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Place et incidence des animaux dans les familles

Sociologie d’une forte proximité subjective au chat, au chien Sociology of strong subjective proximity to the cat, to the dog

  • Emilie Morand et
  • François de Singly

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  • Emilie Morand
    Docteure en sociologie, CERLIS (CNRS, Paris Descartes), ATER Université Paris Descartes, chercheure associée au CERLIS, emorand-stravia@orange.fr

  • François de Singly
    Professeur émérite de sociologie, Université Paris Descartes, chercheur au CERLIS (CNRS, Paris Descartes), francois@singly.org

Couverture de Place et incidence des animaux dans les familles, Numéro 32, 2019, Enfances, Familles, Générations

Corps de l’article

« S’il n’y avait pas de chiens

je n’aimerais pas vivre »

Arthur Schopenhauer.

Introduction

La sociologie de la famille - domaine auquel les auteur-e-s appartiennent - oublie le plus souvent de considérer les liens entre humains et non-humains au même titre que les liens entre humains[1]. Elle considère en effet, sans l’expliciter, qu’une frontière infranchissable existe, interdisant de faire au moins comme s’il était possible que, dans certains cas, des liens de proximité puissent être noués entre un humain et un animal. Cependant le présupposé de la frontière a été remis en question, toujours dans le cadre d’une sociologie de la famille, par des chercheur-e-s anglo-saxon-e-s qui se sont demandé-e-s si l’animal de compagnie pouvait être un membre de la famille (Power, 2008). Nickie Charles et Charlotte Aull Davies (2008) ont procédé méthodologiquement de manière détournée. Elles ont étudié la manière dont les individus incluaient, ou non, en réponse à une question ouverte, un animal de compagnie dans leur définition de leur « réseau familial ». Elles citent l’exemple d’une femme qui place dans le premier cercle, son fils, sa fille, son frère, sa mère, un ami, et qui place dans le second cercle ses chats, en plus de certains de ses amis, de ses cousins, ses oncles et tantes. Cette personne interrogée ne le fait qu’après avoir demandé à l’enquêteur si elle peut inclure un animal :

Femme : « Les chats. Puis-je les mettre ?

Enquêteur : Naturellement

Femme : Car je suis « dévastée ». J’ai perdu un de mes chats, l’an dernier à Noël, et je suis encore étranglée de chagrin chaque fois que je repense à lui. Oh mes petits bébés » (2008, 5.3).

Certains adultes assimilent leur animal de compagnie à un enfant[2]. Cette déclaration ne signifie pas nécessairement que ces adultes considèrent leur chien ou leur chat strictement comme leur enfant. Comme il n’existe aucun terme de proximité spécifique pour désigner une relation nouée avec un animal, l’emprunt du registre familial, et non celui du registre amical, devient une solution provisoire. L’anthropomorphisme peut être un pis-aller devant cette incapacité à désigner une relation dans laquelle l’animal n’est pas un « objet ». Lors de débats dans les médias, comme dans les entretiens, un embarras transparaît. Témoin, cette femme qui avoue : « Je n'imagine pas une seule seconde ma vie sans mon chien. Ma priorité, c'est lui. Je ne regarde pas à la dépense au niveau des frais médicaux. Je ne l'ai pas pour autant personnifié. Je souhaite respecter sa nature profonde - qui est d'être un chien » (Le Figaro.fr, 2014, 23 octobre). Comme en attestent ces différentes citations, il existe des liens forts entre des adultes et des chiens, ou des chats. C’est à la description de ces liens qu’est consacrée cette recherche.

Avant de se poser la question de l’assimilation entre animal de compagnie et « enfant », pour un adulte[3], il nous semble qu’il nous faut appréhender les relations que l’adulte noue avec un animal qui partage avec lui l’espace du domicile privé. Nous le ferons d’une part en décrivant la plus ou moins grande proximité entre l’adulte et son animal de compagnie, et d’autre part en nous interrogeons sur la possible fonction d’autrui significatif que peut remplir un tel animal. Pour Peter Berger, Thomas Luckmann, Hans Kellner (Berger et Luckmann, 2006 ; Berger et Kellner, 1964), un autrui significatif – c’est-à-dire un individu proche avec qui ego partage par la conversation sa vie - contribue à valider le monde subjectif d’une personne proche. Est-ce qu’un chien ou un chat peut être un autrui significatif[4] ?

La notion de « proximité »

Dans notre recherche, nous nous centrons sur la relation de proximité entre certains adultes et leur chien ou leur chat. Nous préférons la notion de « proximité » à celle d’« attachement » qui semble indexer le besoin de proximité aux seuls enfants. Selon la théorie de John Bowlby (1984), le jeune enfant a besoin pour se développer d’avoir une relation d’attachement avec au moins une personne qui prend soin de lui. Sinon, et en référence aux travaux de René Spitz des années 1940 (1945 ; 1968), l’enfant souffrira d’un manque, repérable par exemple dans l’hospitalisme. état dépressif de certains enfants séparés de leurs parents et placés dans des institutions. Dans le cas d’une relation avec un animal de compagnie, par comparaison, qui prend la place du petit enfant ? Le chien ou le chat ? Non, ils n’ont pas besoin d’un tel type de lien avec un humain pour se développer. L’humain ? Sans doute ce dernier peut avoir envie de nouer une relation avec un animal, mais ce n’est pas nécessaire non plus à son propre parcours[5]. Personne n’affirme que l’humain ou l’animal prennent le risque d’un arrêt de développement si l’un ou l’autre n’est pas engagé dans une telle relation humain/non humain stabilisée et personnalisée.

La notion de proximité est utilisée en sociologie, surtout sous la forme de l’adjectif « proche », car elle ne présuppose pas une théorie des conditions du développement humain ou animal. Elle désigne surtout un lien fort qui n’est pas obligatoirement inscrit dans un statut. Son usage s’est imposé à la suite des mouvements sociaux autour du VIH et du Sida. Dans les institutions, comme les hôpitaux, la personne malade ne pouvait pas avoir auprès d’elle son compagnon ou sa compagne (il n’existait pas ni Pacte civil de solidarité ni mariage pour tous) ; elle n’avait le droit qu’à un membre de sa famille. Ces mouvements ont réussi à imposer que le malade puisse désigner une personne de son choix. En France, dans la loi du 4 mars 2002 sur les droits des malades, par exemple l’article L1110-4 inscrit dans le Code de la santé publique stipule : « En cas de diagnostic ou de pronostic grave, le secret médical ne s’oppose pas à ce que la famille, les proches de la personne malade ou la personne de confiance […] reçoivent les informations nécessaires destinées à leur permettre d’apporter un soutien direct à celle-ci » (Secrétariat général du gouvernement français, Code de la santé publique, 2018).

C’est, par analogie, le choix qui est effectué dans cet article : nous nous plaçons du point de vue des adultes qui ont à leur domicile un chat ou un chien. Ces personnes doivent déclarer si elles se sentent, ou non, proches de leur animal. L’option méthodologique retenue, dans une orientation de sociologie compréhensive, est donc de laisser les individus décider eux-mêmes de qualifier leur degré de proximité à leur animal domestique. Si la personne estime ne pas être proche du chien ou du chat présent à son domicile, elle n’est pas interrogée. L’enquêtrice ou l’enquêteur ne fait passer le questionnaire qu’à celles ou ceux qui déclarent être « proches ». Le questionnaire a pour objectif d’étudier les variations d’intensité du proche, et de décrire les indicateurs associés à cette variation. Le « flou » initial de la notion constitue l’objet même de l’investigation : préciser l’environnement des conduites associé à un sentiment de plus ou moins forte proximité. Cela n’est pas plus surprenant comme démarche que les recherches qui décrivent les variations d’investissement dans la relation au conjoint : toutes les personnes qui vivent avec un conjoint n’ont pas nécessairement la même définition de ce qu’elles demandent comme type de compagnie. Ce n’est pas au sociologue de définir a priori ce qu’est un conjoint proche, c’est à son partenaire d’en dessiner les contours par les fonctions qu’il remplit (de Singly, 1996).

La démarche méthodologique retenue combine la vision subjective de l’individu et la procédure de l’objectivation afin de savoir ce que les individus font et ce qu’ils disent de ce qu’ils font (Passeron, 1991), sans se limiter à une démarche seulement objectiviste. Nous sommes ainsi en désaccord avec le travail de François Héran (1987). Il propose en effet un calcul d’un ratio nombre d’animaux par nombre de personnes du ménage, afin de démontrer que les familles avec enfant n’ont pas plus d’animaux que les autres. Mais en effectuant un tel indice, Héran fait comme si chaque animal de compagnie en famille pouvait être considéré comme un membre de ce groupe. Or rien ne prouve qu’il existe un tel lien entre tel animal et tel individu au sein de la famille. Dans cet article, nous cherchons à caractériser la personnalisation d’un lien entre un animal de compagnie et un adulte, définie par ce dernier, et non par un calcul abstrait ne prenant pas appui sur la vision subjective de l’individu.

L’animal de compagnie, un autrui significatif ?

Cette recherche se situe, par ailleurs, dans une perspective autre que celle des travaux de Nicolas Herpin et Daniel Verger (1992 ; 2016). Pour eux, « sauf exception, l’animal est bien une possession collective du foyer » d’une part, et l’animal familier, pour être compris, doit être resitué dans « la nébuleuse des biens » possédés par le ménage d’autre part[6]. Herpin et Verger cherchent à expliquer par les dépenses de consommation le rôle croissant des animaux de compagnie alors que pour nous, c’est le développement d’un attachement affectif qui constitue la variable « indépendante », les dépenses jouant la fonction de variables « dépendantes ».

Les travaux sur les chiens pour les personnes dans la rue, les personnes sans domicile fixe et les punks, (Borocz, 2014 ; Blanchard, 2016) démontrent combien cet animal constitue un élément de stabilité, une forme de validation du monde, fortement incertain dans lequel ces nomades vivent. Contrairement aux théories du développement moral, énoncées notamment par Georges H. Mead (1963 [1934]), les adultes ont aussi besoin d’autrui significatif. Il n’est pas vrai que l’apprentissage d’un Autrui Généralisé qui fonde une « généralisation progressive du moi » (Honneth, 2000 [1992]) diminue le besoin de recours à des autruis significatifs tout le long de son existence (de Singly, 2006[7]). Le monde subjectif dans lequel chacun vit est, pour une part, validé objectivement, par exemple par un diplôme, un statut, un salaire, par une appartenance, et pour une autre part, validé subjectivement par des « êtres »[8] qui par leur présence, par leurs attitudes, soutiennent et renforcent le monde toujours vulnérable dans lequel on vit. Les autruis significatifs sont considérés comme des êtres les plus proches.

À la différence de George H. Mead (1963[1934]), l’intériorisation progressive pendant l’enfance d’un Autrui Généralisé ne diminue en rien le recours à des autruis significatifs qui peuvent être nécessaires tout le long de l’existence (de Singly, 2006). Cette aide peut être donnée et reçue par des proches, humains ou animaux. Il est donc possible théoriquement d’associer la notion de proximité à celle d’autrui significatif. Lorsque l’adulte estime être attendu, le soir, par son animal derrière la porte (scène racontée de nombreuses fois dans les entretiens), lorsqu’il pense que son chat ou son chien ressent son humeur personnelle, il se sent reconnu, et validé dans son individualité.

Dans cette optique théorique, nous considérons que le chien, ou le chat, peut aussi jouer le rôle d’un autrui significatif. Nous ne différencions pas le chien du chat, dans la continuation des recherches anglo-saxonnes prenant appui sur la catégorie de « pet »[9]. La notion d’autrui significatif et la notion de « pet » reposent, l’une et l’autre, sur l’existence d’un lien de forte proximité.

Une enquête par questionnaire

Pour approcher cette forte proximité subjective, et les comportements qui y sont associés, nous avons eu recours à une enquête par questionnaire. Celle-ci a été réalisée pendant l’année 2016-2017 dans le cadre d'un enseignement de méthodes quantitatives en deuxième année de Licence de Sciences Sociales au sein de la Faculté des sciences humaines et sociales-Sorbonne à l'Université Paris Descartes[10]. Pour faire partie de l’échantillon, il fallait : a) être propriétaire d'au moins un chien ou chat ; b) s'en sentir proche ; c) ne pas vivre chez ses parents[11] ; d) avoir ce chien ou ce chat depuis au moins cinq mois. Cette enquête a été précédée d’une pré-enquête par entretien (corpus de 150 entretiens) qui a permis d’appréhender les conduites des adultes proches de leur chien ou de leur chat, et les termes qu’ils utilisaient pour les décrire.

L'objectif de cette enquête était d'identifier les déterminants sociaux de la forte proximité subjective à l'animal et les conduites associées à cette proximité. Pour cela, le questionnaire comportait 145 questions, réparties en cinq parties. La première comportait des questions destinées à recueillir des informations factuelles sur l'animal sur lequel porte la relation interrogée par la suite. Il s'agissait, par exemple, de demander à l'enquêté.e propriétaire de plusieurs animaux de choisir celui dont il ou elle se sentait le plus proche, ou de connaitre la date d'arrivée de l'animal dans le foyer de l'enquêté.e. La deuxième partie, la plus longue, était composée des questions portant sur la relation entre l'enquêté.e et l'animal choisi en début de questionnaire. La troisième partie du questionnaire interrogeait les enquêté.e.s sur leur proximité à la défense de la cause animale et aussi à la défense et la sauvegarde de la nature. La quatrième partie comportait des questions sur leur socialisation antérieure à l'animal domestique. Enfin, la dernière partie était consacrée à des questions portant sur les indicateurs classiques des déterminants sociaux.

Le questionnaire a été mis en ligne avec le logiciel LimeSurvey. Assurée par les étudiants, la passation a été effectuée en décembre 2016 et janvier 2017. 2977 personnes ont répondu (entièrement) au questionnaire. Plus de femmes que d’hommes ont répondu (79 % contre 21 %). La proximité à un chat ou à un chien était pratiquement équilibrée (47 % contre 53 %).

Les trois dimensions de la forte proximité

La proximité subjective

Au début du questionnaire, la consigne était la suivante : « Bonjour. Nous vous remercions de participer à cette enquête menée dans le cadre de la licence 2 de Sciences Sociales à l’Université Paris Descartes, et dans le cadre du Centre de recherches sur les liens sociaux (CNRS). Elle s’adresse aux personnes ayant chez elles un chat ou un chien dont elles se considèrent proches. Elle vise à mieux connaître les relations qu’elles entretiennent avec cet animal. Vous devez répondre à titre personnel à ce questionnaire, et pas au nom de votre couple ou de votre famille. C’est votre relation entre vous personnellement et votre animal qui nous intéresse. » Au cours du questionnaire, après plusieurs questions sur la relation avec leur animal, venait cette question : « Sur une échelle de 1 à 10, 1 signifiant peu proche et 10 très proche, donnez l’indication chiffrée de votre proximité à votre animal ». Les effectifs pour les notes étaient les suivantes :

  • Note 10 : 1062 personnes

  • Note 9 : 574 personnes

  • Note 8 : 865 personnes

  • Note 7 : 348 personnes

  • Note 6 : 100 personnes

  • Note 5 et moins : 119 personnes.

Conformément à la consigne initiale, peu d’individus ont donné une note très faible. On retient quatre classes de proximité subjective : a) très, très forte, si note 10 ; b) très forte, si note 9 ; c) forte, si note 8 ; d) moins forte, si notes 7 et moins.

La proximité tactile

La deuxième dimension, plus objective, était construite à partir des réponses à cinq questions portant sur une proximité corporelle avec l'animal familier. Un score a été attribué à chacune des réponses pour construire un score global dont la répartition a donné lieu à une échelle de proximité à quatre niveaux. Les cinq questions ayant servi à la création de cette variable sont les suivantes :

  • « Hier, pendant la soirée, avez-vous caressé ou câliné votre animal ? », (0,5 point si l'enquêté a répondu « Oui », 0 point s'il a répondu « Non ») ;

  • « Avez-vous trouvé agréable de le caresser ? », (question posée uniquement aux répondants « Oui » à la question précédente, 1 point si l'enquêté a répondu « Oui, beaucoup », 0,5 point si l'enquêté a répondu « Oui, un peu », et 0 point si l'enquêté a répondu « Non ») ;

  • « La nuit dernière l'animal a-t-il dormi une partie de la nuit dans votre chambre ? », (1 point si l'enquêté a répondu « Oui toute la nuit », 0,5 point si l'enquêté a répondu « Oui, une partie de la nuit au moins » ; 0 point si l'enquêté a répondu « Non ») ;

  • « Hier quand vous êtes rentré chez vous, avez-vous caressé votre animal avant toute autre chose ? », (1 point si l'enquêté a répondu « oui », 0 point si l'enquêté a répondu « je ne suis pas sorti de chez moi » ou « non ») ;

  • « Vous arrive-t-il de trainer au lit le matin en compagnie de votre animal ? », (1 point si l'enquêté a répondu « Oui, souvent », 0,5 point si l'enquêté a répondu « Oui parfois », et 0 point si l'enquêté a répondu « Non, jamais »).

La totalité de ces points forme un score allant de 0 à 5 points d’intensité dans leurs contacts tactiles. Les enquêtés ayant entre 0 et 1,5 point sont dans la catégorie « Très faible intensité tactile » ; ceux qui ont de 2 à 2,5 points sont dans la catégorie « Assez faible intensité tactile » ; ceux qui ont de 3 à 3,5 points sont codés « Assez forte intensité tactile » ; et enfin ceux qui obtiennent 4 ou 4,5 points forment la catégorie « Très forte intensité tactile ». Les deux variables qui contribuent le plus à la variation de cet indice d’intensité sont le fait d'avoir caressé son animal la veille et de « trainer au lit » le matin avec son animal. La variable contribuant le moins est le fait d'avoir caressé son animal avant toute autre chose en rentrant chez soi la veille.

Ces questions ont été construites après une analyse des entretiens menés lors d’une pré-enquête. Dans les récits de sa relation avec leur chien ou leur chat, la personne adulte insistait sur cette proximité physique. On peut noter que cela revenait nettement plus souvent que dans les entretiens décrivant les relations avec son partenaire, ou un de ses enfants, non pas que ces relations de proximité tactile n’existent pas entre humains, mais parce qu’elles ne figurent pas dans les scripts les plus fréquents de relations familiales (ou amicales), et qu’elles constituent rarement un objet en sociologie de la famille. Cependant dans quelques travaux, cette proximité tactile apparaît. Par exemple dans La femme seule et le prince charmant (1999), Jean-Claude Kaufmann remarque que les femmes qui vivent seules ressentent surtout un manque la nuit, elles manquent d’une épaule, d’un appui. L’importance de cette relation tactile, une femme la souligne en creux, lorsqu’à la fin de leur union, elle n’en peut plus de dormir dans le même lit : « Je dormais accrochée au bord du matelas pour éviter tout contact » (Kaufmann, 2015). Au contraire, une autre femme insiste sur la permanence du plaisir de partager le même lit : « Dès qu’on se couche, nous nous blottissons l’un près de l’autre, et nous nous endormons ainsi » (Kaufmann, 2015). La chaleur commune venant du rapprochement est ressentie comme un marqueur de leur relation. Sur un site du magazine Elle (cité par Kaufmann, 2015), une femme assimile même son compagnon à un doudou : « J’adore m’endormir collée à lui. C’est un moment intense de bonheur de dormir blottie contre mon grand nounours ».

La proximité conversationnelle

La troisième dimension de forte proximité désigne la nature de certains échanges verbaux. Elle est élaborée en référence à la théorie de Peter Berger et Hans Kellner qui, dans « Le mariage et la construction sociale de la réalité » (1964), soulignent l’importance de la conversation entre les conjoints pour repérer les autruis significatifs. C’est le support à la fois de la construction d’un monde commun, et de la consolidation de son propre monde, renforcé par cette validation. Avec la prise en compte de cette dimension spécifique, nous remettons en cause, comme de nombreux propriétaires de chiens et de chats, la coupure radicale entre l’humain et l’animal, en pensant que le même processus peut jouer dans l’interaction personnalisée entre un adulte, un enfant et un animal familier. L’animal de compagnie peut être aussi un autrui significatif, du point de vue l’adulte engagé dans une relation avec lui.

Là encore, les entretiens de pré-enquête montraient que de nombreuses personnes proches d’un chat ou d’un chien racontaient leurs échanges verbaux. En prenant appui sur leurs récits, nous avons élaboré cinq questions, servant de support à un indice de proximité conversationnelle :

  • « Au cours de la dernière semaine, avez-vous parlé de votre journée à votre animal ? », (2 points si l'enquêté a répondu « Oui presque tous les jours », 1 point s'il a répondu « Oui, à plusieurs occasions », 0,5 point s'il a répondu « Oui rarement ») ;

  • « Au cours de la dernière semaine avez-vous fait au moins un compliment à votre animal ? », (1 point si l'enquêté a répondu « Oui, assez souvent », 0,5 point s'il a répondu « Oui, rarement », 0 point s'il a répondu « Non ») ;

  • « Au cours de la dernière semaine, vous êtes-vous confié à votre animal ? », (1 point si la réponse est « Oui », 0,5 point si c’est la réponse « Non, pas au cours de la dernière semaine », et 0 point si la réponse est « Non je ne me confie jamais à mon animal » ;

  • « Pensez-vous que votre animal vous comprend ? » (1 point si l'enquêté a répondu « Oui, il me comprend vraiment », 0 point s'il a répondu « Oui, il comprend surtout mon ton » ou « Non » ;

  • « Hier quand vous avez quitté votre logement, avez-vous dit un mot d'au revoir à votre animal ? » (0,5 point si la réponse est « Oui », 0 point si la réponse est « Non »).

Au final, à partir de la répartition des notes globales, a été construite une variable en quatre modalités, désignant des niveaux de proximité conversationnelle : de 0 à 1,5 point, les enquêtés sont « Très peu proches » ; de 2 à 2,5 points, ils sont « Assez peu proches » ; de 3 à 4 points, ils sont considérés comme « Assez proches », et enfin de 4,5 à 5,5 points, ils sont alors « Très proches ».

Toucher son chien, son chat

Les facteurs sociaux qui contribuent à produire la proximité tactile

Quatre variables ont un fort impact sur la proximité tactile : l’âge, l’absence d’un enfant au domicile, le sexe et le milieu social. Presque la moitié des jeunes (les 26 ans et moins) sont très proches tactilement de leur animal domestique, contre un peu plus d'un quart seulement des plus de 42 ans. S'agit-il d'un effet d'âge ou de génération ? Cela vient, nous semble-t-il, d'un mixte des deux. Tout d’abord la nouvelle place des animaux dans les familles renvoie plutôt à un effet de génération. La proximité à l'animal domestique est devenue plus légitime aujourd'hui qu’hier[12]. Mais c'est aussi parce que les jeunes n'ont pas encore construit de famille qu'ils sont plus proches de leur animal que leurs ainés. On peut le saisir indirectement par la deuxième variable qui contribue fortement à la proximité tactile, la présence d'enfant. 41 % des enquêtés qui n'ont pas d'enfant sont très proches tactilement de leur animal contre seulement 23 % des enquêtés ayant un enfant. Le fait de vivre en couple, ou non, a également un effet, mais bien plus faible que la variable « Enfant ». Ces résultats peuvent être interprétés ainsi : la fonction tactile est assurée soit par l'enfant, soit par le conjoint. Lorsque l'un ou l'autre font défaut, et surtout l’absence d’enfant, l’animal familier semble pouvoir répondre à cette demande, comme par report, par transfert.

Près de 40 % des femmes sont très proches tactilement de leur animal contre seulement un cinquième des hommes. Le milieu social joue également un rôle, mais uniquement chez les hommes. Les hommes des milieux populaires sont plus nombreux (27 %) que les hommes des milieux moyens et supérieurs (17 %) à toucher leur animal. En revanche, cet effet de classe ne se retrouve pas du côté des femmes. En croisant les deux critères, on observe que la différence entre les sexes augmente avec le milieu social : 10 points en milieux populaires, 20 points dans les autres milieux. Le sens tactile est codé socialement davantage du côté féminin, comme le démontre Erving Goffman (1977). Dans la mise en scène de la féminité, la main est ouverte et caressante, alors que dans la mise en scène de la masculinité, la main est fermée, plus souvent sous la forme du poing. Cependant la virilité prêtée davantage aux hommes des milieux populaires (Bourdieu, 1979) leur interdit moins qu’aux hommes cadres cette expression qui relève davantage historiquement d’un répertoire féminin.

La socialisation antérieure a également un impact sur la proximité tactile avec son animal familier. 39 % des individus qui ont vécu avec un animal durant leur enfance et adolescence sont très proches de leur animal familier, contre seulement 29 % de ceux qui n'ont pas eu d'animal étant enfant. Plus que cela, 50 % des enquêtés qui dormaient souvent avec un animal lorsqu'ils vivaient chez leurs parents sont aujourd'hui très proches de leur animal familier, quand c'est le cas de seulement 26 % de ceux qui ne dormaient pas avec l’animal domestique. Lorsqu’ils ont eu une expérience tactile avec un chien, un chat pendant leur enfance, les adultes reconduisent plus souvent ce contact dans le temps présent.

Le mode et le lieu d'habitation jouent également un rôle. Vivre en ville plutôt qu'à la campagne accentue la proximité tactile à son animal familier. De même le fait de vivre en appartement ou en maison sans jardin a une influence positive sur ce type de proximité. L’animal familier qui peut sortir dehors est plus indépendant de son propriétaire. Inversement, ce dernier n’a sans doute pas la même définition de son animal familier qu’un propriétaire en appartement en ville. Les animaux qui veillent sur la maison à la campagne ou qui circulent librement ne ressemblent pas à ceux qui dorment dans la chambre avec la personne qui y est sensible. La douceur tactile est du côté urbain. Le fait d’avoir une religion, et plus encore d’être pratiquant, influence également, de manière négative, la proximité tactile.[13]

Tableau 1

Les variables qui influencent la proximité tactile

Les variables qui influencent la proximité tactile

 % horizontaux. Les pourcentages ont été calculés sur l'ensemble des personnes ayant répondu à la question. Nous avons supprimé les "sans réponses" car cela constituait un effectif très faible. Lecture : 45 % des plus jeunes sont très proches tactilement de leur animal alors que c'est le cas de 26,7 % des plus âgés.

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Les variables associées à la proximité tactile

D'autres aspects de la relation diffèrent selon que l'animal remplit plus ou moins cette fonction tactile. Les enquêtés les plus proches donnent alors fréquemment un surnom à leur animal familier, comparativement aux moins proches (respectivement 88 % contre 65 %), lui parlent plus de leur journée (94 % contre 62 %), se confient plus (49 % contre 11 %), sont plus nombreux à avoir l'impression que l'animal les comprend (47 % contre 24 %), à avoir été réconforté (87 % contre 54 %), à lui dire au revoir le matin (85 % contre 45 %). La communication non verbale n’exclut en rien la communication verbale. Bien au contraire, le chien ou le chat est aussi plus souvent sujet de conversation avec l'entourage et de partage de photos. 49 % des enquêtés très proches et 13 % des très peu proches parlent de leur animal à d'autres personnes que les membres de leur famille. Les premiers ont plus de photos que les seconds, les partagent aussi plus fréquemment avec d’autres. L'animal qui compte est objet de conversation entre humains. Il ne s'agit pas, pour autant, d'un sujet consensuel de discussion comme peuvent l'être « les ressources sûres », évoquées par Erving Goffman (1988 :130), « les animaux, les enfants et la météo ». Certains membres de la famille ou certains amis peuvent considérer qu’ils en parlent trop, qu’ils sont trop attachés.

Être proche par le toucher assure un passeport à l'animal pour se déplacer dans toutes les pièces du logement, ce qui est un critère très important selon Emma Power (2008). Cette possibilité indique un statut qui se confond avec celui des autres personnes de la famille. À ce titre, le chien ou le chat partage alors également plus souvent le repas que l’enquêté prend. Et il dispose aussi plus souvent de nourriture qui ne se limite pas à celle spécialisée pour les animaux.

Parler à son chien, à son chat

Les facteurs sociaux qui contribuent à produire la proximité conversationnelle

Pour cette proximité, la socialisation à l'animal familier pendant l’enfance intervient encore positivement. Lorsqu’il y avait un animal chez ses parents pendant son enfance, la personne converse plus aujourd’hui avec son chien ou son chat que les autres individus qui n’en ont pas eu auparavant. De même le fait d’avoir dormi, enfant, avec un animal, favorise la proximité conversationnelle actuelle.

L’âge, dont nous avons vu l'impact sur la proximité tactile, n'a plus d'effet sur la proximité conversationnelle : un peu plus d'une personne sur cinq, quel que soit son âge, est très proche de son animal. La religion, le fait d'être croyant et pratiquant n'a pas d'influence non plus, alors que cette variable influait sur la proximité tactile. La nature du logement intervient peu, et en tous cas moins que pour le fait de caresser son chat ou son chien. Cette triple divergence avec les données sur la proximité tactile méritera d’être étudiée davantage.

En revanche, l’appartenance à un milieu social (définie par sa propre position professionnelle) continue à avoir de l’effet. La rupture se fait entre les enquêtés de milieux populaires et les enquêtés de milieu moyen et supérieur. 26 % des femmes et 18 % des hommes de milieu populaire conversent plus que les femmes et les hommes de milieu supérieur (respectivement 19 % et 7 %). Les hommes cadres, moyens et supérieurs, résistent fortement à mettre en œuvre un échange conversationnel avec leur chien ou leur chat. Ils manifestent une plus grande réticence à admettre un certain continuum entre eux et l’animal, comme si cela pourrait remettre en question leur supériorité sociale.

Tableau 2

Les variables qui influencent la proximité conversationnelle

Les variables qui influencent la proximité conversationnelle

 % horizontaux. Une variable indépendante sera considérée comme ayant une influence lorsqu'il y a un écart d'au moins 5 points entre les pourcentages des modalités de cette variable.

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Les femmes, même celles qui sont cadres supérieures, parlent toujours davantage que les hommes de leur milieu à leur chien ou à leur chat. On peut rapprocher ce résultat du croisement avec la présence ou non d'un enfant. Les enquêtés sans enfant parlent davantage à leur animal, que les enquêtés ayant un ou plusieurs enfants. Cela semble aller dans le sens d’une certaine ressemblance fonctionnelle entre l’enfant et l’animal. Mais quand on reprend les résultats, non plus ceux de l’indice global, mais des questions le composant, en particulier le fait de se sentir compris par son chien ou son chat, ou de se confier à lui, on observe un mouvement comparable. Or les mères ne se confient pas à leur enfant, elles ne ressentent pas nécessairement le besoin d’être comprises par leur fils ou leur fille. Ces deux dimensions renvoient davantage à la conversation avec le conjoint qu'avec l’enfant. Le fait que l’absence d’enfant entraîne une augmentation de la proximité conversationnelle n’implique pas que la nature des échanges entre l’adulte et l’animal ressemble à la nature des échanges entre le parent et l’enfant. C’est un point qui mérite d’être approfondi.

Les variables associées à la proximité conversationnelle

Comme pour la proximité tactile, le fait d'être proche conversationnellement de son animal est associé à d'autres comportements relationnels. Sans surprise, puisque nous sommes au niveau du langage, les personnes proches donnent plus souvent un surnom à leur chien ou à leur chat. Elles sont aussi, et c’est logique, plus nombreuses, quand elles sont tristes, à avoir eu le sentiment d’être réconfortées (respectivement 86 % des très proches et 56 % des très distants)[14].

Les proches par les échanges verbaux et symboliques, comparativement aux autres, ne veulent pas être séparés de leur animal : 76 % aimeraient l’emmener toujours avec eux, contre 35 % seulement des très distants. Lorsqu’elles sont séparées cependant, elles prennent davantage des nouvelles de leur chien ou de leur chat pendant leur absence. Ces proches manifestent aussi leur affection par le fait d’avoir un plus grand nombre de photos de leur animal et de les mettre plus souvent en fond d’écran. La parole s’amplifie aussi par un autre type d’échanges : les plus bavards avec leur animal sont aussi ceux qui parlent le plus souvent de lui à d’autres.

Se sentir très proche de son chien, de son chat

La proximité subjective dépend de quatre facteurs

Conformément aux résultats précédents, les femmes se sentent nettement plus proches de leur chien ou de leur chat que les hommes (respectivement 41 % et 22 % se déclarent très, très proches). Les deux variables sociales classiques, diplôme et milieu social, contribuent aussi à produire un lien très fort : c’est le cas de 40 % des personnes de milieu populaire et de 31 % des personnes de milieu moyen[15]. D’une part, moins la personne est diplômée, plus elle se dit proche de son animal familier. D’autre part, les employés et ouvriers nouent des liens plus forts que les cadres moyens et supérieurs. Les effets sexe et milieu social se combinent de telle sorte que les femmes de milieu populaire sont celles qui se déclarent les plus proches de leur chien ou de leur chat. Elles sont suivies par les femmes de milieux moyen et supérieur. Les plus distants sont les hommes de milieux supérieurs et moyens. Le sentiment de proximité à l’animal est moins exprimé par les hommes cadres.

Cet amour animalier semble relever d’une sphère assez peu légitime socialement[16], si on considère que ce sont les groupes les plus dominés (milieu populaire et femme) qui le déclarent. C’est ainsi qu’un quart des enquêtés éprouvant une très forte proximité subjective déclarent que certains membres de leur famille les trouvent trop proches de leur animal, contre 4 % des personnes qui sont plus faiblement proches. Cet écart montre que, malgré les remises en cause philosophiques et politiques de la frontière entre l’animal et l’humain, un sentiment très fort de proximité avec un chien ou un chat peut être jugé comme excessif par des membres de l’entourage. Ainsi dans un entretien, une femme déclare dans un premier temps ne pas célébrer l’anniversaire de son chien. Elle se reprend ensuite, en avouant que dès que son mari quitte la maison, elle offre un cadeau à son animal. Son mari juge non raisonnable l’attachement de son épouse. Ce déficit actuel d’acceptation de l’amour porté à un chien ou à un chat se reflète notamment dans la grande distance à l’animal familier manifestée par les hommes cadres. Retrouve-t-on ainsi dans la relation de forte proximité à l’animal la plus grande expressivité des femmes, résultant de la division du travail entre les genres à l’intérieur et à l’extérieur de la famille, et d’une « orientation relationnelle » plus développée des femmes (Peek, Bell et Dunham, 1996), proche en cela du care (assigné historiquement aux femmes) (Gilligan, 1986 [1983]) ?

Tableau 3

Les variables qui influencent la proximité subjective au chien, au chat

Les variables qui influencent la proximité subjective au chien, au chat

% horizontaux

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La production d’une forte proximité subjective dépend de deux autres facteurs. Le premier renvoie à la socialisation pendant l’enfance. Les adultes très proches aujourd’hui de leur chien ou de leur chat ont plus souvent eu un animal domestique chez eux pendant leur enfance.

L’absence d’enfant, facteur favorable

Le second facteur reflète la situation familiale actuelle de chacun. Plus que le fait de vivre en couple, c’est le fait de ne pas avoir d’enfant chez soi qui entraîne l’augmentation de la proximité subjective. Ceux et celles (en couple ou non) qui n’ont pas d’enfant sont plus nombreux que ceux et celles qui ont un enfant à se sentir proches de leur chien ou de leur chat.

Le rapprochement, par certains adultes, entre leur animal et un enfant ne semble pas fortuit. Consacrer du temps, des gestes et des paroles à son chien ou à son chat est en partie incompatible avec le fait de prendre soin de son enfant : non seulement en raison de contraintes temporelles, mais aussi parce que l’enfant (plus que le conjoint) et l’animal apportent des satisfactions en partie comparables. Dans les deux cas, cette relation de forte proximité se noue dans une relation de dépendance. L’enfant et l’animal dépendent, pour une part, de la personne qui s’en occupe. Est-ce que cela exprime, dans un monde social où l’indépendance est néanmoins érigée en norme, un besoin de se sentir indispensable, utile ? Cela peut aussi traduire une forme d’équivalence plus grande chez les femmes, du fait de leur assignation à l’élevage et au soin, entre l’enfant et l’animal[17], ou encore de leur assignation au care (Gilligan, 1986 [1983]).

Si certaines études soulignent que l’animal domestique est plus présent dans les familles avec enfant[18], notre étude montre la différence entre la présence « objective » au sein du domicile et le sentiment de proximité subjective. Des parents peuvent accepter d’avoir un chien ou un chat pour faire plaisir à leur enfant, mais cette présence ne se convertit pas automatiquement en lien de proximité. Le chien ou le chat peut rester un colocataire, ou devenir quelqu’un de proche. C’est pour cela que nous proposons de nommer l’animal domestique qui engendre un sentiment de forte proximité un animal familier, pour marquer un degré supérieur d’investissement.

Considérer son chien ou son chat comme membre de la famille « à part entière »

Cette forte proximité subjective, lorsqu’elle existe, se retraduit-elle en un sentiment d’appartenance à la famille ? C’est un questionnement présent dans de nombreux travaux sur l’animal de compagnie et la famille. Dans notre questionnaire, on a posé la question suivante : « Estimez-vous que votre animal est un membre de la famille ? Oui, à part entière ; Oui, mais pas au même titre que les humains ; Non, c’est autre chose ». La répartition est de 65 % pour la première réponse, 30 % pour la deuxième et 5 % pour la troisième.

Il existe une corrélation forte entre la proximité subjective et la définition de son animal comme membre, ou non, de sa famille. Le « à part entière » varie de plus de cinquante points entre les personnes qui se sentent très, très proches et les personnes qui se sentent nettement moins proches (Cf. Tableau 4).

Tableau 4

La proximité subjective et le sentiment d’appartenance

La proximité subjective et le sentiment d’appartenance

 % horizontaux

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La très grande majorité des adultes qui affirment être proches (plus ou moins) de leur animal domestique le considère comme un membre de leur famille. La différence selon le degré de proximité subjective se répercute sur le sens de rattachement : pour les moins proches, l’animal est un membre de la famille, mais « pas au même titre que les humains », pour les proches, au contraire, l’animal est un membre de la famille « à part entière ».

La formulation de la question et des réponses proposées est telle que le « à part entière » n’est pas l’exact pendant du « à part entière, mais pas au même titre ». En effet, les personnes qui répondent « à part entière » ne nient pas une spécificité de leur animal, mais ils refusent surtout une hiérarchisation entre la catégorie « humain » et la catégorie « animal »[19]. Elles soulignent pour elles, que la nature « non-humaine » de l’animal n’est pas un obstacle pour nouer un lien qui peut être comparé à celui des membres humains de la famille. Pour l’exprimer autrement, les personnes qui choisissent cette réponse » à part entière pourraient affirmer que leur conjoint, leur enfant sont des membres eux aussi des membres à part entière. Pour Rebekah Fox (2006), la remise en cause des catégories binaires (humain/animal) conduit à un trouble dans le raisonnement, à des oscillations entre l’animal, reconnu comme un animal et en même temps méritant un traitement « comme » un humain[20].

Tableau 5

Les comportements les plus associés au fait de considérer son animal familier comme un membre de la famille « à part entière ».

Les comportements les plus associés au fait de considérer son animal familier comme un membre de la famille « à part entière ».

Une forte association est mesurée par un écart d’au moins trente points, pour une modalité considérée, entre les personnes qui répondent « c’est un membre de la famille, à part entière » et celles qui répondent « ce n’est pas un membre de la famille ».

Lecture : 51,3 points d’écart pour la réponse « J’aimerais l’emmener avec moi » entre le groupe des personnes pour qui l’animal est un membre de leur famille à part entière et le groupe de celles pour qui leur animal n’est pas un membre de leur famille.

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59 % des personnes qui incluent leur animal dans leur famille et 10 % des personnes qui refusent cette inclusion (soit un écart de près de 49 points) appellent leur chien ou leur chat avec le surnom de « bébé », « fifils » ou de « fifille », ou un surnom équivalent. Les premiers acceptent nettement plus que les seconds (respectivement 54 % et 21 %) que leur animal familier dorme dans leur chambre. Toujours par rapport aux femmes et aux hommes qui estiment que le chien ou le chat doit rester à sa place d’animal, les partisans de l’élargissement de la famille traitent leur animal de manière différente. Ils l’intègrent dans la galerie de leurs photos, en le mettant à la meilleure place, en fond d’écran. Ils voudraient ne pas avoir à s’en séparer lors d’un voyage. Ils pensent aussi à leur chagrin lorsque leur chat ou chien disparaîtra.

L’élargissement de la famille au chat ou au chien n’est pas uniquement une déclaration de principe ; elle repose sur la spécificité, à la fois, des services rendus par l’animal et des liens noués avec lui. À la différence de l’enfant ou du conjoint qui sont par principe « membres de la famille », le chien ou le chat ne reçoit cette attribution qu’à certaines conditions que l’on vient d’appréhender, qu'en raison du fait que cet animal, d’une manière ou d’une autre, accepte de jouer le jeu imposé par la personne qui veut être proche de lui. D’une certaine façon, à la différence de l’automaticité des liens familiaux, cette étiquette est davantage construite dans la relation elle-même.

Conclusion : « Juste un amour »

L’animal familier ne se confond ni avec l’enfant[21], ni avec le conjoint, ni encore avec un ami. À une journaliste de Glamour[22] qui lui demande : « Votre réflexe tendresse ? », Margaret Qualley lui répond : « Appeler ma sœur. Non, pardon j’ai déjà trop parlé d’elle. Bah, mon chien alors. C’est un chien de sauvetage. Il s’appelle Books, et c’est juste un amour ». Cette phrase d’apparence banale peut nous permettre de se demander si la question que bien des sociologues se posent est pertinente. Pourquoi, en effet, s’interroger pour savoir s’il est assimilé à un enfant, à un compagnon, ou « juste un animal » (Blouin, 2013) ? Quand Margaret Qualley cite son chien, Books, elle sait bien que ce n’est pas un substitut de sa sœur, Rainey, musicienne. Ce sont deux êtres qui comptent pour elle dans sa vie. Le chien, même quand il est un amour, reste un chien. Mais ce n’est pas « juste un chien ». C’est un être proche dont la logique d’appartenance catégorielle importe assez peu, il est avant tout unique.

C’est pourquoi il ne faut pas non plus se tromper, nous semble-t-il, sur le sens des réponses « mon animal est membre à part entière de la famille ». Dans le cadre des réponses proposées, bon nombre des adultes choisissent l’énoncé qui marque la plus grande proximité, mais cela n’implique pas qu’ils confondent les humains et les non-humains. Dans le cadre d’une famille contemporaine dont la caractéristique principale est la dimension relationnelle (de Singly, 2017), c’est l’intensité de l’attachement affectif qui prime plus que la nature exacte du statut. Le fait que le chien ou le chat puisse être un membre de la famille à part entière est un indicateur supplémentaire de ce changement historique : leur dimension « expressive » des comportements l’emporte sur leur dimension « instrumentale ». Dans le cadre d’une famille dont la structure importe moins que la nature affective des liens, la nouvelle famille, « more-than-human family » (Power, 2008), prend place : la forte proximité avec le chat ou le chien, associée à la déclaration que ce dernier est membre de la famille, en témoigne. La présence du chien et du chat n’est pas donc seulement, selon nous, un élément de « l’assemblage familial » (Price-Robertson etDuff, 2018), au même titre que les objets, les humains. Elle relève d’une catégorie comprenant les humains et les animaux apportant réconfort, sécurité, validation de soi et de son monde.

Reste à revenir au présupposé initial, celui de ne pas avoir distingué dans le traitement des données le chien et le chat. Pour estimer sa pertinence, nous examinons quatre croisements, avec comme variable indépendante le chat et le chien, et comme variables dépendantes, la proximité conversationnelle, la proximité tactile, la proximité subjective et enfin le rattachement de l’animal de compagnie à la famille (Tableau 6).

Tableau 6

Les différences selon le chien ou le chat

Les différences selon le chien ou le chat

 % horizontaux

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Les variations existent entre le chien et le chat, sans inversion de tendances. Schématiquement, les données peuvent être ainsi lues : 1) La proximité conversationnelle est plus forte avec le chien, la proximité tactile avec le chat. 2) Les adultes se déclarent un peu plus près de leur chien que de leur chat. 3) Et enfin, les chiens sont un peu plus que les chats considérés comme des membres de la famille, à part entière.

La parole étant plus que le geste au cœur de la théorie de la validation subjective par les autrui significatifs, le chien est semble-t-il un peu plus autrui significatif que le chat. Il manquait cependant dans le questionnaire des questions sur le lien de dépendance entre l’adulte et son animal. Peut-être que la proximité plus faible vis-à-vis des chats, comparativement à celle vis-à-vis des chiens, dépend aussi de cette indépendance. Existe-t-il dans la relation entre l’adulte et l’animal une tension comparable à celle de l’évolution contemporaine observée dans les relations familiales : à savoir une augmentation de l’indépendance de conjoints, et des enfants, une forme de disqualification de la dépendance ? Cela permettrait de comprendre, pour une part, pourquoi le chat a plus de succès (par le nombre) que le chien (Herpin et Verger, 2016), autorisant mieux le lien idéal des sociétés contemporaines, pris sous tension entre le souhait d’une proximité affective et le désir du maintien d’une indépendance (de Singly, 2000).

Parties annexes