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Comptes rendusReviews

Tim ingold. Being Alive: Essays on Movement, Knowledge and Description. (London: 2011, Routledge. Pp. 288. ISBN: 978-0-4155768-4-0)

  • Van Troi Tran

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  • Van Troi Tran
    Université Laval

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Après avoir influencé une cohorte de chercheurs à la suite de la publication du monumental The Perception of the Environment (2000), le charismatique et prolifique anthropologue de l’Université d’Aberdeen revient à la charge avec un recueil d’essais, Being Alive, divisé en 19 chapitres. Les lecteurs les plus familiers avec l’oeuvre d’Ingold qui auront suivi le fil de ses publications dans les dernières années (dont je suis) auront déjà lu plusieurs des chapitres contenus dans ce recueil dont la parution d’origine se situe essentiellement entre les années 2000 et 2010. Ils constituent à cet effet une somme des différentes réflexions développées par l’auteur dans la foulée de Perception et coïcident aussi en partie avec la fondation en 2002 du département d’anthropologie de l’Université d’Aberdeen et son développement dans les années subséquentes. Les différents essais témoignent aussi indirectement, tant par leur nombre que par leur caractère théorique, de l’établissement et de la consolidation de la réputation académique de l’auteur dans les années 2000 alors que certains des textes rassemblés dans Being Alive découlent de conférences prestigieuses (la Distinguished Lecture de la General Anthropology Division au congrès de l’American Anthropological Association, la Beatrice Blackwood Lecture au Pitt-Rivers Museum d’Oxford, la Radcliffe-Brown Lecture à l’Université d’Edimbourg).

Une conséquence éventuelle du fait que la majorité des textes qui composent Being Alive se sont développés à partir de communications orales est que leurs arguments sont à quelques reprises redondants, ce qui a par ailleurs l’utilité de clarifier les positionnements de l’auteur. L’un des grands mérites de Being Alive, par rapport à Perception, réside dans le fait qu’Ingold profite souvent de l’occasion pour se situer, souvent de manière critique, par rapport à plusieurs courants, écoles, ou perspectives par rapport auxquelles il est en voisinage. Il y a donc à de nombreuses reprises dans le livre un travail d’explicitation et de différenciation où l’auteur insiste sur ce qui le sépare de Miller et les études en culture matérielle (chapitre 2), Latour et la théorie de l’acteur-réseau (chapitre 7), Sperber et le cognitivisme (Chapitre 13). Les inspirations philosophiques de l’auteur (Bergson, Merleau-Ponty, Deleuze et Guattari) sont d’ailleurs beaucoup plus mises en évidence dans Being Alive alors qu’elles étaient beaucoup plus discrètes dans Perception et l’érudition d’Ingold se déploie de manière impressionnante, surtout dans le dernier chapitre, « Anthropology is not Ethnography ».

Le premier chapitre, « Anthropology comes to life », annonce d’entrée de jeu l’agenda « vitaliste » d’Ingold qui traverse l’ensemble des contributions, soit replacer la « vie » au coeur de l’enquête et de la réflexion anthropologique : « Anthropology, in my view, is a sustained and disciplined inquiry into the conditions and potentials of human life. Yet generations of theorists, throughout the history of the discipline, have been at pains to expunge life from their accounts, or to treat it as merely consequential, the derivative and fragmentary output of patterns, codes, structures or systems variously defined as genetic or cultural, natural or social » (3). La pointe est claire, tant en direction du structuralisme que des deux positions diamétralement opposées du naturalisme biologique/génétique et du constructivisme social. L’expulsion de la vie hors de l’heuristique anthropologique n’est peut-être plus aussi évidente dans les années 2010 alors que les ethnographies qui soit problématisent la notion de vie ou mettent l’accent sur le vivant abondent depuis quelques années : Helmreich, Paxson, Biehl, Escobar, Kleinman, Fischer, Bourgois, Scheper-Hughes (pour ne nommer que ceux qui me sont venus à l’esprit dans les trente dernières secondes, mais je réalise par le fait même que cette liste est essentiellement américaine et que les interventions d’Ingold se situent fort probablement davantage dans le champ de l’anthropologie sociale britannique).

Une telle constatation ne rend cependant pas justice à la qualité et l’originalité des réflexions d’Ingold, car la prise en compte de la vie et de son caractère fabriqué, sensible et incertain amène inévitablement une réflexion sur le rapport que l’ethnographe et l’anthropologue entretient avec son objet, un objet en air libre qui lui-même est aussi en constant processus d’apprentissage et d’expérimentation. Si l’anthropologie n’est (par définition serait-on tentés de dire) pas une science de laboratoire, pour les sujets observés eux-mêmes : « quotidian life is experimental through and through » (15). Plutôt que des « thought experiments » utilisées en philosophie analytique, on pourrait dire qu’Ingold propose des live experiments susceptibles de modifier notre approche le pratique ethnographique et de la réflexion anthropologique : laisser de l’eau s’évaporer sur une roche (chapitre 2) nous invite à observer un monde matériel en constant changement selon les contingences propres aux différents matériaux et environnements plutôt qu’à théoriser sur la « matérialité », marcher pieds nus (chapitre 3) nous conduit à réfléchir aux rapports entre l’activité cognitive, le mouvement du corps et les propriétés du sol sur lequel on se déplace, scier une planche de bois (chapitre 4) nous permet de sentir l’entrelacement du corps, de l’outil et de la matière dans l’apprentissage d’une technique.

Les chapitres 5 à 7 qui développent la notion de meshwork (« maillage », si l’on se réfère au terme original d’Henri Lefebvre (1974) qui a inspiré Ingold), pourraient s’inscrire dans cette même inflexion à considérer d’abord le lacis des lignes de vie avec leurs sinuosités plutôt les lignes abstraites, celles qui vont d’un point A à un point B, celles qui formes des « réseaux » d’entités interconnectées. Peut-être ici mesure-on ce qui précisément sépare Ingold et Latour sur le plan ontologique, pour utiliser un mot un peu trop en vogue dans la réflexion anthropologique actuelle. Comme Harman (2009) le souligne, la pensée irréductionniste de Latour qui insiste sur la singularité de chaque objet est aux antipodes de celle de Bergson et Deleuze pour qui les entités ne sont que la cristallisation de processus et perpétuel devenir. Ingold ne convaincra probablement pas les latouriens sur le plan philosophique avec son divertissant dialogue « When ANT meets SPIDER » (Chapitre 7) où ANT signifie bien entendu Actor-Network Theory et SPIDER « Skilled Perception Involves Developmentally Embodied Responsiveness », mais son insistance sur la complexité des formes de vie permettra peut-être de purger certains des automatismes langagiers propres aux praticiens de la théorie de l’acteur-réseau qui conduisent souvent, comme Latour le remarque lui-même, à formater paradoxalement toutes les travaux selon le même moule conceptuel.

Une tendance chez Ingold qui en irritera peut-être quelques uns est d’ailleurs justement sa propension à subvertir des concepts qui auraient précisément l’effet d’évacuer le caractère vivant de l’objet anthropologique : espace, corps, réseau, paysage sonore passent à la moulinette et apparaissent alors comme de fausses concrétudes, pour reprendre l’expression de Alfred North Whitehead souvent réutilisée (« fallacy of misplaced concreteness »). Cette tendance semble reproduire l’habitus herméneutique du « x n’existe pas », que l’on retrouve non seulement dans les adeptes de la déconstruction mais aussi chez d’autres auteurs inspirés par Bergson et Deleuze qui mettent de l’avant les flux, multiplicités et différences pour dissoudre les concepts trop statiques, ou « territorialisants » de corps ou d’espace. L’effet est cependant réussi car chacune de ces déconstructions conduit toujours à l’ouverture de nouveaux terrains d’investigations plus attentifs au caractère vivant de l’expérience humaine dans toute sa complexité.

Moins lourd (dans tous les sens du terme) que Perception, Being Alive représente une excellente introduction aux idées d’Ingold. Malgré le caractère controversé et parfois polémique du ton, peu de chercheurs réussissent malgré tout à atteindre ce qu’Ingold réussit à accomplir publication après publication : une série d’intuitions, d’observations, de réflexions et de découvertes qui sont à la fois simples sans sacrifier en profondeur, claires sans sacrifier en complexité, élégantes sans sacrifier en rigueur. On ne peut que souhaiter la traduction prochaine de cet ouvrage pour le public francophone.

Parties annexes