Retours : lisières, chemins de traverse et reconnexions

Constructions mémorielles dans la post-dictature et le post-colonialisme au PortugalEntre Lisbonne et Luanda, quel partage d’expérience ?

  • Irène Dos Santos

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  • Irène Dos Santos
    CNRS, URMIS UMR 8245, Université Paris Diderot

Corps de l’article

Au Portugal, la Révolution des Oeillets du 25 avril 1974 a mis un terme à un demi-siècle de dictature[1] et à l’empire colonial en Afrique (Angola, Mozambique, Cap-Vert, Guinée Bissau, Sao Tomé-et-Principe), après treize ans de guerre (1961-1974). L’année suivante, quelque 500 000 Portugais ont massivement été « rapatriés » par pont aérien, principalement de l’Angola et du Mozambique (Pena Pires et al. 1984). Cet évènement a constitué un mouvement démographique sans précédent, dans un contexte de transition vers la démocratie marqué par la reconstruction sociale, économique et politique du pays, avec l’invention simultanée d’une nouvelle « communauté imaginée » (Anderson 1983) post-impériale, à la fois européenne[2] et « lusophone » (Cahen 1997, 2012). L’institutionnalisation, en 1996, de la Communauté des pays de langue portugaise, constituée du Portugal et de six de ses anciennes colonies (Angola, Mozambique, Brésil, Cap-Vert, Guinée Bissau, Sao Tomé-et-Principe), se basait sur l’idée d’une affinité liée à l’histoire et à une langue partagée, mais passant sous silence un passé commun (Domingos 2016) fait de violence (esclavage, colonisation, impérialisme).

Dans ce contexte de reconfigurations identitaires postcoloniales[3] (Vale de Almeida 2000), l’État démocratique a joué un rôle prégnant dans le maintien d’un « impensé colonial » (Lourenço 2014), à travers la persistance d’un récit historique hégémonique glorifiant l’expansion maritime et les « Découvertes », perpétuant une vision positive fondée sur le lusotropicalisme[4] de la colonisation portugaise[5]. Ces représentations du passé ont été alimentées par un monde universitaire longtemps caractérisé par une historiographie hagiographique de l’empire, par l’absence d’une historiographie anticoloniale et par la rareté du recours à l’histoire orale (Tiago de Oliveira 2010). La notion de mémoire était alors essentiellement liée au récit identitaire d’une nation portugaise fondée sur une tradition impériale (Sobral 2006).

C’est du champ littéraire[6] de la fiction portugaise post-25 avril que surgit un « contre-discours » – « non orchestré en tant que tel » à l’époque – qui montre aujourd’hui l’importance de la « mémoire » comme « élément fondamental de la construction de la démocratie » (Ribeiro 2012 : 90)[7]. Une pluralité de récits mémoriels émerge à la fin des années 1990 avec la multiplication de récits biographiques publiés par les anciens combattants des guerres coloniales (Alexandre 2005-2006 : 38 ; Quintais 2000)[8] et les « retornados[9] ».

Ma réflexion porte sur différentes générations d’enfants de « retornados » et analyse le rôle joué par certains de leurs récits mémoriels dans la rupture avec le récit historique hégémonique et dans l’émergence d’une pluralité de mémoires sociales, dont certaines politisées, dans l’espace public portugais. Elle s’intéresse aux acteurs de ces nouveaux récits mémoriels en proposant de les articuler aux expériences récemment vécues à l’occasion de voyages de « retour » en Angola. Il s’agira de montrer que si la figure de retornado, moralement et racialement stigmatisant dans les années 1980, a perdu de son importance dans les interactions sociales au Portugal (Lubkemann 2002 : 203), des mémoires héritées de ce passé agissent aujourd’hui sur le regard politique – au sens large, qui touche à l’ordinaire de la vie sociale (Bayart, Mbembe et Toulabor 1992) – porté sur des persistances historiques dans la postcolonialité : relations de domination et racisme des Portugais envers les immigrés noirs d’origine africaine au Portugal et, en Angola, envers la population angolaise noire. Il s’agit donc aussi d’essayer de penser au-delà des « luttes » mémorielles qui opposeraient les descendants des anciens colonisateurs et ceux des anciens colonisés (Hargreaves 2007) autour du passé, à l’intérieur de la société portugaise et, dans certains cas, par le biais d’un détour par d’autres sociétés, notamment la société angolaise.

La réflexion prend appui sur des enquêtes ethnographiques menées depuis 2012 au Portugal, en Angola (Luanda) et au Brésil (Rio de Janeiro, Belo Horizonte) auprès d’une trentaine d’individus (et de leurs familles) intimement liés à l’histoire de la présence coloniale portugaise en Afrique (en Angola principalement)[10].

Sortir de l’illégitimité et du silence

Les « colons » portugais ont été initialement représentés comme des « agents du colonialisme », calomniés dans la presse de gauche (prédominante dans le contexte révolutionnaire post-25 avril 1974) qui les présentait comme des réactionnaires antirévolutionnaires, sous-fifres de l’oppression coloniale, et racistes (Lubkemann 2002 ; Lubkemann 2003 ; Ovalle-Bahamón 2003). Ils étaient aussi vus comme des privilégiés pour lesquels les Portugais de métropole avaient été forcés de sacrifier la vie de leurs fils dans les guerres coloniales (Peralta 2017 : 35). Frappés d’« illégitimité mémorielle » (Baussant 2006 : 31), les mémoires – récits d’expériences vécues et/ou transmises - de ces « étrangers de l’intérieur » (Lubkemann 2003) ont trouvé un écho dans la société portugaise vingt-cinq ans après leur arrivée massive et contestée. La mémoire collective a dès lors surtout retenu le succès de l’intégration sociale et économique des « retornados », eux-mêmes s’étant par ailleurs appropriés la rhétorique identitaire post-postcoloniale valorisant « leur propre lien personnel avec un Portugal qui était autrefois plus grand qu’il ne l’est aujourd’hui » (Lubkemann 2002 : 209).

Le passage d’une « mémoire de l’exil » (Baussant 2002) de la sphère privée – non seulement familiale mais aussi communautaire lorsque, tous les ans, des « retornados » se réunissent par région d’origine d’Angola – à la sphère publique s’est réalisé à travers la publication de récits. Littéraires ou journalistiques, ces récits biographiques ou de fiction évoquent le drame du départ forcé et de la perte (de biens acquis parfois sur plusieurs générations, d’un territoire, d’un statut social et d’un avenir), du « rapatriement » par pont aérien et de la nostalgie de cette « terre promise » (Fonseca 2009[11]). Des livres de photos ont également été publiés, images en noir et blanc, en couleur parfois, de paysages africains et de villes coloniales, de scènes de la vie quotidienne (écoles, associations sportives, fêtes) qui alimentent les reportages photos qui circulent en très grand nombre sur Internet. La constitution de blogs mémoriels (échanges de souvenirs et de photographies) et d’archives, tel que celui de l’entreprise d’extraction de diamants d’Angola, la Diamang[12], montre le rôle d’Internet dans la publicisation de mémoires connectées transnationales (Canada, États-Unis, Brésil, Australie, Portugal, Afrique du Sud, etc.) fondées sur l’idée du partage d’une même expérience passée, et nous interroge sur la manière dont sont reliés les « cadres sociaux » (Halbwachs 1994) de ces mémoires[13].

Les porteurs de ces mémoires, âgés d’une quarantaine d’années au milieu des années 2000, appartiennent à la génération des enfants des Portugais des colonies, et ils ont vécu le « rapatriement » ou « l’exil[14] » au cours de leur enfance ou de leur adolescence. Ayant gagné le grand public, ces mémoires sont par la suite nourris des souvenirs de la génération des parents qui viennent préciser les récits, mais surtout se les réapproprier au travers d’anecdotes personnelles, individualisant une mémoire devenue « collective »[15]. Ce récit mémoriel n’est pas celui du rappel d’un passé violent. « Victimaire » par certains aspects – le « rapatriement », le rejet de la société portugaise à leur arrivée –, il est aussi homogène malgré la grande diversité des trajectoires et s’articule autour de souvenirs positifs, nostalgiques, de la vie en Afrique qui, s’ils ont pu être associés à une implicite condamnation de la décolonisation (Castelo 2005-2006), construisent avant tout le récit de « destins ordinaires » (Haegel et Lavabre 2010).

Retornar - Traços de memórias : comprendre comment une expérience historique est vécue comme expérience personnelle, émotionnelle et sensorielle

À la fin des années 2000, un autre récit mémoriel de la (dé)colonisation et du retour émane de la littérature portugaise, en particulier d’auteures « retornadas » (elles-mêmes font usage du terme) (Figueiredo 2009 ; Cardoso 2011), du cinéma documentaire et des arts performatifs, en dialogue avec les sciences sociales et humaines (certains de ces artistes étant aussi chercheurs). Organisée à Lisbonne entre novembre 2015 et février 2016, l’exposition Retornar-Traços de memórias (« Retourner-Traces de mémoires ») peut être considérée comme un espace de mise en dialogue de ce nouveau récit et des projets artistiques qui le portent. L’exposition est à l’initiative d’une chercheuse, Elsa Peralta, anthropologue spécialiste des représentations de l’empire portugais dans l’espace urbain (Domingos et Peralta 2013), sans lien personnel ou familial avec l’histoire des « retornados ». Il s’inscrit dans un projet de recherche[16] et exprime le souhait de travailler avec des individus et « à partir de récits » : un grand nombre de témoignages de « personnes venues des ex-colonies africaines à la suite de la décolonisation »[17] ont été recueillis.

Elsa Peralta explique avoir été très fortement inspirée par le « Cahier des mémoires coloniales » (Figueiredo 2009), une des premières publications littéraires, écrite à partir de l’expérience d’une « retornada », à rompre avec le récit glorieux de l’empire colonial. L’auteure, Isabela Figueiredo, née en 1963 à Maputo au Mozambique, rapatriée à treize ans, a voulu par cette publication lever un « tabou » et parler pour dire la « vérité » : la violence quotidienne dans les rapports entre Blancs et Noirs en situation coloniale (Figueiredo 2017 : 20). Une démarche qui l’a contrainte à « trahir » ses pairs (Figueiredo 2017 : 20). Elle attendra d’ailleurs le décès de son père pour publier, à quarante ans passés, ces chroniques initialement écrites sur un blogue[18]. Des extraits de ce texte cru de dénonciation de la colonisation – personnifiée par la figure du père, un « colon » –, sont lus par des comédiens dans le cadre du programme parallèle de l’exposition Retourner-Traces de mémoires.

Organisée l’année du quarantième anniversaire du rapatriement par pont aérien (Luanda-Lisbonne), l’exposition ne se veut ni commémoration du passé ni dénonciation formelle de la colonisation : son objectif est d’inscrire « ce thème dans l’espace public politique, où il n’avait jusqu’alors pas été inscrit » (Peralta 2017 : 38 ; souligné dans l’original). Elle se déroule dans un espace urbain doublement symbolique puisqu’il s’agit à la fois du lieu historique de départ des caravelles aux XVe et XVIe siècles, d’un lieu patrimonialisé au milieu du XXe siècle par l’édification du Monument des découvertes à la gloire de Henri Le Navigateur et, à quelques mètres de là (à Alcântara), du lieu d’arrivée des milliers de containers envoyés depuis le port de Luanda (Angola) par les colons portugais contraints de partir. Dans le cadre de l’exposition, une « intervention urbaine » fait le lien entre ces deux passés : des containers sont empilés à proximité du Monument des découvertes qui se trouve comme reflété dedans, donnant au visiteur la sensation non plus d’un départ imminent de la caravelle mais au contraire, de son retour. Allégorie d’acceptation de la fin de l’empire, ces containers peuvent aussi être visités. On y lit des extraits de témoignages.

  • – Je pense que j’ai eu deux vies, celle qui s’est passée là-bas et l’autre que j’ai au Portugal.

  • – Les simplifications de l’histoire m’effraient. Elles font peur.

  • – Nous étions là dans ce qui était à nous et j’avais tout ce qui était à moi. Vous n’aviez qu’à l’attraper et le mettre sur la table.

  • – Il n’y a pas de Noirs, il n’y a pas de Blancs, il n’y a pas de mulâtres. Il y a des pauvres et des riches… si nous pouvions en parler même juste cinq secondes.

  • – Nous avions, nous avions, nous avions…tout cela c’est du poids[19].

Il s’agit d’un « espace d’expression du paradoxe, de la contradiction, et de la fragmentation » (Peralta 2017 : 38). L’exposition accorde une grande place aux « témoignages », bien qu’une contextualisation historique soit proposée sur les migrations coloniales vers l’Angola et le Mozambique entre 1822 et 1975, sur leur caractère tardif et l’investissement de l’État dans une politique de colonisation de peuplement à partir de 1940. Des articles de presse de l’époque montrent des images des arrivées à l’aéroport de Lisbonne, où des centaines de familles restèrent entassées dans d’épouvantables conditions sanitaires, dans l’attente de leurs bagages, de parents leur assurant un toit, ou, pour ceux n’ayant plus aucuns liens familiaux au Portugal, d’aide pour trouver un logement. L’objectif annoncé de l’exposition est d’inviter les visiteurs « à comprendre comment une expérience historique est vécue comme expérience personnelle, émotionnelle et sensorielle ». Des portraits grand format accompagnent ces voix, l’idée étant de « créer un scénario pour entretenir la présence du passé et reconnaître la valeur de l’expérience humaine de la perte, de la souffrance et de la rédemption. Il ne s’agit pas de commémorer le passé mais avant tout de créer un moment nouveau de disponibilité pour regarder et entendre, sous des angles différents, le dilemme éthique de la voix et du silence » (Catalogue d’exposition 2016 : 90).

Ces témoignages sont complétés par des photographies tirées d’albums familiaux, sans légendes de contextualisation. Ils composent une autre partie de l’exposition appelée « Atlas », réunissant des images de la vie quotidienne en Angola et au Mozambique : scènes de chasse, d’activités sportives, de fêtes familiales, de vacances et de paysages africains. De ce « monde tranquille » et de « bonheur anonyme » (Antunes 2017 : 221) se détachent quelques photographies qui évoquent la guerre coloniale, mais il ne s’agit pas d’images de destruction et de massacres (Antunes 2017)[20]. La violence de la colonisation semble davantage suscitée par des photographies prises par d’anciens soldats, montrant des familles autochtones et des femmes aux corps dénudés et appropriés par ces hommes. Quatre photographies qui auraient pu être intitulées « icônes du pouvoir colonial : le pouvoir de disposer des vies et des corps des populations qui étaient sous domination » (Antunes 2017 : 222) ont suscité de vives réactions de la part du public féminin (exprimées dans le livre de visite de l’exposition) : l’une parle du « choc » ressenti face à « l’irrespect vis-à-vis de la femme, de sa dignité et sa sexualité », l’autre du rejet de telles images qui « créent l’idée d’une vie facile et d’exploitation » (Antunes 2017 : 222).

Le dernier espace de l’exposition constitue un projet d’archive ouverte mené par le cinéaste Manuel Santos Maia. Il est intitulé « Cédez… pour déposer » (Alheava… Para depósito)[21] et vise l’accumulation de traces diverses – photographies, films, albums de famille, timbres, livres scolaires – « pour ne pas oublier » mais aussi pour susciter « une pluralité d’images qui convoquent les questions de la ségrégation raciale et de genre, la guerre coloniale et l’imagerie populaire et identitaire » (Catalogue d’exposition 2016 : 160). Pour réaliser son film, Manuel Santos Maia est parti de son histoire personnelle et familiale à partir de films 8mm tournés par son père dans la province mozambicaine de Nampula, sur lesquels il a superposé un récit à la première personne : celle de son grand-père, un « retornado ». L’artiste, citant Primo Levi, inscrit le projet d’archive ouverte dans le « devoir de mémoire » permettant « de vivre dans le présent un présent qui ne soit pas recouvert par le passé et la perspective d’un futur messianique[22] » (Peralta, Góis et Oliveira 2017 : 314).

Cet « espace public politique » de mise en dialogue mémoriel, fondé sur l’acceptation de l’existence de « zones grises[23] » (Peralta 2017 : 38) – la figure du colon à la fois agent de la colonisation et victime de la dictature, celle du soldat engagé dans la guerre coloniale et en même temps établissant des liens de forte proximité avec les populations locales – qu’a constitué l’exposition Retourner-Traces de mémoires, semble en décalage avec la posture dénonciatrice des silences et des impensés de certains artistes politisés y participant. La mise en récit plurielle voulue par la commissaire de l’exposition avec la finalité de créer de l’empathie autour d’une « souffrance légitime » (Peralta 2017 : 36), à partir d’expériences humaines extraites de la mémoire collective pour leur redonner leur humanité au travers de visages et de voix, et qui encourage l’écoute, y compris celle des silences, s’articule difficilement avec une mémoire comme outil de dénonciation.

Le nécessaire enchevêtrement de la mémoire des « retornados » et de celle de la dictature ?

D’autres performances ont eu lieu au cours des quatre mois d’exposition, dans le cadre du programme parallèle, dont celles intitulées « Le Portugal n’est pas un petit pays » (Portugal não é um país pequeno[24]) d’André Amálio et « Un empire perdu » (Um Império Perdido) de Joana Craveiro, théâtre documentaire et exposition performative interrogeant le passé politique et colonial du Portugal. La performance de Joana Craveiro rejoint l’un de ses autres projets artistiques intitulé « Enfants du retour » (Filhos do Retorno) développé dans le cadre d’une compagnie de théâtre – Teatro do Vestido – créée en 2001 à Lisbonne[25]. Le projet réunit cinq acteurs personnellement liés à des histoires de familles dans les anciennes colonies portugaises, qui questionnent à partir de leur vécu le rapport à la mémoire des parents, leur transmission de la nostalgie, le sens qu’ils ont donné à la décolonisation et à la révolution. Joana Craveiro explique que ses acteurs peuvent ne pas partager son point de vue politique, mais que le spectacle doit pouvoir transformer des choses, et notamment que cesse d’être « acceptée passivement l’idée d’un colonialisme exemplaire » (Craveiro 2016). L’artiste explique que lors du recueil des récits de vie des « retornados », elle a été touchée par l’émotion des personnes. « Je ne m’identifiais pas toujours à leur point de vue, mais je m’identifiais à leur souffrance », dit-elle, tout en ajoutant qu’elle « s’inquiét[ait] et s’interroge[ait] sur l’ingéniosité des personnes – et la désinformation et l’ignorance – qui les ont conduites à accepter une chose qui est inacceptable, le colonialisme » (Craveiro 2016).

Ces artistes nés après 1974 interrogent le rapport de la société à l’histoire récente du pays : la décolonisation mais aussi la dictature, la révolution du 25 avril 1974 et la période de transition démocratique qui a suivi (Processus révolutionnaire en cours, PREC). Leurs projets artistiques sont fondés sur de vastes recueils d’images d’archives officielles et privées, et de témoignages. Pour sa pièce Um Museu Vivo de Memórias Pequenas e Esquecidas (Un Musée vivant de mémoires petites et oubliées), Joana Craveiro explique avoir recueilli durant cinq ans des mémoires – objets et témoignages – auprès d’individus ayant vécu directement l’histoire récente du pays, mais aussi des personnes de sa génération. L’artiste pose la question de la transmission de la mémoire et, surtout, de l’absence de transmission à une génération – la sienne, née à partir de 1974 – qui veut être héritière de ce passé en s’identifiant explicitement en tant que « génération post-mémoire ».

Je pense que c’est un spectacle de ma génération parce qu’il reflète une inquiétude de post-mémoire, de personnes qui n’ont pas vécu directement les évènements mais qui les ont reçus de manière directe de leurs familles. C’est un projet qui réfléchit sur la transmission de la mémoire. Je ne sais pas si quelqu’un a des doutes sur le fait que le Portugal maltraite sa mémoire. Mais il me semble que l’on a déjà beaucoup parlé de politiques de la mémoire ou, mieux, de l’absence de ces politiques. Il y a des pays qui ont eu des régimes dictatoriaux, qui sont donc des post-dictatures comme nous – nous avons eu une dictature, c’est le nom de ce que nous avons vécu – et par exemple c’est une politique menée dans certains de ces pays que de transformer des lieux emblématiques de torture en espaces muséologiques. Ce n’est pas ce qui s’est passé ici, rue António Maria Cardoso[26]. Je vais sans aucun doute en parler au Théâtre São Luiz : de cette absence, que cette rue se matérialise par la transformation en immeuble de luxe d’un local qui est un symbole politique de répression, qui devrait être préservé pour le bien des générations futures.

Craveiro 2016

Cette génération s’appuie sur les souvenirs de ceux ayant vécu la dictature, la guerre coloniale, la Révolution des Oeillets et la décolonisation, souvenirs d’un passé qui ne renvoie pas toujours, loin s’en faut, à une histoire familiale et intime, pour revendiquer un nouveau rapport de la société portugaise à son passé récent. La construction d’une mémoire fortement politisée – revendiquant une politique de la mémoire (Gensburger et Lefranc 2017) – se fait aussi en scrutant les autres sociétés européennes postcoloniales où certains de ces artistes ont résidé dans le cadre de leurs études. Moins d’attention a été portée aux sociétés anciennement colonisées par le Portugal où, pourtant, d’autres mémoires se reconstruisent et se partagent.

« Retours » en Angola : quête de traces et dynamique ascendante[27] de la transmission

Depuis la fin de la guerre civile en 2002, l’Angola est redevenu progressivement un pays d’investissement pour les entreprises portugaises, mais aussi d’émigration et d’expatriation pour des Portugais diplômés (Åkesson 2016 ; Dos Santos 2016). Parallèlement, des Portugais rapatriés en 1975 ont cherché à renouer des liens avec l’Angola, notamment avec des membres de leur famille restés sur place après l’indépendance[28]. Au cours des années 2000, des Portugais nés en Angola et « rapatriés » adultes ont aussi cherché à obtenir la nationalité du pays. Ces démarches ont donné lieu à des voyages de retour sur les lieux d’origine afin d’y récupérer le certificat de naissance (assento de nascimento) nécessaire à l’obtention de la nationalité angolaise (nacionalidade de origem[29]). Ce processus a également touché la génération suivante, celle des enfants « rapatriés » ou nés au Portugal après 1975 de parents ou de grands-parents nés en Angola.

Dans un contexte d’internationalisation de l’économie angolaise, où le marché du travail angolais offrait des débouchés aux diplômés, portugais notamment, qui y ont vu non seulement la possibilité d’accélérer leur mobilité socioprofessionnelle par une expatriation temporaire et/ou d’obtenir des gains économiques importants, mais aussi l’évitement d’une expérience de la subalternité (Dos Santos 2016 : 37) à laquelle est associée la migration intra-européenne, la nationalité angolaise est devenue une ressource précieuse, permettant une libre circulation entre les deux pays et l’évitement de longues procédures pour l’obtention d’un visa de travail.

Les quelques recherches menées sur la présence de migrants portugais en Angola – estimée en 2012 entre 130 000 et 150 000 individus (Oliveira 2015 : 117) – ont montré que les rapports sociaux étaient racialisés entre expatriés (blancs) et classes moyennes noires et métisses angolaises (Oliveira 2015 : 120), et que les inégalités entre salariés angolais et portugais restent associées, dans les représentations sociales, à l’histoire coloniale – au travail forcé, à la souffrance et à la soumission (Åkesson 2016 : 276). Ces études éclairent la complexité de ces relations de pouvoir postcoloniales faites de continuités et de ruptures avec le passé, comme le montre le cas des migrants n’appartenant pas à l’élite expatriée qui vivent très souvent en Angola dans des conditions de grande insécurité et de vulnérabilité (Åkesson 2016 : 276).

Quelques-uns de ces jeunes migrants et expatriés sont issus de familles portugaises qui étaient présentes en Angola durant la colonisation. Le sens donné à leur présence sur ce territoire varie beaucoup d’un individu à l’autre et d’une histoire familiale à l’autre (Dos Santos 2016 ; Dos Santos 2017). Je propose de m’intéresser ici aux seuls individus dont la présence en Angola revêt, en plus du projet professionnel, une dimension mémorielle et identitaire.

Il s’agit le plus souvent d’individus issus de familles ayant un ancrage généalogique ancien (fin XIXe-début XXe siècles) et associé, dans le récit fait de soi, au métissage d’aïeux. Ces individus revendiquent une certaine « africanité » : un sentiment d’appartenance au territoire angolais et à ses cultures (ethnies, langues) articulé à une expérience d’altérisation dans la société portugaise, bien que phénotypiquement européens. Les uns ont été rapatriés très jeunes et n’ont pas de souvenirs propres du vécu angolais, les autres sont nés au Portugal après 1975. Ils appartiennent à une génération différente de celle des individus rapatriés adolescents – à l’instar des écrivaines Isabela Figueiredo ou Dulce Cardoso[30], qui ont aujourd’hui la cinquantaine et qui ont des souvenirs très vifs de ce vécu africain et du « retour » au Portugal.

L’analyse des récits migratoires de cette génération montre qu’ils mobilisent des représentations transmises par la mémoire familiale qu’ils se réapproprient ensuite. Tous n’envisagent cependant pas leur présence en Angola comme un « retour [31]», cette idée étant pour certains trop associée à celle d’une continuité historique vécue – paradoxalement, compte tenu de leur sentiment d’appartenance à l’Angola – comme illégitime.

Nuno[32] raconte avoir été le premier ingénieur civil de son entreprise à partir en Angola, en avril 2006. Il était alors âgé de 32 ans.

J’ai toujours entendu des histoires d’Angola et j’ai toujours été três curieux, même si je me faisais une idée très différente de ce que j’ai rencontré en arrivant ici […] Le fait d’avoir grandi en entendant de belles histoires sur l’Angola, le fait que mes parents aient vécu ici tant d’années et qu’ils en parlaient si bien, à créer des attentes, et je pensais rester ici dix ans ! […] Quand je suis arrivé, j’ai vu que ce n’était pas ce que j’avais imaginé et entendu raconter : ce n’était plus ce même pays.

Leur présence en Angola donne lieu à la recherche de traces matérielles des lieux d’une vie familiale passée et à la reconstruction de mémoires intergénérationnelles.

Quand j’ai trouvé la maison, elle était en bon état, elle avait été restaurée. Elle était occupée, habitée par […] Il y avait un couple. La femme est directrice d’une agence bancaire là, à Quito, et le mari est un officier des Forces armées. J’ai vu la maison de l’extérieur, j’ai frappé à la porte pour visiter, j’avais des photos […]. Le mari n’était pas là, il y avait uniquement la femme qui paraissait nerveuse, elle ne savait pas quoi faire. Je lui ai dit que j’étais né ici, que j’étais curieux […]. Entre-temps elle avait téléphoné à son mari et il a dit que la maison à présent était à eux et que beaucoup de temps avait passé […]. J’ai acquiescé, la maison était à eux, j’étais seulement curieux, j’étais né dans la maison, mais elle a dit que non, qu’elle ne me laisserait pas entrer […].

Je parle avec eux [ses parents] une fois par semaine, dimanche soir, il [son père] décroche le téléphone et commence tout de suite à parler en umbundu […]. Il me demande toujours où j’ai été, par où je suis passé. Au début j’ai envoyé beaucoup de photographies par courriel et [dès] que je rentrais je montrais les photos, celles de la maison de mes parents, de la ville et d’autres lieux où je passe. Mon père parle avec nostalgie [saudade], mais en même temps, il ne veut pas revenir. Il en a une idée précise et sait très bien que tout cela est très différent du pays où il a vécu à l’époque, pour lui ça serait un grand choc de venir maintenant.

Les parents de Nuno ne l’ont jamais rejoint en Angola, à l’image de tous ceux qui refusent de confronter leurs souvenirs à la réalité de ce que ce territoire « perdu » est devenu : après 1975 le pays a connu presque trente ans de guerre civile et reste aujourd’hui, malgré ses énormes richesses (en pétrole, minerais, diamants), un pays où 70 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Mais dans d’autres familles portugaises, la présence d’un enfant, de petits-enfants parfois, a conduit des individus de la génération des « rapatriés » adultes, qui n’avaient plus jamais envisagé de revenir en Angola, à s’y rendre en tant que touristes pour rendre visite à leurs enfants et revenir sur les lieux de leur vie passée. Pour cette génération et malgré ce retour, la question se pose de savoir dans quelle mesure leur passé peut être porteur « de continuité, dans le présent et dans l’avenir » (Baussant 2006).

Réappropriation d’un passé, dénonciation du présent : le partage d’une « africanité » ?

La famille de Pedro[33] a maintenu une « mémoire de l’exil » (Baussant 2002), sans projet de retour, en participant à des rencontres annuelles de « retornados » jusqu’au décès de la grand-mère maternelle de Pedro, au milieu des années 1990. Il raconte : « à onze ans, je ne savais pas ce qu’était le racisme, l’indépendance, etc. J’ai eu un choc à dix-huit ou dix-neuf ans ». C’était l’âge qu’il avait lors de son premier voyage en Angola, en 2007, et qu’il accompagnait sa mère pour ce premier retour sur son lieu d’origine. Pour la mère, en plus de constituer des retrouvailles familiales avec un oncle maternel, ce retour permettait d’accomplir le travail de deuil, au sens propre, celui de son père décédé accidentellement et enterré sur place ; « des souvenirs qui la hantaient », selon son fils. Elle entame à cette occasion des démarches pour l’obtention de la nationalité angolaise, ce qui ouvrira la voie à son fils pour l’acquisition de cette nationalité par origine.

Pour Pedro, le déterminant de ce voyage a été le positionnement de sa mère vis-à-vis de son passé. « Si elle avait éprouvé de la nostalgie, je ne sais pas comment notre relation serait aujourd’hui ». Il raconte le partage d’une relation avec la culture angolaise et les Angolais : « parler en quimbundu » et « manger dans la rue » ; « découvrir la cuisine locale et non pas la nourriture pour les Blancs : la nourriture pour les retornados, je n’en peux plus ! »

Un an plus tard, Pedro repart seul en Angola dans le cadre d’un contrat professionnel avec une université privée de Luanda. Le récit de cette expérience vécue comme « traumatique » illustre une posture critique à l’égard du comportement des Portugais, une dénonciation qui s’articule autour de trois éléments.

Le premier est le refus de la nostalgie du passé. Pedro revient longuement sur l’importance de la posture « non nostalgique » de sa mère lors de son retour en Angola : une rupture avec le rapport au passé tel que la famille le revivait à l’occasion des rencontres de « retornados ». Le passé n’est plus uniquement associé à la vie heureuse, ordinaire, menée en Afrique, il revêt aussi des contours politiques : ceux du système d’oppression coloniale, généralement passé sous silence dans des récits qui rendent implicite l’idée « que l’Empire c’était bien ».

Le deuxième élément de la dénonciation des continuités coloniales est d’ordre économique. Il renvoie à la question du rôle joué par les étrangers, dont les Portugais, dans la reconstruction du pays depuis 2002 : leur participation directe à tous les secteurs clés de l’économie (notamment les cabinets de consulting internationaux), la logique de court terme et le peu d’intérêt des autorités angolaises pour le transfert de technologies et de savoir (Oliveira 2015 : 115-124). Pedro dénonce la « prédation économique » à laquelle se livrent de nombreuses entreprises codirigées par des Portugais et les cadres de celles-ci. Il décrit un système d’enrichissement individuel à travers la dilapidation des biens publics, rendu possible par la corruption locale et la spéculation immobilière : « les Portugais gagnent énormément d’argent, des millions de dollars ». Un système auquel il aurait pu lui-même participer mais qu’il a dénoncé. Menacé par son entreprise, il a été contraint de rentrer au Portugal.

À cette dénonciation de la nostalgie et du néocolonialisme économique vient finalement s’ajouter celle du racisme des Portugais. Pedro évoque son expérience de la complicité recherchée par des hommes expatriés célibataires lors de soirées où les Blancs sont très minoritaires, pour partager des propos dégradants, « déshumanisants » sur les femmes noires. Il raconte la violence qu’il ressent face à ces rapports sociaux racialisés et la continuité des hiérarchies raciales héritées de la colonisation : dans son entreprise (une université privée), les parties communes (toilettes, cuisine, chambre) attribuées aux enseignants – des Blancs – étaient par exemple interdites d’accès à ses cousins venus lui rendre visite[34].

Et moi en train de raconter cette histoire à des personnes d’ici (Lisbonne) qui ne voulaient pas entendre. Elles auraient accepté que je rentre traumatisé, mais par le racisme des Noirs qui seraient plus racistes que nous !

Au Portugal, lorsque expatriés et migrants racontent leur expérience, il est en effet fréquent d’entendre parler du racisme anti-blanc des Angolais. Une idée présente aussi chez des universitaires et qui aurait pu faire écran à l’émergence d’une question raciale comme problème public, dans une société où la force de l’idéologie lusotropicaliste demeure (Vala, Lopes et Lima 2008).

La posture critique face aux persistances coloniales de Pedro est-elle généralisable ? Des récits d’autres Portugais de cette génération, dont des jeunes femmes et hommes expatriés en Angola et sans lien familial et identitaire avec ce territoire, montrent la prise de conscience de la persistance du rapport de domination et de hiérarchisation raciale de cette génération, qui se mobilise pour interroger le rapport de la société portugaise à son passé récent (dictature, décolonisation) par un détour par l’Angola, souvent vécu comme traumatisant. Au Portugal, malgré la reconnaissance de droits spéciaux prévus par la Constitution aux populations immigrées « lusophones » (Machado 2005) arrivées depuis le milieu des années 1960[35], des voix s’élèvent, comme celles des « Afrodescendants » qui dénoncent les discriminations raciales héritées de l’esclavage et du passé colonial, l’invisibilité des Noirs dans la société portugaise et le racisme institutionnel. Cette situation, interne à la société portugaise, n’est jamais mentionnée lorsque des individus comme Pedro évoquent le racisme des Portugais envers les Noirs. Comme si la question postcoloniale, présente également dans les enjeux de l’exposition Retourner-Traces de mémoires, ne pouvait se poser qu’en lien avec les « retornados » – à propos de la décolonisation et d’une souffrance qu’il s’agirait de rendre légitime – ou alors à l’extérieur de la société, dans les relations du Portugal et de ses ressortissants avec d’anciennes sociétés colonisées et le monde lusophone.

Il conviendrait d’analyser les liens sociaux et culturels existant entre les « retornados » et les populations immigrées originaires de pays d’Afrique lusophone. Cette question a très peu retenu l’attention des chercheurs malgré l’existence d’unions mixtes, le partage de pratiques culturelles religieuses[36] et la coexistence dans des espaces de résidence périurbains socialement ségrégués. Il faudrait en particulier vérifier dans quelle mesure le sentiment d’appartenance à l’Angola de certains enfants de « retornados », appartenance héritée et actualisée à travers des expériences de vie récentes, pourrait contribuer à rendre audibles des revendications identitaires et mémorielles plurielles, dans l’actuel contexte mémoriel.

Parties annexes