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La ruse et la force, Jean-Vincent Holeindre, 2017, Paris Perrin, 464 p.

  • Adrien Schu

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  • Adrien Schu
    Centre Émile Durkheim, Bordeaux, France

Couverture de Renouveler la sécuritisation : théorie et pratiques, Volume 49, numéro 1, hiver 2018, p. 7-215, Études internationales

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Avec cet ouvrage, couronné du prix Émile Perreau-Saussine, qui récompense l’oeuvre d’un chercheur en sciences humaines de moins de 40 ans, Jean-Vincent Holeindre entend réhabiliter la place de la ruse dans la pensée stratégique occidentale. Face au constat d’une historiographie de la guerre qui tend à minimiser le rôle de la ruse et, plus encore, face à la thèse d’un « modèle occidental de la guerre » qui se caractériserait par le culte de la force et le rejet de la ruse, l’auteur se propose d’écrire une autre histoire de la stratégie, qui vienne éclairer la présence continuelle de la ruse tant dans la pratique que dans la réflexion stratégiques occidentales depuis l’Antiquité. L’ouvrage combine habilement histoire de la guerre et histoire des idées stratégiques (même si l’accent, dans les deux premières parties du moins, est davantage mis sur cette seconde approche). Il s’appuie sur un corpus qui, s’il ne prétend pas à l’exhaustivité, im- pressionne néanmoins tant par sa taille que par sa diversité : aux côtés de classiques de la pensée militaire, politique et juridique (Clausewitz, Machiavel, Grotius, etc.), l’on retrouve des oeuvres littéraires et théologiques (Hésiode, Homère, la Bible, etc.) et, surtout, un nombre important de théoriciens de la guerre, peu connus pour la plupart en dépit du caractère souvent fondateur de leur réflexion et de l’influence qu’ils ont pu avoir (Xénophon, Énée le Tacticien, Frontin, Folard, Joly de Maizeroy, etc.).

L’ouvrage se décompose en trois parties de longueur inégale, organisées chronologiquement. La première, de loin la plus volumineuse, est consacrée à l’Antiquité – période de formulation des questionnements fondamentaux sur les rapports entre force et ruse autour desquels va s’organiser durablement la réflexion stratégique. Holeindre montre bien que la valorisation de la force qui caractérise les civilisations grecque et romaine s’accompagne néanmoins d’un certain pragmatisme dans l’usage de la ruse. Leur idéal de la guerre comme affrontement réglé, face-à-face, ne résiste pas à la pratique. Contre des ennemis qui ne se battent pas « à la régulière » ou qui font planer une menace existentielle, la ruse s’impose comme une ressource utile, permettant de compenser une infériorité militaire ou de gagner à moindre coût. Ce faisant, l’on assiste, tant chez les Grecs que chez les Romains, à une normalisation progressive de la ruse. De même émerge logiquement un discours visant à légitimer le recours à la ruse dans certaines circonstances. Chez les Romains, celui-ci prend la forme d’une opposition entre la ruse perfide (quand il y a rupture du serment) et la ruse tolérée (comme sanction de la ruse perfide adverse). Cette dichotomie, qui repose sur le critère de la « bonne foi », constitue l’un des piliers de la théorie de la « guerre juste » et sera réappropriée, d’abord par la pensée chrétienne (saint Augustin, Thomas d’Aquin), ensuite par la pensée juridique (Grotius, Vattel).

Dans la deuxième partie, qui porte sur la « modernité » stratégique, Holeindre s’intéresse aux pratiques guerrières du Moyen-Âge jusqu’à la Révolution française. Si la figure du chevalier médiéval apparaît en tout point opposée au recours à la ruse, d’autres acteurs au rôle grandissant y sont plus ouverts. C’est le cas de l’ingénieur militaire qui, dans un contexte de multiplication des sièges, s’appuie sur la ruse et l’intelligence pour pénétrer les défenses ennemies. C’est aussi le cas du mercenaire, et notamment du condottiere italien, qui voit dans la ruse un moyen d’éviter ou d’écourter le combat pour préserver sa vie. Sous l’influence combinée des penseurs humanistes (Thomas More, Rabelais), des théoriciens modernes du droit de la guerre (Grotius, Vattel) et des philosophes des Lumières (Folard), la perception de la ruse connaît une évolution significative : jusque- là simplement tolérée, elle est désormais encouragée, pour des raisons tant morales qu’intellectuelles. D’un côté, la ruse est perçue comme une manière plus « humaine » de faire la guerre étant donné qu’elle permet de limiter l’effusion de sang ; de l’autre, elle constitue une démonstration de l’intelligence du stratège et revêt même, dans une certaine mesure, une dimension esthétique. Cette valorisation de la ruse n’est toutefois pas durable. La deuxième partie s’achève ainsi par un chapitre consacré à Clausewitz, dont la pensée serait, selon Holeindre, en grande partie responsable du discrédit dans lequel est tombée la ruse au sein de la pensée stratégique contemporaine. Ce chapitre suscite cependant quelques réserves : l’auteur surestime peut-être la place de la concentration des forces dans la théorie clausewitzienne et sous- estime celle de l’intelligence du chef de guerre.

Enfin, dans une troisième partie bien plus courte et relevant davantage de l’histoire que de l’histoire des idées (même s’il consacre quelques développements à la théorie de « l’approche indirecte » de Basil Liddell Hart), Holeindre s’intéresse à la pratique de l’intoxication de l’ennemi lors des deux guerres mondiales puis à l’importance prise par l’espion et la ruse, au détriment du soldat et de la force, dans le contexte particulier de la guerre froide. Pour finir, un dernier chapitre et la conclusion, particulièrement stimulants, analysent la situation actuelle marquée par le terrorisme islamiste et les conflits dits « asymétriques ». Holeindre y suggère notamment que le retour à une forme d’arrogance de la force et de mépris de la ruse peut contribuer à expliquer les difficultés occidentales face à des adversaires « irréguliers » qui n’hésitent pas à refuser l’affrontement direct et cherchent justement à contourner la force.

L’ouvrage est une réussite, tant sur la forme que sur le fond. Rédigé dans un style clair et agréable, il fait preuve d’une grande pédagogie dans le traitement des concepts mobilisés (mètis, fides, stratagème, etc.). Surtout, il apporte un éclairage nouveau sur l’histoire de la stratégie occidentale en démontrant de façon convaincante la coexistence de deux traditions stratégiques, centrées autour de la ruse et de la force. En cela, il s’affirme comme une contribution importante aux études stratégiques et aux études sur la guerre.