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Lafitau et l’émergence du discours ethnographique. Par Andreas Motsch. (Sillery/Paris : Septentrion et Presses de l’Université de Paris Sorbonne, 2001. Pp. 312, ISBN 2 89448-184-5)[Notice]

  • Stéphanie Chaffray

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  • Stéphanie Chaffray
    CÉLAT et Université Paris IV Sorbonne

Au cours des premières décennies du XVIIIe siècle, le père jésuite Joseph-François Lafitau séjourna à deux reprises en Amérique du Nord, côtoyant des Iroquois, des Hurons et d’autres nations amérindiennes des environs de Montréal. C’est au terme de son premier voyage (1712-1717), qu’il entama l’écriture des Moeurs des Sauvages Américains comparées aux moeurs des Premiers Temps, publié à Paris en 1724. Il y décrit les modes de vie des habitants de l’Amérique en les rapprochant de ceux des peuples de l’Antiquité classique, afin de prouver leur origine commune. L’organisation du texte répond à une volonté de déconstruire le discours de Lafitau afin de dégager les dynamiques qui l’animent. Après avoir dégagé les buts épistémologiques et politiques de Lafitau, Andreas Motsch analyse la solution proposée par le père jésuite en décrivant les règles et les figures discursives de cette solution. Le premier chapitre traite du contexte de parution de l’ouvrage et de ses influences sur l’écriture. Le début du siècle des Lumières était encore marqué par les bouleversements épistémologiques et politiques provoqués par l’Humanisme d’une part et par la Réforme d’autre part, qui avaient entraîné une crise de l’Église catholique en remettant en cause et son autorité et son fondement. La Compagnie de Jésus s’était engagée au cours du XVIIe siècle à défendre ardemment la Contre-Réforme, en s’efforçant de rétablir l’autorité interprétative de l’Église et de refaire sous sa coupe l’unité du monde chrétien. Le projet de Lafitau s’inscrit au XVIIIe siècle dans le prolongement de cette action. Il vise un public sceptique, voire athée, qu’il tente de convaincre en élaborant une vision du monde qui réconcilierait les principes de la religion avec les nouvelles vérités rationalistes. Le projet de Lafitau comporte deux volets interdépendants, l’un épistémologique, l’autre politique. Le cadre épistémologique s’articule autour de l’idée que tous les hommes, y compris les habitants de l’Amérique, ont pour origine Adam et Eve. Le projet politique repose sur l’argument que la religion est la source de toute pratique humaine, ce qui justifie l’autorité de l’Église catholique auprès des gouvernements européens. Ces deux postulats trouvent leur fondement dans la similitude entre les Américains et les anciens peuples de l’Antiquité occidentale. Cette comparaison n’est finalement qu’un prétexte pour rapatrier les Amérindiens dans la création divine, réaffirmer l’universalité de la religion et rétablir l’autorité de l’Église catholique pour interpréter le monde. Même si Lafitau revalorise l’image souvent négative des Amérindiens et offre une alternative à l’habituelle comparaison avec les Tupinamba du Brésil, il les enferme dans une autre altérité, marquée par ses présupposés religieux. Le discours sur l’Autre se résume en réalité à un discours du même. L’Amérique n’est alors qu’un laboratoire servant à réaliser les utopies politiques de l’Église. Le second chapitre décrit le cadre ontologique de la description ethnographique. Andreas Motsch y analyse de quelle manière Lafitau aborde les thèmes du temps, de l’espace et de l’agencement. Au lieu de reconnaître la spécificité de la perception du temps et de l’espace par les Amérindiens, il les ramène à des conceptions occidentales. Le temps est perçu comme une unité objective, l’espace comme un espace physique inanimé. Il nie la relation spirituelle que les Amérindiens entretiennent avec l’espace en le réduisant à un rapport de subsistance et de dépendance matérielle. Grâce à cette démonstration, il aboutit à une vision globale du monde qui permet de rétablir l’unité de la création divine. L’altérité amérindienne n’est intelligible que dans le cadre des Premiers Temps, ce qui aboutit à nier la contemporanéité des Amérindiens et fait de l’ethnographe l’herméneute par excellence, le témoin de la différence. Après avoir énoncé le cadre de l’oeuvre, …