Le Canada français à la fin du XIXe siècle[Notice]

  • Jean-Charles Bonenfant

LE CANADA FRANÇAIS

A LA FIN DU XIX" SIÈCLE

Né en 1879, Emile Nelligan n'a peut-être pas été beau- coup touché par l'univers canadien-français de la fin du xixe siècle, où s'est écoulée son enfance et où, de 1895 à 1900, il s'est exprimé par ses poèmes. Un observateur étran- ger a même noté que " ses thèmes sont plus ou moins détachés de la vie du pays "1. On peut toutefois constater que celui qui est regardé comme le premier poète canadien- français de valeur a paru au moment où le Canada et le Québec se transformaient. Sans tomber dans la manie qui voit dans chaque année un tournant de l'histoire, on peut admettre que la dernière décennie du xixe siècle marque au Canada la fin d'une époque et le début d'une nouvelle.

La Confédération canadienne était née en 1867 avec quatre provinces, Québec, Ontario, la Nouvelle-Ecosse et le Nouveau-Brunswick et elle s'était étendue vers l'Ouest, d'abord, en 1870, par la création du Manitoba, puis, en 1871, par l'entrée dans le Canada de la Colombie britanni- que. Les plaines de l'Ouest commencèrent ensuite à se peupler, et de quelque trois millions et demi d'habitants qu'était la population du Canada en 1871, elle était passée, en 1891, à près de cinq millions. Le pays était encore re- gardé à l'étranger comme une colonie britannique, mais il était en réalité semi-indépendant, maître entier de sa poli- tique interne mais ne commençant qu'à balbutier sur la scène internationale. Pendant un quart de siècle de fédé- ralisme, les provinces avaient réussi à affirmer leur exis- tence devant un gouvernement fédéral qui, sous la direction d'un personnage politique prestigieux, John A. Macdonald, avait tenté de les écraser. Le vieux chef meurt en 1891 et, après quelques années de transition, il est remplacé à la tête du pays, en 1896, par Wilfrid Laurier, c'est-à-dire un

1. Jean-Charlemagne Bracq, l'Evolution du Canada français, Paris, Pion, et Montréal, Beauchemin, 1927, p. 379.

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descendant des vaincus français du XVIIIe siècle. On pourrait croire que le problème de la dualité ethnique du Canada connaît une solution définitive, mais il n'en est rien.

Deux nations

Dans un rapport fameux sur la situation au Canada, rapport publié en 1839, Lord Durham avait déjà écrit: " II y a deux nations au Canada. "2 En effet, dans les colonies britanniques qui allaient former, en 1867, le Canada, deux peuples avaient grandi côte à côte. Les Canadiens de langue française s'étaient repliés sur eux-mêmes, mais ils n'avaient pas été écrasés par les vainqueurs, ni par les Loyalistes américains qui les avaient suivis. Au moment de la naissance de la Confédération, de 1864 à 1867, ils avaient même réussi à traiter presque d'égaux à égaux avec les Anglo-saxons, et ils avaient cru que dans le Québec ils seraient les maîtres de leur destin. Peu d'années après, naît l'idée, à la fois politique et religieuse, d'une nation cana- dienne-française qui a un rôle messianique à jouer en Amé- rique du Nord 3. Les protestants de langue anglaise com- prennent mal, en 1888, que le gouvernement Mercier du Québec verse une somme d'argent aux Jésuites en compen- sation des biens dont l'État s'était emparé au début du xix€ siècle et que le pape soit mêlé à la procédure du règle- ment de cette question. Par ailleurs, les Canadiens de langue française voient dans le chef métis Louis Kiel un frère martyr lorsqu'il est ...