Pourquoi Einstein inventa-t-il une théorie dont personne n’avait besoin ?[Notice]

  • Jean Le Tourneux

Pourquoi Einstein inventa-t-il une théorie dont personne n'avait besoin?

JEAN LE TOURNEUX

Dans un colloque consacré à l'invention dans les arts, les sciences, les affaires et ailleurs, dans un colloque où l'on se demande entre autres choses s'il n'existerait pas un dénominateur commun à toutes ces formes d'invention, le sujet de mon exposé paraîtra sans doute très étroit et singulièrement dépourvu d'ambition. Voici pourquoi j'ai résolu de m'attarder à un cas particulier. Praticien de la physique théorique, je ne suis ni historien ni philosophe des sciences, ce qui ne m'empêche pas, remarquez, de suivre le spectacle de l'évolution des sciences avec un intérêt au moins comparable à celui que m'inspirent les meilleures oeuvres de fiction. Et quand je parle d'un spectacle, je ne pense pas seulement à celui qui se déroule autour de moi sur la scène, et dans lequel je ne joue d'ailleurs qu'un rôle extrêmement modeste, je pense encore à celui que nous donne dans la salle un public formé d'historiens, de philosophes, de psychologues, de sociologues dont il est difficile pour un scientifique de ne pas lire les écrits dans le même esprit qu'un artiste lit le compte rendu d'un spectacle auquel il a participé. Or, je dois avouer qu'il m'est complètement impossible, à partir de ce spectacle, de dégager un dénominateur commun aux diverses formes d'invention dans les sciences qui ne soit pas trivial, du moins si je pense aux démarches qui conduisent à des progrès fondamentaux. Les formes mineures d'invention, qui assurent les progrès fondamentaux de la

Éludes françaises, 26, 3, 1990

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recherche normale au sens de Kuhn1, présentent évidemment un défi beaucoup moins grand : mieux circonscrites, elles font intervenir essentiellement l'art de résoudre un problème donné et se prêtent plus facilement à une étude systématique. De ce fait, elles sont moins intéressantes et c'est la raison pour laquelle je n'ai aucune envie de vous en parler. Je préfère vous présenter quelques réflexions sur la complexité des mécanismes d'innovation qui permettent de modifier profondément notre vision de l'Univers. Cette complexité présente des cas de figure différents dans chaque épisode et, compte tenu du temps dont je dispose, je ne m'en tiendrai qu'à celui au cours duquel Einstein inventa la relativité générale.

Pourquoi cet épisode? Parce que sa complexité même, comme nous le verrons, permet d'aborder plusieurs des problèmes soulevés par l'étude de l'invention en physique théorique et de mettre à l'épreuve un certain nombre d'hypothèses avancées dans ce contexte. Il suffit de lire l'ouvrage de Judith Schlanger2 pour se faire une excellente idée de ces problèmes et de ces hypothèses. Lesquels retiendront notre attention?

Tout d'abord, le schéma mis de l'avant par les mathématiciens, Poincaré en particulier, pour le processus de l'invention intellectuelle. L'idée nouvelle se présente de façon soudaine, avec une clarté absolue, à la manière d'une illumination. Ce déclic surgit dans un moment de détente et n'est pas le fruit d'une application délibérée de l'esprit. Quoique Poincaré reconnaisse la nécessité d'encadrer ce moment privilégié de périodes de travail conscient, il n'en reste pas moins que pour lui l'instant crucial est celui de l'illumination. Or, comme le fait judicieusement remarquer Judith Schlanger, «non seulement il n'est pas évident que l'expérience de l'instant abrupt soit l'expérience dominante du savant, mais d'une façon plus large ce n'est peut-être ...