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De l’insuffisance de la victoire militaireUne analyse politique du modèle afghan de la guerre

  • Adrien Schu

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  • Adrien Schu
    Centre Montesquieu de recherche politique et Institut de recherches stratégiques de l’École militaire, 17, rue Montbazon, 33000 Bordeaux, France
    adrien.schu@gmail.com

Corps de l’article

L’intervention internationale en Libye s’est soldée par un succès militaire indéniable. En mars 2011, les rebelles, à peine entraînés, mal équipés, incapables de coordonner leurs actions, étaient sur le point d’être défaits à Benghazi. Quelques mois plus tard, ils triomphaient de Mouammar Kadhafi et s’emparaient de Tripoli. Cet incroyable retournement de situation est à mettre au crédit de la coalition internationale créée à la suite de la résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations Unies, et coordonnée, à partir de la fin mars, par l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (otan). Les différents pays de cette coalition sont parvenus à inverser la tendance en Libye et, finalement, à obtenir la chute du régime de Kadhafi grâce à une campagne essentiellement aérienne. Tout autant que le succès final, la manière impressionne : les objectifs de la coalition ont été atteints sans le déploiement de troupes conventionnelles au sol et, surtout, sans subir la moindre perte humaine.

Après une décennie caractérisée par les guerres insurrectionnelles d’Irak et d’Afghanistan, le succès de l’opération libyenne apparaît comme un soulagement : il démontre qu’il est possible de profiter de l’extraordinaire supériorité militaire occidentale pour remporter des victoires rapides et à moindre coût. Bien pressés de tourner la page des mésaventures irakienne et afghane, certains parlent désormais d’un « modèle libyen » de l’intervention (Book 2012 ; Cooper et Myers 2011 ; Etzioni 2012a). Dans un article pour la revue Foreign Affairs, le représentant permanent des États-Unis auprès de l’otan, Ivo H. Daalder, et le commandant suprême des forces alliées en Europe, l’amiral James G. Stavridis, écrivent ainsi que « l’opération de l’otan en Libye a été saluée, à juste titre, comme une intervention exemplaire » (Daalder et Stavridis 2012 : 2).

En réalité, comme l’ont relevé de nombreux auteurs (Biddle 2011 ; Farley 2011 ; Borghard et Pischedda 2012 ; Chivvis 2012/2013 ; Wehrey 2013), ce « modèle libyen » n’a rien de nouveau : il fut déjà employé, sous un autre nom, celui de « modèle afghan » (Gordon 2001 ; Shanker 2002 ; Biddle 2003), lors de l’intervention américaine en Afghanistan en 2001. Les États-Unis y avaient mené une campagne essentiellement aérienne, permettant aux groupes afghans d’opposition, encadrés par quelques unités des forces spéciales, de renverser le régime taliban en deux mois à peine.

Le modèle afghan de la guerre se définit par trois éléments caractéristiques : le recours à l’arme aérienne, le déploiement de forces spéciales et la présence de forces alliées locales. Ces trois éléments sont présents dans le cas libyen : la coalition internationale a adopté une stratégie de bombardements aériens ; certains pays, notamment la France et la Grande-Bretagne, ont déployé des unités des forces spéciales, chargées de faciliter les frappes aériennes et de coordonner l’action des rebelles (Chivvis 2012/2013 ; Wehrey 2013) ; enfin, les forces libyennes du Comité national de transition (cnt) menèrent les combats au sol contre l’armée de Kadhafi.

Le modèle afghan est donc un modèle de guerre à distance et par procuration. C’est ce dernier élément qui le singularise véritablement par rapport aux opérations essentiellement aériennes que les Occidentaux ont pu mener dans le passé, notamment au Kosovo.

Le modèle afghan a fait l’objet de nombreuses discussions dans la littérature, principalement anglo-saxonne. Un consensus net a émergé pour souligner l’attractivité, pour les responsables politiques occidentaux, de ce modèle d’intervention au coût humain et financier réduit (Borghard et Pischedda 2012). La possibilité de mener une intervention aérienne en soutien à des alliés locaux, plutôt que de procéder au déploiement massif de troupes conventionnelles, apparaît comme la réponse stratégique la mieux adaptée aux contraintes pesant actuellement sur le recours à la force. En effet, après dix ans de guerre contre-insurrectionnelle en Irak et en Afghanistan, les responsables occidentaux sont réticents à l’idée de recourir à des engagements militaires avec une forte empreinte au sol. Qui plus est, la baisse des budgets consacrés à la défense, continue depuis la fin de la guerre froide dans les pays européens, est encore accentuée aujourd’hui dans un contexte de crise économique, limitant les moyens disponibles. Enfin, les responsables politiques, européens et américains, craignent de perdre le soutien d’opinions publiques réputées pour leur aversion aux pertes ainsi que pour leur extrême impatience (Gelpi et al. 2009).

Dans ce contexte, les dirigeants occidentaux souhaitent pouvoir mener des interventions qui soient peu coûteuses humainement, matériellement et financièrement, et qui puissent être brèves. Les expériences afghane et libyenne viennent a priori démontrer la capacité du modèle afghan à répondre à ces exigences et à offrir une victoire militaire rapide et à moindre coût. En conséquence, le modèle afghan pourrait bien s’imposer comme l’une des méthodes privilégiées pour les futures opérations militaires occidentales.

Cette perspective légitime un examen plus approfondi du modèle afghan qui n’a pas été conduit après l’intervention en Afghanistan. Les débats concernant le modèle afghan se sont en effet focalisés sur la dimension militaire, autour d’une problématique commune : quelles sont les conditions nécessaires pour que ce modèle permette aux États occidentaux de remporter une victoire militaire rapide et à moindre coût ? Ce faisant, les conséquences politiques de la mise en oeuvre du modèle afghan ont été ignorées. Il convient de combler cette lacune en déplaçant le débat autour du modèle afghan dans le champ de la science politique.

L’objectif de cette contribution est d’évaluer une méthode d’intervention militaire – le modèle afghan – à partir de nouveaux critères, de nature politique et non pas militaire. Nous souhaitons notamment interroger les conséquences politiques des choix stratégiques induits par le modèle afghan, au premier rang desquels l’alliance avec des forces locales. Nous posons donc comme hypothèse qu’en Afghanistan et en Libye le recours au modèle afghan a certes permis de remporter de nettes victoires militaires, mais a dans le même temps favorisé le renforcement de milices locales, au détriment d’un retour à l’ordre et à la stabilité ; si l’on peut parler de victoires militaires, il est impossible de conclure à des succès politiques.

Nous montrerons dans une première partie que le modèle afghan constitue une alternative efficace militairement, économique, et donc attractive, au déploiement de troupes conventionnelles. Les deux parties suivantes viseront à proposer une évaluation des conséquences politiques du recours au modèle afghan. Dans un premier temps, nous contesterons l’usage de la victoire militaire comme critère de réussite d’une guerre. Nous y substituerons un critère de nature politique, fidèle à la conception clausewitzienne de la guerre. Une fois défini théoriquement ce qui constitue le véritable critère de réussite dans une guerre, nous pourrons évaluer les guerres d’Afghanistan et de Libye. Nous conclurons à deux échecs politiques dus au renforcement excessif de milices locales qui s’imposent depuis comme facteurs de perpétuation des violences et d’instabilité. Nous établirons finalement la responsabilité du modèle afghan dans ces deux échecs. Notre conclusion portera sur le piège que constitue le modèle afghan : son attractivité est telle qu’elle risque bien d’inciter les responsables politiques occidentaux à y recourir même lorsqu’il n’est pas adapté aux conditions locales.

I – Destruction à distance et sous-traitance du combat au sol : les ingrédients d’une victoire à moindre coût

L’intervention américaine de 2001 en Afghanistan se solde par une victoire impressionnante. Certes, il est possible d’y trouver une explication dans la faiblesse de l’opposition talibane. Toutefois, la plupart des analystes de l’époque relèveront surtout les écueils surmontés par les États-Unis – l’Afghanistan est un pays enclavé, difficile d’accès – ainsi que la manière avec laquelle le succès fut atteint : un usage soi-disant révolutionnaire de la technologie qui permit de remporter la guerre sans le déploiement massif de troupes conventionnelles, avec, en conséquence, un coût humain et financier limité : « Pour les États-Unis, ce nouveau modèle réduit significativement les coûts associés à la guerre. [En Afghanistan], un petit nombre d’unités des forces spéciales a conduit des missions que les [responsables] militaires avaient précédemment cru devant impliquer plusieurs divisions des forces américaines, plusieurs dizaines de milliards de dollars et un nombre significatif de pertes humaines » (Andres et al. 2005/2006 : 41).

L’intervention en Libye voit pour la deuxième fois la mise en oeuvre du modèle afghan de la guerre. Les États occidentaux n’ont pas été confrontés aux mêmes difficultés géographiques et logistiques qu’en Afghanistan. Toutefois, le contexte politique se caractérisait par une réticence au déploiement de troupes au sol ainsi que par une volonté forte de limiter les coûts humain et financier de l’intervention. Le fait de recourir à l’arme aérienne plutôt qu’à un large contingent conventionnel a permis de satisfaire ces exigences politiques ; dans le même temps, la présence d’alliés locaux a été un gage de victoire militaire.

A — La présence d’alliés locaux : une alternative au déploiement de troupes conventionnelles

Les obstacles géographiques et politiques au déploiement de troupes conventionnelles

En Afghanistan, le Pentagone avait initialement soumis au président Bush un plan prévoyant une vaste opération conventionnelle avec la mobilisation de plusieurs dizaines de milliers de militaires américains (Woodward 2002). Cette option est rapidement abandonnée, pour trois raisons principales. Tout d’abord, la lenteur de sa mise en oeuvre : mobiliser et déployer autant de militaires américains auraient probablement pris plusieurs mois, dans un contexte où la pression populaire est forte en faveur d’une réaction rapide aux attaques terroristes du 11-Septembre. Ensuite, les responsables américains sont confrontés à un problème logistique : l’envoi de troupes en Afghanistan s’est heurté à des difficultés géographiques et politiques. L’Afghanistan est un pays enclavé, parmi les plus difficiles d’accès. Qui plus est, il est alors bordé par des États hostiles aux États-Unis, avec lesquels il aurait donc été difficile de négocier un droit de passage. Enfin, l’administration Bush est convaincue qu’une force d’invasion américaine entraînerait une réaction nationaliste afghane et devrait alors faire face à une guérilla prolongée (Woodward 2002). En conséquence, l’idée d’un déploiement massif de troupes américaines est écartée.

Un deuxième plan est alors soumis au président Bush, par la Central Intelligence Agency (cia), la principale agence du renseignement extérieur américain. Tirant les conclusions de l’impossibilité de déployer rapidement un vaste contingent américain en Afghanistan, la cia privilégie une intervention essentiellement aérienne en appui aux forces afghanes d’opposition. Pour coordonner l’action des composantes américaines et afghanes de l’opération, la cia préconise l’envoi de quelques unités des forces spéciales sur place. Ce plan a l’avantage de pouvoir être mis en place en quelques semaines, de ne pas nécessiter le déploiement massif de troupes américaines, et donc, de fait, de limiter les risques d’insurrection nationaliste. En conséquence, « en Afghanistan […], le nouveau modèle a permis aux États-Unis de surmonter des obstacles géographiques et politiques afin de remporter la victoire dans une situation où les formes préférées d’usage de la force étaient impossibles » (Andres et al. 2005/2006).

Dans le cas libyen, les États occidentaux n’ont pas été confrontés à des difficultés d’ordre géographique et politique concernant l’acheminement des troupes. En cela, le recours au modèle afghan ne peut pas, dans ce cas, être compris comme la solution à des problèmes d’accès au théâtre d’opérations, comme cela fut le cas en Afghanistan. Le non-déploiement de forces conventionnelles résultait d’un choix politique ainsi que des contraintes établies par la résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations Unies. Politiquement, les États occidentaux ont privilégié une intervention limitée, ne souhaitant pas renouveler les coûteuses expériences irakiennes et afghanes. Cette volonté forte de limiter le déploiement de troupes conventionnelles n’est pas propre au cas libyen, mais semble devoir s’imposer comme une constante des futures interventions occidentales. Ainsi, le document-cadre énonçant les nouvelles orientations stratégiques du ministère de la Défense américain, publié en janvier 2012, annonce qu’« [à] la suite des guerres en Irak et en Afghanistan, les États-Unis vont privilégier les moyens non militaires et la coopération entre forces armées pour gérer les situations d’instabilité et réduire la nécessité d’un engagement significatif des forces américaines dans des opérations de stabilisation » (United States Department of Defense, 2012). Après une décennie de guerres insurrectionnelles ayant mobilisé plusieurs centaines de milliers de militaires occidentaux, la tendance est à une substitution du modèle d’engagement massif et durable de troupes au sol par d’autres formes de recours à la force privilégiant des actions ponctuelles : drones, raids des forces spéciales, modèle afghan, etc.

La présence d’alliés locaux : une condition sine qua non de l’efficacité des opérations aériennes

Pour différentes raisons, d’ordre géographique ou politique, les États occidentaux peuvent être amenés à recourir à un autre modèle d’intervention que celui de la guerre conventionnelle au sol. L’alternative la plus populaire est sans conteste la guerre aérienne. Celle-ci trouve ses origines théoriques dans l’entre-deux-guerres, notamment avec les travaux de l’Italien Giulio Douhet. Mais il faudra attendre les années 1990 pour la voir s’imposer comme modèle d’intervention à part entière dans les doctrines et la pratique.

Toutefois, le triomphe de l’arme aérienne comme modalité principale des interventions militaires au Koweït, en Bosnie et au Kosovo révèle également les limites de cet outil et notamment son incapacité à « garantir seule la victoire » (McInnes 2001 : 48). Quels que soient les progrès technologiques réalisés ces dernières décennies en ce qui concerne la surveillance ainsi que la précision des frappes, les bombardements aériens demeurent incapables d’éliminer totalement l’adversaire (McInnes 2001 ; Biddle 2003 et 2005/2006). En conséquence, les combats au sol conservent une importance décisive. « Si un territoire doit être (re)conquis, puis tenu, en fin de compte des forces terrestres devront être utilisées. L’arme aérienne peut donc s’avérer nécessaire, mais seule elle ne sera pas suffisante » (McInnes 2001 : 46). Pour déloger les derniers combattants ennemis, une seule solution : le combat rapproché, au sol.

Dans ce contexte, une intervention strictement aérienne risque de ne pas produire de résultats probants. Au Koweït, plusieurs semaines de bombardements n’ont pas fait plier Saddam Hussein ; quelques jours d’opérations terrestres ont mis fin au conflit. Au Kosovo, l’intervention aérienne aura duré plus longtemps que prévu et il est probable que ce n’est que la menace du déploiement de troupes au sol qui aura fait céder Milosevic (Coutau-Bégarie 2008).

La présence d’alliés locaux permet de contourner cette faiblesse de l’arme aérienne. En Afghanistan, les forces de l’Alliance du Nord ont profité de l’affaiblissement des talibans obtenu par les bombardements aériens occidentaux pour reconquérir le pays. En Libye, l’otan a progressivement usé les troupes de Kadhafi, permettant de rééquilibrer le rapport de force en faveur des rebelles. C’est donc la combinaison de l’action aérienne des Occidentaux avec l’action terrestre des forces locales qui émerge comme la principale caractéristique du modèle afghan ainsi que comme la principale raison de ses victoires militaires, en Afghanistan et en Libye. Le modèle afghan s’inscrit donc comme une alternative au déploiement de troupes conventionnelles au sol sans pour autant courir le risque d’inefficacité qui accompagnerait une campagne strictement aérienne. Dans le même temps, il bénéficie des avantages du très faible déploiement de troupes au sol : un coût humain et financier réduit.

B — Une intervention aux coûts réduits

Un coût humain réduit

Le non-déploiement de troupes conventionnelles au sol a une première conséquence positive pour la puissance intervenante : le risque de pertes humaines est très largement réduit. En Afghanistan, d’octobre à décembre 2001, les États-Unis n’ont perdu que onze militaires, dont huit du fait d’accidents et trois du fait d’une bavure. Durant cette période, un seul Américain, un agent de la cia, fut tué par des militants talibans (dans le contexte particulier d’une révolte des prisonniers à Mazar-e-Sharif, à la fin novembre). Le premier soldat américain mort sous feu hostile n’est à déplorer qu’en janvier 2002, trois mois après le début des opérations (iCasualties, s. d.) ! En Libye, le bilan est encore plus remarquable : la coalition internationale n’a enregistré aucune victime. En comparaison, entre le début de l’invasion de l’Irak et la « fin des combats majeurs » annoncée par le président Bush (20 mars – 1er mai 2003) 172 militaires de la coalition, dont 139 Américains, ont été tués (iCasualties, s. d.).

Le modèle afghan de la guerre permet de réduire l’exposition des armées occidentales aux risques inhérents au combat. Toutefois, ces risques ne disparaissent pas. C’est aux armées alliées locales, sur le terrain, d’être confrontées à ces dangers et, surtout, de payer le prix humain de la guerre. En Afghanistan, du 7 octobre 2001 au 10 janvier 2002, au moins 600 combattants des milices antitalibanes ont été tués (Conetta 2002). En Libye, les rebelles auraient subi environ 4 700 pertes confirmées et quelque 2 000 d’entre eux seraient disparus (Black 2013). Ces chiffres viennent rappeler que la confrontation meurtrière des armées est une voie obligée vers la victoire finale.

Depuis la fin de la guerre du Vietnam, l’idée d’une aversion pour les pertes des opinions publiques occidentales s’est développée dans les milieux académique, militaire et politique (Gelpi et al. 2009). Les retraits américains du Liban (1983) puis de Somalie (1993) ont été perçus comme la preuve décisive de l’existence du « body bag syndrome », l’idée selon laquelle le soutien de l’opinion publique à une intervention « disparaît rapidement et irrémédiablement à la vue de sacs mortuaires » (Gelpi et al. 2009 : 8). Dans ce contexte, le modèle afghan, prônant l’élimination de l’ennemi de loin ou par procuration, concrétisant ainsi l’idée d’une guerre presque « zéro mort », apparaît extrêmement attractif pour les responsables gouvernementaux.

Un coût financier réduit

En plus du faible coût humain, le non-déploiement de forces conventionnelles a pour conséquence une limitation du coût financier de l’intervention. Certes d’importants coûts structuraux, concernant principalement l’acquisition et l’entretien des avions de combat, mais aussi l’achat des bombes guidées, doivent être pris en compte. Toutefois, il convient de nuancer la portée de cet argument : les opérations conventionnelles au sol mobilisent systématiquement une composante aérienne, en amont de celles-ci, puis en soutien. Ces coûts structuraux ne sont donc pas spécifiques de la guerre aérienne, mais se révèlent une caractéristique de la guerre « moderne » interarmées.

Dès lors, l’absence de déploiement de troupes conventionnelles au sol constitue la principale différence entre intervention terrestre et intervention aérienne : cette différence a un impact financier évident. Au cours des trois premiers mois de l’intervention en Afghanistan, les États-Unis n’ont déboursé que 3,8 milliards de dollars (O’Hanlon 2002). À titre de comparaison, pour calculer le coût de la guerre en Afghanistan aujourd’hui, il est admis qu’en moyenne un million de dollars sont dépensés par soldat et par an (Ollivant 2013). Les États-Unis disposaient en janvier 2013 d’environ 66 000 soldats déployés sur ce théâtre pour un coût total avoisinant donc les 66 milliards de dollars par an (plus ou moins 10 %).

L’opération en Libye a quant à elle coûté 1,1 milliard de dollars aux Américains, 502 millions aux Français et environ 330 millions aux Britanniques (Chivvis 2012/2013). En moyenne, la France a dépensé 1,6 million d’euros par jour, pour une campagne presque exclusivement aérienne. Au Mali, où Paris a été contraint de déployer plusieurs milliers de militaires, la facture s’élevait, au début février 2013, à environ 2,7 millions d’euros par jour (Le Monde.fr 2013).

Dans un contexte de crise économique et de pressions sur les budgets consacrés à la défense, le modèle afghan s’affirme comme une alternative économique au déploiement de troupes conventionnelles au sol. Pour Amitai Etzioni, professeur de relations internationales à l’Université George Washington, « le succès militaire de la campagne de l’otan en Libye démontre que même dans le contexte actuel de difficultés économiques, […] des missions humanitaires peuvent être conduites efficacement » (Etzioni 2012a : 53).

Efficace militairement et économique, le modèle afghan s’impose comme un modèle particulièrement attractif pour des responsables politiques occidentaux cherchant à limiter le coût de leurs interventions militaires. Confrontés à des événements qui vont à l’encontre de leurs valeurs morales, tels des massacres de populations civiles, les responsables politiques occidentaux ne restent pas toujours indifférents et peuvent souhaiter réagir. Pour autant, « ils ne sont pas prêts à risquer un engagement sérieux pour régler ces situations » et ne déclencheront qu’une « intervention bon marché » (Biddle 2011). En cela, le modèle afghan répond à un besoin politique d’intervention abordable.

II – Une définition politique du succès dans la guerre

Nous avons jusqu’à présent dressé le portrait d’un modèle attractif qui a permis aux États-Unis puis à l’otan de remporter deux victoires militaires, en Afghanistan et en Libye, à un faible coût humain et financier. L’absence de déploiement de troupes conventionnelles au sol garantit une intervention économique ; la sous-traitance du combat terrestre à des alliés locaux s’impose comme un facteur d’efficacité militaire.

Ce bilan élogieux souffre toutefois de ne pas être complet. Les débats autour du modèle afghan demeurent focalisés sur la dimension militaire. Nous ne contestons pas les impressionnants résultats militaires acquis grâce au modèle afghan en Afghanistan et en Libye. Mais nous considérons qu’il s’agit là d’un critère qui n’est pas pertinent pour dresser le bilan de ce modèle. En effet, Clausewitz nous enseigne que la guerre n’est que la « simple continuation de la politique par d’autres moyens » (2006 : 56). Dès lors, sa finalité est de nature politique et non pas militaire. Le résultat de la confrontation violente des armées ne saurait être qu’un moyen au service de cette finalité politique. En conséquence, il est nécessaire de définir de nouveaux critères, se référant à la nature politique de la guerre, pour évaluer le résultat de chaque conflit.

A — De la finalité politique de la guerre

La victoire militaire : un simple moyen au service d’une finalité politique

Historiquement, les analyses de Brodie (1973) et de Fuller (1961) ont démontré que de nombreux hommes d’État et militaires ont eu tendance à faire de la victoire la finalité première de la guerre. L’un des partisans les plus célèbres, mais surtout les plus explicites, de cette tendance est évidemment le général américain MacArthur, déclarant qu’« il n’y a pas d’alternative à la victoire ». Mais même l’un des grands chefs d’État du siècle passé, le Britannique Winston Churchill, a pu faire preuve d’une réflexion similaire, défendant au début de la Seconde Guerre mondiale la nécessité de rechercher « la victoire à tout prix ».

Objectif couramment poursuivi, la victoire est de fait communément identifiée comme le principal critère de réussite d’une guerre. Ce raccourci est toutefois vivement critiqué par Clausewitz et ses commentateurs, comme Aron (1989), Brodie (1973) ou Fuller (1961).

Il est une subtilité de vocabulaire rarement relevée dans le fameux ouvrage de Clausewitz De la guerre : l’auteur réserve le terme de « victoire » au niveau tactique et non pas stratégique ou politique (Aron 1989 et 2005 ; Echevarria 2007). Il l’écrit explicitement dans le chapitre iii du livre vi, consacré à la défensive : « il n’y a pas de victoire au niveau stratégique » (Clausewitz 2006 : 268). La victoire se rapporte uniquement à la bataille, à l’affrontement physique des forces armées. En cela, chez Clausewitz, ce terme relève de la dimension militaire et non pas politique de la guerre.

Or, Clausewitz ne conçoit le recours à la violence que comme un moyen au service d’une finalité politique : « La guerre n’est pas simplement un acte politique, mais véritablement un instrument politique, une continuation des rapports politiques, la réalisation des rapports politiques par d’autres moyens. […] L’intention politique est la fin recherchée, la guerre en est le moyen » (2006 : 56). Dès lors, logiquement, on ne peut concevoir la recherche de la victoire militaire, et la victoire elle-même, que comme un moyen.

Il s’agit d’ailleurs d’un moyen qui n’est même pas indispensable. Les expériences américaines au Vietnam et françaises en Algérie sont venues démontrer que la victoire militaire pouvait être soit insuffisante soit inutile. Ainsi, Harry G. Summers (1995 : 1) rapporte cette réponse d’un colonel nord-vietnamien auquel il avait fait remarquer que les Américains n’avaient jamais été battus sur le champ de bataille : « Cela est peut-être vrai, mais ce n’est pas pertinent ». Du côté de l’Algérie, la défaite militaire du Front de libération nationale n’a pas empêché l’indépendance accordée par la France à son ancienne colonie.

Dès lors, et si « la guerre n’est pas une fin en elle-même, [et que] la victoire militaire n’est pas le but en soi » (Aron 2004 : 35), il nous faut en conclure que la victoire militaire n’est pas un critère suffisant pour juger de la réussite de chacune des parties au conflit : il convient donc d’y substituer une réflexion en termes de succès/échec politique.

La paix, véritable finalité de la guerre

Sur quelles bases doit-on conclure au succès ou à l’échec politique d’une guerre ? Le critère qui s’impose à première vue comme le plus évident consiste à déterminer si les objectifs politiques à l’origine de l’intervention ont été réalisés. Cette position est par exemple défendue par le général Desportes (2001 : 16) :

L’efficacité d’un outil se jugera in fine dans la comparaison des résultats de son action et des motifs qui ont présidé à son emploi ; de la même manière, les résultats de l’action de guerre ne peuvent être jugés qu’en fonction des objectifs politiques qu’elle était censée atteindre. Le fait de « gagner la guerre » ne saurait avoir de sens qu’au regard de ses buts initiaux.

Cette position est toutefois problématique, sur un plan pratique, mais également théorique. Tout d’abord, on constate historiquement qu’il n’est pas toujours facile de déterminer quels sont les objectifs politiques poursuivis par un État qui a recours à la force. De nombreux conflits se caractérisent par une ambiguïté – volontaire ou non – quant à leurs finalités politiques. L’un des cas les plus emblématiques est celui de la Première Guerre mondiale : « En août 1914, il n’existait pas de point de vue politique commun à la France et l’Angleterre ; de fait, le point de vue militaire fut subordonné à un vide, qu’il a sans tarder comblé pour devenir le seul point de vue : en d’autres mots, les moyens ont monopolisé les fins » (Fuller 1961 : 152). On pourrait également citer le cas de la guerre en Libye : l’objectif politique était-il la protection des civils ou bien le renversement de Kadhafi ?

Qui plus est, les objectifs politiques ne sont pas fixés une fois pour toutes au début des hostilités : ils peuvent évoluer. L’exemple coréen vient immédiatement à l’esprit : les États-Unis ont d’abord cherché à repousser l’invasion nord-coréenne, avant de tenter de réunifier les deux Corées en conquérant le Nord. Le premier objectif a été atteint, le second a échoué : doit-on parler de succès ou d’échec ?

De plus, cette approche se révèle tout aussi problématique sur le plan théorique. Elle repose en effet sur une interprétation erronée de la célèbre citation de Clausewitz sur la guerre comme continuation de la politique, liée à une confusion quant au sens même du terme politique. Faire de la réalisation des objectifs politiques le principal critère de succès d’une guerre revient implicitement à considérer la guerre comme un moyen d’action utilisé pour réaliser un objectif défini par soi-même. La guerre s’apparenterait alors à une politique (publique). L’unilatéralisme qu’implique cette conception ignore ce qui fait l’essence de la guerre chez Clausewitz, c’est-à-dire sa dimension dialectique. La guerre est l’une des formes que prennent les relations entre entités souveraines ; elle ne se distingue de la diplomatie que par les moyens qui lui sont propres : la violence. La guerre n’est pas la concrétisation d’une politique, elle est la continuation de la politique, entendue comme les rapports qu’entretiennent entre eux les groupes sociaux organisés.

Cette importante distinction amène logiquement à élargir notre conception de ce qui constitue les fins de la guerre. Pour Clausewitz, ni la victoire militaire ni la réalisation des objectifs définis par les responsables politiques ne constituent une réponse satisfaisante. Selon lui, la véritable finalité de la guerre est le rétablissement de la paix. Il convient d’ajouter, à la suite de Raymond Aron (1989 : 170) une « certaine paix », puisque, « de toute évidence, chacun des belligérants [veut] une autre paix ou [conçoit] la paix autrement » (Aron (1989 : 164). Même l’un des critiques les plus fervents du penseur prussien, Liddell Hart (2007 : 559), s’accorde avec lui sur ce point :

L’objet de la guerre est d’obtenir une paix meilleure, même si cette paix n’est meilleure que selon notre point de vue personnel. C’est pourquoi il est essentiel de conduire la guerre en ne perdant jamais de vue quelle paix vous souhaitez obtenir. Ceci constitue la vérité sous-jacente à la définition que Clausewitz donne de la guerre, « continuation de la politique par d’autres moyens ».

En conséquence, l’on ne peut parler de succès dans une guerre que si l’état final de paix atteint nous est plus favorable que l’état de paix initial. La réalisation des objectifs fixés par les responsables politiques participe évidemment à rendre la paix meilleure pour nous. Toutefois, l’on comprend aisément que la réalisation de ces objectifs politiques constitue une condition qui n’est ni nécessaire ni suffisante pour parler de succès. Elle n’est pas nécessaire en cela que, même en l’absence de réalisation des objectifs fixés en début de conflit par les responsables politiques, l’on peut parvenir à un état de paix final plus favorable que l’état de paix initial. Dans cette optique, la guerre de Corée, même si elle ne s’est pas soldée par la réunification du Sud et du Nord, constitue un succès pour les Américains. Enfin, atteindre ses objectifs politiques n’est pas toujours suffisant pour mener à une paix meilleure, notamment parce que la façon dont on réalise ces objectifs peut nuire à nos intérêts. Liddell Hart (2007 : 559) donne ainsi l’exemple d’un État qui accepterait de payer un coût disproportionné pour la réalisation de ces objectifs : « un État qui dilapide ses forces jusqu’à l’épuisement mène à la ruine […] son avenir même ». Il faut également considérer ici les possibles effets contre-productifs politiquement de nos choix stratégiques.

B — Le danger d’une autonomisation de la stratégie vis-à-vis de la politique

La subordination du point de vue militaire au point de vue politique chez Clausewitz

Clausewitz se distingue de nombre de ses contemporains, dont Jomini, qui avaient également relevé l’origine politique de la guerre, en considérant que la conséquence logique de ce constat initial est la subordination du point de vue militaire au point de vue politique : « Puisque la guerre est causée par une fin politique, il est normal que cette cause première qui l’a suscitée soit la considération première et suprême de sa conduite » (Clausewitz 2006 : 56). Le stratège ne doit pas rechercher la victoire militaire pour la victoire militaire ; il doit au contraire utiliser « les combats et les victoires en vue d’une fin que le chef d’État détermine et qui ne se confond pas avec la victoire militaire et n’exige pas toujours la destruction des forces armées de l’ennemi » (Aron 2005 : 33). Le stratège ne doit pas perdre de vue la finalité politique de la guerre et ne doit pas engager d’actions qui, quand bien même elles favoriseraient militairement son camp, pourraient à terme nuire à ses intérêts politiques. Clausewitz est sur ce dernier point d’une clarté qu’ignorèrent nombre de militaires à travers l’histoire :

une grande entreprise militaire, ou son esquisse, ne peuvent être laissées aux seuls critères militaires : ce serait inacceptable et même dangereux. Quand le gouvernement ébauche les plans de guerre, c’est une absurdité complète de demander conseil aux militaires pour qu’ils apportent un point de vue purement militaire. Les théoriciens qui exigent que l’intégralité des moyens militaires soit remise aux généraux, afin qu’ils puissent dresser des plans de guerre ou de campagne sur une base strictement militaire, profèrent une absurdité pire encore.

Clausewitz 2006 : 398-399

Clausewitz ne fait pas de la politique un « législateur tyrannique » (2006 : 56) qui irait jusqu’à décider de l’envoi de patrouilles ; son propos s’adresse avant tout aux stratèges, ceux qui conduisent le conflit : ces derniers ne doivent pas adopter un point de vue strictement militaire ; ils doivent conserver à l’esprit la finalité politique de la guerre et doivent ainsi être attentifs aux conséquences politiques de leurs choix stratégiques.

Alliés permanents et alliés occasionnels

Cette dernière remarque s’applique tout particulièrement aux alliances conclues lors d’un conflit. Dans cette perspective, Raymond Aron (2004) établit une importante distinction entre alliés permanents et alliés occasionnels : les premiers, « quelle que soit l’opposition de certains de leurs intérêts, ne conçoivent pas, dans l’avenir prévisible, qu’ils puissent se trouver dans des camps opposés » ; à l’inverse, les seconds « n’ont d’autre lien qu’une commune hostilité à l’égard d’un ennemi, capable d’inspirer une crainte suffisante pour surmonter les rivalités qui opposaient la veille et qui opposeront de nouveau le lendemain des États provisoirement amis » (Aron 2004 : 40). Pour Aron, il convient de ne pas négliger cette différence au cours de la guerre : en effet, si le renforcement d’un allié permanent n’a pas de conséquence néfaste, il n’en va pas de même quant au renforcement d’un allié occasionnel, qui constitue « en tant que tel, une menace à terme », puisqu’il se peut que ces « alliés occasionnels soient, en profondeur, des ennemis permanents : nous entendons par là des États qui, en raison de leur place sur l’échiquier diplomatique ou de leur idéologie, sont voués à se combattre » (Aron 2004 : 40).

Le meilleur exemple pour illustrer cette situation est assurément la politique américaine et britannique vis-à-vis de l’Union soviétique lors de la Seconde Guerre mondiale. Les Alliés, dans la seule optique militaire d’éliminer l’Allemagne nazie, ont favorisé la montée en puissance de l’urss : « Roosevelt, refusant de conduire la guerre aussi en fonction de l’après-guerre […] confondait un allié occasionnel avec un allié permanent et se dissimulait à lui-même l’hostilité essentielle, cachée sous une coopération temporaire » (Aron 2004 : 40). Churchill, tardif dénonciateur de ces dérives, fut au début du conflit un fervent défenseur de la « victoire à tout prix », promettant à ses concitoyens « la défaite, la ruine, le massacre d’Hitler, à l’exclusion de tous les autres objectifs, loyautés ou fins » (Fuller 1961 : 296). Le premier ministre britannique se focalisait tellement sur l’Allemagne nazie que la destruction de celle-ci justifiait à ses yeux tous les moyens et surtout toutes les alliances : « Je n’ai qu’un seul but, la destruction d’Hitler […]. Si Hitler envahissait l’Enfer, je ferais au moins une référence favorable au Diable à la Chambre des communes » (Fuller 1961 : 265).

Certes, les Américains et les Britanniques sont parvenus à remporter une victoire militaire décisive contre l’Allemagne nazie ; cependant, pour ce faire, ils ont permis l’essor de l’Union soviétique comme puissance mondiale. Face au « renforcement excessif de l’allié occasionnel – ennemi permanent », Aron (2004 : 40), fidèle à la tradition clausewitzienne, ne peut qu’évoquer « [la défaite politique des Occidentaux], succédant […] au triomphe des armes ». Fuller, notant que des cendres d’Hitler surgissait Staline, parlait quant à lui d’une « défaite par la victoire » (1961 : 303).

III – Les faiblesses politiques du modèle afghan

Résumons les deux principaux enseignements tirés de la théorie clausewitzienne de la guerre et voyons en quoi ils peuvent nous aider à analyser le modèle afghan. Tout d’abord, le succès ne se définit pas en termes militaires mais politiques. En cela, la défaite des armées talibanes et libyennes ne constitue pas un critère suffisant pour parler de succès. Qui plus est, la distinction entre alliés permanents et alliés occasionnels nous rappelle que le renforcement d’un allié, s’il peut permettre de remporter rapidement et à moindre coût la victoire, peut également avoir des conséquences politiques défavorables à terme. Dès lors, la question qui se pose est de savoir si l’alliance avec des forces locales – élément constitutif du modèle afghan – a eu un effet politique positif ou négatif en Afghanistan et en Libye.

Il convient donc de déplacer le débat autour du modèle afghan dans le champ de la science politique et d’évaluer ce modèle d’intervention selon ses conséquences politiques et non plus seulement selon ses résultats militaires.

A — Les échecs afghans et libyens

En Afghanistan, le retour des seigneurs de la guerre

L’Alliance du Nord, que les États-Unis ont soutenue contre les talibans, regroupait de nombreux seigneurs de la guerre. Beaucoup étaient d’anciennes gloires de la lutte contre les Soviétiques. Mais leurs luttes intestines et leur comportement prédateur, à l’origine de la dévastation du pays dans les années 1990, les avaient décrédibilisés aux yeux d’une population qui fut leur première victime. C’est en réponse à leurs violentes dérives que les talibans, promettant un retour à l’ordre et la fin de la guerre civile afghane, parvinrent à mobiliser les communautés pachtounes. Chassés du pouvoir, les seigneurs de la guerre furent repoussés dans le nord de l’Afghanistan, où ils s’unirent contre leur ennemi commun (Rashid 2009).

En 2001, la décision de Washington de recourir à cette opposition armée afghane en substitution au déploiement de forces conventionnelles américaines s’accompagna du versement d’une aide financière, matérielle et militaire. Dès lors, l’Alliance du Nord, épaulée par l’aviation américaine, pouvait reconquérir le pays. Les forces du général Dostum s’emparèrent de Mazar-e-Sharif, quand celles du général Fahim entrèrent sans opposition dans Kaboul ; Ismail Khan pouvait quant à lui reconquérir son bastion historique, la ville d’Herat ; et Gul Agha Sherzaï se saisissait de Kandahar dont il s’autoproclama gouverneur.

Rapidement, les seigneurs de la guerre rétablirent leurs fiefs locaux et leurs armées personnelles (Conetta 2002), s’affirmant comme des acteurs locaux puissants, au point de faire de l’ombre au futur gouvernement afghan, dont le pouvoir ne s’étendit jamais vraiment au-delà de Kaboul (Dorronsoro 2003/2004). Le retour des seigneurs de la guerre, favorisé par les Américains, constitue depuis l’une des principales causes de la faiblesse, de l’instabilité et de la corruption du gouvernement central (Rashid 2009).

Au niveau national, l’Alliance du Nord, et notamment sa branche tadjike, sous le leadership de Mohammed Fahim, Abdullah Abdullah et Younous Qanouni, est devenue sur le plan militaire la première force d’Afghanistan. Ce statut l’a placée en position de force vis-à-vis des autres mouvements d’opposition, notamment pachtounes, lui garantissant une place prépondérante dans le gouvernement de transition issu des accords de Bonn. Sur trente postes ministériels, dix-huit furent attribués à l’Alliance du Nord, dont ceux de la défense (M. Fahim), des affaires étrangères (Dr Abdullah) et de l’intérieur (Y. Qanouni). Cette quasi-prise de contrôle du gouvernement par l’Alliance du Nord signifiait une surreprésentation des minorités ethniques d’Afghanistan au détriment des Pachtounes. La conséquence en fut une marginalisation politique de ce peuple (Dorronsoro 2003/2004), qui participera à l’affaiblissement de l’État central (les Pachtounes ne s’y sentant pas représentés) et qui sera instrumentalisée par les talibans.

Qui plus est, le triomphe de l’Alliance du Nord, historiquement proche de l’Inde, fut perçu comme une menace par le Pakistan. Celui-ci, craignant un encerclement stratégique par des forces pro-indiennes, relança sa politique afghane : concrètement, l’armée pakistanaise fit alors « renaître les islamistes des cendres de la défaite et de la démoralisation » (Rashid 2009 : 76) et orchestra le retour en force des talibans.

Ce retour fut lui-même facilité par le comportement des seigneurs de la guerre (Gopal 2013). En 2001, certains talibans étaient prêts à déposer leurs armes et à accepter la création d’un gouvernement modérément islamique à Kaboul. Toutefois, tout effort de réconciliation fut sabordé par les nouveaux maîtres de l’Afghanistan. Plus encore, les anciens talibans furent harcelés, souvent torturés, et ils durent subir la vengeance des commandants, notamment pachtounes, qu’ils avaient chassés du pouvoir dans les années 1990. Le danger et la répression furent tels que de nombreux talibans décidèrent de s’enfuir au Pakistan où ils reconstituèrent leur organisation et préparèrent leur retour. Cette situation fut particulièrement prégnante à Kandahar, où les forces de Gul Agha Sherzaï se sont illustrées dans leur poursuite violente des anciens talibans (Gopal 2010).

L’arrivée au pouvoir des l’Alliance du Nord a donc constitué à double titre l’une des principales causes du retour des talibans. La dégradation progressive de la situation sécuritaire en Afghanistan, conséquence de ce retour, fait peser la menace de la réapparition d’un sanctuaire terroriste dans le pays. C’est pour éviter cette situation que les États occidentaux ont finalement décidé de déployer plusieurs dizaines de milliers de militaires en renfort. Alors que durant les quatre premières années ayant suivi l’intervention américaine le ratio entre le nombre de militaires étrangers et le nombre d’habitants était de 1 pour 2 000, soit le plus faible de toutes les interventions internationales depuis la Seconde Guerre mondiale (Johnson 2007), l’otan avait, dix ans après le renversement du régime taliban, plus de 130 000 militaires déployés dans le pays.

En Libye, le pouvoir aux milices

Au cours du conflit libyen, de nombreux groupes armés, certains proches de courants islamistes radicaux, se sont créés et ont participé à la lutte contre l’armée de Kadhafi. Ils ont largement bénéficié de l’aide de la coalition internationale dont la stratégie reposait sur leurs succès au niveau tactique. Ces groupes ont ainsi acquis une puissance militaire qui s’est transformée localement en monopole de la violence avec la dissolution du régime de Kadhafi. Ils se sont alors affirmés comme « les vrais centres du pouvoir dans le pays » (Sharqieh 2013). L’État central est quant à lui ressorti affaibli de la guerre et est incapable de rétablir son autorité. Il se trouve contesté : face à lui, « il y a une multitude d’organisations révolutionnaires dans chaque ville qui sont en réalité à la tête de leur propre mini-État » (Sharqieh 2013). Cet éclatement des sources d’autorité conduit à un chaos organisé dont les conséquences sont multiples.

Tout d’abord, le renforcement des milices apparaît ironiquement comme un drame pour les civils libyens. Ibrahim Sharqieh (2013) évoque la « culture du vainqueur » qui règne chez les milices : « Cette culture a divisé la Libye entre les villes victorieuses comme Misrata, Zintan et Benghazi et les villes défaites telles que Bani Walid et Sirte. » Les habitants de ces villes, réputées pour leur soutien à Kadhafi, font aujourd’hui l’objet de représailles massives. Certaines villes, notamment Bani Walid, Tawergha et Zlitan, ont été complètement vidées de leurs populations et sont devenues des villes fantômes. En octobre 2012, le ministre libyen de la Défense, Osama al-Jueili, concéda que l’armée n’avait alors aucun contrôle sur la ville de Bani Walid et expliquait que « des hommes en armes [pouvaient] donc empêcher les familles [déplacées] d’y revenir » (Grant 2012). Comme le remarque Amitai Etzioni (2012b), alors que l’objectif premier de la coalition internationale, sanctionné par les Nations Unies, était de protéger les civils libyens, les rebelles soutenus par les Occidentaux ont multiplié les atrocités. Selon lui, les Occidentaux doivent tirer les leçons de cette situation : « Nous devrions affirmer clairement que notre soutien ne sera accordé que tant que les rebelles s’abstiennent de commettre le genre de crimes contre l’humanité contre lesquels nous essayons de les protéger » (Etzioni 2012b).

Par ailleurs, le chaos et l’insécurité en Libye profitent à des groupes terroristes. Un rapport pour le Congrès américain explique ainsi que « l’insécurité très répandue en Libye complique d’importantes questions telle que […] l’inquiétude de voir le territoire libyen être utilisé par des terroristes, des trafiquants d’armes et des réseaux criminels » (Blanchard 2012). La faiblesse de l’État central permet à différents groupes armés prônant une vision radicale de l’Islam d’étendre leur pouvoir et influence sans opposition. Le groupe Ansar al-Sharia, accusé d’être responsable de l’attaque contre le consulat américain de Benghazi le 11 septembre 2012, constitue un exemple emblématique. Cette ancienne Katiba (brigade), qui a pris part à la lutte anti-Kadhafi, est aujourd’hui en pleine expansion : elle a récemment établi deux nouvelles branches dans les villes de Syrte en juin 2013 et Ajdabiya en août 2013 (Zelin 2013).

Le renforcement et la liberté d’action des groupes terroristes en Libye sont attestés par plusieurs événements récents, en premier lieu desquels se trouve la capture d’Anas Al-Libi, inscrit sur la liste américaine des « terroristes les plus recherchés », en plein coeur de Tripoli au début octobre 2013. La multiplication des attaques contre les représentants et représentations de différents pays occidentaux constitue une preuve supplémentaire : l’ambassadeur britannique fut visé en juin 2012, le consulat américain de Benghazi en septembre 2012, l’ambassade de France en avril 2013, etc. En conséquence, le ministère américain des Affaires étrangères a classé la Libye comme un « sanctuaire terroriste » (United States Department of State 2012).

Enfin, la présence de larges stocks d’armes non sécurisés fait craindre une prolifération dans le pays et la région. Les groupes indépendantistes et djihadistes au Mali ont d’ores et déjà bénéficié des armes libyennes, ce qui a probablement changé le cours du conflit et nécessité l’intervention militaire de la France (Chivers 2013). De même, les rebelles syriens sont approvisionnés en armes par des groupes libyens (Doornbos et Moussa 2013). Le rapport du ministère des affaires étrangères américain sur le terrorisme en 2012 décèle une dangereuse tendance :

Les autorités libyennes manquent des entraînements et équipements de base nécessaires pour surveiller leurs vastes frontières terrestres et maritimes, et pour contrôler les flux de personnes et biens à travers les aéroports. Des extrémistes violents continuent de profiter de ces faiblesses, ce qui menace de déstabiliser le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.

United States Department of State 2012 : 132

Ainsi, malgré la victoire militaire remportée en 2011 contre les troupes de Kadhafi, une conclusion s’impose : « En Libye, nous avons gagné la première bataille, mais nous avons perdu la guerre, puisque nous y avons installé un chaos exportateur de violence et de terrorisme » (Desportes 2013).

B — Expliquer les échecs afghans et libyens : erreurs stratégiques ou modèle défectueux ?

Erreurs stratégiques ?

Aux larges victoires militaires en Afghanistan et en Libye ont donc succédé l’instabilité et le chaos, entretenus par les groupes armés. Ces derniers, alliés aux puissances intervenantes, se sont ainsi affirmés à la fois comme facteur de victoire et facteur d’échec. Ils ont joué un rôle militaire indéniablement positif, permettant le renversement relativement rapide, et à moindre coût pour les Occidentaux, du régime des talibans et de celui de Kadhafi. Dans le même temps, leur renforcement excessif s’impose comme un écueil tout aussi certain au retour à l’ordre et à la stabilité – stabilité interne, mais aussi régionale.

Ce double échec politique pose question : s’explique-t-il par des erreurs stratégiques, commises à la fois en Afghanistan et en Libye, ou bien signale-t-il une faiblesse inhérente au modèle afghan ? En soi, ces deux explications ne sont pas incompatibles, voire se rejoignent finalement.

Le modèle afghan implique d’apporter à des forces alliées locales un soutien en termes de bombardements aériens, d’entraînement des troupes et de coordination des attaques. Il aboutit logiquement à placer ces alliés locaux dans une situation militaire et politique favorable. En soi, le renforcement de ces groupes alliés locaux n’est pas politiquement néfaste pour la puissance intervenante. Seule une analyse au cas par cas permet de savoir à quel type d’allié – permanent ou occasionnel – l’État intervenant a affaire. Cette tâche revient aux décideurs politiques à l’origine de l’intervention : ils doivent tenir compte des possibles conséquences politiques de leurs choix stratégiques, sans quoi ils s’exposent au risque de voir leurs victoires militaires rapidement éclipsées par leurs échecs politiques.

Ainsi, il serait logique d’imputer les échecs afghans et libyens à une erreur d’analyse : les États-Unis en Afghanistan et l’otan en Libye auraient confondu des alliés occasionnels avec des alliés permanents, répétant l’erreur de Roosevelt et Churchill lors de la Seconde Guerre mondiale. Nous ne pouvons que poser comme hypothèse – aujourd’hui indémontrable – que ces échecs sont la conséquence d’un retour à ce qu’Hervé Couteau-Bégarie (2008 : 274) appelait le « paradigme militaire », caractérisé par « le souci unique […] de la victoire sur le champ de bataille, sans considération pour les termes de la paix ».

Modèle défectueux ?

Une deuxième explication est toutefois possible, qui mettrait directement en cause le modèle afghan. En comparaison avec d’autres modèles de l’intervention armée (notamment l’invasion conventionnelle), le modèle afghan, qui repose sur l’automaticité du recours à des alliés locaux, serait en soi plus risqué politiquement. L’on conçoit en effet que le choix stratégique du recours à des alliés locaux implique au moins dans une certaine mesure un pari politique : si, en théorie, la distinction entre alliés permanents et alliés occasionnels est claire, dans la pratique elle peut ne pas être évidente. Recourir au modèle afghan, c’est alors prendre le risque de commettre une erreur d’analyse, aux conséquences politiques potentiellement défavorables.

Qui plus est, il convient également de relever le fait que le choix de ses alliés peut être en partie contraint : il y a rarement plusieurs groupes armés d’opposition présents dans le pays où l’on souhaite intervenir, ce qui limite de fait les partenaires potentiels. En Afghanistan et en Libye, le choix n’en était même pas un, puisqu’il n’existait pas d’autre groupe d’opposition. Ainsi apparaît la principale limite du modèle afghan : quand l’allié présent dans le pays où l’on souhaite intervenir est identifié comme un allié occasionnel, la puissance intervenante est confrontée au choix de renoncer à l’usage du modèle afghan ou de risquer une victoire militaire qui pourrait se transformer en échec politique. En théorie, cela réduit grandement l’utilité du modèle afghan, auquel l’on ne saurait recourir que si l’on a la certitude de pouvoir s’appuyer sur un allié permanent. En pratique, on peut penser que cela ne fait que renforcer le risque d’échec politique. En effet, le modèle afghan bénéficie d’une attractivité politique qui en fait un modèle privilégié de l’intervention armée : avec des pertes humaines réduites, voire nulles, avec un coût financier relativement faible et avec les bénéfices tirés de l’avance technologique occidentale, les avantages de ce modèle sont nombreux. Après la guerre du Kosovo, McInnes (2001) évoquait déjà l’« attirance » qu’exerçait l’arme aérienne sur les Occidentaux. Dans ce contexte, la tentation d’une intervention à faible coût, quasiment assurée d’être un triomphe militaire, risque bien de l’emporter sur la prudence qu’implique la difficile distinction entre alliés permanents et alliés occasionnels, entre victoire et succès.

Conclusion : La tentation d’un interventionnisme à faible coût

En conclusion, le modèle afghan apparaît comme un modèle particulièrement attractif pour des responsables politiques occidentaux qui privilégient aujourd’hui des interventions limitées et à faible coût. Il constitue une solution alternative, à la fois efficace militairement et économique sur le plan humain et financier, au déploiement massif de troupes conventionnelles. Toutefois, il implique le renforcement inévitable de groupes armés locaux comme condition sine qua non de la réussite militaire de l’opération. Cette dimension du modèle afghan peut avoir à terme des conséquences politiques néfastes pour les puissances occidentales, comme ce fut le cas en Afghanistan et en Libye.

Le recours au modèle afghan permet de remporter des victoires militaires à faible coût, mais s’accompagne d’un risque élevé de retombées politiques négatives. Les conditions nécessaires au succès politique d’une intervention basée sur le modèle afghan sont difficiles à réunir : il convient en premier lieu de déterminer si l’allié local sur lequel on compte s’appuyer est bien un allié permanent et non pas occasionnel. En cela, le modèle afghan apparaît comme un modèle d’intervention attractif mais difficilement transposable.

Dès lors, le risque est que les responsables politiques occidentaux soient trop séduits par les atouts du modèle afghan pour lui préférer une autre forme de recours à la force mieux adaptée à la situation donnée. Ils pourraient bien souhaiter mettre en oeuvre ce modèle tellement attractif, y compris dans des cas où ne sont présents que des alliés occasionnels. Le pouvoir de séduction du modèle afghan s’apparenterait alors aux chants des sirènes qui, dans la mythologie, charmaient les marins et les attiraient vers des récifs. Espérons que, tel Ulysse, les responsables politiques occidentaux seront capables de résister à la tentation du modèle afghan.

Parties annexes