Vous êtes sur la nouvelle plateforme d’Érudit. Bonne visite! Retour à l’ancien site

Comptes rendus

La politique étrangère – Théories, méthodes et références, Jean-Frédéric Morin, 2013, Paris, Armand Colin, 315 p.

  • Michel Liégeois

…plus d’informations

  • Michel Liégeois
    Université catholique de Louvain, Centre d’études des crises et des conflits internationaux

Corps de l’article

Publié dans la collection « U » de l’éditeur Armand Colin, l’ouvrage de Jean-Frédéric Morin s’inscrit dans la catégorie bien particulière des manuels universitaires destinés avant tout aux étudiants. Bien qu’il soit aujourd’hui professeur agrégé à l’Université Laval où il est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie politique internationale, l’auteur a rédigé La politique étrangère dans le cadre des enseignements qu’il offrait à l’Université libre de Bruxelles jusqu’en 2014.

Ce projet éditorial entend proposer une synthèse en forme de « boîte à outils dans laquelle étudiants et chercheurs peuvent puiser des idées, des concepts et des références bibliographiques pour mener à bien leurs propres recherches ». On s’abstiendra donc d’évaluer le résultat obtenu à l’aune des critères que l’on mobiliserait pour un essai scientifique. On s’attachera plutôt à vérifier qu’il présente les qualités attendues d’un manuel universitaire, à savoir la clarté, la didactique et l’exhaustivité.

La clarté tout d’abord. Elle est bien au rendez-vous avec une succession logique de huit chapitres couvrant les thématiques clés de l’analyse de la politique étrangère (ape) : identification, niveau d’analyse, rationalité, culture, acteurs sociaux, institutions, bureaucratie, décideur. Les parties introductive et conclusive encadrent le propos ; l’une en le situant dans le champ des sciences sociales et l’autre en proposant quelques réflexions prospectives. Le style adopté par l’auteur est des plus appropriés. Morin évite le jargon et s’attache à illustrer chaque concept et chaque théorie par l’un ou l’autre exemple sélectionné avec soin. La didactique ensuite. Elle est appuyée par les outils indispensables dans un manuel universitaire : une remarquable bibliographie comptant plus de 1500 références ainsi qu’un index. On peut cependant regretter que ce dernier ne classe pas les noms propres dans une section distincte. Pour les noms communs, une marque distinctive pour la page où le terme est défini ou abordé à titre principal aurait été utile. S’agissant de l’exhaustivité, enfin, force est de constater qu’en quelque 300 pages seulement, La politique étrangère réussit le tour de force de ne laisser rien d’essentiel de côté, démontrant du même coup que l’exhaustivité n’exige pas nécessairement un volume démesuré. Un peu de méthode, beaucoup d’esprit de synthèse, une plume précise et sans fioritures inutiles constituent les ingrédients essentiels de cette performance.

J.-F. Morin est partisan de l’éclectisme théorique : il considère que dans le champ des Relations internationales les approches analytiques se complètent plus qu’elles ne s’opposent. Plus précisément, l’auteur estime que l’ape est condamnée à l’humilité épistémologique dès lors qu’elle n’a pas d’autre choix que d’emprunter la voie de la multicausalité, de la multidisciplinarité et de la multisectorialité.

La lucidité de J.-F. Morin s’applique également à l’évolution de l’ape depuis un demi-siècle. Pour lui, les fondations théoriques et conceptuelles de la discipline ont été posées dès le début des années 1960 avec les travaux de Raymond Aron, Richard Snyder ou encore Harold et Margareth Sprout. Depuis lors, rien de fondamentalement neuf n’a été produit. Les travaux ont surtout consisté dans des reformulations, des développements et des approfondissements par la mise en oeuvre de méthodes plus sophistiquées. L’ape connaîtra certes une période difficile lorsque le néoréalisme de Kenneth Waltz et le « consensus néo-néo » subséquent orienteront, pour deux bonnes décennies, les travaux des internationalistes en direction du niveau systémique et des structures institutionnelles aux dépens de l’analyse des acteurs.

Pour l’auteur de La politique étrangère, c’est l’immersion de l’ape dans les démonstrations empiriques qui lui a permis de regagner sa place. Il est vrai, en effet, qu’une hypothèse telle que celle de la paix démocratique a ainsi pu s’appuyer sur des analyses quantitatives solides appliquées à des bases de données reconnues, comme la célébrissime Correlates of War Project.

Le professeur de l’Université Laval conclut son ouvrage par quelques éléments de prospective normative en énumérant les quatre défis à relever par l’ape dans les années qui viennent en vue de s’affranchir de ses limites actuelles : dépasser l’éclectisme en établissant des ponts entre les différents modèles théoriques ; accentuer la comparaison des contextes nationaux en développant la recherche au-delà du cadre américain aujourd’hui dominant ; sortir du carcan statocentrique en élargissant son objet d’étude à de nouvelles catégories d’acteurs ; descendre de la « tour d’ivoire » en engageant un véritable dialogue avec les praticiens sans pour autant perdre son identité.

Par ses multiples qualités, l’ouvrage de Jean-Frédéric Morin devrait s’imposer comme une référence incontournable pour l’enseignement de l’ape dans les universités francophones.