programmes en éteignant, d’un coup, la télévision.

Je leur parlais en termes de durée, et de séquences temporelles : « Tu fais tes devoirs une heure puis nous pourrons faire un jeu, avant que je me mette à la cuisine ». Via mon insertion dans ces fratries, je pouvais constater que très jeunes, à partir de 6 ans, les enfants étaient amenés à se représenter le temps et à synchroniser leurs exigences scolaires et extrascolaires de manière efficace (Boutinet, 2004). L’agenda était un outil indispensable qu’ils devaient apprendre très tôt à manipuler. Il dessinait un rapport aux autres très spécifique dans ces familles. Il était un outil d’apprentissage et d’intégration dans les temporalités collectives. Les parents marquaient des temps d’arrêt avec les enfants pour leur faire comprendre l’intérêt d’apprendre à structurer ses temps de travail et de loisir. C'est ainsi qu'un père explique à table à son plus jeune fils : « il faut être tout entier dans ce que tu fais, pour être efficace et pouvoir avoir plus de temps pour faire ce qu'il te plaît ». Père Famille A. Ceci rejoint les propos de Kohn (1977) dans lequel il explique que les parents de classe supérieure ont tendance à sanctionner les intentions et sentiments des enfants (ici l’impatience et la frustration) plutôt que les faits (de ne pas faire ses devoirs). Une tendance qui met l’accent sur la gestion des émotions dans le contrôle de soi.

L’enfant développe une sensibilité au sentiment et apprend à les déchiffrer correctement […] Il apprend aussi le pouvoir sur soi que confère la gestion de ses émotions (Horchschild, 2016 [1983, 2012] : p 178)

Aussi, tout enfant qui présentait des difficultés dans la gestion des temps, de devoirs notamment, était pris à parti et suivi plus intensément par les parents jusqu’à ce qu’il développe des compétences et outils de gestion suffisamment optimaux pour qu’il les réalise seul. J’ai eu ainsi, pendant quelques mois, la mission de surveiller les rangements des classeurs et d’entamer des discussions informelles, mais régulières, sur l’organisation des devoirs avec un enfant « en difficulté ».

Dès lors, le temps social est très vite perçu par les enfants comme un lieu de négociations et de prise de pouvoir par le contrôle de soi et de son temps. Il exprime un capital et une compétence sociale et culturelle à acquérir pour prendre place dans la société.

Je n’aime pas rester inactif. Je n’attends pas, je ne reste pas 10 minutes, comme ça, à rien faire… Quand mon amie me dit : « Je suis prête dans 10 minutes » ben je vais trouver quelque chose à faire : la vaisselle ou autre. Je sais que ça sera plus long, car nous n’avons pas le même rapport au temps. Mais moi j’ai besoin de faire quelque chose de ces dix minutes. Je fais toujours une estimation du temps imparti : de ce qu’il faut faire, de ce qui est carrément impossible et ça fonctionne bien, mais je n’aime pas avoir de temps vides. J’ai eu un peu de mal par exemple à accepter la fin de ma P1. Je ne peux pas m’empêcher de faire des choses. Ainé de la famille A.

Motilité et autonomie : Apprentissage émotionnel des espaces-temps de la mobilité

Par mon rôle d’intermédiaire au sein de la fratrie, je tentais de développer au plus tôt leur autonomie, notamment par la motilité [2] (Vincent-Geslin et Authier 2016 ; Kaufmann et al., 2015)

On a des contraintes d’habiter à Lille, en termes de coût, mais on a fait ce choix pour que les enfants ne dépendent pas les uns des autres. Père Famille A.

Je facilitais les apprentissages de mobilité de manière ludique, différemment selon leur âge. Dans le quotidien, je les guidais dans leurs premiers déplacements en métro, vélo ou trottinette et les autonomisais peu à peu. J’accompagnais les premières virées en ville des plus jeunes et contrôlais le temps de la virée ou l’équipement adéquat pour les plus âgés. Ponctuellement, j’aidais les enfants à se préparer matériellement, mais aussi psychologiquement à leur voyage à l’étranger [3], notamment dans la famille A. Parce que dans ces familles, les jeunes se devaient de s’ouvrir au monde, et de saisir très tôt les rouages de la mobilité internationale [4], pour dépasser leur culture et leur langue. Ils devaient développer des compétences singulières et autonomes de mobilité.

[Les échanges linguistiques] Je pense que c’est quelque chose qui m’a aidé, fait progresser au niveau de la famille car on a proposé ça aux deux derniers enfants de la famille et c’est vraiment bien, ça nous a permis de créer pas mal de dynamisme, de rencontrer pas mal d’étrangers, de faire des échanges plus ou moins longs. Mère Famille A

L’idée, affichée, était de les acclimater très tôt à d’autres réalités pour qu’ils puissent s’outiller à différents contextes et ainsi développer des compétences linguistiques et spatiales. Dans cette famille A, les jeunes partaient en séjour à l’étranger seuls, dès 9 ans, et n’avaient droit durant ces séjours qu’à un accès très limité à leur famille (30 minutes d’appels téléphoniques par semaine). Ils vivaient d’autres temporalités familiales, d’autres normes éducatives, d’autres langues, qui leur permettraient plus tard de développer un rapport souple, malléable et facile à l’altérité. Ce programme pédagogique expose les rapports à l’espace-temps que les parents souhaitent transmettre (Lallement, 2013)

[À propos de ses déplacements professionnels] Mon objectif n’est pas de partir, même si c’est intéressant de partir de temps en temps, ce n’est pas mon style de vie non plus […] mon objectif c’est de ramener de l’expérience à la maison. Pour la famille, les enfants ; ils sont contents de voir les photos et que je leur parle de tout ça et donc ça a un aspect positif qui me pousse à le faire. Père Famille A.

Cette exigence de mobilité se présentait dans le collectif familial comme une opportunité unique, un rite pour grandir. Elle était en ce sens difficilement contestable pour les enfants, même au sein de la fratrie. Dans ces cas, je prenais une place charnière affective pour libérer les angoisses des enfants qui s’apprêtaient à vivre leur première expérience hors du foyer. Ma présence créait une sorte de bulle, isolée des exigences de la fratrie et des parents, dans laquelle les enfants pouvaient s’autoriser leur âge, leurs doutes et se préparer autrement aux exigences d’autonomie qui les attendaient. Parce que cette socialisation pouvait entrainer une sorte de pression fraternelle et parentale, notamment dans la famille A, je tentais de faire sortir leur stress, sans le nier, ou le mirer dans une euphorie de façade. Cette bulle devenait visible lorsque j’observais les différentes réactions des plus jeunes dans leurs interactions avec les ainés. Les cadets pouvaient se montrer des plus enthousiastes à l’idée de ce voyage devant les ainés, et m’exprimer une forte colère et peur quand il s’agissait d’en discuter avec moi. Une divergence de discours et de tempérament qui pouvait s’exprimer également au moment fatidique de choisir ses études post baccalauréat, ou de se choisir un propre chemin. Un processus d’autogestion quotidienne et de construction de soi, que je pouvais également observer au cœur de ses dissonances.

Réflexivité et rationalisation de son parcours

La délégation permettait de se concentrer sur des essentiels. Les enfants, même les ainés de la fratrie, étaient souvent désinvestis des pratiques fonctionnelles du quotidien (faire à manger, les courses, ou conduire). Un rapport aux ainés qui me surprenait au premier abord : ils étaient désengagés de ce qui serait perçu comme un devoir familial dans d’autres contextes sociaux. Ici, ils devaient se concentrer sur l’orientation de leur parcours personnel, avant tout. Le foyer devait rester un socle pour leur émancipation individuelle.

Des moments rituels de discussion révélaient une forme de contrôle (sur le déroulement des activités familiales et mes réactivités à celles-ci), de recherche de l’efficacité (pour optimiser et anticiper les prochains jours), mais aussi un moment crucial d’intégration des normes familiales. Les choix des activités extrascolaires étaient sources de nombreux débats et négociations. Elles devaient être justifiées par un réel intérêt pour l’avenir de l’enfant. Ainsi, la musique se justifiait par les bénéfices de structuration qu’elle apportait et le sport par la combativité et pugnacité qu’il nécessitait. La mise en mot était nécessaire : chaque enfant devait argumenter son point pour qu’il soit débattu. Ces choix étaient guidés par un idéal de réussite, notamment celui de la figure du père.

Sur la famille, au niveau des enfants, on essaie de s'en occuper au niveau scolaire, sportif. Pour moi, c'est important qu'on fasse du sport dans la famille, moi j'ai fait beaucoup de tennis quand j'étais petit avec des classements et c'est vrai que le tennis, ça a été une bonne partie de ma vie d'ado et de jeune adulte et...tous les enfants ont fait du tennis et je pense que c'est un bon moyen de faire des choses ensemble. Père Famille A.

Par un travail émotionnel familial, les jeunes développaient une rationalité autour de leurs temporalités (dans les temps quotidiens, leurs mobilités et leur parcours). L’exemple d’un futur bachelier s’est révélé particulièrement pertinent sur ce point. Les choix de ce dernier ont cristallisé toutes les tensions familiales, tensions très présentes dans les carnets de bord parentaux. Ce jeune au cours de l’année de terminale m’avait exprimé ses doutes sur le type de vie vers lequel le mèneraient ses études : il ne voulait pas passer sa vie à travailler et regrettait le rythme cadencé de ses parents, un de ses rares aveux. Témoignage d’un capital social et culturel conséquent, l’année s’est ponctuée pour lui d’une série de concours d’entrée, de rencontres privées avec des professeurs et des directeurs d’établissements, sous les conseils avisés de son père, pour intégrer les plus grandes écoles, ou suivre des formations à l’étranger.

On essaie de guider les enfants dans leur choix. Laurent voulait partir à l’étranger. J’ai rencontré lors d’une formation en Angleterre, un collègue qui m’a mis en lien avec une association. C’est à partir de là que l’on a travaillé avec l’association d’échange entre en allemand, anglais et français. Père Famille A.

Un processus, dans lequel j’ai pu voir évoluer le discours de ce jeune, pris dans des contradictions internes de ce qu’il voulait et pouvait garder de l’éducation de ses parents. S’il est parvenu à choisir un domaine d’étude, il ne savait guère comment parvenir à accepter son choix de réduire la cadence de sa vie tout en la réussissant.

Par le soutien identitaire des parents (Kaufmann, 1996) et des membres externes de la famille, se forme ainsi très tôt un apprentissage complexe des temporalités : le passé se synthétise au quotidien dans des bilans et réflexions collectifs. L’avenir s’anticipe et s’organise avec efficience. Dans chaque famille, le temps de l’enfance se matérialise, devient une matière première que l’enfant doit apprendre à modeler pour se construire et s’inscrire dans la société. « C’est du temps gagné pour plus tard, on essaie de les préparer, de leur faciliter leur vie à venir », Mère famille A. Les pratiques temporelles parentales impulsent très tôt ce réflexe « réflexif » aux enfants, parce qu’il représente pour eux une forme de « prise de pouvoir » sur la vie, une forme d’autonomie et parce qu’il permet un contrôle moins chronophage et moins strict, basé sur la responsabilisation plutôt que sur la punition. Ces familles rencontrées, et particulièrement la famille A, correspondaient au modèle du contrôle familial « positionnel », caractéristique des classes supérieures, par lequel les enfants sont invités à discuter, comprendre, orienter les émotions comme des ressources ou capitaux.

Dans la famille à orientation personnelle, l’enfant parait avoir le choix. Si l’enfant remet en question une règle invoquée par le parent, la situation est explicitée plus en profondeur […] On persuade l’enfant de faire le bon choix : il est persuadé de voir et ressentir de la bonne manière. [Alors que]On dit à l’enfant d’une famille positionnelle ce qu’il faut faire, on leur demande d’accepter la légitimité de l’ordre (Horchschild (faisant référence à Bernstein, 1975) 2016 [1983, 2012] : 177)

Ce texte propose de déconstruire les temps sociaux qui forment et que forment ces fabriques temporelles familiales. Or, ces temporalités familiales, du fait de leur organisation externalisée et internalisée, se pensent dans leurs frontières, mais surtout, par leurs entrecroisements. C’est en cela que ces foyers se présentent comme des interfaces, semi-ouvertes, de flux. Ainsi, on le voit, ma simple présence de baby-sitter illustre l’entrecroisement nécessaire de ces territoires temporels (entre le professionnel et de privé des parents, entre le scolaire et l’extrascolaire des enfants, entre l’organisation fonctionnelle interne et externe du foyer). Aussi, cette présence s’ajuste grâce à la pluriterritorialité des mères (toujours présentes et actives dans le réajustement des temps familiaux). Les conjoints produisent mutuellement et impulsent ainsi une rationalité managériale contemporaine, mais chacun.e à leur manière : comme figure de leader pour les pères ou comme régime d’action et d’organisation flexible et multitâches pour les mères. Ils négocient ensemble les piliers de l’organisation familiale. En orchestrant ces pratiques collectives, ce sont les mères qui contribuent à diffuser l’éthos managérial et sa rationalité. Elles vivent et gèrent une double journée managériale. Les mères ont un rôle nodal dans la production et la transmission de ces pratiques managériales et de cet éthos. Elles sont celles également qui subissent et intériorisent le plus l’usure de cette rationalisation des temps quotidiens.

De fait, ces « modalités de construction » de ces temporalités individuelles et collectives (Elias, 1997) informent d’une normativité managériale contemporaine qui se loge dans nos modes d’être et nos co-constructions intimes. In fine, de par la place sociale centrale des cadres, ces familles illustrent un « régime temporel » socialement marqué. Le temps, au sein de ces microcosmes, se comprend comme une compétence à acquérir, un capital social à pérenniser et une « épreuve » nécessaire à la constitution de soi (Martuccelli, 2006).

Ces couples de cadres biactifs sont ainsi pris entre valorisation et soumission à des normes de rationalisation, qui les essoufflent, les questionnent, mais qui restent intrinsèquement lié à l’image qu’ils se font d’une réussite. Ils s’inscrivent ainsi dans un « milieu temporel » gestionnaire (Grossin, 1996) : ils l’organisent, le rationalisent et le contrôlent. Ces familles pratiquent et actualisent ce milieu de l’intérieur. Par la « répétition du même », elles performent un rythme et une organisation rationnelle, réajustable au quotidien. Or cette même rationalisation des temps lisse et idéalise ces quotidiens. Elle forme des représentations des temps qui « invisibilisent » et dépolitisent ces vécus. Qui masquent les contretemps, les usures et la fatigue gestionnaire de mères « à bout de souffler courses », professionnellement, mais aussi dans le domestique. Ils prennent alors la forme de modèles sociaux de maitrise et de gestion du soi.

Ce travail d’idéalisation, réalisé en partie dans les discours, les modes d’être, mais également par les ajustements maternels, expriment en sous-texte les rapports de genre et de classe qui les rendent possibles.

Si cette approche immersive ne permet pas de questionner les temporalités des cadres, d’un point de vue générique, elle permet de comprendre l’articulation des contextes normatifs qui forment et performent les rationalisations des temps de manière transversale. Cette immersion du temps long (un an) offre un ancrage pour saisir de l’intérieur les rouages des temporalités familiales et de leur dépolitisation.

Parties annexes