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Comptes rendus

Consolidation de la paix et fragilité étatique. L’onu en République centrafricaine, Jocelyn Coulon et Damien Larramendy, 2015 Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 228 p.

  • Papa Samba Ndiaye

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  • Papa Samba Ndiaye
    Maître-assistant associé, Section Science politique, ufr Sciences juridiques et politiques, Université Gaston Berger de Saint-Louis, Sénégal

Corps de l’article

Cet ouvrage de Jocelyn Coulon et de Damien Larramendy, en collaboration avec Marie-Joëlle Zahar, porte sur la gestion de la fragilité étatique. Les auteurs analysent les activités des Bureaux onusiens de consolidation de la paix (bcp) en République centrafricaine (rca), qui a accueilli sur son sol plus de dix missions de paix entre 1997 et 2014.

L’ouvrage est divisé en trois parties. La première porte sur le cadre théorique de l’étude. La deuxième est consacrée à l’analyse du cas centrafricain et la dernière se focalise sur le cas du Tchad comme élément de contraste pour mieux étudier le cas centrafricain.

L’érosion des institutions et la violence interne sont les deux symptômes les plus fréquemment associés à la fragilité étatique. Mais il existe une multitude d’États fragiles qui ne présentent pas de signes d’instabilité politique imminente. Les agences et organisations internationales spécialisées dans l’aide au développement considèrent qu’un État est fragile lorsqu’il ne peut ou ne veut remplir les trois fonctions de l’État à savoir : la provision de la sécurité, la représentation de la population, et la provision des services essentiels. Ainsi donc, la fragilité étatique est liée à trois types de déficits : un déficit sécuritaire qui intervient lorsque l’État perd le monopole de la violence légitime sur son territoire ou l’exerce de manière abusive, un déficit de gouvernance qui se traduit par la non-représentativité des gouvernants et leur illégitimité, et un déficit développemental qui se manifeste par l’incapacité de l’État à pourvoir aux services essentiels.

Les causes de la fragilité étatique sont attribuables à deux catégories de facteurs : d’une part, les facteurs d’ordre interne, généralement, c’est la capture de l’État par des intérêts privés et le développement des inégalités ; d’autre part, les facteurs externes font référence à la localisation géographique dans une zone d’instabilité chronique et aux interventions étrangères.

Pour mesurer la fragilité étatique, le failed state index est l’initiative la plus complète dans le domaine. Elle se base sur douze indicateurs répartis en trois grandes catégories (économique, sociale, politico-militaire) et subdivisés chacun en une série de composantes.

Plusieurs critiques sont formulées à l’encontre des indicateurs de la fragilité. Nous en évoquerons trois. La première critique insiste sur le fait que les indicateurs de la fragilité n’incluent pas certaines données qui peuvent aider à comprendre les différences de performance entre deux pays au contexte différent. La deuxième rappelle que les indicateurs de la fragilité se penchent uniquement sur les catégories à problème alors elles n’évaluent que les symptômes sans offrir une explication des causes et des remèdes possibles. Enfin, une dernière critique concerne l’attribut « fragile » qui pourrait être décerné à des États pour des raisons politiques plutôt que sur des bases objectives.

Les éléments de fragilité en rca relèvent du déficit de gouvernance et de la régionalisation de la crise centrafricaine. Les dirigeants centrafricains et leurs opposants cherchent toujours des appuis politiques et militaires à l’étranger. Ainsi, l’instabilité en rca ne peut, être déconnectée de l’intervention d’un grand nombre d’acteurs régionaux et internationaux. Au Tchad, les failles se situent aussi à deux niveaux selon les auteurs : c’est d’une part le déficit de gouvernance et de sécurité, car il y a une fracture entre le nord et le sud du pays, et, d’autre part, la dimension transnationale de la fragilité tchadienne.

Le Bureau de l’Organisation des Nations Unies au Congo (bonuc) et le Bureau intégré des Nations Unies pour la consolidation de la paix en République centrafricaine (binuca) n’ont pas été en mesure de mettre en oeuvre une partie de leurs mandats, notamment en ce qui concerne le désarmement, la démobilisation et la réintégration (ddr) et la réforme du secteur de la sécurité (rss).

De leur côté, les autorités centrafricaines n’ont pas réussi à instaurer une gouvernance démocratique qui, selon les auteurs, désigne la gestion d’une société conformément aux principes démocratiques, c’est-à-dire le respect des droits de l’homme et l’État de droit, la justice et l’équité, l’égalité et la participation politique des citoyens ainsi que la légitimité et la responsabilité des institutions de l’État. Elles ont plutôt tenté de recourir au ddr et à la rss, mais le bilan est faible, pour des raisons multiples.

Le Tchad, quant à lui, partage avec la rca une histoire parallèle et des défis similaires, mais à partir des années 2000, le pays prend une autre trajectoire. Le Tchad se positionne de nos jours comme un pays incontournable dans la région et même ailleurs d’après les auteurs.

Cet ouvrage présente un intérêt à la fois théorique et méthodologique.

Au plan théorique, l’ouvrage jette des ponts entre deux champs de recherche : les travaux évaluant l’action onusienne sur le plan des opérations de paix et ceux portant sur les réponses internationales à la fragilité des États et des sociétés. Mais on aurait souhaité que les auteurs nous en disent un peu plus sur l’arrière-plan théorique de leur sujet.

Au plan méthodologique, l’ouvrage est une monographie qui étudie le Bureau de consolidation de la paix des Nations Unies en République centrafricaine avec le Tchad comme élément de contraste. Mais le choix du Tchad, à notre avis, est discutable en raison de la variable indépendante que constitue la France, qui soutient Idriss Deby, mais ne soutient pas François Bozizé. Des cas de contrastes plus pertinents pourraient être le Burundi (ancienne colonie belge), la Sierra Leone (ancienne colonie britannique), la Guinée-Bissau (ancienne colonie portugaise) pour voir si l’influence de l’ancienne puissance coloniale joue le même rôle dans ces pays. Ce sont tous des pays qui ont accueilli des bureaux de consolidation de la paix.

La deuxième limite méthodologique de l’ouvrage, c’est le choix d’une monographie avec la difficulté de produire un savoir scientifique généralisable à partir d’un seul cas. En ce qui concerne la collecte des données enfin, les auteurs soulignent qu’ils ont réalisé « divers séjours de recherche à New York durant l’année 2013, ainsi qu’un autre à N’Djamena et à Bangui du 15 au 30 octobre 2015 ». Quelle est la durée de ces séjours de recherche à New York ? Quinze jours d’enquête sur le théâtre des opérations au Tchad et en Centrafrique, est-ce suffisant pour comprendre des processus complexes qui s’étalent sur des décennies ?

Malgré tout, cet ouvrage est intéressant, exhaustif, assez complet et utilise un style facile à lire qui pourrait intéresser à la fois les universitaires, les professionnels travaillant sur ces questions et également un public plus large de non-initiés.