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Amitai Etzioni et Michael Walzer face aux relations internationalesComparaison de deux approches « communautariennes »

  • Guillaume Durin
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Corps de l’article

Alors qu’il a su représenter un apport important dans le domaine de la sociologie et de la philosophie politique anglo-saxonnes, le courant « communautarien », alimenté par des auteurs tels que Michael Sandel, Alsair MacYntire, Robert Bellah, Alan Ehrenhalt, Robert Putnam ou Charles Taylor, est resté en retrait du champ des relations internationales. Le philosophe Michael Walzer et le sociologue Amitai Etzioni, tenants de la tendance communautarienne dite « libérale » (différenciée ainsi de la tendance « conservatrice [1] »), apportent deux contributions spécifiques à la philosophie des relations internationales. Leurs contributions contrastées conjuguent articulation d’une morale pluraliste et volonté de réaménagement du projet cosmopolite.

Michael Walzer est né aux États-Unis en 1935. Intellectuel engagé, il a notamment participé, au cours des années 1960-1970, à l’opposition intellectuelle vis-à-vis de la guerre du Vietnam, à la lutte pour les droits civiques aux États-Unis et au mouvement Shalom Akhshav pour la paix au Proche-Orient. Par ailleurs, il collabore très tôt aux revues The New Republic et Dissent, publication qu’il coédite désormais. Il est, à l’heure actuelle, professeur de philosophie politique à l’école de sciences sociales de l’Institute for Advanced Study de l’Université de Princeton. La part de son oeuvre orientée sur la question des relations internationales aborde principalement la thématique de la guerre et de la paix mais il se penche aussi depuis peu sur la question plus large de la « gouvernance mondiale ». Il est, entre autres, l’auteur de Just and Unjust Wars ; Spheres of Justice ; Exodus and Revolution ; Arguing about War ; Thick and Thin. Moral Argument at Home and Abroad et Politics and Passion. Toward a More Egalitarian Liberalism [2]. Du fait de l’aversion prononcée de Michael Walzer pour les catégorisations réductrices, le label communautarien lui colle mal à la peau. Il représente pourtant l’un des visages de ce courant intellectuel dont il partage les postulats en y insufflant une perspective « progressiste ».

Né en Allemagne en 1929, Amitai Etzoni a émigré en Palestine dans les années 30. Devenu adulte, il prit part à la guerre d’indépendance israélienne puis choisit, en 1957, de s’exiler aux États-Unis. Ayant débuté sa carrière académique à Berkeley, il enseigne, à l’heure actuelle, à l’Université George Washington. Ancien président de l’Association américaine de sociologie, il constitue l’un des rouages essentiels du courant communautarien, qu’il entend fédérer par le biais du Communautarian Network dont il est à l’origine ; organisation de laquelle émane la revue The Responsive Community. La majeure partie de son oeuvre concerne les questions sociétales lui permettant notamment de contribuer de façon décisive à la théorie des organisations ou à l’étude des groupements communautaires. Depuis A Comparative Analysis of Complex Organizations et Political Unification Revisited respectivement publiés en 1961 et en 1965, il a multiplié les prises de position théoriques portant sur les communautés et les valeurs partagées (dont The New Golden Rule On Power Involvement and their Correlates paru en 1996), ainsi que sur la recomposition des ensembles politiques et sur les modes d’organisation supranationaux [3]. Winning without War, paru en 1964, lui avait donné l’occasion de camper une approche critique du duopole nucléaire. L’ouvrage From Empire to Community [4] lui permet aujourd’hui de conjuguer son intérêt pour les questions internationales avec sa posture fonctionnaliste initiale et avec son affiliation communautarienne, affiliation qu’il revendique beaucoup plus nettement que le philosophe de Princeton.

Amitai Etzioni et Michael Walzer ont développé de concert une vision des rapports internationaux fortement marquée par l’impasse morale qu’a pu représenter la guerre du Vietnam pour la puissance américaine, et par les échecs successifs du système de sécurité collective face aux drames bosniaque et rwandais. Leurs trajectoires intellectuelles sont également lourdes du choc provoqué par les attaques terroristes survenues le 11 septembre 2001. Recherchant la construction d’ensembles en prise directe avec l’état du monde contemporain, ils s’efforcent d’alimenter pied à pied une discussion ouverte autour d’outils théoriques constitués comme autant de « guides pratiques pour l’action ». D’ailleurs cette même impulsion les pousse à reprendre à leur compte, et à décliner dans le champ des relations internationales, la critique que le courant communautarien énonçait au sujet de l’application générale du libéralisme politique, contestant la décontextualisation sur laquelle se base son individualisme méthodologique. Chemin faisant, Walzer et Etzioni renouvellent à la fois le telos et la praxis du jeu des rapports internationaux, en fondant une nouvelle opportunité de détermination de points de convergence universels, proposant ainsi deux architectures globales et pluralistes.

I – La réévaluation communautarienne

La posture multicommunautariste, que déploient Walzer et Etzioni, s’appuie sur la défense de la primauté du Bien sur le Juste, et sur une recontextualisation de l’axiome libéral qu’est l’individualisme méthodologique afin de mieux prendre en considération l’importance décisive des communautés dans la formation des opinions et des identités.

A — L’entreprise de recontextualisation des rapports intersubjectifs

Aux côtés de Michael Sandel, Robert Putnam ou Charles Taylor [5], Michael Walzer et Amitai Etzioni ont en commun de partager une même approche critique de la théorie libérale selon laquelle chaque être humain dispose de droits propres par-delà l’existence de la structure politique chargée de les assurer, ou de toute insertion dans un groupe. Or les communautariens inversent la perspective et considèrent que « la société ne devrait pas être vue en tant que regroupement composite de millions d’individus mais comme un pluralisme (de communautés) fondant l’unité (la société) [6] ». Insistant sur la dimension sociale de la création des identités et des valeurs morales, ils procèdent ainsi à une dénonciation résolue du rationalisme et de l’atomisme [7] méthodologiques situés au coeur de la « représentation libérale [8] » et soulignent au contraire, primo l’importance de la mise au jour des « liens multiculturels » gage de richesse personnelle autant que remède à l’apathie ou à l’isolement, secundo l’intérêt d’une « politique de reconnaissance » des différences, en estimant qu’une telle « reconnaissance » conditionne tolérance et concorde civile. Leur recherche des unités collectives signifiantes les pousse à mettre en lumière le rôle décisif des communautés sociales, culturelles ou politiques, définies comme des

réseau[x] de relations affectives noué[s] à un groupe d’individus, des relations qui souvent se croisent et se renforcent les unes les autres (et s’opposent à des relations interindividuelles horizontales [qu’elles soient] binaires ou en chaîne) ; et deuxièmement [des] ensemble[s] de valeurs partagées, de normes et de sens s’ajoutant à une histoire et une identité commune – en clair une culture particulière [9].

Ces associations peuvent être « choisies » mais sont fréquemment « involontaires » et leur « déni rend plus ardue [leur] analyse dans une perspective morale et sociologique ». Malgré le procès récurrent qui leur est fait sur ce point et la difficulté d’un tel positionnement, les deux auteurs communautariens n’entendent pas sacraliser les ensembles communautaires. Leur vertu est pour eux fondamentalement critique et explicative [10]. Cependant l’objection déterministe est particulièrement vive lorsqu’elle est opposée à Amitai Etzioni dont le communautarisme s’entremêle avec une lecture fonctionnaliste des modes de composition et de régulation des ensembles sociaux [11]. Le sociologue a en effet bien du mal à défendre la distinction entre le constat théorique qu’il dresse et les propositions qu’il aménage. Les liens plus souples que Walzer entretient avec le courant communautarien ainsi que sa défense constante du pluralisme ne l’exposent pas à de tels assauts. Il estime pour sa part que la conscience d’une telle ontologie n’invalide pas le « libre arbitre », elle en est la condition. Elle suppose le choix et l’action politique : « il nous faut prendre des décisions critiques au sujet de toutes ces structures, schémas, institutions et rassemblements qui n’ont pas fait l’objet de notre choix » dès lors que « notre libre arbitre dépend de l’expérience que nous avons des associations involontaires, et de la compréhension que nous avons de cette expérience [12] ».

Dès lors, ces points de références deviennent le socle du projet théorique qu’ils élaborent. À ce titre, Michael Walzer développe une pensée nettement moins sociétale que ne peut l’être celle d’Amitai Etzioni. Certes, pour lui « le communautarisme recouvre l’engagement des individus et des groupes envers leur histoire, leur culture et leur identité », mais il souligne le caractère cardinal des ensembles spécifiques que sont les « communautés politiques […] qui s’approche[nt] le plus d’un monde de significations communes. Le langage, l’histoire et la culture s’unissent (plus étroitement ici que n’importe où ailleurs) pour produire une conscience collective [13] ». Ce positionnement ouvertement statocentré lui fera privilégier une réforme des structures internationales moins avancée que celle que préconise Amitai Etzioni.

Par ailleurs, alors qu’aux côtés de John Rawls les auteurs libéraux contemporains choisissent de faire du Juste l’ultima ratio de l’évaluation de la valeur des institutions politiques, les communautariens ont coutume de souligner toute l’importance des notions de Bonne société et de bien commun [14]. Ils insistent, en effet, sur le caractère crucial de la cohésion harmonieuse des ensembles politiques et ce en amont de tout autre objectif. Etzioni voit dans la recherche d’une Bonne société celle d’un équilibre entre autonomie et ordre social ou entre droits individuels et responsabilité collective. Ainsi qu’il l’explique dans The New Golden Rule :

Entre les individualistes qui valorisent l’autonomie et les conservateurs sociaux qui valorisent l’ordre social, repose la pensée communautarienne, qui définit une bonne société comme celle qui atteint l’équilibre entre ordre social et autonomie [15].

La prise en compte de la prévalence des normes communautaires oriente l’ensemble du modèle de « gouvernance mondiale » qu’il appelle de ses voeux [16], tant et si bien que pour lui

la question de notre temps n’est pas comment nous pouvons éviter les formulations partagées du Bien […] mais si nous pouvons trouver des valeurs morales qui puissent être largement partagées sans pour autant légitimer la coercition et l’oppression [17].

Michael Walzer s’inscrit dans une perspective similaire, considérant avant tout que « la justice n’est pas toute la moralité [18] » et que les ensembles communautaires peuvent imaginer et mettre en place leurs propres systèmes d’organisation dont la validité ne peut être évaluée sans référence à leur fonctionnement harmonieux. La priorité du Bien commun sur le Juste se situe en particulier au coeur de la théorie de « l’égalité complexe » qu’il développe dans Spheres of Justice. L’idée selon laquelle « la justice distributive [dépend de ses] sens sociaux », le pousse à mettre en lumière deux séries de conséquences : elle ne peut être atteinte par une stricte politique d’équité et elle n’a, par principe, qu’une valeur « maximaliste » et donc locale. Le pluralisme que défend le philosophe, doit « autoriser un ensemble très vaste de répartitions » appuyé sur le fait que

les principes de justice sont eux-mêmes pluralistes dans leur forme même ; on doit répartir différents biens sociaux pour toutes sortes de raisons, en accord avec toutes sortes de procédures, faisant chaque fois intervenir des agents différents ; et toutes ces différences ont leur source dans des conceptions différentes que l’on peut avoir des biens sociaux eux-mêmes, qui sont le produit inévitable de particularismes historiques et culturels [19].

La recontextualisation des identités et la prise en compte renouvelée du Bien commun marquent avec force leur approche critique des modalités contemporaines de la gouvernance mondiale.

B — Les lacunes de l’« alliance de paix » contemporaine

La critique des fondements de l’institutionnalisme libéral

Dans un premier temps, dénonçant l’idée selon laquelle un Homme naturel « abstrait » disposerait partout et en tout temps d’un ensemble de droits et de devoirs monologiques, Etzioni et Walzer considèrent que ces droits et devoirs reposent sur des valeurs prioritairement communautaires et sont donc susceptibles de différer largement selon les groupes. À ce stade, l’opposition communautarienne aux axes principaux de la philosophie libérale passe par une remise en question de l’artifice représenté par la préexistence d’un ensemble de principes immanents régissant le fonctionnement harmonieux de la vie et de l’action politique. La pensée que déploie notamment Walzer dans Spheres of Justice, et qui semble trouver l’un de ses points d’aboutissement dans Thick and Thin, inverse explicitement la logique déductive libérale : « les principes communs ne constituent pas une moralité à part [mais désignent] certaines caractéristiques inhérentes à des moralités particulières, élargies, maximales [20] ». L’inversion communautarienne s’ancre dans une « dualité symbolique » « [convenant au] caractère inévitable de toute société humaine : universelle en ce qu’elle est humaine, et particulière en ce qu’elle est une société [21] » qui fonde une « perspective critique » mais reste inscrite au sein d’une perspective universaliste s’opposant à la radicalité des thèses relativistes – thèses laissant entendre que toute règle morale, quelle qu’elle soit, équivaut par principe à une autre dès lors que cette dernière est endossée par une communauté politique. Walzer et Etzioni défendent, au contraire, l’existence d’une poignée d’« universaux » au sein desquels ils situent par exemple le principe de solidarité, axé notamment sur la défense d’une poignée de droits humains fondamentaux et le principe du consentement dont l’une des déclinaisons peut être le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Cependant, le renversement pluraliste walzérien n’utilise pas les mêmes ressorts de détermination des principes universels que celui défendu par Amitai Etzioni. Michael Walzer évoquant la « réitération [22] » de règles similaires semble en effet enclin à privilégier une définition plus essentialiste que celle du sociologue, qui les conçoit plus volontiers comme des normes de convergence que cimente le dialogue moral universel. Par ailleurs, chez le philosophe le statut des principes communs n’est pas totalement élucidé. Ces derniers s’apparentent aussi bien à une morale « matérielle », manifestant l’appartenance à une même Humanité (principe de solidarité), qu’à une morale « formelle » ou « procédurale » permettant de protéger l’éclosion et le fonctionnement harmonieux de la coexistence mondiale des communautés (principe de consentement et droit des peuples à disposer d’eux mêmes).

Dans un second temps, les deux auteurs interrogent la triste persistance de la nature anarchique et violente de la vie internationale, cause de massacres de masse endeuillant périodiquement l’humanité. Cette constante ne devrait laisser au penseur que le choix du cynisme réaliste estimant qu’il ne s’agit là après tout que d’une projection de la nature humaine avide de puissance ou de sécurité, ou le choix, plus courant, du refuge iréniste que procure le refus de toute légitimation de l’emploi de la force – double posture dont les effets les plus immédiats sont, en définitive, de nous cantonner à tenir l’interminable décompte des persécutions et des massacres. Les deux communautariens « libéraux » font leur un troisième choix, celui d’envisager malgré tout, d’entrer dans le réel, sans jamais se départir du souci de justice, et d’approfondir le débat universel noué autour de la « réalité morale de la guerre [23] ». La prise en compte de la centralité de la violence et de l’explosion des injustices renforce chez eux la nécessité d’élaborer une règle commune, basée sur l’opportunité pour une communauté politique, seule ou coalisée, d’utiliser la force pour se défendre ou faire cesser à l’extérieur l’oppression et les meurtres massifs de populations civiles. En conséquence, l’approche défendue par Michael Walzer ou Amitai Etzioni suscite la conceptualisation, en certaines circonstances et dans des cadres précis, d’un interventionnisme pouvant être, au besoin, unilatéral [24]. Ils s’opposent ainsi, une nouvelle fois, à certains des axes majeurs du courant « institutionnaliste », en défendant un « volontarisme éthique » qui ne peut qu’ébranler le ferment positiviste de l’actuelle Organisation des Nations Unies.

L’inadéquation du système des Nations Unies face à un contexte international en profonde mutation

La remise en question des schèmes de l’institutionnalisme libéral passe par une critique des lacunes de l’architecture de paix et de sécurité collective issue de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. À l’image d’une large part du débat intellectuel étasunien, Michael Walzer et Amitai Etzioni n’ont ainsi de cesse de dénoncer la décrédibilisation et l’impuissance de l’Organisation des Nations Unies ; critique que le basculement conceptuel provoqué par le 11 septembre 2001 a considérablement avivée. Pour Walzer, les

institutions mondiales [onu, Banque mondiale, Fonds monétaire international, Organisation mondiale du commerce, Tribunal pénal international…] ne sont pas sans faiblesses : leurs procédures décisionnelles sont lentes et incertaines ; elles ont beaucoup de mal à faire appliquer leurs décrets et n’opèrent au mieux que partiellement.

Or ces disfonctionnements dans la coopération interétatique actuelle sont lourds de conséquences

Le régime global n’a pas réussi à empêcher les guerres civiles, les interventions militaires, la répression sauvage des adversaires politiques, les massacres et « nettoyages ethniques » visant des peuplades minoritaires […] L’inégalité planétaire n’a pas été réduite même si la circulation des capitaux (et la mobilité de l’emploi) se fait toujours plus transfrontalière […] Dans l’ensemble nous ne saurions nous satisfaire de l’état actuel du monde [25].

Lors des débats entourant la question de la prolongation du régime d’inspection des armements irakiens et de l’évaluation de l’opportunité de l’utilisation de la force face à la menace pour la paix et la sécurité internationale que représentait le régime de Bagdad, le rédacteur en chef de la revue Dissent a, plusieurs fois, renvoyé dos à dos les attitudes états-uniennes, françaises et russes [26]. Pour Amitai Etzioni, la représentativité de l’organe restreint disposant de la responsabilité de la paix et de la sécurité internationale fige une configuration des rapports internationaux appartenant au passé :

La composition du Conseil de sécurité reflète la façon dont le monde était composé dans les années 1940 et ignore les changements majeurs [advenus] depuis cette période. Aujourd’hui par exemple, il serait plus sensé d’inclure l’Inde plutôt que la France au sein du Conseil [27].

D’autant plus qu’à cette première disjonction s’ajoute le fossé béant qui sépare les buts cosmopolites de l’Organisation et les buts politiques de ses membres. Etzioni reprend ici une critique répandue outre-atlantique, en mettant l’accent sur l’action délétère d’États tyranniques, capables de constituer des majorités de circonstances au sein de l’Assemblée générale ou de la Commission des droits de l’homme, hypothéquant ainsi sévèrement le fonctionnement régulier de l’Organisation mondiale [28].

Le seul jeu du multilatéralisme institutionnalisé dans un contexte de souverainetés en tension a achevé de démontrer, pour les deux auteurs, son incapacité à garantir à lui seul la poursuite du « bien commun » ; la nouvelle architecture globale pluraliste entrevue par Walzer et Etzioni gagnera en épaisseur lorsqu’elle pourra s’appuyer sur la vigueur des particularismes à travers la valorisation des convergences pluricommunautaires et sur l’intensification concrète des « liens transnationaux » d’essence sociétale. Ainsi que le précise Amitai Etzioni,

un communautarien estime que le multilatéralisme n’est pas un moyen trop restrictif mais qu’il est une base insuffisante pour constituer une communauté. Pour atteindre ce niveau supérieur d’élaboration d’une nouvelle architecture globale il convient de constituer des liens transnationaux et l’idée d’une destinée commune autant que de créer des valeurs partagées [29].

Pourtant, passé la concorde dont fait montre les deux communautariens libéraux face à la nécessité d’un dépassement du cadre institutionnel contemporain, les propositions qu’ils formulent divergent rapidement et réintroduisent les dissemblances qui marquent leurs postures intellectuelles. Etzioni est sans doute celui qui se livre à la plus virulente attaque en règle de la physionomie actuelle de l’Organisation mondiale, radicalité qui va lui permettre de pousser plus avant ses propositions de réforme sous l’angle fonctionnaliste qui marque son apport à la sociologie des organisations. En comparaison, Michael Walzer adopte une plus grande réserve, qui le fait concentrer ses critiques les plus directes sur l’inefficacité de la structure et sur la déresponsabilisation de ses acteurs principaux, et imaginer un « pluralisme de haute densité » rééquilibrant le jeu de la puissance et des grandes institutions internationales.

II – La mise en place d’une architecture globale et pluraliste

Forts de leur posture pluraliste et face à l’accumulation des hypothèques qui grèvent le fonctionnement de l’alliance universelle de paix, Walzer et Etzioni proposent l’élaboration d’une architecture internationale pluraliste. Tout l’enjeu de l’édifice communautarien qu’ils cherchent à bâtir passe ainsi par la réinvention d’une dialectique échafaudée entre respect du large panel des identités collectives et recherche d’un maillage moral congruent noué autour de principes universels communs. Pourtant, si les positions des deux auteurs s’appuient sur un même « maximalisme contextuel », elles divergent lorsqu’il s’agit d’envisager le contenu du renouvellement de l’alliance de paix internationale ; ainsi le « minimalisme universel » walzérien ne correspond pas à la vigueur des attentes « fonctionnalistes » d’Amitai Etzioni.

A — Les garanties du « minimalisme universel [30] » walzérien

Michael Walzer campe et justifie la configuration des rapports internationaux qu’il privilégie dans l’article intitulé Du gouvernement planétaire rédigé en 2000, qui fut par la suite inséré au sein de son ouvrage Arguing about War. Jusqu’à la fin des années 1990, il avait évité le débat [31] privilégiant notamment l’étude du « maximalisme » au sein des communautés politiques ou préférant se focaliser sur la seule question de la légitimité du recours à la force sur la scène internationale en prétextant que cette longue incursion se justifiait par l’importance indépassable du thème de la guerre et de la paix. Ce choix prolongeait d’ailleurs son opposition initiale à la guerre du Vietnam et son intérêt pour certains grands combats contre les barbaries totalitaires ou contre l’asservissement colonial. Or l’approfondissement auquel procède le philosophe de Princeton dans Du gouvernement planétaire dépasse ce cantonnement. Il est marqué par le souci de préservation du pluralisme international face aux périls conjugués de l’« État global » et de la « guerre de tous contre tous ». Comme le remarque l’un de ses commentateurs les plus avisés, le Canadien Brian Orend, le modèle que Walzer met en place cherche à refonder l’égalité de toutes les communautés politiques et d’aménager des espaces d’expression des différences communautaires [32]. L’extrême prudence qui caractérise, sur ce point, la démarche walzérienne, le fait d’ailleurs rejoindre la posture équilibrée de Charles Taylor qui considère que l’« identité devrait se forger en conversation avec d’autres et implique une certaine reconnaissance » alors que comme il le soulignait dans son article de 1984 intitulé Le libéralisme et l’art de la séparation, « les hommes et les femmes sont libres lorsqu’ils vivent dans des institutions autonomes [33] » ; ceci l’amène à cultiver un art consommé de l’équilibre par la multiplication des « actants politiques [34] », tout en le différenciant des propositions énoncées par Amitai Etzoni. Ainsi « le troisième degré du pluralisme global » que propose le philosophe de Princeton

équivaut plus ou moins à ceci : créer un ensemble de centres alternatifs et un réseau toujours plus dense de liens sociaux qui outrepassent les démarcations politiques. Il s’agit d’élargir les institutions présentes ou en formation et de les renforcer toutes, même si certaines sont en compétition [35].

Remontant ce fil conducteur, il se fait l’avocat d’une augmentation des capacités et de l’autonomie des différents instruments permanents de la coopération internationale tout en ajoutant au cadre d’ensemble la prise en compte des solidarités régionales « multipliant les centres de pouvoir », et du maillage des appartenances transnationales, par la transnationalisation des forces syndicales et politiques.

L’idéal-type walzérien est avant tout un modèle en tension qui se cantonne sciemment à quelques propositions de réaménagement du système institutionnel contemporain. L’État reste, pour Walzer, un cadre structurant pour les sociétés civiles du monde entier et face à lui le pluralisme sociétal ne peut pas être « autarcique et autonome ». Le modèle déployé dans Du gouvernement planétaire fait écho à un avertissement qu’il avait déjà formulé dans The Concept of Civil Society afin de

mettre en garde contre les tendances antipolitiques qui accompagnent la célébration de la société civile. Le réseau d’associations incorpore mais il ne peut être efficient sans les services du pouvoir étatique : la coopération socialiste ou la compétition capitaliste ne peuvent pas non plus se passer de l’État [36].

En pratique, le philosophe entend d’abord défendre un renforcement des instruments de régulation des rapports économiques mondiaux, par le biais de l’accroissement des prérogatives de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international et de l’Organisation mondiale du commerce, en proposant par ailleurs de situer ces entités en dehors du cadre de l’Organisation des Nations Unies, ce qui aurait pour avantage de soustraire leur fonctionnement quotidien du jeu des acteurs étatiques dominants [37]. Concernant l’expansion d’un espace juridique universel, il propose d’assurer l’autonomie du Tribunal pénal international, en lui conférant la capacité régalienne de « procéder à des arrestations ». Enfin, Walzer prend position dans le débat entourant la réforme de l’onu, estimant qu’il convient de tenir les promesses formulées en 1945 et de conférer à la structure des moyens militaires endogènes, ainsi que la possibilité accrue d’organiser « des interventions humanitaires » en ouvrant le processus décisionnel à la majorité simple du Conseil de sécurité ou de l’Assemblée générale [38].

Alors que la pensée de Michael Walzer est, avant tout, marquée par un fort souci « pluri-communautarien » qui lui fait défendre autonomie et multiplication des « les actants politiques » et des « liens d’appartenance » et laisse aux communautés politiques étatiques un rôle structurant, le projet eztionien frappe par son besoin de « matérialités » transnationales et passe par l’expression d’un fonctionnalisme vigoureux.

B — Le « fonctionnalisme pluraliste » défendu par Amitai Ezioni

Adossé lui aussi au constat communautarien de l’artifice fondant l’universalisme de la théorie libérale mais également à l’optique fonctionnaliste qui a marqué son approche de la théorie des organisations, le sociologue souligne l’actualité brûlante de plusieurs grandes menaces mondiales ayant toutes en commun de déborder du champ de compétence de la coopération internationale classique : terrorisme international, pandémies, prolifération nucléaire, crises environnementales… Pour l’auteur de From Empire to Community, qui est également celui de Political Unification Revisited, les acteurs fondamentaux de la société internationale, États et grandes institutions internationales, ne sont définitivement plus en mesure d’inverser cette tendance lourde : « même augmenté par des acteurs non étatiques variés l’ancien système est particulièrement inadapté et sombre toujours plus en deçà de ce qui est nécessaire [39] ». Il aborde le débat sur les « turbulences transnationales » et l’« anémie étatique » en constatant que les sociétés humaines ont déjà partiellement pris la mesure de ces manques et qu’elles vont pousser à leur réévaluation. Etzioni distingue ainsi l’apparition d’« éléments qui combinés les uns avec les autres constituent la trame d’une architecture globale sui-generis [40] ». Il considère notamment que le dialogue international entre communautés progresse vers une « nouvelle synthèse normative », tandis que le contexte international actuel lui apparaît propice à l’établissement d’une « nouvelle autorité de sécurité » (Global Safety Authority), ayant pour socle premier la coalition antiterroriste mise en place au lendemain du 11 septembre 2001. Face à la multiplication des défis et l’éclosion de vigoureuses « communautés fonctionnelles transnationales », le sociologue opère un choix divergeant de celui qui guidait le « minimalisme » walzérien et défend un ordre global sujet à des logiques d’« intégration » avancées.

Les transformations introduites en Asie et dans le monde arabe par les relations prolongées nouées avec l’« Ouest » d’une part et la rigidification des systèmes étatiques nord-américains et européens depuis le 11 septembre 2001 d’autre part, conduisent Etzioni à penser que s’opère un lent rapprochement des modèles de gouvernance vers le centre d’un spectre évaluant le degré de prévalance de l’autonomie ou de l’ordre social des différents ensembles politiques. Ces principes communs deviennent les axes d’une « synthèse normative globale » dont l’un des effets premiers est de permettre d’évaluer l’exercice particulier du pouvoir au sein d’une société politique et de le comparer à d’autres, augmentant en retour l’attraction exercée par les points de rencontre universels [41]. À ce stade, le sociologue choisit d’effectuer le saut conceptuel que la prudence walzérienne s’évertue à considérer irréalisable en l’état actuel des rapports mondiaux, répondant en définitive aux souhaits qu’il avait formulés en 1964 dans Winning without War [42]. Pour lui,

le changement [des] système[s] de valeurs n’occasionnera pas seulement des changements domestiques qui […] rapprochent [les grandes cultures institutionnelles les unes des autres], mais cela alimentera également la constitution d’une société globale basée sur les mêmes principes [43].

La synthèse normative dépasse le stade de la rencontre intercommunautaire et peut apparaître comme l’un des moteurs d’une convergence d’ensemble conduisant à la concrétion d’une communauté-monde. Le volontarisme qui fonde la démarche communautarienne etzionienne le pousse à souhaiter de « nouvelles normes partagées » par les différents ensembles communautaires mondiaux en invitant à l’intensification du dialogue moral entre les sociétés autoritaristes arabes et asiatiques et les sociétés libérales d’Amérique du Nord et d’Europe [44].

S’appuyant sur la progression continue des logiques d’intégration, Etzioni propose, de surcroît, une réforme globale de la « gouvernance mondiale » visant à répondre aux défis de la transnationalisation des rapports internationaux, ainsi qu’à accompagner l’approfondissement des processus régionaux d’unification économique d’une part et des différentes convergences sociétales d’autre part. Il défend ainsi la mise en place d’une série d’« autorités globales » conçues comme autant d’entités supra-nationales alliées à une « restructuration » d’ensemble de l’Organisation des Nations Unies à laquelle il propose notamment d’allouer des ressources financières propres en défendant, pour ce faire, l’institution de l’équivalent d’une taxe mondiale [45]. Même s’il s’avère marqué par le même effort de prise en considération de la multitude des acteurs politiques internationaux, le ferment supranational du modèle etzonien diffère, là encore, de l’entre-deux pluricommunautaire walzérien. D’autant plus que sous l’angle de l’architecture de sécurité internationale, Amitai Etzioni considère que la coalition antiterroriste déployée depuis le 11 septembre 2001 est à l’origine d’une rupture organique fondamentale, qui fait s’opposer un ensemble ad hoc d’États d’horizons culturels variés à des acteurs transnationalisés dans un combat de longue haleine, combat qu’ils ne pourraient mener sans les gains politiques et matériels suscités par ce nouveau mode de collaboration fonctionnelle. Pour lui, le basculement généré par la nouvelle configuration internationale tranche radicalement avec la logique qui avait présidé à l’affrontement bipolaire et sert également de point d’ancrage à un réaménagement radical de la sécurité collective contemporaine. Conçue comme l’instrument nettement plus souple d’un « unilatéralisme plus » (unilatéralisme mâtiné de consultation), la nouvelle configuration internationale place de façon hautement problématique sa principale puissance initiatrice (les États-Unis d’Amérique) en situation « semi-impériale » ; aussi le sociologue estime qu’il est déterminant de trouver les moyens d’entreprendre la conversion de cet ensemble en une « architecture globale de sécurité [46] ». Une architecture reposant sur une large convergence d’intérêts entre les acteurs du système international et dont l’action pourrait apparaître légitime, tout en étant capable d’étendre le champ de ses activités non seulement aux autres enjeux mondiaux que sont « la déprolifération […] la pacification et [les] actions humanitaires », mais encore à la lutte contre les « les mafias transnationales, les dealers de drogue, le trafic illégal d’êtres humains, et le crime au sein du cyberespace », ou au combat face aux grandes pandémies.

Les deux auteurs communautariens « libéraux » que sont Michael Walzer et Amitai Etzioni alimentent aujourd’hui une nouvelle perspective au sein de l’approche philosophique des relations internationales ; perspective permettant d’interroger les limites de la théorie libérale et de reconsidérer les réponses actuelles apportées face aux défis du nouveau contexte international. Malgré les nettes divergences de posture marquant les modèles de gouvernance mondiale qu’ils privilégient, leurs travaux nous invitent avant tout à appréhender les principes d’une morale pluraliste, susceptible de fonder un nouveau pacte universel et de surmonter l’ornière dans laquelle se trouvent, à l’heure actuelle, l’alliance de paix onusienne et l’ensemble de la communauté internationale avec elle.

Parties annexes