Présentation. Le monde en ruines : espaces brisés de la littérature contemporaine

  • Vincent Gélinas-Lemaire

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Couverture de Le monde en ruines : espaces brisés de la littérature contemporaine, Volume 56, numéro 1, 2020, p. 5-123, Études françaises

La littérature contemporaine est hantée par la ruine : celle des hauts-fourneaux abandonnés à la rouille par des consortiums mondialisés, celle des villes ravagées par la guerre et les catastrophes naturelles, celle des mondes inhabitables d’un futur dystopique. Ces ruines ne sont plus héritières de la Rome mélancolique de Du Bellay ou de l’Arcadie pastorale de Poussin et du Lorrain ; elles ont oublié la nature, Dieu et le temps long. Si, donc, les ruines ne s’attachent plus à l’idéal, si elles ne sont plus le site d’une contemplation rêveuse, quel rôle jouent-elles dans les littératures française et québécoise du vingt et unième siècle ? Sont-elles les marques lisibles d’un mal historique, social, spirituel ? Comment et pourquoi ont-elles ainsi proliféré dans la géographie fictionnelle de notre ère ? Un inventaire, même partiel, permet de saisir l’omniprésence du motif. Notons d’abord les paysages post-industriels tels que les dessinent, notamment, François Bon (Paysage fer, 2014), Philippe Vasset (Un livre blanc : récit avec cartes, 2007) ou Nicolas Dickner (Tarmac, 2009) : leurs ruines sont habitées de personnages mineurs, parfois intangibles, qui ont été abandonnés à leur sort par les forces sans visage de l’économie globalisée. Les fresques historiques de Jean-Yves Jouannais (L’usage des ruines : portraits obsidionaux, 2012), de Richard Millet (Un balcon à Beyrouth, 2005), de Jonathan Littell (Les bienveillantes, 2006) vacillent entre les exigences du récit et celles de l’archive. Troisième contexte, celui des mondes post-apocalyptiques d’Antoine Volodine (Terminus radieux, 2014), d’Elsa Boyer (Heures creuses, 2013), de Céline Minard (Le dernier monde, 2007), de Jean Rolin (Les événements, 2015), de Christian Guay-Poliquin (Le poids de la neige, 2016), de Catherine Mavrikakis (Oscar de Profundis, 2016) : autant de visions sur les causes et les formes de mondes absolument brisés. Et nous pourrions encore visiter ces lieux qui, comme ceux d’Annie Ernaux, d’Hélène Cixous, de Jean Echenoz ou de Patrick Modiano, semblent plongés dans une épaisse gaine de solitude, de mélancolie ou d’ennui qui, lentement, les gruge et les dissipe. Cette liste, bien que fragmentaire, fait surgir la trame d’angoisses et de menaces qui sous-tend l’un des mouvements fondamentaux de la création contemporaine. Les guerres, les pandémies, les crises financières et humanitaires, les dévastations environnementales, le nucléaire, les régimes totalitaires, mais aussi les débordements d’affrontements plus intimes, s’inscrivent profondément dans les paysages de la fiction et du témoignage. Ce surgissement de la ruine nourrit et lie les contributions de ce dossier, consacrées à des auteurs, des paris, des univers hétérogènes. Pour assurer leur dialogue et souligner leurs points de contact, elles suivent quatre lignes communes. Nos études se concentrent ainsi sur des objets littéraires, du vingt et unième siècle, de la France et du Québec, dans lesquels la ruine se manifeste sous forme spatiale. Campés à cette intersection, nous cherchons à comprendre le surgissement de notre motif, ses racines, ses enjeux, ses moyens. La ruine, bien sûr, obsède depuis des siècles l’art occidental. Les reliefs de la Rome impériale, leur excavation et leur récupération, offrent à la Renaissance une de ses impulsions fondamentales. Puis un réseau paneuropéen de védutistes se consacre à leur peinture et à leur gravure ; l’un d’eux, Piranèse, fait des ruines de Rome le vecteur d’un apprentissage technique et poétique, le prototype aussi de ses délirantes prisons-labyrinthes. Au dix-huitième siècle, l’art du jardin paysager cherchera à apprivoiser et à exporter le pouvoir méditatif des ruines. La littérature connaît sa propre chronologie qui, comme celle de l’art, hante volontiers …

Parties annexes