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Une femme dans un monde d’hommesMadeleine Doyon aux Archives de folklore de l’Université Laval [1]

  • Jocelyne Mathieu

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Corps de l’article

Les Archives de folklore de l’Université Laval évoquent les noms de Luc Lacourcière et de Félix-Antoine-Savard, leurs fondateurs, auxquels est associé l’anthropologue Marius Barbeau, alors directeur du Musée de l’homme à Ottawa (aujourd’hui Musée canadien des civilisations à Gatineau) et professeur invité à l’Université Laval. Au sein de l’équipe d’origine se trouve aussi une femme, Madeleine Doyon, qui, bien qu’elle n’ait pas participé à la création de ces Archives, y a apporté une contribution remarquable à bien des égards (figure 1). Nous tenterons ici d’ajouter un jalon à la connaissance de sa carrière et à la compréhension de sa vision [2].

La première secrétaire des Archives de folklore

Madeleine Doyon est entrée comme secrétaire aux Archives de folklore, centre de recherches et de documentation sur les traditions populaires françaises d’Amérique, durant les premières années de leur existence, soit de 1945 à 1955. Très tôt, elle se voit confier des responsabilités qui l’occuperont intensivement. En plus d’être secrétaire aux Archives de folklore, elle est aussi pendant onze ans secrétaire des cours d’été à la Faculté des lettres. Ces deux fonctions, qui semblent parfois se confondre, l’amènent à répondre à des demandes de recherche dans les domaines de l’ethnologie qui la concernent.

Elle assure son soutien au directeur des Archives, Luc Lacourcière, à Marius Barbeau, ainsi qu’à la direction de l’Université, qui lui confient des mandats divers. Sa correspondance, déposée dans son fonds documentaire, révèle de nombreux exemples de requêtes d’aide à la recherche provenant tant de l’Université Laval que des milieux québécois, canadien et européen. Ainsi, par exemple, dans une lettre écrite le 16 mai 1957 et postée à Bruxelles, un officier d’information, Monsieur Georges D’Astous, demande à Madeleine Doyon-Ferland [3], sur recommandation de mademoiselle Evelin LeBlanc du ministère de l’Agriculture à Ottawa, d’aider une demoiselle Eveline Moëns de Belgique

à réaliser un travail qu’on lui a confié, à savoir la confection de poupées en costumes nationaux représentant les pays participant à l’Exposition universelle et internationale de Bruxelles. Nous souhaiterions, chère Madame, que vous puissiez entrer en contact avec Mlle Moëns pour lui fournir photos, gravures ou même poupées selon le cas […] et espérons que votre travail contribuera à mettre en vedette la représentation canadienne là-bas.

Savard 1996 : 12-15

Une série de lettres porte notamment sur une demande pour la confection de trois costumes (Beauce, Charlevoix, Île d’Orléans), dont une photographie est parue ensuite dans le numéro de septembre 1950 du National Geographic Magazine. Dans une autre lettre, du 8 avril 1957, Madeleine Doyon reçoit, de la part de la directrice de l’école des sciences domestiques de l’Université d’Ottawa, une proposition de créer un musée du costume canadien. Elle décline l’invitation, à la fois pour des raisons de santé et à cause des difficultés inhérentes à la conservation et à l’entretien des costumes.

Dans ce contexte, le travail de reconstitution de costumes a beaucoup occupé Madeleine Doyon. Des documents relatant la collaboration de l’Instruction publique, du Service de l’enseignement ménager et des Archives de folklore démontrent que des réalisations en ce sens ont été faites, qu’elles ont connu un succès certain et un rayonnement qui a fait en sorte que Madeleine Doyon a été fort sollicitée. Les résultats de ses recherches, versées aux Archives, témoignent de sa vision du folklore autant que du rayonnement croissant d’une discipline en émergence.

Figure 1

Madeleine Doyon

AFEUL, fonds Luc Lacourcière P178/G1, 16
Madeleine Doyon

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Humaniste par devoir et francophile par conviction

Dans son éloge funèbre de Madeleine Doyon-Ferland, en janvier 1978, Jean-Claude Dupont déclare : « comme il était de tradition lors de son entrée à l’Université Laval, Madeleine Doyon-Ferland se dut d’être de l’École des humanistes ».

Après avoir obtenu, en 1929, un diplôme supérieur en pédagogie de l’École normale de Beauceville dont elle était originaire, puis un Baccalauréat ès Arts du Collège Jésus-Marie à Sillery (Québec) où elle remporta la médaille du Lieutenant-gouverneur du Québec en 1932 et celle du Gouverneur général du Canada en 1934, Madeleine Doyon poursuit des études en philosophie et complète une année de médecine (anatomie et physiologie). À partir de 1935, elle alterne l’enseignement du français et de l’histoire à ce même Collège Jésus-Marie et des études en lettres. Elle devient Maître en ethnographie traditionnelle en 1948, après avoir présenté, à l’Université Saint-Joseph de Memramcook au Nouveau-Brunswick, une thèse sur les jeux et divertissements populaires : 200 jeux, jouets et divertissements de la Beauce [4]. Elle y ajoute trois années d’études universitaires en langue italienne et allemande, ainsi que dans le domaine du théâtre. Elle s’inscrit au doctorat à l’Institut d’histoire de l’Université Laval en 1950, mais ne termine jamais sa thèse sur l’histoire du costume au Canada français, étant trop accaparée par son enseignement et surtout par le caractère exhaustif des recherches qu’elle mène.

Embauchée à l’Université Laval comme chargée de cours en 1942 pour enseigner le français (langue, littérature, phonétique) et la pédagogie, durant la session d’été, à une clientèle étudiante anglophone provenant surtout du Canada et des États-Unis, Madeleine Doyon obtient un poste de professeure en 1947. En 1953, elle est identifiée, dans l’Annuaire de la Faculté des lettres, comme professeure d’ethnologie (Du Berger 1997 : 14).

Dès le départ, le parcours de Madeleine Doyon s’est caractérisé par la place centrale qu’y tiennent le français et la pédagogie. Serait-ce cet intérêt pour la langue qui l’aurait amenée au folklore et à l’ethnologie ? À l’époque, le terme « folklore » n’a non seulement rien de péjoratif, puisqu’il représente un champ d’études de la culture endogène observée au carrefour des études linguistiques, littéraires et historiques, mais il représente un domaine d’étude des « biens culturels, matériels et symboliques, [comme] reliefs d’une culture principalement orale » (Hier pour demain. Arts, traditions et patrimoine 1980 : préface). Ce lien avec la langue est donc pertinent.

Madeleine Doyon veut tout saisir de la culture traditionnelle : les us et coutumes, les expressions orales et matérielles, les pratiques liées aux occupations quotidiennes comme aux loisirs et aux divertissements. Aussi collecte-t-elle des données sur des sujets variés et complémentaires : la danse, les jeux, le costume, les coutumes, certaines techniques, l’art populaire. Pendant plus de trente ans, elle développe plusieurs domaines du savoir pour lesquels on lui reconnaît une expertise. Cependant, elle ne limite pas à la danse son intérêt pour les loisirs et les divertissements. Devenue professeure agrégée à la Faculté des lettres, elle y donne aussi des cours sur le théâtre, puisant dans sa connaissance personnelle du répertoire classique français [5]. Elle offre également des cours sur les jeux, ainsi que sur les coutumes et le costume, des champs de recherche qui l’ont passionnée toute sa vie (Savard 1996 : 12-15).

Humaniste cultivée et inlassable, Madeleine Doyon a le plus profond désir de mettre en lumière la culture des ancêtres afin de mieux situer la culture canadienne. Son oeuvre est teintée d’éclectisme et de perfectionnisme. Associée à l’École des archives de folklore, elle est, comme les autres membres du groupe, à la fois membre de l’équipe de Luc Lacourcière et indépendante dans ses domaines scientifiques. Ainsi, Luc Lacourcière étudie plus particulièrement le conte selon la méthode historico-géographique, ce qui lui permet de situer le corpus francophone nord-américain dans le corpus international [6]. Il confie la chanson à Conrad Laforte et laisse à Madeleine Doyon les domaines associés aux coutumes et aux divertissements, ainsi qu’aux pratiques apparemment réservées aux femmes, comme le costume. Elle a ainsi participé au développement des études dites canadiennes et son oeuvre se situe au début du processus d’évolution méthodologique et conceptuelle de la discipline, du folklore à l’ethnologie.

Pour Madeleine Doyon, la compréhension de la culture des francophones d’Amérique du Nord s’inscrit dans la connaissance de l’ensemble des traditions occidentales, particulièrement européennes et plus spécialement françaises. Cette recherche du fait francophone et cette attitude francophile, elle les partage avec les autres membres du groupe qui gravitent autour de Luc Lacourcière (figure 2).

Figure 2

De gauche à droite : Madeleine Doyon, Luc Lacourcière, Mgr Alphonse-Marie Parent, Dr Dominique Gauthier, Mgr Félix-Antoine Savard, Conrad Laforte, Père Germain Lemieux, circa 1955.

AFEUL, fonds Lacourcière P178/G1, 16

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Femme de lettres, aimant écrire, elle s’exprime dans une langue française soignée qu’elle cultive, respecte et elle en exige autant des autres [7]. Sa plume coulant aisément, elle jette sur papier des notes, des plans, des contenus de cours, des conférences, des articles. Elle a signé plusieurs textes qui n’ont pas nécessairement joui d’une large diffusion, par exemple ceux publiés dans La voix nationale sous le pseudonyme de Paulaine [8].

Ainsi réputée pour la qualité de son langage, elle est nommée, en décembre 1968, commissaire de la Commission Gendron, chargée d’enquêter sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec. Elle participe activement aux délibérations, aux audiences publiques, à la lecture des mémoires qui y sont alors présentés et à l’analyse des rapports produits par des équipes de recherche formées spécialement à cette fin, de même qu’à la rédaction du rapport publié en 1972 et à sa traduction en anglais en 1973 (Savard 1996 : 12-15).

La communicatrice, l’enseignante, la chercheure

Madeleine Doyon-Ferland s’est révélée une communicatrice exceptionnelle. Elle impose une présence intense, son geste est large, sa parole forte et châtiée. Elle illustre son propos par des figures de style qui font images. Son cours sur les coutumes et les pratiques captive toujours l’attention. Tous ses élèves s’en souviennent [9] : Madeleine Doyon exprime avec force ce qu’elle a à démontrer, non pour épater ou se faire valoir, mais pour offrir à ses étudiants et à ses auditeurs les meilleures explications possibles. La qualité de présence que nécessite l’enseignement trouve ainsi un rapport avec la sensibilité qu’on déploie sur une scène de théâtre ; cela se sent chez la professeure passionnée par la culture dans toutes ses formes d’expression.

Pour elle, il ne s’agissait pas seulement d’enseigner la matière mais aussi, et de façon insistante, d’élaborer la manière de la recueillir, de la classer et de la traiter. Dans ses cours, Madeleine Doyon réserve une large place à la méthodologie, se donnant pour objectif d’outiller les futurs ethnologues pour un travail de terrain minutieux et une analyse rigoureuse.

Son enseignement l’amène donc à développer des outils et des méthodes particulièrement adaptés au travail de terrain : types de questionnaire, guides d’entrevues et grilles de traitement des données reflètent son souci de fidélité aux témoignages recueillis directement dans le milieu. Les questionnaires d’enquête qu’elle fait élaborer à ses étudiants doivent être rigoureusement détaillés et suivre une structure cohérente, progressive et logique. Elle incite à la lecture multidimensionnelle des témoignages et des objets. Par exemple, elle propose un Tableau de base pour la recherche du costume : L’enquête, témoignages et pièces figurées ; cette méthode prend d’abord appui sur la terminologie, donne ensuite l’importance aux techniques de fabrication et d’entretien, puis interroge la provenance des matériaux par types (animal, végétal, minéral). Ce tableau amène à considérer aussi les pièces de vêtement une à une, de la tête aux pieds, qu’elles soient portées le jour, la nuit, dessus, dessous, à l’intérieur ou pour sortir ; il amène enfin le questionnement sur l’ornementation du corps et des pièces de l’habillement, ainsi qu’au port, us et coutumes, relativement à l’âge, au sexe, aux saisons, aux occupations, aux circonstances et aux points de contact avec le corps, sans oublier les accessoires du costume (figure 3).

Le terrain captive Madeleine Doyon. Dès la création des Archives de folklore en 1944, elle se rend en Beauce, terre de ses origines, puis dans une quarantaine de comtés du Québec, dans les provinces Maritimes, au Manitoba et en Ontario. Elle mène ses enquêtes sur de larges territoires, comme le révèle sa correspondance. Par exemple une lettre rédigée par Andrée Paradis-Carpentier, alors assistante aux Archives de folklore (AFEUL, fonds Madeleine Doyon, 13 septembre 1973), note que Madeleine Doyon a parcouru la province dans 41 comtés pour enquêter particulièrement sur le costume de fabrication domestique, les jeux, les danses et les spectacles traditionnels, sur les coutumes du cycle de la vie privée et du cycle des saisons. D’après cette lettre, elle aurait mené ses recherches de 1952 à 1962 à Saint-Boniface et à Winnipeg, au Musée de l’Ontario et aux Archives publiques à Ottawa. En 1955, elle aurait fait de même dans les provinces Maritimes. Enfin, en 1964, elle aurait enquêté à l’Île du Prince-Édouard. Cette lettre mentionne également sept publications relatives au costume (plus un ouvrage en préparation), et des reconstitutions folkloriques (grandeur nature et sur poupées), historiques (au-delà de 600 costumes à l’occasion de fêtes nationales, centenaires et autres célébrations), ainsi que de nombreux dessins de costumes historiques dont une centaine ont été publiés dans les journaux du Québec et diffusés ailleurs au Canada. Ses enquêtes lui offrent une matière qu’elle exploite dans son enseignement et qu’elle publie sous forme de rapports et d’articles, entre autres dans la collection des Archives de folklore et dans la revue Journal of American Folklore [10].

Figure 3

Tableau de base pour la recherche du costume.

AFEUL, fonds Madeleine Doyon

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Dans le but de nourrir ses cours, Madeleine Doyon recueille du matériel sur la danse et aborde le costume, deux domaines qui se côtoient. À l’été 1945, elle dispense un premier cours dans le sillon des Archives de folklore ; il porte sur la danse et on lui demande de le répéter à plusieurs reprises. En 1950, elle rencontre Simonne Voyer, diplômée de New York (voir Mathieu 2001 : 27-52) en éducation physique et en danse. Les deux femmes deviennent des collaboratrices ; Madeleine Doyon initie Simonne Voyer à l’enquête de terrain et lui demande de former un groupe de danseurs à l’occasion des fêtes du centenaire de l’Université Laval. Elles développent des compétences complémentaires dans une dynamique d’échanges intellectuels fructueux et de complicité amicale. Madeleine Doyon consacre beaucoup d’énergie à chercher des costumes « authentiques » et à les faire reproduire pour les danseurs ; Simonne Voyer constitue un répertoire de danses « authentiques » et développe une technique de notation chorégraphique par diagrammes. L’une et l’autre deviennent les spécialistes de leur domaine respectif et se vouent un respect mutuel évident, ce dont témoigne leur correspondance.

En 1954, Madeleine Doyon enseigne au programme de certificat en ethnographie traditionnelle offert par la Faculté des lettres. Elle oriente alors ses cours plus spécialement vers l’histoire du costume au Canada, de même que vers les jeux et les rythmes traditionnels incluant les comptines et les danses (tableau 1).

Tableau 1

Cours donnés par Madeleine Doyon-Ferland en 1965-66 et 1966-67.

Source : Annuaire de la Faculté des lettres

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De façon régulière, elle offre le cours Introduction aux coutumes (AFEUL, fonds Madeleine Doyon, 1972) auquel s’inscrivent plusieurs dizaines d’étudiants chaque année. Dans son plan de cours, elle précise qu’il est suivi d’un autre cours sur les coutumes de la vie humaine et qu’il peut être relié à toute étude sur les traditions en rapport avec les loisirs et plus particulièrement avec les fêtes du calendrier. Madeleine Doyon y aborde l’univers des symboles, qu’elle illustre de façon très personnelle en s’abreuvant aux nombreuses enquêtes qu’elle a menées durant plusieurs années. Les thèmes sur lesquels elle a déjà publié font partie de la matière, très riche, de son cours [11].

Son intérêt s’étend à la technologie traditionnelle, ce qui l’amène à aborder le domaine de la culture matérielle. Elle s’intéresse à certaines techniques sur « La fabrication de la potasse au Canada, spécialement à Saint-François de Beauce », sur « La récolte de la gomme dans la Beauce » (Doyon 1949a : 29-41; 1949d : 62-64) et développe aussi un intérêt pour les arts populaires, sur lesquels elle sera invitée à écrire un chapitre dans Esquisses du Canada français (Doyon-Ferland 1967 : 185-207). Ses recherches ont servi d’exemples à Nora Dawson pour son étude à l’Île d’Orléans, sujet du doctorat qu’elle a obtenu en 1955 (Dawson 1960). L’on reconnaît, entre autres dans le chapitre sur le costume, l’empreinte de Madeleine Doyon.

À la recherche de « l’authentique »

Madeleine Doyon vise l’exactitude et l’exhaustivité à un point tel qu’elle ne publiera jamais son histoire du costume canadien, domaine auquel elle s’intéresse de façon particulière et soutenue. Tout comme Luc Lacourcière [12], elle redoute toujours l’omission d’une variante, l’ignorance d’un fait de culture, l’absence d’exemples pour illustrer ses propos. Sans cesse en situation d’observation, elle va jusqu’à refuser la charité à un « quêteux » pour entendre les sorts qu’il va lui jeter ; et lorsqu’elle a tout noté, elle lui remet son aumône [13]. Elle veut tout savoir et pouvoir tout expliquer. Ses travaux serviront de tremplin aux questionnements de l’ethnologie contemporaine sur le sens, la fonction et la transmission des éléments de culture matérielle qu’elle s’occupe à colliger avec tant d’assiduité.

Comme les autres membres de l’équipe des Archives, Madeleine Doyon se soucie de l’authenticité des faits recueillis. Elle s’oblige à pousser son investigation le plus loin possible, ce qui prend du temps et de l’énergie. Dans une lettre adressée à Jacques Labrecque, elle écrit :

Ces quelques renseignements que je puis maintenant vous donner avec certitude et en quelques lignes seulement, il m’a fallu, pour les savoir, huit années de recherches à travers la province et à travers les écrits des spécialistes de la danse française, écossaise, irlandaise et américaine, de nos jours en remontant spécialement jusqu’au Moyen-Âge et même jusqu’à la danse des peuples antiques. L’acquisition de ces connaissances m’était nécessaire si je voulais arriver à démêler le réseau compliqué de nos danses et les présenter finalement à notre population qui a besoin de les connaître et de les réapprendre. […] Alors, je crois que malgré les mauvaises apparences du début de ma lettre, j’ai fini par vous donner suffisamment de matière pour que vous puissiez préparer pour M. Désy une atmosphère purement canadienne. Je sais qu’il ne se contenterait pas d’à-peu-près, ou de faux folklore, comme on nous en sert un peu trop souvent ici encore, et que vous avez l’entregent et le goût qu’il faut pour lui servir une soirée de bon ton. Bonne chance ! Excusez mes longues digressions, volontaires : elles vous renseigneront sur l’état actuel de notre travail… lent, mais sûr.

AFEUL, fonds Madeleine Doyon, 1954

Si les propos de cette lettre témoignent de la prudence de la chercheure lorsqu’il s’agit de se prononcer sur l’origine des danses folkloriques, ce sont surtout ses travaux sur le costume qui font la réputation de Madeleine Doyon-Ferland. Dès leur parution en 1946 et 1947, ses articles sur le costume de la Beauce, d’une part, et de Charlevoix, d’autre part, posent des jalons qui établissent une référence et qui jouent une influence marquante pendant de nombreuses années.

Il faut dire, comme le démontre Nathalie Hamel (1998 : chapitre 3), que la fin du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle voient s’exprimer une quête identitaire et s’instaurer une recherche du pittoresque accentuée par le développement d’un tourisme stimulé par le nombre croissant de déplacements en automobile. On veut faire ressortir les caractères différents, originaux, afin de marquer le paysage et les collectivités qui l’habitent. On encourage la diversité régionale et la mise en valeur des ressources locales [14]. Dans ce contexte, on fait appel à une « spécialiste » des pratiques traditionnelles pour qu’elle affirme « ce qui est vrai » dans le rapport à nos racines françaises, et pour faire ressortir ce qui est original. La constitution et la reconstitution de costumes régionaux s’inscrivent ainsi dans une démarche de revitalisation à laquelle Madeleine Doyon participe avec conviction. Face aux multiples « inventions » de costumes qu’elle déplore [15], elle se sent investie de la mission de retrouver les « authentiques costumes canadiens » (Godin 1988 : 13-33). Une journaliste de l’Action Catholique, inspirée par une conférence de Madeleine Doyon [16], définit ces derniers ainsi.

[…] non pas des costumes, genre paysan, « inventés » à même les réminiscences de costumes étrangers ; non pas des costumes historiques, c’est-à-dire ceux qui nous sont venus de France ou d’Angleterre et qui appartiennent au monde international ; mais des costumes bien à nous, des costumes qui se sont développés au Canada, conformes au climat et à l’économie de notre pays, et dont les matériaux sont sortis tout entiers de notre sol. Ces costumes sont l’expression de notre vie d’autrefois. 

« Nos costumes régionaux » 1954 : 11

La présentation de costumes régionaux servira ce désir d’identité et d’originalité. Ceux-ci deviendront une sorte de stéréotype, parfois déformé, au fil des imitations particulièrement répétées par les groupes de danses folkloriques amateurs et professionnels. Le recul du temps permet une analyse plus fine de ce phénomène, qui peut également être mis en perspective à la lumière de phénomènes contemporains tels que la mondialisation de la culture et la balkanisation des grands États. Madeleine Doyon développe aussi des modèles de costumes, majoritairement féminins, qu’elle destine à une mise en forme sur des poupées qui représentent la Beauce et Charlevoix, l’Île-aux-Coudres et l’Acadie. Elle fonde, en 1954, la SociétéMélusine, du nom du personnage légendaire, entraînant dans son entreprise une habile artisane du nom de May-Aline Blouin. Celle-ci devient une étroite collaboratrice pour la fabrication de poupées qui constituent aujourd’hui une collection unique déposée aux Archives de folklore et d’ethnologie de l’Université Laval.

Pour accompagner ses articles sur le costume, l’auteure, habile au croquis et sensible aux couleurs, réalise elle-même des dessins, format 8 ½ x 11 pouces, dont certains sont reproduits en format carte postale (Lessard 1988 : 70-71) par la Maison La photogravure limitée. Ils sont aussi édités en 1946 par l’imprimerie du quotidien Le Soleil et tirés à 2 500 exemplaires pour le compte des Archives de folklore de l’Université Laval, leur mise en marché étant assurée par les Éditions Jean d’Ys de Québec (figure 4).

Un dépliant en quatre langues (français, anglais, espagnol et italien), destiné aux marchés américain et européen, fait que la série se vend aussi bien à l’étranger, où l’on raffole de tout ce qui touche les arts et les traditions populaires. On pouvait lire dans ce dépliant que « des recherches en cours permettent d’annoncer que d’autres régions seront bientôt représentées ». Malheureusement, et malgré le succès de vente des quatre premières cartes postales, il n’y eut jamais de suite. « Préoccupée par ses recherches et débordée de travail, Madeleine Doyon, […] qui avait pourtant amassé de la documentation nécessaire à l’édition d’autres cartes, préfère consacrer toutes ses énergies à la préparation de sa thèse de doctorat et à l’enseignement (Lessard 1988 : 71).

Cette série intitulée Costumes populaires a entre autres été offerte à plusieurs personnages de l’époque, comme à la directrice de l’enseignement ménager du département de l’Instruction publique, Évelyn LeBlanc, à Françoise Gaudet-Smet, rédactrice de la revue Paysana, et au président de la Société Saint-Jean-Baptiste, Alphonse Désilets. La correspondance révèle aussi des envois dans plusieurs pays étrangers.

Madeleine Doyon connaît bien la problématique du régionalisme français et des stratégies de constructions identitaires et elle les transpose au Québec de bonne foi, convaincue qu’en Amérique il existe aussi des particularités qu’il faut découvrir et faire valoir.

Nos pères ont certainement apporté avec leurs autres traditions, les costumes des régions de France qu’ils avaient quittées. Mais diverses causes amèneront bientôt de notables transformations dans les tissus et le style des habits, entre autres : le climat excessif de nos saisons d’été et d’hiver et l’influence indigène.

Doyon 1946 : 112
Figure 4

Dessin de Madeleine Doyon-Ferland.

AFEUL, fonds Lacourcière, P178/G1,16

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Elle en est tellement convaincue qu’elle ajoute : « si l’on n’a pas trouvé de costumes… c’est que peut-être on ne les a pas suffisamment cherchés » (112).

Depuis le début de sa carrière, Madeleine Doyon chérit le projet de publier une histoire du costume canadien « qui devait être une étude historique, psychologique et sociologique du costume à travers les époques ». Ce projet, qui a pris naissance avec ses premières enquêtes sur le terrain, l’amène à effectuer de nombreux inventaires dans les musées, les fonds d’archives, les documents notariés, la production littéraire, tant en français qu’en anglais. À cet aspect historique de sa démarche s’ajoutent des enquêtes folkloriques auprès de 600 informateurs et informatrices dans six provinces canadiennes (Savard 1996 : 12-15).

En fait, elle caresse ce projet comme thèse de doctorat. Trop occupée, aux dires de son collègue Conrad Laforte, spécialiste de la chanson et voisin de bureau de Madeleine Doyon, elle ne peut se retirer et se distancier du flot des demandes de toutes sortes. Son livre comme sa thèse n’ont jamais pris forme.

L’ouverture sur le monde

Le souci d’authenticité de la chercheure Doyon et l’approche régionaliste qu’elle adopte la situent dans la tendance internationale de l’époque en matière de recherches sur les costumes, qui se construit alors sur le savoir et la mise en valeur d’un patrimoine vestimentaire (Godin 1988 : 21-24). À l’instar de Marius Barbeau et de Luc Lacourcière, Madeleine Doyon participe à plusieurs activités à l’extérieur du pays. Dès 1951, elle se rend au Congrès international d’anthropologie et d’ethnologie à Paris et fait un séjour d’études à la Sorbonne. C’est lors de ce congrès qu’elle côtoie, par exemple, le secrétaire général du Comité international d’ethnographie maritime, le chercheur breton bien connu René-Yves Creston, qui a contribué à constituer les collections de costumes bretons du Musée des arts et traditions populaires à Paris et du Musée de Bretagne à Rennes. Elle y rencontre aussi le professeur Richard M. Dorson de l’Université d’Indiana aux États-Unis, pour ne nommer que ceux-là. Ce colloque international rassemble en effet de nombreux intellectuels du monde occidental intéressés à l’ethnographie.

Figure 5

Épinglette du Congrès international d’histoire du costume.

AFEUL, fonds Madeleine Doyon-Ferland F2

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L’année suivante, elle participe au Congrès international d’histoire du costume à Venise (« Premier congrès d’Histoire du costume à Venise » 1953 : 821-826 ; figure 5). Ce congrès est majeur pour Madeleine Doyon, qui obtient à cet effet une bourse de 300 $ de l’Office provincial de publicité (AFEUL, fonds Madeleine Doyon, 14 juillet 1952). Il est intéressant de relever quelques titres des conférences présentées à cette occasion : « Des différents problèmes qui se posent à propos de l’étude des costumes nationaux et de la possibilité d’une reconstitution ou d’une recréation du costume » (Helen Engelstad, directrice de l’École nationale du textile et des métiers d’Oslo en Norvège) ; « Les centrales de documentation du costume » (François Boucher, conservateur honoraire du Musée Carnavalet à Paris) ; « L’organisation des recherches sur le costume au Danemark » (Ruth Andersen, Conservatrice au Musée national de Copenhague) ; « Le costume de théâtre dans la tapisserie de l’époque Louis XIV » (Jacques Heuzey, membre de la Société d’histoire du théâtre à Paris) ; « Présentation des costumes dans les musées » (Edle Due Kielland, conservatrice adjointe au Département des textiles au Kunstindustrimuseet d’Oslo en Norvège) ; « Le costume populaire en Autriche » (Léopold Schmidt, professeur de folklore à l’Université de Vienne) (AFEUL, fonds Madeleine Doyon, 1952a). Par ce colloque, on peut constater l’essor qu’a pris l’étude du costume, son interprétation et sa diffusion en Europe. Les sujets abordés rejoignent les intérêts de Madeleine Doyon et l’on peut soupçonner l’influence que de telles conférences ont eue sur elle et sur son enseignement. Ses propres conférences et ses écrits semblent imprégnés des mêmes préoccupations que celles qui furent exprimées à Venise. Par exemple, dans la présentation d’Andersen sur l’organisation des recherches sur le costume au Danemark, on relève des thématiques partagées par plusieurs chercheurs présents à ce congrès et développées par Madeleine Doyon : la connaissance approfondie des costumes anciens et leur histoire, l’enquête auprès de personnes âgées, l’association avec des groupes de danses folkloriques locales, l’étude des modes de vie, les entrevues menées auprès de différents groupes de travailleurs, etc. (AFEUL, fonds Madeleine Doyon, 1952b).

S’ensuivent d’autres voyages de recherche, à Athènes en 1966, puis à Madrid en 1968, où elle approfondit ses connaissances sur le costume folklorique et le théâtre populaire et lyrique (Savard 1996 : 12-15). Sa correspondance fait état d’échanges avec des spécialistes de plusieurs pays, surtout d’Europe (Allemagne, France, Grèce, Italie, Portugal, Norvège), parmi lesquels James Laver, conservateur du Cabinet des estampes au Victoria and Albert Museum, à Londres, et auteur de plusieurs ouvrages sur le costume et la mode, ainsi qu’avec des collègues des États-Unis et du Mexique.

Madeleine Doyon-Ferland est une conférencière appréciée des milieux scientifiques comme du grand public et signe une trentaine d’études et d’articles dans divers périodiques. Son rayonnement se manifeste aussi par les consultations qu’elle accorde à divers groupes qui désirent réaliser des costumes historiques et folkloriques ; c’est ainsi qu’elle fait bénéficier de ses compétences le Cercle des jeunes naturalistes, le Carnaval de Québec, les manifestations artistiques du Centenaire de l’Université Laval, les Ballets de Québec, ou le Théâtre lyrique de Nouvelle-France.

Sa soif de connaître, de comprendre, d’expliquer et de diffuser, sa générosité incontestable mais discrète, l’ont amenée à éparpiller parfois ses énergies, voire à trop en abuser. Elle se fait un devoir de bien dire et de bien faire. Très tôt, Madeleine Doyon souffre de surmenage, comme le révèlent plusieurs de ses lettres. Dans son rapport d’activités pour l’année 1966-67, elle écrit d’ailleurs en nota bene, « au cours de cette année 1966-67 j’ai donné à l’Université, selon une moyenne assez exacte : 6 jours et 5 soirs par semaine » (AFEUL, fonds Madeleine Doyon, 1966-67).

Le fonds d’archives constitué après sa mort en 1978, avec l’autorisation de son mari, le juge Philippe Ferland, a été en partie traité par les bons soins de son étudiante puis proche collaboratrice Andrée Paradis-Carpentier. Ce fonds se caractérise par sa diversité de contenu et sa masse documentaire totalisant près de 34 mètres linéaires de documents avant traitement. À tort ou à raison, Madeleine Doyon-Ferland vise l’exhaustivité et recherche la vérité « historique » dans ses moindres détails. C’est pourquoi elle accumule notes et remarques sans en peser le poids au stade de la cueillette des données. Son intention est de dégager des constantes à partir de corpus constitués d’éléments abondants et divers (voir Mathieu et al. 1985).

Jamais, dans son esprit, la masse documentaire qu’elle avait accumulée tout au long de sa vie ne passerait ainsi à la postérité sous la forme d’un fonds d’archives où on retrouve des documents originaux, mais à l’état brut. Ceci, parce qu’aujourd’hui, ils ne reflètent pas à juste titre le souci qu’elle avait de rendre les choses impeccables, de les mettre à jour de façon parfaite.

Laforge 1985 : 13-30

Les travaux de cette chercheure polyvalente, intéressée tant par les langues et la littérature que par les arts et l’histoire, amorcent le développement de l’approche systémique en ethnologie. Madeleine Doyon a ouvert des voies originales de recherche. Son apport à l’ethnologie est majeur.

Parties annexes