D’un pays (re)possédé[Notice]

  • Alain Baudot

Si nègues et milates save babillé dans gnon tri- bunal; si yo connaîte la loi eon lés zautes, oti yo appouann? Ce pas blancs qui ka montré yo? Ce pas la Fouance qui ka batte la connette, non? Ka qui en Fouance? Ce pas blancs, non? Ce pas la Fouance qui ka gouvelné pays-ci, non?

PAUL BAUDOT, Oeuvres créoles (texte daté du 22 août 1859)

Un paysage. Qu'est-ce, pour l'homme? La série délibérée d'un rapport toujours fugace. Le lieu, enfin ravi, où tremble la formule. [...] Qu'est-ce, un pays, sinon la nécessité enracinée de la relation au monde? La nation est l'expression, désormais groupée et maturée, de cette relation. Chaque fois que la nation est opprimée, il y a comble de pléni- tude entre elle et le pays. Quand la nation au contraire tyrannise l'autre, domine la terre, mé- connaît le monde comme relation consentie, elle se dénature. Pour quoi certains hommes dans certaines circonstances choisissent leur pays contre leur na- tion. Toute poétique en notre jour signale son paysage. Tout poète, son pays : la modalité de sa participation.

EDOUARD GLISSANT, l'Intention poétique (1969)

Son pays, ce n'est pas un pays, c'est une île. Un royaume (pourri) d'après l'exil, qui vit dans la coupure (diachroni- que) et la séparation (synchronique).

L'île entière est une pitié

Qui sur soi-même se suicide 1.

Monde cloisonné, ouvert à Tailleurs quand même, de double façon. Par saturation : ce peuple dont la nourriture quoti- dienne dépend de la charité d'autrui exporte à perte ses cerveaux et ses corps - naguère Fanon en Algérie, Béville au Sénégal, sans relâche les doudous à la Madeleine (pas les îles québécoises, hélas) et à Saint-Denis. Et par infiltration : dans cet espace clos sont venues échouer plusieurs civilisations.

1. Edouard Glissant, Un champ d'îles, dans Poèmes, Paris, Seuil, 1965, p. 24 (texte datant de novembre 1952).

360 Études françaises 10, 4

En somme, un paradis pour ethnologues, comme en témoigne la belle série d'études que Jean Benoist et son équipe vien- nent de consacrer aux Antilles françaises sous le titre, juste- ment choisi, de VArchipel inachevé2. (Glissant avait aussi nommé toute la Caraïbe " ce champ d'îles non inventées "3.)

Il faut sans doute s'étonner qu'une société - celle de Glissant : la Martinique - si touchée par l'Histoire (des autres) soit demeurée seule au milieu d'îles qu'en rappro- chaient pourtant la géographie, la culture et l'histoire (la leur, longtemps en filigrane). Des îles voisines, rien ou pres- que n'aborde plus depuis ce bref moment d'une union Caraïbe possible, quand le Martiniquais Delgrès, " si cher au coeur de l'Haïtien Dessalines ", tombait " avec ses troupes guadelou- péennes au Fort Matouba4 ". Toussaint Louverture disparu, des communautés soeurs s'isolent à nouveau. Mais qui le leur reprocherait? On ne peut sortir de soi que lorsqu'on se possè- de : le déracinement dans l'exultation, à la Gide, c'est un luxe de gens bien nantis.

Chacun chez soi (si l'on peut dire : " Je vois aussi que dans mon pays et de ma terre le titre est à d'autres; que la terre n'est pas en nous...5"), et, tout autant, chacun pour soi. Comble du démembrement en effet, sur l'île même on ne lutte quasi pas ensemble. Ainsi les pêcheurs ne forment des associations de travail que temporaires, alors que rudes con- ditions naturelles et pressions socio-culturelles toujours variées réclameraient un effort coopératif continu. Au point qu'un

2. L'Archipel inachevé, Culture et société aux Antilles françaises, publié sous la ...