Résumés
Résumé
Cet article analyse la problématisation et la publicisation de la situation des pratiques et violences sexuelles commises par le personnel de l’ONU en contexte d’opération de maintien de la paix. Analysant les dispositifs de sensibilisation déployés par les acteurs et actrices, il montre que les émotions sont des outils ambivalents de politisation. D’un côté, elles favorisent la mobilisation et la prise en charge du problème par les institutions politiques onusiennes. De l’autre côté, elles contribuent à dépolitiser le débat, en passant sous silence certains aspects juridiques et politiques controversés. Par cette recherche, l’article contribue à renouveler l’étude de la reconnaissance globale des violences sexuelles et les condamnations morales dont elles font l’objet, mais aussi la manière dont elles alimentent la crise du multilatéralisme sur la paix et la sécurité. Les opérations de paix ne sont plus seulement gouvernées par des principes d’efficacité et d’impartialité, elles sont sommées d’intégrer des critères moraux.
Mots-clés :
- émotions,
- violences sexuelles,
- maintien de la paix,
- Casques bleus,
- problématisation,
- publicisation,
- Nations Unies
Abstract
This article analyzes the social and political uses of emotions in the fight against sexual practices and violence committed by the UN personnel in the context of peacekeeping operations. Analyzing the awareness-raising mechanisms deployed by the actors, it shows that emotions are ambivalent tools of politicization. On the one hand, they encourage mobilization and political ownership by UN political institutions. On the other hand, they contribute to depoliticizing the debate, by overlooking certain controversial legal and political aspects. Through this research, the article contributes to renew the study of the global recognition of sexual violence and the moral condemnations of which it is the object, but also the way in which it feeds the crisis of multilateralism on peace and security. Peace operations are no longer governed solely by principles of efficiency and impartiality, they are required to integrate moral criteria.
Keywords:
- emotions,
- sexual violence,
- peacekeeping,
- problematization,
- publicization,
- United Nations
Corps de l’article
It is a conduct which is absolutely abhorrent and a conduct which is extraordinarily painful to its victims and undermines the UN itself and, of course, dents the trust that communities should have in the UN… It is about dignity for the victims, compassion, a real feeling of empathy, a feeling that they are not forgotten – that victims feel they can tell their story to someone like myself and, if they’re lucky, to the Secretary-General as some have been able to do.
ONU Info 2017
Ces propos sont de Jane Connors, la Défenseure des droits des victimes d’exploitation et d’abus sexuels (EAS) – une catégorie créée par l’Organisation des Nations unies (ONU) en 2003 pour désigner un large spectre d’actes commis par le personnel onusien en mission, allant de la sollicitation de prostituées adultes à des actes criminels comme le viol et la pédophilie. Lors de sa visite au Soudan du Sud en décembre 2017, Jane Connors manifeste ainsi plusieurs émotions suscitées par ces actes : l’indignation et la douleur face à ces violences, la confiance que devraient avoir les communautés envers l’institution onusienne et les sentiments de compassion et d’empathie à l’égard des victimes. Au-delà de ces propos individuels, on peut s’interroger sur l’expression publique et systématique des mêmes émotions par les hauts fonctionnaires de l’ONU, les acteurs médiatiques, les activistes et membres d’organisations non gouvernementales (ONG) et même certaines représentations des États membres qui se saisissent de ce sujet. D’autant que cela n’a pas toujours été le cas. Quand ils n’étaient tout simplement pas ignorés, ces actes ont longtemps été accueillis avec indifférence. L’objet de cet article est de revenir sur les raisons de ce silence et, en miroir, sur la mise en lumière du problème des pratiques et violences sexuelles[1] commises par le personnel de l’ONU dans le contexte des opérations de maintien de la paix (OMP).
Si Jane Connors s’exprime dans le contexte du Soudan du Sud, où plusieurs allégations ont été documentées en 2016, ces pratiques et violences sexuelles touchent pratiquement tous les terrains et persistent depuis les premières opérations de l’ONU, comme celle au Congo au début des années 1960. Elles ne sont pas limitées aux Nations Unies, mais concernent l’ensemble des armées et organisations internationales, régionales et non gouvernementales de la paix, humanitaires et de sécurité. Les auteurs de ces actes – en majorité des hommes – concernent, toutes proportions gardées, aussi bien le personnel expatrié que le personnel local contractant, les travailleurs de l’aide que le personnel du maintien de la paix, les civils que les Casques bleus. Entre 2003, année à partir de laquelle le phénomène fait l’objet d’études statistiques internes (Secrétaire général des Nations Unies 2004), et 2021 on dénombre pour l’ONU 2 906 allégations[2], dont 373 et 371 rien qu’en 2005 et 2006 respectivement, et une très large proportion de personnel impliqué en OMP (91 % en 2005 et 96 % en 2006) (Graphique 1).
Graphique 1
Nombre d’allégations d’exploitation et d’abus sexuels recensés chaque année[3]
Ces pratiques et violences sexuelles sont peu connues du grand public et ont longtemps été occultées par les acteurs et actrices de l’aide jusqu’à 2002, quand un rapport de l’agence onusienne pour les réfugiés (UNHCR) et de l’ONG Save The Children divulgue les actes d’exploitation sexuelle commis par le personnel humanitaire dans les camps de réfugiés en Afrique de l’Ouest. Le rapport fait l’effet d’une bombe dans la communauté humanitaire. À l’ONU, une série de mesures est prise avec la rédaction en 2003 du premier code de conduite, puis d’une politique plus ambitieuse à la suite de nouveaux scandales sexuels dévoilés en 2004, impliquant des Casques bleus en République démocratique du Congo (RDC). Comme en témoigne la visite de la Défenseure des droits des victimes d’EAS au Soudan du Sud, rapportée au début de cette introduction, ces scandales n’ont pas pris fin depuis. Largement médiatisés, ils suscitent régulièrement une forte indignation, tant à propos de la nature « intolérable » des violences et de l’identité des auteurs (le personnel onusien étant censé protéger les populations), que concernant les mesures prises par l’ONU, critiquées pour leur impuissance à éradiquer le phénomène.
Ce sujet, très peu abordé jusqu’en 2002, fait l’objet depuis d’un intérêt croissant de la part de la communauté scientifique en droit international, études féministes, psychologie et études de la paix. Les recherches, essentiellement anglo-saxonnes, se concentrent sur deux aspects principaux. Premièrement, elles documentent les violences et analysent les dysfonctionnements anciens et importants qui les rendent possibles relativement aux opérations humanitaires et de paix déployées dans le monde (Whitworth 2004 ; Aoi, De Coning et Thakur 2007 ; Higate 2007 ; Westendorf 2020). Deuxièmement, une littérature plus récente vise à évaluer les mesures prises par l’ONU pour lutter contre ces violences selon plusieurs perspectives : 1) juridique, mettant l’accent sur les problématiques de l’impunité, de l’immunité et de la responsabilité (par exemple Miller 2006 ; Burke 2014 ; Lanvers 2018) ; 2) féministe critique, dénonçant les limites et effets pervers des politiques onusiennes (dont Simic 2009 ; Grady 2010 ; Jennings 2019) ; et 3) quantitative, portant sur les variations des cas de violences commises par le personnel onusien et l’impact des politiques de prévention prises par l’ONU (Neudorfer 2015). Malgré sa diversité et son intérêt empirique, cette littérature présente de nombreuses limites, qui résultent d’un même biais. Qu’ils soient critiques ou experts, les travaux produits sur le sujet sont normatifs, traversés par une même indignation relative aux violences commises. Ils partagent également un objectif commun : améliorer les politiques existantes, ce qui limite leur portée analytique. De fait, ils n’interrogent pas les processus de mise à l’agenda public de cette question, comme si elle constituait un problème a priori et par essence. Enfin, d’un point de vue méthodologique, ils manquent les pratiques concrètes et contextualisées des mobilisations contre ces violences en restreignant l’analyse à des études textuelles des discours onusiens (Harrington 2021) ou à des enquêtes quantitatives de large ampleur.
Ma recherche s’intègre ainsi à un domaine encore peu exploré, surtout par les travaux francophones (à l’exception de Saiget 2012 ; Verlin 2021), et adopte une approche originale. Il s’agit d’aller au-delà du simple constat sur les limites des mesures et de comprendre par quels processus cette situation est construite en un problème public et selon quelles modalités l’institution, sommée d’y apporter une réponse, y a fait face. Pourquoi cette situation n’est-elle mise à l’agenda qu’en 2002, alors qu’elle était connue dès les années 1960 ? Pourquoi suscite-t-elle une telle indignation, sans cesse renouvelée depuis ? Comment les mesures prises répondent-elles au problème ? Que nous disent-elles de la sensibilité politique à de nouveaux idéaux moraux ?
Répondre à ces questions implique d’analyser dans une démarche sociologique la problématisation et la publicisation de la situation des pratiques et violences sexuelles commises par le personnel onusien en contexte d’OMP entre le début des années 1990 et 2022 (Sheppard 2014). En particulier, je souhaite interroger comment les manifestations d’émotions des responsables onusiens, représentants et représentantes des États membres à l’ONU, diplomates, activistes et spécialistes qui se saisissent de cette situation contribuent à ces processus. Ce choix part d’un constat empirique : les émotions figurent partout dans les discours ; elles sont mises en scène, surjouées ou au contraire dévaluées ou écartées. Elles sous-tendent même la plupart des travaux experts et scientifiques sur le sujet sans être pourtant jamais étudiées en tant que telles. L’objectif de cet article est de les prendre au sérieux. D’une part, c’est une entrée heuristique pour mieux comprendre les rapports à la fois instrumentaux et contraints de l’ONU, des États et des sociétés civiles vis-à-vis de cette situation, et, au-delà, de certains enjeux préalablement mis au second plan, comme le genre. D’autre part, cela permet de dévoiler comment les mobilisations successives d’entrepreneurs et entrepreneuses de morale, jadis improbables ou découragées, concourent à l’évolution du seuil de sensibilité à ces pratiques et violences.
Longtemps écartées par la littérature internationaliste – a contrario de la sociologie, de la psychologie ou de la philosophie féministe – en raison d’une dichotomie structurante entre émotion et raison, entre dimensions rationnelles et irrationnelles de la politique mondiale, les émotions ont été remises sur le devant de la scène au courant des années 2000. Depuis ce « tournant émotionnel », un nombre croissant de spécialistes des relations internationales considèrent désormais les émotions comme une partie intrinsèque des relations internationales (Ariffin, Coicaud et Popovski 2016). Ces travaux ont ainsi montré que les émotions n’étaient pas des forces irrationnelles, ou strictement personnelles ou individuelles. À l’inverse, ces « états intérieurs » (Crawford 2000 : 125) prennent forme et corps dans le social, sous-tendent l’apprentissage de nouvelles coopérations (Lebow 2007) et façonnent les structures et processus de la politique mondiale (Hutchison 2019). Elles sont également structurantes des relations de pouvoir en tant que ces manières socialement construites de ressentir et d’exprimer ses sentiments représentent une force clé dans le maintien ou la remise en question de l’ordre social (Koschut 2020). Les expériences et manifestations d’émotion doivent en effet respecter certaines règles, valeurs morales et autres jugements de valeur qui stipulent comment les individus et collectivités doivent se sentir et quel type de comportement est approprié et légitime (Hutchison et Bleiker 2014 : 508). Elles diffusent en cela des représentations particulières du juste et de l’injuste, de la victime et du coupable, de la violence et de l’altérité. Enfin, elles ont des fonctions politiques et idéologiques dans la (dé)légitimation du travail de l’ONU dans la paix et la défense des droits humains (Burke 2017).
Prenant en compte les défis méthodologiques soulevés par ces travaux (Clément et Sangar 2018), mon analyse ne porte pas sur le ressenti personnel de ces émotions, qui est individuel et en partie inaccessible, mais plutôt sur leur manifestation publique, en tant que phénomène social et collectif. Pour cela, j’emprunte à Christophe Traïni et Johanna Siméant-Germanos le concept de « dispositif de sensibilisation » désignant « l’ensemble des supports matériels, des agencements d’objets, des mises en scène que [celles et ceux qui luttent contre les pratiques et violences sexuelles commises par le personnel des OMP] déploient afin de susciter des réactions affectives qui prédisposent ceux qui les éprouvent à s’engager ou à soutenir la cause défendue ». Par ce concept, il s’agit d’une part d’identifier les mécanismes sociaux par lesquels ce problème – qui ne l’était pas préalablement – est rendu « perceptible, visible, digne de préoccupations morales ou politiques » ; d’autre part, il s’agit de comprendre comment les individus interpellés sont rendus sensibles « afin qu’ils deviennent attentifs, réceptifs, portés à s’émouvoir et prompts à réagir », comment notamment les dispositifs déployés affectent leurs représentations, la compréhension des enjeux et la priorisation des actions (Traïni et Siméant-Germanos 2009 : 13, 20).
Basée sur une enquête documentaire approfondie[4], complétée par une douzaine d’entretiens réalisés entre 2010 et 2011 avec des personnels onusiens et membres d’ONG[5], je montre que les manifestations d’émotions sont des moteurs essentiels de la mobilisation contre les pratiques et violences sexuelles. Elles constituent cependant des outils ambivalents de politisation, en favorisant la prise en charge de la question par le politique tout en contribuant à dépolitiser le débat, par l’évacuation de certains aspects juridiques et politiques controversés. Identifiant trois temporalités de problématisation et publicisation de la situation (1960-2002 ; 2002-2008 ; 2008-…), l’article étudie les dispositifs de sensibilisation déployés par les médias, les ONG, les responsables onusiens et certains représentants et représentantes d’États membres qui entretiennent ainsi la compassion du public pour s’élever contre ces violences. Il relève deux dynamiques. D’une part, le registre émotionnel de ces dispositifs s’articule dans certaines arènes, médiatiques et bureaucratiques principalement, et entre en contradiction dans d’autres, celle du Conseil de sécurité notamment, avec des registres techniques et juridiques employés pour définir le problème et justifier les solutions apportées. D’autre part, un élément central de ces dispositifs consiste à interpeller sur les souffrances des victimes. Pourtant, si leurs voix sont constamment invoquées, ces dernières sont absentes des enceintes multilatérales. Parler « en leur nom » peut alors conduire à « parler à la place de » ces groupes et à les déposséder de leurs revendications et de leurs propres vécus (Bourdieu 1982). Dans la continuité des approches constructivistes et féministes des relations internationales (Keck et Sikkink 1998 ; Cockburn 2007), l’article réinterroge ainsi l’importance croissante accordée à l’intime et à l’autre dans les actions onusiennes.
I – Des pratiques tolérées et occultées (1960-2002)
Avant 2002, les violences sexuelles commises par le personnel des Nations Unies sont connues. Elles ont été documentées par des équipes de recherche des ONG et même par des enquêtes internes à l’organisation. Pourtant, cette situation ne constitue pas un problème public. Pour le prince Zeid Ra’ad Zeid Al-Hussein, conseiller spécial du Secrétaire général sur l’Exploitation et les abus sexuels par le personnel de maintien de la paix des Nations Unies, cette absence de débat public s’explique « [p]arce qu’un sentiment de fierté mêlé à un profond sentiment de gêne a conspiré, souvent, à provoquer en nous un déni pur et simple » (Conseil de sécurité des Nations Unies 2005).
Cette partie s’intéresse aux raisons de ce silence (Favre 1992 : 35). Elle explore comment ces pratiques et violences ont été tolérées et occultées par les différents acteurs onusiens, institutionnels et de terrain jusqu’en 2002, où elles ont été dévoilées par des organisations humanitaires. D’une part, ce déni peut s’expliquer par la prégnance du mythe du Casque bleu, acteur au service de la paix, et donc par nature irréprochable (la fierté mentionnée par le prince Zeid). D’autre part, les premières tentatives de divulgation de ces violences dans le courant des années 1990 sont obstruées par l’attitude boys will be boys, qui relativise et excuse les comportements sexuels violents des hommes déployés sur le terrain du fait de leur sexe.
A – Premières tentatives de dévoilement
L’Opération des Nations Unies au Congo (ONUC) est la première OMP où sont évoqués des cas de violences sexuelles des Casques bleus en 1960. Dépassant très largement ce que l’on entendait par opération de première génération et déployée dans un contexte explosif de décolonisation, elle résume selon Marie-Claude Smouts « tous les problèmes d’une Force d’urgence dans une situation de guerre civile et dont il semble pourtant qu’aucun enseignement n’ait été tiré » ; « la réputation des troupes de l’ONU a souffert : vols, viols, exactions diverses, certains contingents ont laissé de très mauvais souvenirs » (1994 : 20).
La fin de la Guerre froide marque une multiplication et une complexification des OMP, qualifiées désormais d’opérations de deuxième génération, étendues à la reconstruction de la paix, puis de troisième génération pour les opérations multidimensionnelles, au mandat parfois coercitif. Dans ce contexte, les opérations constituent un environnement fertile d’opportunités économiques pour des populations marquées par une extrême pauvreté, où la prostitution apparaît parfois comme le seul moyen de survie (Aoi, De Coning et Thakur 2007). Au cours des années 1990, des cas de violences sexuelles commises par le personnel onusien et d’autres acteurs humanitaires sont ainsi rapportés en Somalie, en Haïti, au Mozambique, au Timor Leste, au Kosovo… Mais c’est surtout lors des missions menées par l’ONU au Cambodge (Autorité provisoire des Nations Unies au Cambodge – APRONUC) entre 1992 et 1993, et en Bosnie-Herzégovine (INUBH) entre 1995 et 2002, que ces violences sont dénoncées par des victimes, du personnel en interne, des chercheuses et des chercheurs et quelques ONG. Ces tentatives de dévoilement ne mènent qu’à des mesures sporadique et se confrontent à de nombreux obstacles : attitudes de déni et d’incrédulité, sous-estimation et minimisation du phénomène comme effet collatéral de la guerre ou gender issue, difficultés pour le personnel d’envisager la prostitution comme autre chose que des relations certes monnayées, mais volontaires (Mendelson 2005 : 19). Au Cambodge, à une lettre ouverte envoyée par 165 femmes cambodgiennes et expatriées, accusant certains employés de l’APRONUC de harcèlement et d’agression sexuels, de violence contre les femmes et les prostituées, ainsi que de l’augmentation de la propagation du sida entre 1992 et 1993, le Représentant spécial du Secrétaire général de l’époque, Yasushi Akashi, répond par l’expression boys will be boys (Aoi, De Coning et Thakur 2007 : 31). De même, en Bosnie, si l’on prend conscience d’un lien problématique entre l’augmentation de la prostitution et le déploiement des troupes étrangères sur le terrain (Allred 2006 : 7), les mesures prises restent limitées et le phénomène est largement sous-documenté. La complicité de la chaîne de commandement en Bosnie et le manque de transparence et de professionnalisme dans la vérification des allégations sont ainsi dénoncés par un rapport de 2002 de Human Rights Watch (HRW) (2002 : 71). Comme le résume Madeleine Rees, représentante du Haut-commissariat des Nations Unies pour les droits de l’homme en Bosnie, « [t]here is this whole “boys will be boys” attitude about men visiting brothels. There’s a culture inside the UN where you can’t criticize it. That goes all the way to the top » (Hipkins 2003 : 33).
Au niveau du siège, la situation n’est pas davantage prise en compte. Ni l’Agenda pour la paix de 1992, ni le rapport Brahimi de 2000, publié dans un contexte de profonde critique du maintien de la paix après les échecs en Somalie et en ex-Yougoslavie, ne les mentionnent alors qu’ils dressent un constat détaillé des nombreuses limites et difficultés rencontrées par les OMP. Les réflexions sur les dysfonctionnements des opérations de terrain se focalisent sur d’autres thématiques jugées plus importantes, comme le manque de moyens. Pourtant, l’Agenda pour la paix fait de la confiance une condition centrale du succès des OMP (Boutros-Ghali 1995) tandis que le rapport Brahimi souligne que « le succès d’une mission et la crédibilité de l’Organisation ne tiennent parfois qu’à ce que font ou ne font pas quelques individus » (Brahimi 2000 : 54). Celui-ci indique également que le succès de ces opérations est déterminé par un « élément essentiel […] : la crédibilité que donne la capacité d’agir » (Brahimi 2000 : viii). Mais le mythe du Casque bleu, qui suppose que toute personne au service de la paix soit par nature irréprochable, est tenace. Cette force de légitimation, basée sur le postulat « les protecteurs ce sont eux », participe à occulter la situation. Car remettre en question ce mythe, c’est remettre en question la mission même de l’ONU.
B – L’alerte du champ humanitaire en 2002
Le 26 février 2002, la British Broadcasting Corporation (BBC) révèle les fuites d’un rapport mandaté par l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) et Save The Children UK (BBC News 2002). Celui-ci met en exergue un phénomène répandu d’exploitation et de violences sexuelles subies par les populations réfugiées sous mandat du UNHCR dans la région de la rivière Mano en Afrique de l’Ouest. Ce rapport produit un choc au sein de la communauté humanitaire. Pour la première fois, un rapport traite exclusivement de la situation des violences sexuelles commises par les personnels humanitaires, locaux ou internationaux, sur les communautés de réfugiés, particulièrement des enfants. Ce choc tient aussi au prestige moral de l’acteur institutionnel qui appuie la révélation : le UNHCR. Pour autant, ces révélations sont accueillies de manière ambiguë tant aux Nations Unies que parmi les ONG humanitaires. D’une part, il est reproché aux lanceurs d’alerte de donner des leçons alors qu’ils sont eux-mêmes impliqués. En effet, la situation est portée à la connaissance des décideurs onusiens et des médias par des groupes internes à la communauté humanitaire (le UNHCR et Save The Children) mis en cause dans ces scandales. Quand je l’interrogeais en 2011, un ancien responsable de Médecins sans Frontières France saluait ainsi « le fait que la question soit sortie », mais ajoutait néanmoins que « les réactions immédiates parlaient surtout des ONG, c’était une façon de détourner l’attention sur nous ». Ce reproche va dans le même sens qu’une déclaration des ONG en mars 2002 qui reconnaît l’existence d’un échec, mais insiste sur la responsabilité collective du problème, notamment du UNHCR et des États donateurs (Executive Committee of the High Commissioner’s Programme Standing Committee 2002). Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le phénomène n’est véritablement dévoilé qu’en 2002 par la communauté humanitaire, la politique du shaming des ONG étant moins dommageable politiquement pour l’ONU que celle des États contributeurs de troupes (ECT). D’autre part, à l’ONU, les faits révélés conduisent à une réponse en demi-teinte. D’un côté, Kofi Annan exprime bien son indignation dès la publication du rapport de 2002 en dénonçant le caractère odieux des violences (Deen 2002). Prenant « la responsabilité d’attirer l’attention sur la faute commise » (Goffman 1974 : 22) en utilisant des termes empruntés au registre de la morale et de l’émotion, il affirme ainsi lors d’un sommet le 19 novembre 2004 en Tanzanie : « This is a shameful thing for the United Nations to have to say, and I am absolutely outraged by it » (Lynch 2004). La manifestation de honte traduit une perte de pouvoir et l’impuissance du Secrétaire général, qui se sent exposé par ces violences. Elle « s’inquiète moins des victimes qu’elle ne se rapporte à l’état [du personnel de l’ONU] qui a manqué à un devoir ou une obligation, qui a transgressé une valeur communément partagée » (Cardon et Heurtin 2015 : 112). De l’autre côté, l’enquête conduite par le Bureau des services de contrôle interne (BSCI), dont les résultats sont dévoilés à la presse le 23 octobre 2002, ne parvient pas à confirmer les cas spécifiques mentionnés dans le rapport du UNHCR et de Save the Children, dont elle souligne le caractère approximatif (Secrétaire général des Nations Unies 2002 : 4). Selon un membre du personnel interrogé en 2011 : « I was working at UNHCR at the time and the feeling by many – especially after the investigation by OIOS [BSCI] – was that there was no problem in the humanitarian community » (échange de courriels, janvier 2011).
La réponse de l’ONU allie ainsi deux modes apparemment contradictoires. Les décideurs onusiens, le Secrétaire général en première ligne, tentent de montrer que les faits reprochés ne sont pas si étendus que ceux décrits par les médias tout en reconnaissant néanmoins la signification des faits reprochés. Ils se concentrent ensuite sur les mesures à prendre. Sont ainsi mis en place des groupes de travail inter-organisations, dont les travaux conduisent à l’émission de la Circulaire du Secrétaire général en octobre 2003. Intitulé « Dispositions spéciales visant à prévenir l’exploitation et les abus sexuels », ce code de conduite crée la catégorie « Exploitation et abus sexuels » (EAS), appelant à des sanctions disciplinaires. Cette catégorie définit deux types de fautes graves, l’exploitation sexuelle et l’abus sexuel, tout en englobant un large spectre de pratiques qui ne suscitent pas la même condamnation morale : relations sexuelles avec des prostitué(e)s, pornographie, agression sexuelle, viol, relations sexuelles d’exploitation, violences sexuelles avec mineur(e)s. Par cette circulaire, le Secrétaire général diffuse un message répressif basé sur l’élaboration de normes de conduite sexuelle visant à sanctionner les comportements déviants de son personnel. Elle fonde la politique dite de tolérance zéro développée par l’ONU à partir de 2003.
II – Mises en lumière et dénonciation de l’intolérable (2004-2008)
À partir de 2005, avec les faits du Congo, ce problème est devenu flagrant, on ne pouvait pas y échapper.
Entretien téléphonique, ministère de la Défense, novembre 2010
Entre 2004 et 2005, des faits de violence et d’exploitation sexuelle perpétrés par des Casques bleus de la MONUC sur de jeunes Congolais et Congolaises en République démocratique du Congo (RDC) sont de nouveau révélés par plusieurs médias internationaux. Ces violences font l’objet d’un degré de médiatisation (492 articles de presse rien qu’en 2005 contre 42 en 2002 ; voir Graphique 2) et d’une réponse de l’institution qui sont sans commune mesure avec l’alerte donnée en 2002 dans le monde humanitaire. En prenant place au sein d’une des plus grandes OMP déployées par l’ONU, ces violences viennent ébranler la capacité de l’institution à conduire sa mission centrale : la paix et la sécurité internationales. En outre, alors que l’attention publique s’était concentrée sur les violences, elle se déplace après 2005 sur l’échec – inacceptable – des mesures mises en place pour lutter contre ce phénomène. Non seulement ces pratiques et violences sont intolérables, mais leur dénonciation publique n’a pas suffi à provoquer un véritable désir de changement à tous les niveaux de l’organisation.
Graphique 2
Nombre d’articles de presse publiés sur les EAS entre 1993 et 2011
A – De l’alerte au scandale, une problématisation centrée sur la crédibilité du maintien de la paix onusien
Après la découverte de nouveaux cas d’abus sexuels en RDC en juin 2005, l’attention se concentre sur les enquêtes onusiennes et sur l’échec des mesures onusiennes dans la lutte contre ces violences. Elle se polarise progressivement sur l’obstructionnisme des contingents et du personnel de mission impliqués dans les scandales. La presse internationale, et plus encore les grandes ONG internationales, se posent dès lors en entrepreneures de morale, rappelant aux Nations Unies leurs responsabilités et les exhortant à prendre des mesures appropriées.
Les pratiques et les violences rapportées sont diverses. Mais ces entrepreneures de morale parviennent à opérer une montée en généralité en mettant en évidence la contradiction inacceptable de la réalité, les violences, avec la doctrine émergente des Nations Unies dans les années 2000 sur la responsabilité de protéger et la protection des civils. Paradoxalement, ce ne sont plus tant les violences en tant que telles qui sont l’objet du problème que les attitudes des personnels onusiens. Ce travail de problématisation permet ainsi de faire le lien entre des violences diverses à partir du statut de l’agresseur, engageant une mise en accusation. Ainsi, le rapport publié par l’ONG Refugees International en 2005 (« Must Boys Be Boys ? »), de même que celui de Save The Children en 2008 (« No One to Turn To »), dénoncent une attitude hyper-masculine encourageant l’exploitation et les abus sexuels et une « culture du silence » qui aurait permis de tolérer ces comportements au sein des missions (Martin 2005 : ii). Cette mise en accusation est concentrée sur le paradoxe du protecteur-agresseur. Les mêmes émotions de confiance, de crédibilité, et d’intégrité morale employées par l’Agenda pour la paix et le rapport Brahimi, en tant que principes fondant la légitimité de l’action onusienne, sont dès lors utilisées dans une logique de dénonciation des violences, comme en témoigne ce court extrait d’un article du Times publié en décembre 2004 : « the horror in Africa’s heart of darkness has been matched by a grotesque failure of the United Nations to offer safety or protection to the most vulnerable. Instead, UN troops and staff themselves have been accused of raping, abusing… ». Mais le rapport à l’intentionnalité reste complexe. Qui est coupable ? Qui doit agir ? Ainsi, quand Amnesty International (2004 : 55) pointe du doigt la chaîne de commandement de la mission au Kosovo, Save The Children (2006 : 6) exhorte pêle-mêle les donateurs, les agences internationales, l’ONU, les Casques bleus et les gouvernements concernés à faire en sorte que ceux qui exploitent des enfants rendent des comptes.
L’appel à l’émotion traduit l’affaire en scandale, en incitant à la condamnation morale des violences plutôt qu’à leur analyse. Les dispositifs de sensibilisation déployés par les médias sont au coeur de ce processus. Ils se caractérisent par l’usage fréquent de stéréotypes, comme l’expression « Africa’s heart of darkness » (The Times 2004) pour parler du conflit en RDC, et d’effets dramatiques pour les documents visuels (ABC News 2005). Un article du Washington Post publié le 21 mars 2005 est symptomatique de ces procédés (Wax 2005). Celui-ci relate des histoires sordides mettant en cause des Casques bleus de la MONUC. Des énoncés, qui s’apparentent à des slogans, rappellent au lecteur les conditions et les conséquences de ces violences : « Can you have compensation for a wound in the heart ? », « So Much Abject Poverty » ou « No Other Choice ». Son héroïne, Yvette, une des « One Dollar U.N. Girls », représente ainsi la victime par excellence de ces violences. La figure du témoin (Le Pape, Siméant et Vidal 2006 : 206), en la personne de la victime pure et innocente – enfant et femme, participe d’un processus de singularisation et de recours au pathos (Fassin et d’Halluin 2006) qui donne spontanément l’envie d’aider et d’agir.
L’impact de ces scandales sexuels sur la réputation de l’ONU s’explique par le contexte particulier dans lequel ils prennent place ; un contexte marqué par l’émergence, depuis les années 1990, de normes morales où « États, organisations internationales ou entreprises multinationales [sont] mis en accusation et sommés de rendre des comptes de leur comportement passés ou présents » (Colonomos 2004 : 567). Pour Susan Notar (2006 : 415), ces scandales coïncident également avec un moment de l’histoire de l’ONU où son image est la plus mise à mal. Parmi d’autres, on peut par exemple citer le scandale « pétrole contre nourriture » en janvier 2004. Mais les abus sexuels ne font pas seulement partie d’une longue liste de problèmes, ils sont devenus « intolérables »[6]. Pour Kathryn Sikkink et Margareth Keck, « the preservation of human dignity, including protection from physical abuse, appears to be a transcultural value » (1998 : 195). Cet intolérable s’inscrit dans une évolution des sensibilités, marquée par une attention plus importante portée à l’individu, à ses émotions et à son corps, même dans des domaines comme la paix et la sécurité. Comme le reconnaît un communiqué des Nations Unies du 5 janvier 2007, « Sexual misconduct is more liable to invite social condemnation than other misconduct and undermines the reputation of UN peacekeeping, in which the UN finds one of (its) most powerful assets » (ONU Info 2007). Cette évolution des sensibilités doit beaucoup aux mobilisations féministes et des activistes de droits humains poussant à l’adoption de normes sur des thématiques longtemps perçues comme étant secondaires dans le domaine du maintien de la paix, telles que l’égalité de genre ou la protection des civils et des enfants. En particulier, la résolution 1325 « Les femmes, et la paix et la sécurité » (FPS), adoptée par le Conseil de sécurité en octobre 2000, reconnaît l’impact des conflits armés sur les femmes et les filles. En encourageant la production d’expertises sur cette thématique, elle conduit à mettre en exergue le problème des violences sexuelles commises par le personnel onusien.
B – La mise en scène du politique : gérer la crise de crédibilité et appeler à une réforme
Si la réponse apportée par le Secrétariat de l’ONU en 2002 est essentiellement bureaucratique, avec la mise en place de groupes de travail et la publication d’un code de conduite visant le personnel fonctionnaire de l’ONU, celle qui suit les scandales de 2004 conduit à une réforme d’envergure portée par deux figures de l’institution : le Secrétaire général, Kofi Annan, et le Secrétaire général adjoint au Département des opérations de maintien de la paix (DOMP), Jean-Marie Guéhenno. Leur leadership s’explique par leurs fonctions au plus haut niveau, mais aussi par leurs combats précédents. Kofi Annan a ainsi donné une nouvelle impulsion à la réforme de l’ONU et aux droits humains. Jean-Marie Guéhenno s’est démarqué par sa sensibilité aux enjeux liés au genre (Secrétaire adjoint au Département des opérations de maintien de la paix 2005b). Ces deux porteurs de cause incarnent plus qu’ils ne représentent effectivement une vision commune de l’existence d’un problème. Kofi Annan dénonce ainsi dans une lettre qu’il adresse au Président du Conseil de sécurité, lors de sa 5191e séance, que parmi les États membres, mais aussi au sein du Secrétariat, certains estiment que « le scandale autour des cas d’exploitation et de la violence sexuelle est grandement exagéré, qu’il n’y a là rien de plus qu’un problème de relations publiques alimenté par les médias, qui va sûrement bientôt tomber dans l’oubli » (Conseil de sécurité des Nations Unies 2005 : 5). Par leurs discours et déclarations publiques, Kofi Annan et Jean-Marie Guéhenno mettent en scène une réponse fondée sur la rhétorique utilisée par les médias et les ONG, parlant de dommage sur la confiance (Secrétaire général des Nations Unies 2006 : 1), de devoir de protection (Secrétaire général des Nations Unies 2005 : 1) ou de l’image et de la réputation de l’ONU « that gives [the UN] the credibility to work so effectively in war-torn countries and bring peace and stability to millions across the world » (Secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix 2005 : 5).
Cette rhétorique justifie un certain traitement politique de la question, qui se traduit en pratique par une réforme lancée en mars 2005. Le Rapport Zeid, du nom de son auteur, redéfinit la stratégie précédente, impuissante à éradiquer les violences, selon quatre axes : prévention, répression, contrôle et réparation (Assemblée générale des Nations Unies 2005a). L’objectif n’est plus l’élimination, mais le découragement des violences, en ciblant non plus l’individu, mais la culture organisationnelle. Le 4 décembre 2006, dans un discours prononcé lors de la Conférence de haut niveau, le Secrétaire général Kofi Annan rappelle ainsi que la politique de tolérance zéro concerne tous les niveaux de la hiérarchie. S’il appelle à l’instauration d’un « climat dans lequel chacun se sente suffisamment en confiance pour signaler les violations sans crainte de représailles », il s’agit surtout d’en extirper les membres malades (Secrétaire général des Nations Unies 2006). L’objectif de la réforme n’est pas tant de traiter les causes structurelles des violences que d’agir sur une crise des perceptions caractérisée à la fois par les violences commises par certains Casques bleus, les bad apples, et les critiques visant la réponse onusienne. Paradoxalement, cette nouvelle stratégie est plus ambitieuse et problématique que la précédente, car elle traite d’aspects sensibles et vastes du maintien de la paix, tels que la responsabilité pénale des fonctionnaires onusiens et experts et expertes en mission, l’incorporation des standards de conduite au mémorandum d’entente entre l’ONU et les ETC, ou encore les modalités de l’assistance aux victimes et de leur protection. Elle s’adosse étroitement à l’Agenda FPS auquel elle emprunte certaines recommandations. Ainsi, selon le comité spécial des OMP, accroître la participation des femmes aux opérations de paix « contribuerait à promouvoir un environnement qui découragerait de tels actes » (Assemblée générale des Nations Unies 2005b : 36).
III – Stratégies de (dé-)politisation de l’ONU et des États face aux violences (2008-2022)
Après l’adoption en 2005 d’une réforme visant à lutter contre les EAS, l’ONU cherche à se réapproprier la manière dont le problème est défini et son ampleur évaluée. Cette technicisation du débat est interrompue par de nouveaux scandales en 2015, qui posent de manière frontale la question de la responsabilité des États dans la lutte contre ces violences.
A – Réémergences routinières et nouveaux scandales en 2015
Entre 2008 et 2015, la question des pratiques et violences sexuelles commises par les Casques bleus fait l’objet d’un traitement médiatique routinier. Elle est systématiquement mentionnée, et de manière quasi identique, dans tous les articles relatifs au lancement ou à la conduite d’une opération de maintien de la paix, à la politique de tolérance zéro adoptée par l’organisation ou à la publication chaque année depuis 2003 du rapport du Secrétaire général sur le sujet. Cette routinisation va de pair avec la communication finement maîtrisée par l’organisation, celle-ci s’appropriant la manière de qualifier le problème par la publication de communiqués de presse, repris de manière quasi identique par les médias.
L’ONU conduit également un important travail d’objectivation statistique, qui ne vise pas tant à sensibiliser à l’ampleur de ces pratiques et violences qu’à présenter l’institution comme la solution au problème. En 2005, un bureau de la déontologie (Conduct and Discipline Unit) est mis en place au siège onusien de New York, visant au respect par le personnel onusien de certaines normes de déontologie. En particulier, ce bureau met à disposition de nombreuses statistiques relatives au nombre d’allégations[7], au type de personnel impliqué (civil, policier, militaire ou autre), au type de violences et de victimes, ou encore au statut des enquêtes en cours. Ce dispositif est créé pour montrer le sérieux et la transparence de l’action de l’ONU. Pourtant, en plus des nombreux défis qu’il pose pour le secret de l’instruction ou la présomption d’innocence, il produit une image parcellaire et limitée des violences commises. Ce processus d’objectivation, passant par une certaine labellisation des violences et leur mise en chiffres, ne rend pas compte de la diversité des pratiques et de leurs causes (comme les actes de prostitution notamment) en privilégiant un savoir expert et technique au détriment de la connaissance locale, notamment celle des victimes. Selon Kate Grady, il réduit l’impulsion politique et affaiblit les efforts visant à une véritable réforme juridique qui mettrait fin à l’impunité de facto dont bénéficient les fonctionnaires onusiens et les Casques bleus en cas d’absence de diligence ou de compétence extraterritoriale des États pour poursuivre et juger leurs nationaux, ou qui répondrait aux difficultés des États accueillant les missions qui ne sont pas en mesure, d’un point de vue logistique, de juger de telles affaires ou ne respectent pas les normes internationales en matière de procès équitable. Par ce travail de quantification, l’ONU se constitue ainsi en autorité dans la réponse au problème tout en laissant peu de place à la critique (Grady 2016 : 933).
Quand ils sont révélés en 2015, les cas d’abus sexuels en République centrafricaine choquent d’autant plus que l’ONU a laissé penser que tout était sous contrôle. Le 29 avril, un article du Guardian dévoile en effet qu’un membre du personnel onusien, Anders Kompass, a été suspendu pour avoir fait fuiter un rapport sur des abus sexuels d’enfants par des soldats français (Laville 2015). L’article est abondamment commenté et place le projecteur sur l’échec de l’ONU à mettre un terme aux violences et, au-delà, sur la persistance d’un climat d’impunité et sur les menaces subies par les lanceurs d’alerte. Le scandale qu’il génère met au jour l’extrême sensibilité de la relation de l’ONU avec les États membres et pose la question de la responsabilité de l’institution dans les violences, même quand elles sont commises par des forces armées extérieures au commandement de l’ONU.
Les faits rapportés suscitent une très forte médiatisation : alors que le nombre d’articles consacrés à ce sujet est relativement peu élevé avant 2015, il s’élève à 381 en 2015, puis atteint un pic en 2016 à 425 (Graphique 3). Comme en 2005, les dispositifs de sensibilisation des acteurs médiatiques et onusiens reposent sur le recours abondant aux émotions et témoignages de victimes. Cherchant à susciter l’indignation, un reportage diffusé par France 2 en octobre 2015 relate ainsi la lenteur de l’enquête et les tentatives d’obstruction de l’ONU, tout en s’attardant sur les émotions des victimes par des entretiens avec des familles et responsables associatifs sur les violences subies et l’ampleur du traumatisme. Il donne également la parole aux soldats français, qui expriment leur stupeur, incrédulité, tristesse ou même indifférence, l’un d’eux déclarant que « ce n’est pas un fait marquant de notre action ici » (Monégier et al. 2015). Cette même manifestation d’émotions duales figure dans les communiqués des personnalités politiques onusiennes : d’un côté la colère, la honte et la tristesse relatives aux faits rapportés, de l’autre la compassion et l’empathie pour les victimes (Secrétaire général des Nations Unies 2017 : 9).
Graphique 3
Nombre d’articles de presse publiés sur les EAS entre 2011 et 2022
Comme en 2002 et 2004, ce scandale engage un dispositif de vérification des accusations portées contre l’ONU. Le rapport indépendant Deschamps, du nom de son auteure principale, très critique, fait état d’un « échec institutionnel flagrant » de la part de l’ONU (Deschamps, Jallow et Sooka 2015). La réponse apportée, bureaucratique et fragmentée, n’a pas satisfait le mandat de l’ONU en matière de protection des droits humains. Elle a révélé au contraire la tendance du personnel onusien à se décharger de toute responsabilité relative aux EAS. Et comme en 2005, le rapport génère une réponse politique forte. Tout d’abord, il conduit à des remaniements politiques, comme la démission du représentant spécial de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en République centrafricaine (MINUSCA), Babacar Gaye, ou la nomination, en février 2016, de Jane Holl Lute comme coordinatrice spéciale sur les EAS. Digéré par l’institution, il appuie ensuite la refonte de la feuille de route onusienne, qui venait pourtant tout juste d’être redéfinie début 2015. Présentée en 2017 (Secrétaire général des Nations Unies 2017), celle-ci appuie l’adoption de mesures visant la protection des lanceurs d’alerte et celle des victimes.
B – Après 2015, les États sommés de rendre des comptes
Les mobilisations dans la révélation des scandales sont similaires à celles qui ont cours en 2002 et 2005. Mais après 2015, l’ONU adopte une stratégie sensiblement différente, consistant à rappeler aux États leurs responsabilités dans la réponse aux violences commises au sein des OMP. Cette stratégie prend la forme d’une politique officielle de naming and shaming alors que ces pratiques avaient cours en coulisse jusque-là. Elle se traduit par le déplacement des arènes de débats et de prise de décision, du Secrétariat et de l’Assemblée générale vers le Conseil de sécurité.
L’institution onusienne se trouve dans une position de dépendance vis-à-vis des États pour obtenir des contingents ou des fonds. Dans ce contexte, les pratiques et violences sexuelles commises par le personnel onusien sont un sujet extrêmement sensible politiquement, où la mise en cause des contingents est susceptible d’embarrasser l’État contributeur de troupes en question, et à l’extrême de le dissuader de participer au maintien de la paix. Ainsi, selon un fonctionnaire du ministère de la Défense français, « le sujet ne s’est pas imposé directement, car il pointait les pratiques de certains États » (entretien téléphonique, Paris, novembre 2010). Pendant longtemps, la stratégie onusienne a donc été de ne pas désigner nommément l’État impliqué. Mais pour inciter les États à collaborer avec les services d’enquête, adopter des sanctions et communiquer les mesures prises, l’organisation est parfois amenée à exercer en coulisse une politique de naming and shaming (entretien, BSCI Nairobi, Paris, février 2011) en s’appuyant notamment sur les statistiques produites par le bureau de la déontologie. Cette stratégie a évolué après les scandales sexuels de 2015. Si les nationalités des contingents impliqués étaient régulièrement médiatisées par la presse, désormais c’est l’institution elle-même qui dévoile ces informations. Dans son rapport annuel, « Dispositions spéciales », le Secrétaire général mentionne ainsi systématiquement les nationalités des Casques bleus impliqués dans des cas d’EAS depuis 2016.
De plus, après 2015, les arènes de débat se déplacent. Le Secrétaire général reste la principale source d’impulsion politique. Mais d’importants efforts sont déployés pour mobiliser davantage les États membres dans la lutte contre ces pratiques et violences sexuelles, comme l’illustre le Pacte volontaire d’engagement des États membres signé le 29 septembre 2017. En outre, le Conseil de sécurité prend une place croissante dès lors que le sujet du rapatriement de contingents militaires est abordé. Ainsi, le 11 mars 2016, il adopte une résolution (S/RES/22/72), dans laquelle il invite à un partenariat étroit entre l’Organisation et les États membres. Surtout, cette résolution autorise le Secrétaire général à rapatrier les contingents n’ayant pas pris les mesures nécessaires pour prévenir de tels actes et appliquer le principe de responsabilité à leur personnel[8]. Mais l’autorité du Conseil de sécurité ne s’impose pas naturellement. Elle fait plutôt l’objet d’intenses discussions jusqu’en 2018, quand un consensus se dessine. Cette lutte met en évidence les divergences d’interprétation entre les États sur l’ampleur du phénomène et la gravité des violences, et, surtout, sur la responsabilité qu’ils veulent bien endosser dans la lutte contre ces violences.
Les 2 h 45 de débats autour de la résolution 2272 qui se sont déroulés le 10 mars 2016 sont un bon exemple des dispositifs employés par certains États pour sensibiliser à ces violences (Conseil de sécurité des Nations Unies 2016). Lors de ces débats, deux camps s’opposent : le premier, porté par l’Égypte et la Russie, argue d’un renvoi à la compétence de la commission C34 de l’Assemblée générale ; le deuxième, mené par les États-Unis, défend l’autorité du Conseil et appelle à l’engagement des États. Ces revendications opposées sont servies par deux types de registres bien distincts qui confrontent responsabilité juridique et politique, et responsabilité morale. D’un côté, l’Égypte, la Russie et le Pakistan dénoncent l’attitude du Secrétaire général « qui dicte aux États membres les mesures qu’ils doivent prendre », son hypocrisie (« Il peut également y avoir des coupables dans ses rangs », selon le représentant de la Russie) et ses pratiques de naming and shaming. Dans le même temps, ils adoptent un discours visant à nier à la fois la responsabilité juridique des États envers la conduite criminelle de leurs ressortissants, et leur responsabilité politique dans la lutte contre ces violences. De l’autre côté, les États-Unis et les différents porte-parole onusiens balaient ces arguments en recourant à un registre émotionnel. Consciente des effets de l’émotion sur la réceptivité à ses arguments, la représentante de la délégation américaine, Samantha Power, en fait un usage appuyé dans son discours, tout en dressant un pont entre la lutte contre les EAS et plusieurs autres causes discutées au sein du Conseil de sécurité et sur lesquelles ce dernier s’est constitué en autorité (la protection des civils et la protection des femmes contre les violences sexuelles en situation de conflit armé). De cette manière, elle ne répond pas tant aux objections juridiques et politiques de l’Égypte et de la Russie qu’elle ne cherche à convaincre en suscitant l’indignation et la condamnation morale par la personnalisation des cas de violence (« si cela concernait nos enfants, nous n’aurions pas de ces querelles juridictionnelles »), l’usage de témoignages de victimes et la mobilisation de la figure de l’enfant comme victime pure et innocente. Par ce dispositif de sensibilisation, elle opère de nouveau une « séparation entre la parole “professionnelle” et la parole “ordinaire”, entre les “voix qui parlent” et celles qui “sont parlées” » (Cardon et Heurtin 2015 : 86).
En somme, bien que leurs objectifs soient divergents, les stratégies des États visent toutes à éviter le blâme plutôt qu’à s’engager dans une réforme juridique effective (Weaver 1986). D’un côté, les responsables onusiens et la représentante des États-Unis, Samantha Power, surjouent l’indignation et redéfinissent l’enjeu, ce qui leur permettent d’identifier de nouvelles options de politiques publiques adossées à l’Agenda FPS sans s’attaquer aux enjeux juridiques controversés. De l’autre côté, les représentants de l’Égypte, de la Russie et du Pakistan cherchent à passer la main à l’Assemblée générale, dont les résolutions sont déclaratoires, et à déplacer l’attention sur les fonctionnaires de l’ONU, également concernés par ces violences.
Conclusion
Cet article a identifié trois temps de problématisation et de publicisation de la situation des pratiques et violences sexuelles commises par le personnel onusien en contexte d’OMP. Entre 1960 et 2002, les pratiques et violences sexuelles étaient tolérées, et même occultées. L’alerte déclenchée en 2002 crée un choc au sein de la communauté humanitaire et engage une réponse bureaucratique de l’institution. Entre 2004 et 2008, à la suite de révélations d’abus sexuels commis par des Casques bleus en RDC, la problématisation de ces pratiques et violences s’axe sur une mise en accusation des « protecteurs » (les Casques bleus) et conduit à une réforme d’envergure. Après 2008, l’ONU tente de se réapproprier la réponse au problème en déployant un dispositif technique et statistique d’objectivation du phénomène. Cependant, de nouveaux scandales en 2015 suscitent comme en 2005 un sentiment de colère faisant ressentir la nécessité d’une réaction immédiate. La réponse politique qui suit est d’envergure. Elle est soutenue par les plus hauts responsables onusiens et les États-Unis. La variation dans les réactions aux différents scandales doit en effet beaucoup aux évolutions normatives plus larges qui prennent place d’une temporalité à l’autre : promotion de l’égalité de genre, protection des civils et des enfants, lutte contre les violences sexuelles. Pourtant, si le degré de la réaction varie, les mesures proposées par l’ONU après chaque scandale répondent à une logique similaire. Elles ne traitent pas des causes structurelles des violences, peinent à intégrer la variété des situations vécues par les victimes et mettent de côté les instruments juridiques existants. Elles visent surtout à répondre aux critiques et à atténuer rapidement l’émotion suscitée par les violences ; bref, à éviter le blâme. L’avalanche de déclarations et de mesures ont paradoxalement eu peu d’effets concrets, car elles se révèlent souvent inapplicables sur le plan juridique et rencontrent de nombreuses résistances cognitives, politiques et sociales à tous les niveaux des OMP.
En explorant les dispositifs de sensibilisation déployés dans ces trois temporalités, l’article montre que les émotions sont un outil formidable pour susciter l’indignation et appeler à l’action, mais qu’elles constituent dans le même temps une modalité puissante de dépolitisation du débat quand elles sont utilisées pour évacuer certains points controversés. De plus, les manifestations d’émotions ont surtout cours dans les enceintes collectives de débat plutôt qu’en coulisse, comme en témoigne le compromis auquel les États membres du Conseil de sécurité parviennent en 2018. Dans des espaces officieux, l’adoption d’un même langage, technique et juridique, a en effet permis de sortir de l’impasse, en offrant aux ECT des garanties que les mesures de responsabilisation adoptées seraient « fondées sur des faits et des données objectifs, excluant […] toute possibilité que le processus décisionnel soit influencé par des considérations politiques » (Représentant de l’Éthiopie, Conseil de sécurité des Nations Unies 2018 : 3). Le cas étudié révèle ainsi que les modalités de construction des problèmes publics et de leur mise à l’agenda à l’ONU reposent non seulement sur l’investissement de ces dispositifs de sensibilisation, mais aussi sur la capacité de ces derniers à s’articuler à d’autres dispositifs, notamment experts, juridiques et politiques.
Plus largement enfin, cette recherche approfondit l’analyse du lien entre émotions, normes et politique mondiale. Dans le cas étudié, les émotions sont à la fois des marqueurs et des vecteurs de nouvelles normes internationales. La manifestation collective et publique de honte, de colère ou de tristesse relativement aux pratiques et violences sexuelles commises par les Casques bleus dépend en effet de conditions et de contextes bien spécifiques, dans lesquels ces actes sont construits comme intolérables. Dans le même temps, ces dispositifs émotionnels diffusent certaines normes qui stipulent la conduite à tenir et les comportements légitimes à adopter. Ce faisant, la recherche dévoile la sensibilité croissante aux violences sexuelles et les condamnations morales dont elles font l’objet, ébranlant les fondations du multilatéralisme sur la paix et la sécurité. Les opérations de paix ne sont plus seulement gouvernées par des principes d’efficacité et d’impartialité, elles sont désormais sommées d’intégrer des critères moraux. Cet article invite à poursuivre cette réflexion et à porter attention à la manière dont les émotions nourrissent la création de nouvelles normes, mais aussi aux logiques d’apprentissage et d’introspection sur les façons de construire la paix et de mettre fin à la violence.
Parties annexes
Notes
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[1]
Nous employons le terme de « pratiques » en plus de celui de « violences » afin d’intégrer à l’analyse la variété des actes concernés. Pour certains actes en effet, la pertinence du terme de « violences » fait débat, notamment pour qualifier la prostitution.
-
[2]
Certaines de ces allégations ne sont pas vérifiées, faute de preuves ou parce que les témoignages sont erronés, mais une très grande partie des cas n’est jamais rapportée, ce qui laisse supposer une gravité bien plus importante que celle effectivement mise en lumière.
-
[3]
Je reprends ici les catégories statistiques employées par l’ONU. La catégorie « OMP » répertorie les allégations mettant en cause le personnel des OMP et des missions politiques relevant du Département de l’appui aux missions. La catégorie « Autres » recense celles visant le personnel des Nations Unies et apparenté travaillant au sein des agences, des programmes et fonds onusiens.
-
[4]
En plus d’entretiens conduits entre 2010 et 2011, cette enquête examine deux corpus : 1) la littérature grise produite par l’ONU et les ONG jusqu’en 2020 : rapports, communiqués de presse, déclarations, résolutions de l’Assemblée générale et du Conseil de sécurité, comptes rendus des débats dans ces enceintes, et circulaires du Secrétaire général ; 2) la presse (articles publiés de 1993 à 2020) à l’aide des moteurs de recherche Factiva et Europress. Les mots clés suivants ont été choisis en fonction des langues que je peux lire : sexual abuse peacekeeping ; abus sexuels maintien paix ; abusos sexuales mantenimiento paz ; abusi sessuali Nazioni Unite ; abusos sexuais Nações Unidas. Les personnes avec lesquelles je me suis entretenue travaillent pour des organismes onusiens, diplomatiques et des ONG localisés partout dans le monde : à New York, Uppsala, Londres, Genève, Paris ou Monrovia, ce qui explique que la grande majorité des entretiens ait été réalisée en distanciel.
-
[5]
J’ai débuté une première recherche en 2010 (Saiget 2012) ; j’ai réactualisé les données depuis, en intégrant les scandales sexuels de 2015 en République centrafricaine et les nombreuses mesures onusiennes qui ont suivi.
-
[6]
« L’intolérable », comme « franchissement de l’extrême », est un construit historique. Il tient du décalage entre les représentations de l’humanité et les réalisations de cette humanité (Bourdelais et Fassin 2005 : 7‑8).
-
[7]
Ce que désigne le terme est flou : une allégation ne reflète ni le nombre de victimes, ni celui des agresseurs. Ce que mesure l’ONU est plutôt le nombre de communications relatives aux incidents d’EAS, donnant une image largement sous-estimée du phénomène. En outre, les catégories ont évolué, rendant difficile une comparaison diachronique statistique.
-
[8]
Il faudra cependant attendre le 12 octobre 2021 pour qu’un contingent militaire entier soit pour la première fois rapatrié.
Références
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Liste des figures
Graphique 1
Nombre d’allégations d’exploitation et d’abus sexuels recensés chaque année[3]
Graphique 2
Nombre d’articles de presse publiés sur les EAS entre 1993 et 2011
Graphique 3
Nombre d’articles de presse publiés sur les EAS entre 2011 et 2022



