Joseph Cornell : L’invention de la boîte surréaliste[Notice]

  • Mary Ann Caws

Joseph Cornell: L'invention de la boîte surréaliste

MARY ANN CAWS

«La crise de l'objet» — c'est ainsi qu'André Breton désigne l'ambiance extraordinaire dans laquelle les manifestes et les écrits surréalistes fleurissent en abondance. Les limites coutumières des choses — objets et idées — sont troublées par l'interrogation incessante de leur nature. La juxtaposition entièrement nouvelle des éléments de domaines opposés (théorie qui est née avec Pierre Reverdy»bien avant, mais qui trouve son épanouissement chez les surréalistes, au centre de leur beauté convulsive) se fait partout, sans limites, dès l'époque dada.

Mais ce fut le génie de ce Joseph Cornell étrangement américain, si admiré des surréalistes, de mettre précisément des limites autour de cette rencontre d'éléments divers. Dans ses boîtes de bois et de verre, se jouait un théâtre du merveilleux pour les grandes personnes éprises du petit format. Rassembler les objets du monde réel, c'était l'équivalent pour lui d'inventer tout un autre monde, encore plus réel, parce qu'il pouvait y incorporer ses rêves. Etre en état d'attente devant les objets à la découverte desquels il partait tous les jours ne se distinguait pas, à ses yeux, de vivre. Il inventait une vie, la captait dans ses boîtes, et la montrait en l'emboîtant. Comme dans un piège, mais un piège qui serait un poème.

Études françaises, 26, 3, 1990

80 Études françaises, 26, 3

Invenire: trouver soudain, devant soi, ce dont on va être amoureux — du moins pendant quelque temps. Formulation on ne peut plus poétique de ce qu'on appellera (hélas, parfois avec beaucoup moins de poésie) le hasard objectif ou, alors, la découverte du merveilleux quotidien. Nous parlons, on l'aura reconnu, du domaine surréaliste. L'invention considérée sous l'angle surréaliste sera donc surdéterminée : car elle est à la fois produite par quelque chose de soudain, l'objet trouvé, et, dans un sens, déjà attendue. Merveilleusement attendue.

Vivement souhaitée, car ce n'est que de cette découverte, de cette révélation (dis-closure) que naîtra un sentiment assez intense pour faire surgir la passion. Sans passion, il n'y a pas de poésie, qui plus est, pas de surréalisme, et la poésie, comme la beauté surréaliste, sera convulsive ou ne sera pas. Breton ne fera pas état des moments nuls, il ne les décrira pas, parce qu'ils sont dépourvus de toute valeur.

Il s'agira donc d'amour-passion pour l'objet trouvé, donné, découvert, inventé au sens strict du terme. La passion de la trouvaille sera la passion même du surréalisme qui, lui, assume le visage de celui qui aurait inventé l'amour. C'est le cas de Joseph Cornell, qui a su bien garder ce qu'il se permettait de trouver. Il inventait un mystère et acceptait de le partager.

Une révélation, ce coup de foudre intellectuel, ne se mesure pas à la durée de l'amour qui en naît, ni à ses ravages...

L'admirable se tient, tient à cette solution de continuité imaginative, où il semble que l'esprit tire de soi-même un principe qui n'y était pas posé. La généralisation d'une découverte, sa valeur comme on dit, si inespérée qu'elle soit, reste toujours un peu au-dessous de ce moment de la pensée.

Louis Aragon, «L'Ombre de l'Inventeur», chronique UIn-vention, dans la Révolution surréaliste, no. 1, lcrc année, 1er décembre, 1924, pp. 22-24.

C'est du singulier qu'on tombera amoureux, pas de l'abstrait. L'inventeur surréaliste, lui, aura, comme son invention, «encore le décoiffé du rêve, ce regard fou, inadapté au monde». Avant la loi et hors ...