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Comptes rendus

Leadership and Transformative Ambition in International Relations, Mark A. Menaldo, 2013, Northampton, MA, Edward Elgar, 192 p.

  • Cyprien Bassamagne Mougnok

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  • Cyprien Bassamagne Mougnok
    Université Laval, Québec

Couverture de                Volume 46, numéro 1, mars 2015, p. 5-128, Études internationales

Corps de l’article

Certains travaux de recherche en relations internationales (RI) présentent un coefficient d’originalité tellement élevé qu’ils suscitent beaucoup de curiosité et de réflexion. C’est le cas de l’ouvrage publié par Menaldo sous le titre Leadership and Transformative Ambition in International Relations. Cet ouvrage multidisciplinaire s’inscrit dans le sillage des travaux traitant du leadership en politique intérieure des États, en politique étrangère (PE) et en RI. Plus précisément, l’auteur s’attaque à un projet ambitieux dont l’un des objectifs consiste à comprendre et à expliquer comment les changements survenant en PE, et dans une large mesure en RI, sont en grande partie le résultat des ambitions politiques des leaders nationaux ainsi que de leur habileté politique, notamment lorsque vient le temps de convaincre leurs peuples ou leurs homologues étrangers au sujet du sort à réserver à certains enjeux de société. Alors que les théories rationalistes et psychologiques des RI ou de PE ont longtemps limité l’explication du comportement international des États soit aux contraintes structurelles du système international, soit aux contraintes stratégiques internes ou à la psychologie des décideurs, cet ouvrage vient rompre avec la tradition établie en proposant une approche alternative, qui repose sur ce que l’auteur appelle la théorie de l’ambition transformationnelle (theory of transformative ambition).

Selon cette théorie, la politique étrangère des États ayant à leur tête des leaders magnanimes dotés de grandes ambitions politiques (ambitions transformationnelles) ne serait pas influencée par quelque contrainte que ce soit. Non seulement ces leaders réussiraient à transcender les contraintes associées à l’ordre interne et international – en se servant de leur habileté politique ainsi que des capacités institutionnelles de leurs États –, mais ils parviendraient également à modifier les règles du jeu politique, et ce, exclusivement en fonction de leurs désirs personnels ou des perceptions qu’ils se font de ce que devrait être la réalité nationale et internationale. Sur le plan national, de tels leaders seraient mus par plusieurs ambitions, dont la mise en place d’un nouveau régime politique, la promotion des valeurs libérales ou la volonté d’élever leur pays au rang de (super)puissance. Sur le plan international, leurs ambitions se manifesteraient à travers la guerre, la diplomatie, la conquête de nouveaux empires ou l’instauration d’un nouveau régime international. C’est au nom de ces diverses ambitions qu’ils chercheraient constamment à réorganiser les institutions nationales malgré les contraintes internes et externes, à proposer de nouvelles politiques ou doctrines de manière à insuffler une nouvelle dynamique au sein de leurs sociétés respectives et, par voie de conséquence, à transformer le système international.

Afin de souligner la pertinence heuristique de son étude, Menaldo procède d’abord à une revue critique de la littérature sur la question de l’ambition politique telle qu’elle est envisagée entre autres par les théories des RI et de PE. C’est notamment dans ce cadre qu’il réévalue minutieusement les contributions de la théorie néoréaliste, de la théorie de l’interaction stratégique et des théories centrées sur la personnalité des leaders. Il ressort de son analyse que toutes ces théories pèchent respectivement, à des degrés divers, par réductionnisme. En considérant par exemple l’ambition politique comme étant une donnée immuable et prédéterminée, notamment en raison de la nature anarchique du système international qui contraindrait tous les leaders à réfléchir en termes de sécurité, le néoréalisme pécherait par son incapacité à analyser les différents types et degrés d’ambitions qui façonnent pourtant différemment les chemins menant vers l’équilibre des puissances. Il en est de même pour la théorie de l’interaction stratégique développée par Bueno de Mesquita et ses collègues (2003). En postulant que les ambitions politiques des leaders nationaux ne sont dictées que par la configuration des intérêts des groupes dominants qui les aident à se maintenir au pouvoir, elle ne permettrait pas d’envisager une autre forme d’ambition politique, celle-là même qui va au-delà de la seule nécessité de se maintenir au pouvoir. Quant à l’approche centrée sur la personnalité, Menaldo estime qu’elle ne permet pas d’avancer l’hypothèse qu’un leader puisse agir librement lorsqu’elle prétend que les ambitions des leaders sont toujours dictées par leur idiosyncrasie.

Toutes ces lacunes servent ainsi de prétexte à Menaldo pour s’intéresser particulièrement aux théories du leadership moral et politique, tant elles semblent plus proches théoriquement et empiriquement des réalités qu’il décrit tout au long de l’ouvrage. Finalement, plusieurs études de cas portant sur des leaders tels qu’Otto von Bismarck, Woodrow Wilson, Charles de Gaulle et Périclès sont mises à profit pour vérifier l’opérationnalité de la théorie de l’ambition transformationnelle.

Au total, cet ouvrage représente une contribution remarquable à l’étude du comportement des hommes d’État tant à l’échelle nationale qu’internationale. En essayant de démontrer que les leaders faisant preuve de magnanimité et de grandes ambitions dépassent généralement les contraintes associées à l’ordre interne et international, puis modifient à leur gré les règles du jeu politique, Menaldo introduit une approche originale qui devrait stimuler la réflexion en RI et en PE. Toutefois, il aurait été plus intéressant que l’auteur élabore un cadre conceptuel et analytique beaucoup plus clair et précis, de manière à en faciliter l’évaluation. Par exemple, l’auteur ne nous dit pas clairement quelles sont les conditions à observer pour qu’un leader soit considéré comme ayant des ambitions politiques transformationnelles. Si, au regard des multiples références faites tout au long de l’ouvrage aux « grandes ambitions » et à la « magnanimité » des leaders, on peut soupçonner que ces deux critères font partie des conditions à prendre en compte, il reste que l’auteur ne précise à aucun moment si elles sont toutes deux des conditions nécessaires et suffisantes pour conclure à la présence d’un leader doté d’ambition transformationnelle. De même, qu’en est-il du leader qui ne remplit que de temps en temps l’une de ces conditions ? Est-il pour autant doté d’ambitions transformationnelles ? Comment, finalement, mesurer de telles ambitions ? En l’absence de telles clarifications, la proposition théorique de Menaldo peut soulever quelques interrogations, mais cela n’altère en rien l’originalité de son étude.