Le mécanisme de l’invention dans l’élaboration de la sémiologie musicale[Notice]

  • Jean-Jacques Nattiez

Le mécanisme de Pinvention dans l'élaboration de la sémiologie musicale

JEAN-JACQUES NATTIEZ

La sémiologie musicale est un champ privilégié de réflexion épistémologique sur le mécanisme de l'invention dans la mesure où elle est née et s'est développée au contact de disciplines non spécifiquement musicologiques.

Cette situation n'est pas nouvelle dans le développement de la musicologie. Par définition, la musicologie historique a emprunté à l'histoire ses concepts, ses méthodes et ses questionnements. Dans ses débuts, l'ethnomusicologie, d'abord connue sous le nom de «musicologie comparée», s'est explicitement référée au modèle de la linguistique comparative du XIXe siècle, puis elle s'est frottée à l'anthropologie, au point que certains seraient tentés de la réduire à une «anthropologie de la musique». Du côté de l'analyse, la set-theory d'Allen Forte élaborée pour l'étude des musiques atonales n'aurait pas été possible sans la théorie mathématique des ensembles. Et l'émergence de l'informatique a évidemment ouvert tout un champ de recherches du côté de l'analyse automatique. Quant à la psychologie, elle a également imprégné les recherches musicologiques: la psychologie expérimentale et ce qu'on appelle maintenant les disciplines cognitives ont d'autant plus pénétré le domaine musical que l'on s'inquiète aujourd'hui de mieux comprendre ce qui, chez l'auditeur, est réellement perçu de l'oeuvre.

Études françaises, 26, 3, 1990

24 Études françaises, 26, 3

Pour ce qui est de la sémiologie musicale, son émergence et sa construction se sont voulues explicitement interdisciplinaires. Pour des raisons historiques qu'il serait trop long de rappeler ici, j'entends par «sémiologie musicale» deux sphères d'activités dont la deuxième se présente comme un dépassement et un débordement de la première:

1) l'utilisation, dans l'analyse musicale, des modèles élaborés par la linguistique structurale pour l'analyse des langues naturelles, et notamment la technique paradigmatique;

2) l'élaboration d'un cadre général d'analyse musicale reposant sur la reconnaissance de trois instances distinctes dans le fait musical: l'étude des stratégies compositionnelles, ou poïétique', l'étude des structures immanentes de l'oeuvre, ou analyse du niveau neutre; l'étude des stratégies perceptives déclenchées par l'écoute de l'oeuvre, ou esthésique.Jc rappellerai plus loin comment l'intervention du poïétique et de l'es-thésique oblige à faire appel à d'autres disciplines.

On trouvera des exemples d'analyse paradigmatique dans le livre de Ruwet, Langage, musique, poésie (1972), dans mon essai de 1975 et dans l'ouvrage d'Arom consacré aux polyphonies centre-africaines (1985). Molino a présenté sa théorie de la tripartition en 1975 et j'en ai proposé une première série d'applications à la musique dans Musicologie générale et sémiologie (1987). L'illustration empirique d'analyses musicales menées du point de vue de la sémiologie telle que je la conçois sera présentée dans un ouvrage en préparation.

Mon objectif, dans cet article, sera de montrer que le mécanisme d'innovation n'a pas fonctionné de façon similaire dans les deux grands secteurs d'élaboration de la sémiologie musicale que je viens de rappeler.

LA TRANSPOSITION DES MODÈLES LINGUISTIQUES

Je partirai de cette définition de Judith Schlanger: «Le modèle qui applique un langage, et une métaphore développée et posée comme cadre de sens [...]. J'aborde l'activité métaphorique comme le moyen de l'invention intellectuelle, je la considère comme le genre heuristique par excellence» (1983: 189).

Dans la première phase de la sémiologie musicale, c'est exactement ce qui s'est passé. Il y a plusieurs raisons à la rencontre de la sémiologie musicale et des modèles linguistiques dans les ...