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  • Bertrand Badie

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Je remercie vivement celle et ceux qui ont contribué au débat ouvert par ce numéro d’Études internationales. La meilleure part, dans l’écriture d’un livre, se trouve dans les discussions qu’il permet d’alimenter et qui aident notamment l’auteur à découvrir la pleine réalité de ce qu’il a écrit et dont il n’était pas nécessairement conscient. En lisant chacun des articles, je me suis senti plus lucide, plus au fait d’interrogations que je n’ai pas toujours su convenablement formuler, mais je n’ai jamais perçu les bases d’un désaccord profond : parfois la posture était quelque peu différente, l’angle d’approche distinct ou les incertitudes légèrement décalées, mais je n’ai, à nul moment, ressenti de vrais désaccords. Ma « réponse » s’inscrit donc davantage dans le sillage de la conversation amicale que dans celui de la controverse. Elle s’efforce aussi de prolonger un débat initié par mon dernier livre, volontairement écrit en anglais, exprimant mon étonnement et parfois ma révolte face aux courants dominants qui ont structuré les Relations internationales, à partir notamment des États-Unis, pour essaimer ensuite de par le monde. Après avoir enseigné cette discipline pendant près de quarante ans, je redoute la cécité qui se dégage de son système conceptuel comme de ses affirmations, de plus en plus coupés de la réalité des souffrances internationales : je suis mal à l’aise face au mépris témoigné à l’égard des histoires qui viennent d’ailleurs, je suis gêné par la condescendance affichée à l’égard des sociétés, quelles qu’elles soient, qui ne cessent pourtant de perturber et de recréer librement les ordonnancements internationaux postulés (Badie 2020). Dans cet esprit, je rejoins tout à fait Stéphane Paquin lorsqu’il situe ma recherche à la confluence de l’histoire et de la sociologie : il a raison d’y voir là l’effet (ou la cause ?) de mon goût pour une articulation militante de la politique comparée et des Relations internationales. Pris par le vertige de l’exceptionnalisme, les pères fondateurs de la science des Relations internationales, tout comme leurs épigones, ont voulu oublier que le jeu international a été inventé par des humains semblables aux autres : ils ont aussi négligé l’évidence que ce jeu attire de plus en plus d’acteurs sociaux et d’individus sans qualifications institutionnelles particulières. Les relations internationales sont donc d’extraction sociale, comme toute activité politique quelle qu’elle soit : et la marque de l’aventure humaine sur les systèmes internationaux qui se sont succédé est donc très forte : en fait, plus l’international se globalise et intègre des cultures différentes, plus il devient complexe, plural, dissonant et donc passionnément humain ! Dans ces conditions, la matrice de la connaissance de ce jeu est d’abord historique et sociologique. La fièvre positiviste et quantitativiste, rationaliste et naïvement universaliste, qui s’est emparée de la discipline nous fait plus que jamais voyager dans un monde imaginaire et trompeur, parce que caricatural et en tout cas dépassé : Elena Aoun a raison de montrer, de façon exemplaire, que les paradigmes qui en dérivent n’ont jamais vraiment compris les chroniques du Moyen-Orient, tandis que Nicolas Lemay-Hébert démontre de façon convaincante qu’ils donnent une fausse idée de la construction et de l’effondrement des États contemporains. Ce scientisme primaire qui a compromis la jeunesse de notre discipline ne peut être surmonté qu’en récusant tout théoricisme dogmatique, comme le suggère à juste titre Ned Lebow. La sociologie historique s’est-elle, d’ailleurs, jamais moulée dans des corsets théoriques ? La théorie classique voit dans la Paix de Westphalie (1648) et la victoire de 1945 les deux grands moments fondateurs du jeu international, ceux qui ont consacré la vertu organisatrice de la puissance : comme si le …

Parties annexes