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Comptes rendus

Transatlantic Relations in the 21st Century. Europe, America and the Rise of the Rest, Erwan Lagadec, 2012, coll. Contemporary Security Studies, Londres et New York, Routledge, 336 p.

  • Michel Liégeois

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  • Michel Liégeois
    Université catholique de Louvain, Louvain-la-Neuve

Corps de l’article

Publié dans la collection « Contem- porary Security Studies » de Routledge, cet ouvrage vient s’ajouter à la production surabondante consacrée aux relations transatlantiques contemporaines. Transatlantic Relations in the 21st Century se donne pour objectif de penser l’état actuel des relations transatlantiques en redéfinissant la nature des interdépendances qui lient les deux rives de l’Atlantique et en établissant les bases sur lesquelles une grande stratégie à l’égard des puissances émergentes pourrait être conçue. Erwan Lagadec – un officier de réserve de la marine française qui enseigne les relations transatlantiques dans plusieurs universités américaines – y avance quelques hypothèses qui vont à contre-courant de certaines idées reçues : le déclin américain, la marginalisation de l’Europe, l’émergence du brics (le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine) et donc le recentrage du monde sur l’espace Pacifique, notamment.

Pour Lagadec, en effet, l’Europe demeure aussi pertinente pour les États-Unis qu’elle l’était pendant la guerre froide, et la centralité de la relation transatlantique est bien plus tenace que certains semblent le penser.

La succession des chapitres passe en revue les grandes questions constitutives de la problématique transatlantique : la domination américaine mondiale, l’engagement américain en Europe, la proximité et les fractures culturelles entre les États-Unis et l’Europe, les vicissitudes des organisations (otan et ue) et de la relation complexe qu’elles entretiennent, les (dés)équilibres militaires mondiaux… Au long de ces réflexions, le lecteur perçoit le véritable sujet du livre, son fil conducteur sous-jacent : la notion même d’Occident. L’Occident existe-t-il ? Pour E. Lagadec, il semble que son noyau soit constitué des États-Unis et des rares pays européens encore dotés d’un appareil militaire crédible. Au-delà, son périmètre se confond avec celui de l’Alliance atlantique. Une absence nous renseigne sur les conceptions de l’auteur : celle du Canada. L’index ne comptabilise que quatre occurrences de la moyenne puissance nord-américaine sur les 180 pages de texte que comporte l’ouvrage. C’est dire le peu de crédit que le professeur de la Washington University accorde aux puissances de second ordre. S’il consacre un chapitre à la désagrégation de l’ensemble européen, le pôle nord-américain n’a pas mérité, à ses yeux, un traitement identique. Mais si l’Occident existe, en quoi consiste son essence ? Là encore, Lagadec s’abstient de succomber aux simplismes huntingtoniens en évitant de présenter « the West » and « the Rest » comme des entités cohérentes, singulières et intrinsèquement antagonistes. Les éléments de réflexion proposés, certes subtils et bien informés, sont toutefois loin de clore la question.

L’ouvrage d’Erwan Lagadec se distingue tant sur la forme que sur le fond de la majorité de la production scientifique contemporaine consacrée aux relations transatlantiques. La forme, tout d’abord : elle est plus qu’agréable aux yeux du lecteur. Le propos est captivant, direct et efficace, car il est soutenu par une langue anglaise riche et parfaitement maîtrisée, ce qui ne va guère de soi lorsqu’il s’agit d’un auteur dont la langue maternelle n’est pas l’anglais. Le fond, lui aussi, est quelque peu atypique. L’auteur assume en effet un agnosticisme théorique qui se fait rare dans la littérature scientifique en relations internationales où bon nombre de chercheurs – jeunes et moins jeunes –, sans toujours cultiver l’esprit de chapelle ou de clan, revendiquent à tout le moins leur appartenance à un courant théorique déterminé. A contrario, Lagadec ne nie pas l’importance des théories et des concepts, mais il en cerne bien les limites. À cet égard, les pages consacrées à la critique de la théorie de la transition de puissance, tout comme celles qui cernent les apories du soft power, devraient figurer parmi les lectures obligatoires de tous les étudiants en Relations internationales. Au-delà même des limites des théories et des concepts, l’auteur revendique surtout sa liberté de penser par lui-même. S’il s’autorise à emprunter au large éventail de théories et de concepts produits depuis un peu plus d’un siècle par la discipline des Relations internationales, il le fait avec éclectisme, parcimonie et en prenant soin de conserver toujours la distance critique qui lui permettra de ne pas aliéner l’autonomie de sa pensée propre.

Pour brillant, érudit et captivant qu’il soit, le propos de l’auteur prête cependant le flanc à la litanie bien connue des reproches que lui adresseront les tenants des approches scientifiques, constructivistes et critiques des Relations internationales. Les premiers noteront l’absence d’hypothèses vérifiables ou falsifiables et de questions de recherche dûment explicitées. Ils contesteront aussi le caractère réellement scientifique de la démarche en l’absence de méthode reproductible. Les seconds ne manqueront pas de prendre E. Lagadec en flagrant délit de réification. Une partie des seconds et la totalité des derniers ne verront dans les analyses de celui-ci qu’une suite d’interprétations contestables, mais surtout viciées par l’absence de démarche réflexive dans le chef de leur auteur – Qui est-il ? D’où parle-t-il ? Pour qui parle-t-il ? –, puisque, pour les tenants de la démarche critique, une théorie, une interprétation est non seulement socio-historiquement située, mais aussi toujours « pour quelque chose et pour quelqu’un ».

Ces critiques ne devraient détourner aucun lecteur intéressé par les relations transatlantiques contemporaines d’un livre important, intelligent, subtil et remarquablement écrit.