L’invention dans la pensée[Notice]

  • Judith Schlanger

L'invention dans la pensée

JUDITH SGHLANGER

I

On s'est toujours beaucoup intéressé à l'invention et à la créativité dans l'ordre intellectuel et discursif. Je voudrais ici inverser la question et étudier la novation du point de vue de la pensée. Dans la perspective générale de la pensée, comment se présente la question de la nouveauté? Ou encore, comment l'activité heuristique de la pensée éclaire-t-elle l'ensemble de la pensée?

Pour répondre à cette question si vaste, je demanderai très simplement: comment la nouveauté de pensée est-elle possible? Je ne veux pas dire: comment est-elle psychologiquement possible, c'est-à-dire comment s'y prend-on? (Cela, c'est ce qu'étudie la psychologie de la créativité.) Ma question est différente : comment le fait est-il possible? comment comprendre qu'il soit possible d'inventer dans la pensée, c'est-à-dire de concevoir et d'énoncer des vues nouvelles, inédites, qui sont pertinentes pour la connaissance, qui sont communicables (on peut les comprendre lorsqu'on les rencontre pour la première fois), et qui peuvent même être fécondes, c'est-à-dire donner à voir et à penser au-delà de ce qu'elles montrent?

C'est une chose étonnante, lorsqu'on la regarde à ce niveau tout à fait général, avant tout découpage, avant même de distinguer les différents secteurs et les différents types d'invention; c'est une chose étonnante que la naissance de la pensée, en ce point où un propos se

Éludes françaises, 26, 3, 1990

10 Études françaises, 26, 3

constitue, une perspective différente apparaît, et un point de vue inédit entre dans le champ de la communication et présente un sens neuf, un sens autre, qui est compris et qui donne à comprendre. En même temps, c'est la donnée la plus ouverte et la plus générale: l'invention est possible partout, puisqu'il n'y a pas un domaine de l'activité humaine qui ne conçoive et ne suscite du nouveau. L'invention dans la pensée, c'est aussi l'invention des valeurs, la naissance des évidences sociales, la transformation des convictions et des croyances : tout ce qui touche aux idées, aux institutions, aux techniques, à l'imaginaire. Et cette réalité courante est aussi une expérience commune, car elle ne concerne pas seulement les révolutions conceptuelles et les grandes novations théoriques, mais elle accompagne pour nous tous l'expérience habituelle de la pensée connaissante. En fait, c'est parce que le neuf est possible que penser nous paraît intéressant.

Démultipliée, ouverte, l'invention est une donnée de la pensée. La question que je poserai sera la suivante: quel est le dispositif de la pensée qui rend possible l'invention? Comment faut-il comprendre l'organisation de l'ordre intellectuel lui-même, pour rendre compte d'un phénomène aussi important et aussi éclatant?

On peut, me semble-t-il, trouver des éléments de réponse dans certains aspects de la pensée : dans la pluralité qui englobe et distribue, dans la mémoire qui choisit et maintient, dans le langage qui relie et déplace, dans l'oeuvre qui initie et subsiste. J'espère montrer comment la pluralité, la mémoire et le langage contribuent, chacun à leur façon, à rendre possible la nouveauté de pensée et sont en eux-mêmes des facteurs heuristiques.

II

La question est donc : quelle est la situation de la pensée qui rend possibles les propositions neuves, qui demande la nouveauté de pensée et s'en nourrit? C'est une question extrêmement générale, mais ce n'est pas une question abstraite. Un peu à la façon dont Rousseau disait que nous ne comprendrons rien à la loi naturelle tant que nous ne comprendrons pas ...