Écriture et histoireEssai d’interprétation du corpus littéraire québécois[Notice]

  • Jean-Marcel Paquette

II convient d'être généreux : la notion de corpus englo- bera ici toute manifestation qui a pris un jour ou l'autre la trace et la forme de récriture, depuis 1534 jusqu'à ce jour. Cette générosité nécessaire est même l'indice, dirait-on, à quoi se reconnaissent les littératures de constitution récente : il n'intervient dans le processus de leur formation aucun de ces grands principes culturels de discrimination des textes qui, partout ailleurs, servent à simplifier la multiplicité de la production littéraire en la départageant entre la mémoire et l'oubli. Et tel recueil de vers qui n'aurait même pas obtenu la quatrième couronne aux Jeux floraux de Toulouse, se trouve promu ici ou là, au rang d'épopée nationale et fêté comme l'expression cosmogonale d'une nation, pour ne pas abuser des mots. À plus forte raison, pour la littérature d'un peuple conquis, tout concourt à fonder son identité; l'identi- fication y devient le fondement même de l'activité littéraire, et son histoire est le plus souvent l'histoire même de son extrême difficulté à se constituer sur un autre projet que celui-là. Son existence, à vrai dire, n'est jamais le fruit d'une nécessité anthropologique fondamentale mais le produit d'une

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volonté d'auto-affirmation de soi face aux modèles déjà forte- ment constitués des grandes littératures, que Ton se défend bien cependant de vouloir imiter, mais que l'on imite quand même, ne serait-ce que dans le fait de privilégier le statut de l'écriture dans la fondation de la culture. On pourrait dire de la fonction du littéraire dans les nations qui ont vu le jour à l'époque moderne, ce que Rousseau disait de l'amour, à savoir que c'est un sentiment que l'on n'aurait jamais eu l'idée d'éprouver soi-même si l'on n'avait pas appris par les livres qu'il existait. Jamais, pourtant, ne s'est-on posé la question fondamentale : pourquoi faudrait-il donc qu'il y ait littérature? C'est par l'absence d'une réponse à cette question qu'on peut expliquer l'étrange phénomène de l'existence d'écrivains romanciers dans des populations à 90% analpha- bètes, comme ce fut le cas au Bas-Canada en 1837, année de la parution du premier roman dont le projet était moins de définir un univers que de servir d'appoint et d'appui à l'iden- tification nationale; si bien que cette année-là est aussi l'année du premier soulèvement armé des populations contre la domi- nation britannique. À trois ou quatre années près, coïncidence plus étrange encore, c'est aussi l'époque de parution du pre- mier roman en Haïti, du premier roman en Australie, du premier roman au Brésil. C'est que le Romantisme européen, issu du soulèvement des peuples consécutif à la Révolution française, venait d'inventer cette idée sans doute fort géné- reuse, que le peuple est, en dernière instance, le créateur de l'univers qui hante les Lettres et que toute littérature, en conséquence, ne peut être conçue que comme l'expression d'un peuple, d'une nation. Et c'est de cette idée généreuse que sont nées, toutes vers la même époque, les littératures natio- nales des petites communautés humaines du Nouveau et de l'Ancien Monde, aussi bien de Bohême que d'Argentine. Il importe donc de resituer dans ce contexte, je ne dis pas : le fait de la naissance de toute littérature nationale, mais le fait que le phénomène de l'écriture a été perçu simultanément, avec les rébellions, comme le ...