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Comptes rendus

Turquie. Le déploiement stratégique, Firouzeh NAHAVANDI (dir.), 2012, Bruxelles, Éditions Bruylant, 285 p.

  • Claude Comtois

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  • Claude Comtois
    Département de géographie, Université de Montréal

Corps de l’article

La Turquie est depuis longtemps le sujet de nombreuses analyses en géographie politique. La politique étrangère d’un pays non seulement reflète sa position géographique en tant que réalité objective, mais également son histoire et sa culture, qui sont façonnées dans une certaine mesure par cette réalité. Alors que l’attention en matière de politique étrangère a traditionnellement porté sur les liens de la Turquie avec l’Europe ou sur son rôle au sein de l’otan, l’effondrement de l’Union soviétique force les autorités turques à s’interroger sur la place de la Turquie dans son environnement régional et sur ses intérêts au-delà de ses relations avec l’Occident.

Ce livre a pour ambition d’apporter une réflexion sur l’élaboration et l’impact de la nouvelle politique étrangère de la Turquie. Comportant dix chapitres, l’ouvrage est le fruit d’un colloque tenu à l’Université libre de Bruxelles sur la Turquie dans son environnement régional. Il est organisé autour de deux thèmes : l’élaboration de la politique étrangère et l’analyse de quelques relations bilatérales.

L’élaboration de la politique étrangère de la Turquie est analysée dans deux chapitres portant sur les dimensions historiques (Billion) et contemporaines (Kazancigil) de la politique étrangère de la Turquie. Billion présente une synthèse des dimensions historiques, géopolitiques et nationales de l’évolution de la politique étrangère de la Turquie. Il analyse comment la doctrine d’endiguement endossée par Ankara servait d’instrument au service des puissances occidentales. Il démontre que la fin de la guerre froide a mené à un isolement relatif de la Turquie à la suite de la perte de la rente stratégique que lui confère sa position stratégique. En conséquence, les autorités turques ont été condamnées à adopter une politique extérieure active pour une puissance régionale située au coeur d’un arc de crises. Billion explique que cette politique est influencée par l’évolution des politiques intérieures, notamment l’accession d’un parti islamiste au sein du gouvernement et l’affaiblissement politique de l’armée turque. Ce chapitre est l’un des plus intéressants du livre. Kazancigil, quant à lui, analyse la réarticulation de la politique régionale de la Turquie à plusieurs échelles géographiques. Pour y parvenir, il procède à une analyse de contenu de la politique diplomatique de la Turquie définie par le ministre des Affaires étrangères, Davutoglu. Il démontre que la capacité d’affirmation politique de la Turquie s’effectue dans le contexte d’une architecture multipolaire des relations internationales. De façon plus marquée, il souligne les failles dans le processus d’adaptation de la diplomatie turque sur le plan de la capacité de la Turquie à disposer des moyens de ses ambitions, à exercer un rôle de médiateur et à bâtir un modèle de développement pour les pays arabes et musulmans en transition.

Second thème du livre, une analyse est présentée de différentes perspectives des relations bilatérales de la Turquie. Les sujets traités concernent l’Iran (Djalili), Israël (Ganem), les républiques d’Asie centrale (Yakacikli), l’Afrique (Uwizeyimana), la Chine (Kellner), la Russie et l’Iran (Therme), de même que la question kurde (Vanrie). Les deux chapitres sur l’Iran méritent d’être soulignés. Djalili démontre la complexité des relations entre la Turquie et l’Iran. Le volet le plus pénétrant concerne son analyse sur les rapports de force de ces pays à titre d’acteurs structurants du jeu politique au Moyen-Orient. L’auteur explique que la montée en puissance de la Turquie est le résultat de l’extension et du raffermissement de ses liens économiques et diplomatiques avec les pays de la région. En fort contraste, le statut de puissance régionale de l’Iran est partiellement le résultat de la politique militaire des États-Unis en Irak et en Afghanistan qui a libéré le régime islamique de ses opposants. Therme explore plutôt l’arrière-plan historique de la relation entre la Turquie, l’Iran et la Russie. Il souligne le poids de l’Occident dans le dessin des rivalités et des alliances ponctuelles qui composent ce triangle géopolitique.

Malheureusement, les autres chapitres relaient une vision très superficielle de la politique étrangère de la Turquie. Les auteurs ont succombé à cette facilité qui consiste à appréhender les relations bilatérales selon un schéma articulé autour de visites officielles, de signatures de traités ou d’accords commerciaux et de déclarations publiques. Les auteurs mettent en valeur les relations militaires, culturelles et commerciales en fonction de leur ordre temporel d’occurrence dont l’unité et la cohérence au sein d’une analyse des relations bilatérales ne sont pas assurées. Le bilan historique permet certes une identification de quelques déterminants de la politique étrangère de la Turquie. Mais les textes souffrent d’une faiblesse de l’analyse critique, particulièrement en raison d’une grande indigence sur le plan des références. Ainsi, il faudrait rappeler aux auteurs que les informations révélées par WikiLeaks proviennent souvent de coupures de presse de journaux locaux. Les soi-disant fuites de WikiLeaks révèlent surtout l’hypocrisie qui régit les relations internationales. En outre, un blogue n’est pas une source scientifique. C’est un site où un individu fait connaître ses pensées, souvent dans le but de les confronter à celles d’autres lecteurs sur le même sujet. À l’évidence, certains chapitres n’ont pas fait l’objet d’une relecture. La cohérence fait défaut dans l’interprétation d’événements, la présentation de statistiques des Nations Unies est foncièrement médiocre et le manuscrit aurait grandement bénéficié de supports cartographiques.

L’ouvrage souligne certes la mutation de la politique étrangère turque, mais d’importants sujets n’ont pas été abordés. Parmi ceux-ci, mentionnons la question cruciale des efforts déployés par la Turquie pour adhérer à l’Union européenne, l’hydropolitique du Croissant fertile, l’instrumentalisation des axes de circulation dans la région du Caucase ou les enjeux environnementaux de la mer Noire. Ces facteurs sont révélateurs des conditions de sécurité qui président à la compréhension de la politique étrangère de la Turquie. Dans ce contexte, l’analyse du déploiement stratégique de la Turquie demeure un domaine de recherche qui mérite certes d’être approfondi.