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Comptes rendus

Théorie, méthode et idées : Feminist International Relations. An Unfinished Journey.Sylvester, Christine. New York, Cambridge University Press, 2002, 368 p.

  • Mary Ann Tétreault

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  • Mary Ann Tétreault
    Political Science, Trinity University
    San Antonio, USA

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Corps de l’article

Les contributions des théoriciens féministes au domaine des relations internationales (ri) sont considérables et formatrices, malgré le peu de citations que l’on trouve dans la documentation traditionnelle en ri. Le tout récent livre de Christine Sylvester, Feminist International Relations, est une guide routier qui décrit le parcours intellectuel d’une des principales théoriciennes féministes. L’expédition qu’elle relate propose des itinéraires intéressants, certains très populaires, d’autres non. Guidé par ces essais, le lecteur, qu’il soit féministe ayant déjà parcouru certaines des mêmes routes ou une personne pour qui la route est quasiment ou totalement inconnue, trouvera plusieurs occasions d’accroître ses conceptions théoriques.

Le livre comprend une série d’essais rédigés au cours d’une période de seize années ; chacun commence par une courte introduction qui présente le contexte de l’essai. Même si l’auteur précise qu’ils peuvent être lus dans n’importe quel ordre, nous suggérons au lecteur au moins de commencer au début avec l’essai sur trois livres que Sylvester qualifie de travaux fondamentaux en ri féministes : Women and War de Jean Bethke Elshtain ; Bananas, Beaches, and Bases de Cynthia Enloe ; et Gender in International Relations de J. Ann Tickner.

Comme toute bonne « fille », Sylvester fait des commentaires tant critiques qu’élogieux sur ces « mères fondatrices » et leurs écrits. Fidèle à son propre point de vue postmoderniste, elle identifie et explique les inclusions et les omissions en faisant référence aux expériences de vie de chaque auteur. Cette approche s’avère efficace dans son ensemble et nous l’appuyons du fait qu’elle contribue vraiment à la définition de la problématique coxienne qui sous-tend la représentation du monde de chaque auteur. En outre elle confronte ouvertement l’encastrement de toute théorie dans de telles problématiques, auquelles les théories en ri s’opposent explicitement. Néanmoins, connaissant deux de ces auteurs et les trois livres, même cette attention inhabituelle à la contribution de la vie au travail semble insuffisante. Il faudrait aussi (et c’est la raison pour laquelle nous nous dissocions de certaines des critiques de Sylvester sur ces travaux) accorder de l’importance aux conséquences du caractère et du tempérament sur l’« oeil » expérimenté.

Illustrons un tel énoncé avec Cynthia Enloe. Sylvester se joint à d’autres pour critiquer les travaux d’Enloe, alléguant qu’ils sont « isolés » et pas assez « systématiques » pour appuyer des conclusions aussi radicales que : la survie de la structure même du tourisme international nécessite une forme de patriarcat (p. 35). Peut-être bien, mais nous considérons les « anecdotes » d’Enloe d’une manière totalement différente, comme des histoires qui illustrent les conséquences des contraintes structurelles sur la vie humaine. Tout en intégrant la personne au système dans lequel elle se trouve, ces histoires reflètent l’association entre les deux et sont ainsi symboliques de modèles généralisés d’exploitation et de sujétion. La contribution la plus durable d’Enloe au domaine des ri– et ce qui fait qu’on la surnomme la mère fondatrice – est certainement sa faculté de voir d’une façon aussi perspicace tout ce qui se passe autour d’elle et nous sommes convaincue que cette habileté, Sylvester et d’autres en conviendront, n’est pas vraiment partagée par les théoriciens et les praticiens en ri. Les histoires d’Enloe incarnant l’« essence » de cette réalité sont des images de petits univers qui compensent pour un plus grand. Qu’elles soient présentées dans le style clair d’Enloe, en anglais usuel, sans fioritures, ne devrait rien enlever à la qualité et aux hypothèses bien étayées auxquelles d’autres sont libres d’adhérer ou non.

Nous avons choisi un tel exemple non seulement en raison de notre grande admiration des travaux de Cynthia Enloe, mais davantage parce que le choix d’exemples symboliques est aussi une force dans les écrits de Christine Sylvester, force qui se révèle un grand avantage dans tout son livre. Dans ses analyses de la politique au Zimbabwe, Sylvester raconte des histoires symboliques à la manière d’Enloe et elle préconise manifestement le développement de cette technique analytique par l’utilisation d’artefacts culturels qui appuient ou soulignent les messages. Plusieurs des essais du volume à l’étude rassemblent des personnages et des anecdotes tirés de romans ou de pièces de Margaret Atwood, tels que, respectivement, The Handmaid’s Tale et Pygmalion, d’où Sylvester extrait le personnage de la mère de Henry Higgins comme figure tourmentée, ou encore des beaux-arts, par exemple ses discussions des Blue Poles de Jackson Pollack.

L’histoire des Blue Poles illustre le développement de la redondance, la répétition continuelle, dans divers domaines clés, des mêmes propositions fondamentales sur la nature de la réalité construite qu’Eric Wolf voit comme propageant des idéologies hégémoniques (voir Europe and the People Without History, Berkeley, 1982, p. 388) et que Sylvester offre comme microcosme de la politique de la guerre froide.

C’est en 1947 et 1948, alors que les plans Marshall et Truman sont en voie de réalisation, que Pollock, de Kooning et Rothko commencent à faire de la peinture abstraite avec un thème apparemment universel, primitif (mais tellement maîtrisé) pour ce qui touche l’application de la peinture – plutôt que le sujet –, grand, démonstratif, intensément viril. Américain, mais avec une teinte d’époque dans le monde occidental.

p. 139, traduction libre

Le Museum of Modern Art (moma), qui a joué un rôle important dans les efforts d’hégémonie culturelle du gouvernement étatsunien (p. 140), qualifiait l’expressionnisme abstrait de démocratique, à la différence du réalisme social qu’Alfred Barr, conseiller artistique de Peggy Guggenheim, mettait sur le même pied que le totalitarisme. Bien que le Congrès restait à convaincre, les expositions à l’étranger parrainées par le moma (et la cia) louangeaient l’expressionnisme abstrait comme symbole des valeurs américaines. Il encourageait pourtant, selon Sylvester, des valeurs racistes et sexistes. La cia, que l’on félicitait de son appui au pluralisme, réprimait en réalité les dissidents avant-gardistes dont la politique et la personnalité ne se conformaient pas aux normes de la guerre froide. L’illusion de dissidence était sauvegardée : la cia appuyait les fascistes, ainsi que les socialistes et les guerriers de la guerre froide. …Mais c’était un pluralisme simulé (Andrew Kopkind, p. 145). Comme les théoriciens dissidents des ri (voir Ido Oren, Our Enemies and us. America’s Rivalries and the Making of Political Science. Ithaca, ny, 2003), les artistes qui ne s’affichaient pas comme politiquement non-conformistes ne profitaient pas des largesses gouvernementales et leurs travaux étaient absents des tournées de la haute culture organisées par les connaisseurs d’art : dans le domaine des arts, les contacts internationaux pouvaient être les piliers de soutien secrets de la politique bipolaire (p. 146).

Comme ce petit exemple spécifique le démontre, l’attrait de tels essais s’étend au-delà de la science politique proprement dite pour comprendre un lectorat passionné des nombreux livres et revues récents produits dans ce qui jadis était l’équivalent universitaire des zones démilitarisées édifiées dans le but de décourager la fraternisation interdisciplinaire. Aujourd’hui, de tels espaces foisonnent d’idées plus originales que tout ce que l’on peut s’attendre à rencontrer dans la totalité des enclaves principalement monoculturelles. La voix de Christine Sylvester est parmi les plus vives que l’on puisse entendre dans cette pluralité croissante et son livre enrichit agréablement une conversation.