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Les «  fictions critiques » de Pascal Quignard

  • Dominique Viart
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Corps de l’article

« J’espère qu’on ne saura plus démêler fiction ou pensée [1]  », déclare Pascal Quignard à propos de Dernier royaume [2]. C’est cette intrication que je souhaite évoquer au sein de son oeuvre. Pascal Quignard en effet se place dans l’entre-deux indécidable d’une pratique contemporaine qui fait dialoguer le critique et le fictif. L’écriture contemporaine s’entre-tient : elle dialogue doublement avec une culture qu’une certaine modernité programmatique avait coupée de son propre élan et avec ces autres efflorescences de la pensée que sont, depuis la fin du xixe siècle, les sciences humaines. Michel Rio déclare que ces « filles matricides qu’on a convenu d’appeler Sciences humaines [3]  » ont porté un coup fatal au roman. S’il fut un temps, pas si lointain, où elles l’ont figé dans l’expérimentation de théories préalables, elles sont aujourd’hui l’accompagnement avec lequel la fiction trace sa voie critique. Dès lors, bien sûr, le roman ne se conçoit plus selon les cadres académiques du romanesque — sauf chez quelques sectateurs nostalgiques de ce qu’il fut. La modernité en avait du reste déjà passablement bousculé les formes et les pratiques. Ce qui se joue aujourd’hui — bien au delà du seul roman, et chez Pascal Quignard peut-être plus que chez tout autre — ne relève plus simplement ni d’une investigation des limites formelles de l’écriture ni des efforts pour plier celle-ci à une meilleure diction de ses objets, mais d’une articulation inédite de l’invention fictive et de la pensée critique.

Fictions critiques

Le rapport entre fiction et réflexion n’est plus désormais un rapport d’illustration ou de servitude mais de confrontation, d’échange et de collaboration, au sens étymologique de ce terme : fiction et réflexion travaillent ensemble. Pascal Quignard rappelle la formule de Freud selon laquelle « la source de la pensée est l’hallucination. En allemand, Ersatz. En latin l’esprit se disait mens, d’où vient le verbe mentiri » (LS, 136). En disant que la littérature contemporaine s’entre-tient, je veux aussi faire entendre qu’elle a choisi de ne plus choisir son lieu dans l’espace dissocié des genres. Elle circule dans le pentaèdre de l’espace générique, entre autobiographie, biographie et fiction, entre essai et poésie. Pascal Quignard présente lui-même son commentaire de la Délie de Maurice Scève, paru en 1974, comme une « recherche embarrassante ou dissidente en ce qu’elle était déjà mal limitée dans son genre. Ni philosophique, ni essai littéraire, ni poésie » (LS, 86). Et de même, il loue les « biographies imaginaires [qui] présentent une consistance et un ordre qui nous consolent du chaos ou du conflit où nous nous emberlificotons tout le jour [4]  ».

Semblables entrelacs se mesurent bien sûr à l’importance prise ces dernières années par la remise en question des divisions génériques, qui a suscité quantité de tentatives de refondation ou de reformulation de catégories bousculées par l’émergence de multiples formes d’hybridité [5]. Or, et c’est sans doute un élément suffisamment nouveau pour qu’il soit ici souligné, ces formes hybrides ne relèvent plus aujourd’hui d’une décision esthétique, comme ce fut majoritairement le cas du poème en prose, du vers libre ou des autres formes innovantes promues par les diverses avant-gardes, mais bien d’un choix de nature épistémologique. Les limites définies des genres ne parvenant plus à circonscrire les modes pluriels d’approche des questions qui s’y déploient, la fiction s’est considérablement rapprochée de l’essai dans diverses disciplines, au point de donner lieu, comme le souligne Gilles Philippe en ouverture des actes d’un récent colloque, à des problématiques plus générales dans lesquelles « les philosophes s’interrogent sur le statut fictif de la posture philosophique, les sociologues sur la place du romanesque dans leurs travaux, les ethnologues sur ce que leur écriture doit à l’héritage des récits littéraires [6]  ».

Une telle réflexion prouve qu’il n’est pas suffisant de s’en tenir à une réflexion sur l’hybridité générique entre fictif, biographique et essai. Car l’enjeu en question est un enjeu critique au sens fort du terme, lequel ne se résorbe pas dans des formes d’écritures « mixtes », mais innerve la façon même de concevoir un texte. La dimension qui domine aujourd’hui dans de nombreux textes est celle par laquelle sont mises en question, dans la crise même qu’elles traversent, les conditions de possibilité de tout savoir, de toute saisie cognitive, du sujet certes, mais aussi de l’histoire, de l’être et du lien social, du devenir individuel ou collectif, de l’acte créateur, etc. [7] Or, et c’est un autre fait nouveau, ces conditions de possibilité sont interrogées par le truchement de critiques et de réflexions littéraires, rhétoriques, biographiques, socio-historiques, anthropologiques, psychanalytiques… tout à la fois.

En littérature, ce phénomène se signale par l’irruption insistante et concertée des diverses sciences humaines dans l’écriture fictive. Concertée, c’est-à-dire qu’elles apparaissent ensemble et non séparément, contrairement à ce qui était le cas autrefois [8]. De plus, la fiction ne se résout plus à prendre ces disciplines comme « modèles » pour son propre déploiement. Elle entre en dialogue avec elles, elle les ausculte au lieu de les illustrer ou de s’en servir. Aussi la fiction devient-elle non seulement un lieu où les sciences humaines sont interrogées, mais également un espace où se pose la problématique question de leurs liens. Nombreux sont ainsi les textes qui, explicitement ou non, choisissent pour intercesseurs, voire pour interlocuteurs, des ouvrages majeurs dans le domaine des sciences humaines et croisent ces références avec un grand usage critique de l’héritage littéraire. Délaissant son ancrage fictif sans l’abandonner pour autant, l’écriture propose alors des « fictions critiques », d’où le titre de mon propos, où s’élaborent de véritables renouvellements épistémologiques. Ce sont quelques-uns de ces aspects que je voudrais évoquer à propos de Pascal Quignard.

Archéologie de la prérationalité

Pascal Quignard lui-même est très réservé envers les catégorisations de la pensée et de l’écriture : « Les catégories (contes, mythes, légendes, romans, etc.), les analyses (philologiques, textuelles, esthétiques, psychanalytiques, etc.) sont des pièges compliqués que le chasseur peut mettre ou non dans sa besace : elles n’apprennent rien sur les proies [9]. » La formule signale nettement que la pensée circule librement d’une discipline à l’autre, d’une forme d’écriture à une autre, sans s’arrêter aux limites que l’on a pu construire entre elles ; surtout, elle dit clairement que si l’intellect retient les outils conceptuels ici et là proposés, il ne s’en sert pas au profit d’un discours d’analyse mais cherche à les faire travailler selon un autre mode, que métaphorise la chasse. Le passage de Rhétorique spéculative cité ci-dessus met en évidence l’articulation qu’établit l’écrivain entre sa méfiance envers toute pensée catégorielle et l’un des paradigmes herméneutiques dont il se sert pour échapper au divisionnisme qu’elles opèrent : la prédation, la chasse. Un autre paradigme, tout aussi fortement mobilisé, sinon plus, par l’écrivain serait, aux confins de la prédation et d’un sacré archaïque, la sexualité, dont Le sexe et l’effroi [10], mais d’autres aussi, donne un exemple substantiel : « Le récit humain sexualisé répond peut-être à une espèce de prérationalité nécessaire, spécifique, confuse » (D, 79). Or, la sexualité engendre à la fois aphasie, fascination et commotion, c’est dire qu’elle est à la fois mise en branle d’un mouvement pulsionnel et défection du langage, faillite des catégories mentales.

C’est cette « prérationalité » que Quignard veut faire entendre dans les dépôts les plus ignorés de notre culture. Cela passe par la reconstitution de ce « récit humain », saisi en ses bribes et fragments, restitué par la collaboration de l’invention et de la culture — érudition et fiction — qui sous-tend l’oeuvre quignardienne. Les deux modèles largement évoqués par Quignard pour ce faire — sexualité et prédation — se nourrissent de la réflexion anthropologique, autant sinon plus que de la « fréquentation » des moeurs antiques à laquelle l’écrivain s’adonne volontiers. Toutes deux, réflexion anthropologique et restitution des moeurs antiques, sollicitent l’image, qu’il s’agisse des peintures préhistoriques, des mosaïques, des vases ou des tableaux. Et ces images sont reçues — et travaillées — par Quignard comme autant de stations, de stases ou d’instantanés du récit latent vers lequel il tourne ses efforts. Ses fictions, narratives ou critiques, se développent ainsi à partir des rêveries et des réflexions que de tels matériaux ont favorisées.

Aussi la rêverie quignardienne est-elle éminemment anthropologique, « perfusée de sciences anthropologiques », dit Michel Deguy. Elle se prend de préférence aux figurations pariétales dans les cavernes obscures de l’origine et tente avec obstination d’en figurer le récit :

[J]e collectionne aussi une ribambelle de clichés photographiques qui reproduisent les peintures des cavernes anciennes. […] Le but serait au fond de posséder des hypothèses de récit suffisamment convaincantes pour traduire ces petites narrations pariétales des cavernes préhistoriques car on devine sans cesse au-delà de ces figures et de ces scènes que des récits les hantent et qu’ils nous hèlent avant l’histoire comme l’enfance en nous.

D, 78

L’intérêt de Quignard pour les premiers récits, pour l’hypothèse d’un « premier récit prémigratoire », qui répercuterait son écho de génération en génération et de géographie en géographie, de peuple en peuple, le rapproche évidemment de ces quêteurs de mythes que sont les anthropologues, au premier rang desquels Lévi-Strauss, auquel il rend hommage [11], ainsi que Leroi-Gourhan. Mais aussi du Leiris de L’Afrique fantôme. Sauf que le récit qu’il extrait de ses rêveries réflexives n’est ni mythique ni structural. Il vaut pour épreuve de vérité primordiale, dépôt de sens enfoui sur lequel notre inconscient archaïque se fonde à notre insu. En témoigne par exemple la déconstruction à laquelle il se livre du mythe de la horde primitive et du meurtre du père dans Rhétorique spéculative.

Et c’est en fouillant cette matière à demi perdue, en en rétablissant par conjecture et rêverie sur les parois caverneuses l’improbable histoire, qu’il nourrit ses propres fictions autant que ses méditations, indissociables les unes des autres ; « Toute oeuvre doit hériter de ce qui la précède » : Pascal Quignard fait sienne la doctrine atticiste. Il y a là du reste un fonds commun à plusieurs écrivains d’aujourd’hui : Alain Nadaud, romancier des premiers livres et des premiers chiffres ; Jean Rouaud, commentateur du grand « paléo-circus » ; Pierre Michon, arpenteur des grottes fossilisées de La Grande Beune ; Pierre Bergounioux, attaché aux divisions des premiers jours et à leurs épaisseurs de terres, de climats et de territoires, maintenues à travers les âges. Commun à d’autres encore, sans doute plus fascinés par la reconduction de récits mythiques que par l’interrogation que l’on peut en faire, comme Sylvie Germain ou Richard Millet. Mais Quignard est sans doute le seul à aller aussi loin dans l’érudition que suppose un tel « regard amont ».

Deux pages de Rhétorique spéculative proposent ainsi une histoire accélérée de l’hominisation :

L’unification de l’espèce Homo peut être datée en –500 000. La croissance fut liée à la prédation simplement parce que cette dernière se confond avec le pistage des proies et leur déplacement. Parce que les proies se déplacèrent, les hommes rayonnèrent. La déglaciation s’amorça vers –12 000. Les derniers chasseurs inventèrent l’arc en –9 000, et le chien (première domestication prénéolithique) fut domestiqué par ces derniers chasseurs. Cynégétique et fauconnerie. Le culte des crânes apparut au viie millénaire au Proche-Orient : à Çatal-Hoyuk, les morts étaient décapités, les crânes étant domiciliés dans les domus des survivants, leurs corps laissés en partage aux vautours célestes à l’instar des fumées et des restes de sacrifices puis des débris de table. Vers –6 000 eut lieu l’invention de la céramique […].

RS, 49

Il s’agit pour Quignard d’opposer ce récit primitif aux « grands métarécits », selon la formule de Jean-François Lyotard. Le métarécit dispose en effet une téléo-logie — le récit quignardien serait une archéo-logie. Ou plutôt, car il ne s’agit pas de construire un système logique de l’archè, mais d’éprouver et de faire éprouver ce que l’exercice de la raison efface et censure : une archéo-pathie. À l’érudition se combine en effet parfois la fascination empathique. Un autre passage du même livre se contente de nommer les grottes, comme dans une litanie qui est aussi une invitation à repenser — à re-dire — l’origine et l’archaïque, sur un mode qui est presque celui de la célébration : « Entrez dans Lascaux. Entrez dans Niaux. Entrez dans la grotte de Pairnon-Pair et de Gargas. Entrez au Font-de-Gaume […] » (RS, 211).

Concrétions étymologiques, digressions fictives : la désymbolisation du langage

Le langage s’offre à Pascal Quignard à la fois comme l’instrument de la recherche et le lieu — la matière — sur lequel elle s’exerce : « Le langage est par lui-même l’investigation », écrit-il dans Rhétorique spéculative (RS, 21). La lecture est, dans Albucius, rapportée à la « cueillette [12]  ». Le langage est aussi le « vestige » : Quignard joue l’étymon (la recherche des dépôts de sens et de pratiques que le langage enregistre) contre la déduction (l’exercice de la raison hors du langage selon les lois de la logique abstraite). De même, bien qu’héritier de la pensée moderne, de Mallarmé à Blanchot, il est celui qui s’oppose à la malédiction sur laquelle ces pensées se fondent, laquelle sépare le langage de l’objet qu’il désigne : « Le signe signifie la séparation et la substitution. Le signe dit aussitôt que ce qui se désigne ne se superpose pas à ce qu’il désigne. De façon générale, tout signe signifie qu’un enfant est séparé de sa mère. Qu’un homme qui parle meurt [13]. » Rapporter la division du signe à la séparation physique mère-enfant, ce n’est pas seulement croiser linguistique et psychanalyse, c’est encore redisposer le symbolique dans une chronologie qui serait aussi celle du devenir humain — et de la civilisation.

Aussi, le recours de l’écrivain contre cette division qu’impose le langage ne sera pas de l’ordre du cratylisme que tant de poètes ont tenté : dans le mot Quignard retrouve le vestige de la chose, non sa semblance. L’écrivain travaille à la concrétude de l’idée, c’est-à-dire à sa formulation non pas conceptuelle mais imagée, sans que cette image n’en soit que la métaphore. Car elle en est plus profondément l’origine effacée, l’ancrage, la trace. Et cette racine a à voir avec l’origine de l’homme. Elle se confond avec le procès d’hominisation rappelé plus haut. Si bien qu’elle ne s’atteint pas par le raisonnement mais par le dépliement de la langue, l’ex-plication du mot-vestige — et qu’elle se donnera mieux dans un récit que dans un discours. Se saisissant d’une notion quelconque, Quignard arrache le mot qui la porte à son contexte, en dégage l’étymon, qu’il recontextualise dans son environnement archaïque et produit ainsi un « effet-retour » du sens ancien, concret, « rude », sur le contexte premier qui s’en trouve revitalisé. L’extraction du mot-vestige est décontextualisante, l’étymologie est recontextualisante : elle introduit de l’étrangeté dans le glacis trop abstrait de la culture. Elle apparaît ainsi comme un processus de désymbolisation du langage.

De tels déplacements sont potentiellement des récits : ils sont en puissance de fiction, id est de représentations psychiques, imaginaires, auxquelles participent largement les modèles de la sexualité et de la prédation. Et cette fiction accentue le processus de désymbolisation, puisqu’elle esquisse le récit enfoui dans le mot, et que le symbole que le mot est devenu masque désormais. Ce faisant, elle a double fonction : elle incarne la réflexion en rendant corps à l’abstrait, elle rémunère l’écart du déplacement étymologique en en faisant résonner les rudesses dans le présent de la langue. Elle donne lieu aussi à ce récit primordial perdu, du moins en fournit l’ombre portée. Ces récits cependant ne condescendent pas à se dissoudre dans une linéarité rassurante, qui nous conterait l’autrefois — le « jadis » — du monde : ils demeurent sous forme ponctuelle, fragmentaire, en stations plutôt qu’en extensions. Tous les lecteurs auront remarqué le privilège accordé par Quignard à l’enchaînement paratactique des phrases, son goût pour l’a-liaison paragraphique, sa préférence pour les épisodes : c’est qu’il faut préserver dans le mot son aura de sens primitif, lui réserver sa puissance de perturbation, de surgissement d’une rudesse non domestiquée — plutôt que de la fondre dans la continuité du propos.

Ce travail empêche toute constitution d’une logique discursive. La démarche de Quignard est anticartésienne : elle ne distingue pas l’esprit de l’étendue. À cet égard, elle s’oppose nettement à la réflexion de Bergounioux, non dans les options mais dans la position choisie. Pierre Bergounioux en effet construit toute son oeuvre sur la violence d’une telle séparation, et sur sa déploration. L’homme est divisé, séparé — et ne se remet pas de cette coupure qui lui arrache le monde. Pour Quignard au contraire, il est possible de rejoindre cette conscience pré-cartésienne dans une archè de la langue. C’est alors dans l’étendue que l’esprit se manifeste ; dans le corps, le souffle. Et sous les abstractions conceptuelles, il est possible d’entendre encore l’ancestrale et âpre rumeur du monde. De même que le corps humain porte encore, dans ses parties génitales, la trace d’une animalité primitive :

La fascination qu’exercent les parties sexuelles mises à nu comme les oeuvres d’art — qui, elles, sont dénudantes — tient à la possibilité de faire resurgir à des millénaires de distance la nostalgie de ce qui n’est plus.

Ce sont autant d’attributs, de pendeloques, de séquelles d’une île mystérieuse d’où tous proviennent et où nul n’aborde plus, — qui s’est perdue dans l’éloignement, la différence irréductible, l’âge, la durée, la mort, le langage obéi et figé [14].

C’est pourquoi Quignard incarne ses propos et ses réflexions : la pensée de Latron n’est pas séparable de sa parole, ni sa parole de sa personne, de ses humeurs et de ses désirs : « Porcius vieillit et composa beaucoup. Le 7 décembre –43, Cicéron, comme il sortait la tête des rideaux de sa litière, eut la tête tranchée par Popillius sur l’ordre d’Antoine. Très jeune Latron s’en était pris à ce que les Grecs appelaient “logos” et que les anciens Romains nommaient “ratio”. C’est la raison [15]. » D’où l’impossibilité de travailler une pensée sans la rapporter sinon à une biographie du moins à des biographèmes. Et encore faudrait-il parler de « corpographie », selon le mot forgé par Alain Buisine à propos de Verlaine, plutôt que de « biographie ». Les tablettes de buis d’Apronenia Avitia sont exemplaires à cet égard [16]  : non seulement la forme du journal scinde le temps en concrétions minuscules d’instants, d’émotions, de notes, sur le modèle des Notes de chevet de Sei Shônagon, mais cette logique diariste, cette économie du carnet, fait advenir le sujet dans l’éclatement kaléidoscopique d’un tout protéiforme. Surtout, les réflexions s’y mêlent indifféremment aux notations physiques ou matérielles, listes de courses ou de petits bonheurs, qui ne manifestent ultimement d’autre savoir que celui auquel le corps a part. Cette double préférence — l’extrait plutôt que l’abstrait, le percept plutôt que le concept — fonde contre les processus de rationalité, une sorte de phénoménologie physique de la pensée.

Le discours résorbé dans le récit : la « raison » fabulante

J’ai déjà donné, chemin faisant, un certain nombre de caractéristiques du récit quignardien, que Bruno Blanckeman a proposé de nommer « indécidable [17]  ». Je n’y reviens que pour montrer comment le récit organise l’articulation fiction-critique sur laquelle repose l’écriture de Pascal Quignard. Le personnage, on vient de le voir, est indissolublement corps et pensée. La pensée passe par le corps qui en est l’expérience plus que le support. Pour en restituer la présence, Quignard s’informe auprès des archives, des textes anciens, des historiens de Rome et des chroniqueurs du Moyen Âge. Ces matériaux, il se les approprie en donnant image à ce qui n’en a pas : les relations sexuelles de Latron avec la femme osque, par exemple, coït et position d’endormissement, relèvent bien sûr de la fiction. Il ne s’agit pas d’insérer du romanesque dans ce qui n’en a pas besoin, mais de donner corps au récit. Les éléments de la pensée de Latron sont toujours rapportés : « Latron dit que… », selon des formules qui préservent la distance avec laquelle nous les recevons. Si bien que se produit une distorsion logique forte entre l’irruption du corps sexué et une pensée mise à distance de parole rapportée qui trouble le lecteur, perturbe sa propre conscience du temps, scindée entre sensation de présence et de distance. Par là l’énoncé acquiert la violence d’un court-circuit qui présentifie brutalement le « jadis », lui fait faire irruption dans les territoires oublieux du présent.

Les choses se complexifient encore un peu par le fait que le matériau biofictif fournit la matière de l’étude absente : jamais Quignard ne glose ni ne commente la pensée. Celle-ci ne vaut, ne prend sens et puissance que dans la mise en rapport des deux ordres, physique et intellectuel, dont l’intrication dans le texte tient lieu de discours. Il est frappant de constater à cet égard combien le texte quignardien est pauvre en argumentations, combien ce style se refuse à toute formule déductive ou démonstrative, « les conjonctions entravent l’élan » (RS, 72), écrit-il à propos de Loggin. Et il précise, parlant cette fois de Marius : « […] ce ne sont pas des arguments coalisés, déductivement rassemblés, disposés, sinon avec raison, au moins avec sens, formant système ou encore précisant la psychologie d’un homme qui se confesse. Ce sont des images efficaces, des sorts jetés au jour le jour sur la situation pour la lier. Que le meilleur filet gagne » (RS, 41-42). Quignard joue semblablement l’image contre le concept. Lui-même souligne sa façon de penser « sans concepts » : « Ma façon de méditer sans concepts, mon désir de ne porter mon attention que sur les relations polarisées, angoissantes, intenses qui animent les rêves et qui vivent sous les mots, plus contradictoires même qu’ambivalentes, renvoient aux temps qui ont précédé l’histoire et les premières cités [18]. » Se refusant à hiérarchiser, il désordonne le langage : « Loggin recommande les asyndètes, les anaphores, toutes les ruptures de liaison dont peut disposer le rhéteur. Le désordre nu du langage désordonne la pensée qui se cherche […] » (RS, 72). Nul doute, à le lire, que Quignard ait fait siennes ces recommandations : il manifeste lui-même une méfiance notable envers tout ordonnancement de la pensée qui figerait le mouvement d’investigation.

Il y a une valeur positive du désordre et du morcellement. Car ce morcellement ne défait pas la pensée ni ne l’éparpille, il se contrebalance d’une vigueur énonciative rarement aussi forte, qui recourt à l’assertion sans appel : « J’appelle rhétorique spéculative la tradition lettrée antiphilosophique qui court sur toute l’histoire occidentale dès l’invention de la philosophie. J’en date l’avènement théorique, à Rome, en 139 » (RS, Incipit, 11). Ces affirmations nettes (Quignard emploie souvent le verbe « être » modulé avec autorité : « est », « n’est pas », « ne fut jamais »), ces assertions juxtaposées sans construction produisent des isolats de pensée incontestables, fragments bruts de vérité, aux antipodes des « fragments haillonneux » que dénonce Une gêne technique à l’égard des fragments. Michel Deguy l’a déjà noté : « Les ingrédients de l’écriture sidérante [de Pascal Quignard] sont l’assertion, l’érudition, la néologisation, l’énumération, l’asyndète, la transgression, la fabulation ; ou, plus longuement, la puissance d’affirmation, l’illimitation de l’érudition, la relatinisation de la langue […] [19]. » La puissance assertive corrige la fragmentation : l’écriture procède par coups de force et par forages, elle « porte d’un coup, dit encore Michel Deguy, à son comble, hyperboliquement, le ton de l’énonciation véridique [20]  ».

On a déjà relevé combien cette énonciation magistralement se théâtralise. L’un de ses traits marquants est celui de la datation frappante, fulgurante ; cette phrase extraite des Ombres errantes : « Je date la mondialisation de la guerre sur la croûte terrestre à l’année 1853 [21]  », en est un exemple parmi tant d’autres. Mais parfois ces datations paraissent décalées, marginales. L’écrivain explique ce choix dans Rhétorique spéculative : « Dans les romans historiques, il me paraît habile d’utiliser la technique des Chinois où les dates ne doivent être notifiées que quand elles ajoutent à l’irréalité, c’est-à-dire quand elles sont totalement inutiles […] C’est-à-dire quand la précision elle-même devient un fantôme dans l’histoire » (RS, 182).

Désordre et irréalité, énonciation fulgurante et déliaison logique valent ainsi pour une autre épistémé. Le petit récit intitulé La raison illustre magistralement ces principes. Quignard y reprend à son compte, comme il aime à le faire, la définition qu’Albucius donnait du roman : « […] le seul gîte d’étape au monde où l’hospitalité soit offerte aux sordidissima [22]  », choses grossières et concrètes. La « raison » — titre de ce récit — y repose sur des agencements de pensées isolées et de notations concrètes. Or, ce sont bien les sciences humaines contemporaines qui s’intéressent ainsi aux déchets et autres rebuts, depuis la psychanalyse qui collectionne les actes manqués, lapsus et défauts de l’histoire jusqu’aux ethnologies de tout genre, qui se prennent aux reliquats, aux matériaux et aux matières des peuples. Le travail de Pascal Quignard entre en résonance avec de telles démarches majoritairement issues des paradigmes scientifiques de la fin du xixe siècle [23]. Mais il retrempe ces disciplines dans les formes plus anciennes des approches cognitives : « Les cas psychanalytiques ont été les contes de Grimm du xxe siècle » (LS, 149), écrit-il et lui-même ne cesse de proposer de menus récits, des contes tout pétris de ce savoir-là (voir par exemple Le nom sur le bout de la langue). De même son intérêt pour les sordidissima recoupe cette forme particulière de l’ethnologie contemporaine illustrée, entre autres, par les travaux de François Dagognet. Si bien que ses écrits, au genre indécidable, rassemblent sous les espèces d’une énonciation singulière les acquis d’une érudition inattendue et des sciences humaines les plus actuelles, mais comme digérés par la fiction critique qui les sollicite de façon très oblique, incidente ou allusive.

Conclusion

Lexicologue, étymologiste, anthropologue, historien de la pensée comme de la sexualité, de la sexualité renouée à la pensée, Pascal Quignard conçoit celle-ci et construit la littérature comme ce lieu où s’interroge l’entièreté du divers, son origine et mouvement. Il s’inquiète de la part sauvage en l’homme, dont l’animalité demeure enclose aux parties génitales, à ces guenilles féminines dont parle Bataille, cette mentule versatile : il fait une psychanalyse du corps, y cherchant le souffle — psychos — originaire encore vibrant, comme dans la langue il entend les cris et les vociférations, la chose sous le concept qui l’idéalise, la rudesse sous l’érudition. Cette littérature investigatrice s’est dressée contre la philosophie dans la Rhétorique spéculative. Elle est une écriture affouillant le verbe de son speculum. Elle veut voir les entrailles et non les recouvrir du linge des discours. Sa sagesse ne s’accommode pas de tels soutiens. « Penser c’est chercher les mots qui font défaut » (LS, 102). Aussi est-ce dans le concret du corps comme dans celui des mots que se sont déposées les traces très anciennes, archaïques, des premiers récits sauvages, des initiales cruautés. La littérature a tâche de les déplier, d’en décrypter le cours et de les redire.

Pour ce faire, Quignard collectionne, comme les personnages de ses romans, de petits récits incertains. Il essaie des fictions là où le savoir articulé fait défaut. Il y a, dans tout livre de Pascal Quignard, et surtout dans les traités, les essais ou ce que l’on continue à nommer tel, une prolifération de récits. Ils surviennent au détour de la phrase comme au moment le plus aigu de la démonstration. « À chaque fois que l’argumentation me paraît perdre pied dans quelque chose de mou j’invente une histoire », avoue-t-il à Chantal Lapeyre-Desmaison. De fait, le texte quignardien fait perdre pied, il digresse. De mot en mot il s’échappe, évite les ornières de la pensée préconçue. Il affole le discours en le faisant dis-courir de trace en étymon, de micro-fiction en récits avérés — ou du moins apporté jusqu’à lui à travers les siècles et les pays, comme charrié par une mer d’oubli qui se résout parfois à abandonner sur la grève quelques résidus du naufrage. Dans l’entretien accordé en 1989 au Débat, il explique : « Les Modernes […] ont le plus de chance parce qu’ils ont le plus d’Anciens où charogner. Jamais le passé n’a été si profond. […] Nous sommes les naufrageurs d’une épave dont la largeur, la hauteur, la profondeur n’ont jamais connu d’égales ou de rivales » (D, 80-81). Si « bricoler » fut le mot de Lévi-Strauss pour dire sa méthode, « charogner » serait peut-être celui qui correspondrait le mieux à celle de Pascal Quignard, qui fait sa proie des vestiges de notre civilisation.

Parties annexes