L’ère du silence et l’âge de la parole[Notice]

  • G.-André Vachon

L'ÈRE DU SILENCE

ET L'ÂGE DE LA PAROLE

Nelligan naît en 1879, Tannée même où Crémazie, exilé contre son gré depuis dix-sept ans, est enterré dans la fosse commune d'un cimetière du Havre; et il meurt après 42 ans de réclusion entre les murs d'un hôpital psychiatrique, au moment où Grandbois, exilé volontaire, qui avait publié à Paris et à Hankéou ses premières oeuvres, fait paraître à Montréal son Marco Polo: 1941. Une grande date. Dans les lettres canadiennes, la mort de Nelligan clôt le cycle de l'aliénation.

Grandbois est un exilé volontaire. Il choisit une cer- taine forme de solitude, et qui sera créatrice. Son oeuvre est mince; mais elle s'échelonne, patiemment, lucidement construite, sur toute une vie. Et elle est prolongée, au- réolée, commentée par la pléiade des oeuvres soeurs: celles de Saint-Denys-Garneau, d'Anne Hébert, des poètes de l'Hexagone, de ceux de Parti pris; et c'est le même mou- vement qui, de 1941, mène au Fémina de Gabrielle Roy (1945), au Médicis de Marie-Claire Biais, à la notoriété parisienne de Réjean Ducharme (1966).

Les deux aînés tragiques, eux, n'auront pas voulu leur destin. C'est non seulement leur oeuvre mais leur existence sociale qui prend fin, brusquement, après une brève période d'activité poétique: sept ans pour Crémazie, quatre pour Nelligan1. Chacun à leur manière ils som- brent dans un isolement qu'ils n'ont pas choisi. Ils sont

1. Le premier poème d'Octave Crémazie est daté de 1855. En 1862, à la suite d'obscures malversations financières, il s'exile en France et cesse d'écrire. Il mourra au Havre, dix-sept ans plus tard, de misère et d '" ennui ", disent ses biographes, sans avoir revu le Canada. Le premier essai poétique d'Emile Nelligan est de 1895. Le poète sombre dans la folie en 1899 et sera interné, d'abord à la retraite Saint-Benoît, puis, de 1925 à 1941, à l'hôpital Saint-Jean-de- Dieu de Montréal.

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pourtant, et tout au contraire des poètes québécois contem- porains, les vedettes de deux mouvements littéraires, les seuls du reste qu'ait enregistrés notre histoire: "École de Québec " de 1860, " École de Montréal " des années 1896-1900. Des intimes, des amis, un public même assez large leur reconnaissent une espèce de génie. Ils auront quelques censeurs malveillants, beaucoup d'admirateurs, mais point de postérité littéraire. Avant eux, après eux, et jusqu'à la veille de la seconde guerre mondiale, nul écrivain qu'on puisse leur comparer.

Au moment où Crémazie se tait, commence le ba- vardage des oeuvres mineures, d'intérêt purement local, pittoresques à souhait, plus québécoises que nature: le roman d'aventures en 8 000 vers de Pamphile Lemay; les essais divers de Frechette, qui vise et atteint dans tous les genres la demi-réussite; les alexandrins de Chapman qui disent interminablement l'érable, le sapin, la neige, le froid, tout le pittoresque de la nature boréale ; et les fades strophes de Beauchemin qui ont pour tout horizon la basse-cour et l'autel... Survient Nelligan. Par la vertu sans doute de fortuites lectures, presque par miracle, il avait su capter les courants qui agitaient le vaste monde. Sans que nous l'eussions préparé, il nous naissait un au- thentique poète décadent. De ses intimes même, un seul: Dantin, comprit ce qui venait de se passer. Les autres approuvèrent, applaudirent, lui surent gré d'avoir fait entendre en terre américaine un " accent nouveau ". Ce qui n'empêcha pas l'École de Montréal de dégénérer, dès après 1900, en une " école du terroir ". Et de reprendre de ...