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En attendant le vote des bêtes sauvages ou le roman d’un « diseur de vérité »

  • Sélom Komlan Gbanou

Corps de l’article

« Les dictateurs deviennent le principe d’explication ultime de l’histoire [1]. »

La mémoire du présent

Je ne suis pas engagé. J’écris des choses qui sont vraies. Je n’écris pas pour soutenir une théorie idéologique, politique, une révolution, etc. J’écris des vérités, comme je les ressens, sans prendre parti. J’écris les choses comme elles sont. Comme le diseur de vérité… Je ne suis pas sûr d’être engagé [2].

Tels sont les termes par lesquels Kourouma justifie, à la parution de En attendant le vote des bêtes sauvages, sa démarche créatrice qui est de mettre les atouts de la fiction au service de la vérité historique, d’en faire une voie d’accès à la mémoire du présent, de traquer dans le merveilleux romanesque et l’invraisemblable du récit fictionnel la réalité du monde et des êtres, mais aussi de décliner sa propre histoire sous le masque des êtres de fiction. Kourouma se reconnaît dans la typologie de ses personnages plus ou moins chargés de ses réalités :

Les débuts de Maclédio, c’est un peu ma jeunesse. Ses expériences au début du roman sont un peu les miennes. Son voyage initiatique renvoie à mon errance personnelle. Koyaga en Indochine, c’est aussi moi. Les parcours de ces deux personnages sont les miens romancés [3].

Enattendant le vote des bêtes sauvages est, de toutes les oeuvres d’Ahmadou Kourouma, celle dont l’histoire est intimement liée à l’Histoire sociale et dans laquelle romanesque et réalité ne sont pas des univers autonomes clos que l’on pourrait facilement isoler l’un de l’autre. Dans ce roman, Kourouma porte à un niveau plus élevé le projet d’écriture du roman politique dont il a véritablement consacré l’avènement avec son chef-d’oeuvre Les soleils des indépendances. Le roman choisit d’exprimer son temps, de faire le point sur le contexte politique du totalitarisme ambiant et des enjeux géopolitiques qui imposent aux différents peuples des conjonctures qui saturent la mémoire. La manière dont le roman redistribue les différents événements historiques de plusieurs nations et du monde dans les moments les plus significatifs de son passé et de son présent tels que les deux grandes guerres mondiales, la guerre froide, les guerres du Vietnam et d’Algérie, la francophonie et ses enjeux géopolitiques, la typologie des différents acteurs de la scène du monde, etc., propose un usage esthétique et sociopolitique de la mémoire du présent et de l’histoire. Même si Paul Ricoeur estime que la narration implique la mémoire comme souvenir d’une histoire [4], pour l’écrivain, la question reste posée de savoir de quelle histoire la mémoire se souvient, car la mémoire, qu’elle soit individuelle ou collective, est sujette à des contradictions, à des reconstructions, à l’oubli, au non-dit et à l’indicible [5]. La présente analyse se propose de confronter la fiction littéraire au réel, de soumettre le textuel à son contexte d’élaboration, car les deux territoires dans le processus de la création littéraire, comme le démontre Dominique Maingueneau, sont indissociables [6], ce qui suppose, dans l’approche du texte, une rhétorique du dit dans laquelle se déplie une autre rhétorique : celle du dire. La démarche voudrait établir une filiation, une porosité entre le texte et son extérieur pour dégager comment le paradigme de l’histoire trouve son expression dans l’oeuvre. D’une manière générale, même si le motif de l’histoire est partout présent dans l’oeuvre de Kourouma, son interprétation reste délicate en raison du jeu de camouflage auquel se livre l’écriture comme réinvention et reconfiguration, à moins de se résoudre à la lecture de certains documents historiques et de procéder à leurs déclinaisons et variations dans le texte. Par contre, dans le troisième roman de l’auteur du Diseur de vérité  [7], il semble assez aisé de relever les indices historiques à travers les pulsions et le pathos de puissance des protagonistes dont les actes régissent le cours du monde, tant ces indices sont partout disséminés en fragments explicites dans l’économie narrative du récit pour constituer un puzzle qui dit la grande Histoire : celle du monde, celle des dictatures dans le destin de leurs peuples. Le dictateur est une figure historique, un mythe politique qui polarise sur sa personne les ressources de la pensée sociale et anthropologique, de la vision de la temporalité métaphysique : le passé, le présent et le futur. Figure emblématique de l’État postcolonial, le dictateur est un héros négatif qui force l’admiration et la sympathie autour de son statut de « chef », de président dont les représentations dans la littérature africaine sont multiples. Dans son pamphlet Vive le président [8], Daniel Ewandé ironise sur le statut du grand président qui, même s’il est un grand homme, est loin d’être un homme du grand monde. Henri Lopès, dans Le pleurer-rire [9], en fait un personnage bouffon, cynique et sadique à travers le protagoniste peu commun du général Ideloy Hannibal Bwakamabe Na Sakkade dit Tonton. Maxime Ndebeka propose dans sa pièce Le président [10] les conséquences perverses que l’effet-président, le pathos du phénomène du « Star System en politique [11] », peut provoquer dans les consciences sociale et éthique du dictateur. C’est dire que l’histoire n’existe pas en dehors de lui, car il incarne aussi bien la mémoire du présent que les modalités de l’histoire telle qu’elle devrait exister pour conforter son mythe.

Kourouma circonscrit son oeuvre aux incommensurables dimensions des dictateurs modèles de l’histoire africaine en tant qu’ils font et défont le cours des événements. Pour Comi Toulabor, En attendant le vote des bêtes sauvages « est une saga politique de l’Afrique contemporaine [12] », un gigantesque théâtre dans lequel évoluent des figures très connues de l’Afrique dont les portraits, et les références totémiques et spirituelles de leur pouvoir, trahissent plus la réalité qu’ils ne la camouflent. Ainsi le personnage de Tiékoroni, le président de la République de la Côte des Ébènes au totem caïman renvoie au président ivoirien Houphouët-Boigny, l’empereur Bassouma au totem hyène évoque l’empereur Bokassa alors que l’Homme au totem léopard se rapporte à Mobutu Sese Seko, le président du Zaïre. Kourouma s’explique lui-même sur la conscience de la mémoire du présent dont se voit chargé son récit :

J’ai voulu écrire ce roman avec ces noms [Sékou Touré, Houphouët-Boigny, Bokassa, Mobutu], mais mon éditeur m’en a dissuadé. Selon lui, cela risquait d’entraîner de graves conflits juridiques. J’ai voulu alors conserver quelques-uns, tels Houphouët-Boigny, Mobutu, Hassan II, Bokassa… Cela n’a pas marché non plus. J’ai gardé toutefois certains de leurs totems : le léopard, le caïman, l’hyène, etc. Officiellement, il ne s’agit pas de dirigeants africains [13].

Même si, sur le plan de la fiction, le roman se joue dans l’imaginaire République du Golfe, il se voit instillé d’un regard kaléidoscopique qui, d’une part, couvre un espace géographique hétérogène allant de l’Afrique subsaharienne au Maghreb, qui, de l’autre, dévoile des pratiques magico-religieuses du pouvoir telles que l’actualité politique les donne à vivre dans la plupart des pays africains avec des magiciens au service des chefs d’État, certains ayant même rang de ministre d’État [14]. Ainsi, le fameux marabout Bokano Yacouba rassemble tous les traits du marabout de l’ex-président nigérien Senyi Kountché, Oumarou Amadou Bonkano [15].

Kourouma ne s’y méprend pas : « S’il est un dieu, un dictateur ne peut être au mieux qu’un dieu factice, malade ou pervers, ou, si l’on préfère, un dieu truqué, un dieu politique [16]. » Et c’est dans ce paradoxe du tout et du rien, du conducteur et du destructeur de peuples, du chasseur d’humains et du guide que se situe Koyaga, le personnage le plus réel de l’oeuvre de Kourouma, que la critique n’a pas hésité à assimiler à Éyadéma, l’ex-président du Togo.

Le réel et son double : Il était une fois… Éyadéma

En 1976, les éditions ABC (Afrique Biblio Club) lancent une collection de l’histoire contemporaine autour de grandes figures qui ont, d’une certaine manière, remodelé l’histoire de leurs nations. La collection qui est une bande dessinée est dénommée « Il était une fois… » et compte à son catalogue, en quatre années d’existence (1976-1980), seize monographies [17] ; la première était consacrée au guide de la Révolution togolaise Gnassingbé Éyadéma. Lancé avec un rare battage médiatique par les thuriféraires du parti unique, le RPT (Rassemblement du peuple togolais), l’ouvrage s’inscrit dans la campagne hagiographique pour une histoire réinventée du Togo sous Éyadéma dont le mythe était en plein essor [18]. L’ouvrage, intitulé Il était une fois… Éyadéma. Histoire du Togo, réalisé sur le modèle de Tintin et Milou de Hergé, imprimé comme de raison à Tournai chez Casterman, avec un scénario de Serge Saint-Michel et des illustrations de Dominique Fagès, était devenu, après le Livre vert — bréviaire du parti unique —, le document le plus populaire au Togo, gratuitement distribué dans les services administratifs et privés, et dans les établissements scolaires. On y voit l’histoire du Togo schématiquement réduite à la figure d’Éyadéma, homme providentiel aux pouvoirs incommensurables, brillant élève, invincible lutteur, grand chasseur, incomparable soldat de l’armée française et stratège de génie dont la perspicacité et le sens de l’unité nationale ainsi que le patriotisme auraient sauvé le Togo de l’anarchie politique. La trajectoire biographique d’Éyadéma ainsi tracée et corroborée par d’autres publications telles que Le Togo en général. La longue marche d’Éyadéma [19], Quand la maison de ton voisin brûle [20], Ce que je sais du Togo [21] ou encore Le soldat de la paix [22], est de celles qui peuvent offrir un champ rêvé pour la littérature tant les prouesses de ce personnage hors norme prennent une dimension mythologique susceptible de conduire à des énoncés contradictoires à partir du même objet dans une perspective référentielle. Ainsi, Il était une fois… Éyadéma aura pour répondant toute une littérature de déconstruction et de reconfiguration qui ruse avec la contrainte et les absurdités d’une biographie officielle qui élève l’humain au rang de Dieu en en faisant un être inaccessible, une autorité incarnée, même si celui-ci semble se complaire dans un statut de common man. En dehors d’une immense littérature clandestine qui a circulé sous forme de tracts — le plus représentatif fut le « Dossier Black » —, se signalent des ouvrages comme le virevoltant pamphlet de l’ancien interprète d’Éyadéma, Andoch Nutepe Bonin : Le Togo du sergent en général [23] ; l’ouvrage passionné de Jean Yaovi Degli : Togo : la tragédie africaine [24] ; l’essai de sociologie politique de Comi Toulabor : Le Togo sous Éyadéma [25] ; etc. Dans ces ouvrages, la fabulation de l’histoire est confrontée à l’écran d’autres représentations de l’histoire et à son parasitage par l’hypertrophie des constructions politiques.

C’est dans ce contexte d’émiettement du mythe qui cherche à dégager une dynamique constitutive de la pensée sociale que paraît le troisième roman de Kourouma, En attendant le vote des bêtes sauvages, qui a entièrement pris forme au Togo. L’oeuvre est le résultat de plusieurs d’années d’observation au Togo où Kourouma a exercé ses fonctions d’actuaire et a pu apprécier, au croisement du mythe et du réel, l’impossible référentiel qu’est devenue la figure d’Éyadéma, son ancien compagnon d’armes dans l’armée coloniale française, au centre de l’histoire du Togo dans la configuration géopolitique de l’après-deuxième guerre mondiale. Le roman se prête à une lecture politique de l’histoire du Togo — avec en contrepoint celle du continent africain dans ses rapports avec l’appareil (néo)colonial français — qui pourrait être assortie de deux hypothèses d’analyse : 1. La typologie du personnage de Koyaga emprunte aussi bien au mythe de Il était une fois… Éyadéma qu’aux biographies parallèles nées de la contestation du mythe ; 2. Le projet littéraire du donsomana est une parodie des Conférences nationales qui, contre toute attente, ont permis aux différents dictateurs de reprendre le pouvoir qui leur échappait.

Héraut et sujet de l’histoire

Le premier indice d’inscription de En attendant le vote des bêtes sauvages dans l’histoire sociopolitique se donne à lire dans la configuration du protagoniste principal du récit, Koyaga, en qui la critique n’a pas hésité à voir la figure d’Éyadéma. Digne descendant des hommes nus des tribus paléonégritiques, Koyaga, fils de Tchao et de Nadjouma, est né dans les montagnes de Tchitchao dans des conditions particulières. Non seulement est-il le produit d’un viol ritualiste mais ses deux parents sont des références en milieu paléonégritique. Son père, champion inégalé de lutte, ancien tirailleur décoré de toutes les médailles du Mérite militaire de l’armée française devra, pour connaître la virginité de Nadjouma, véritable tigresse, championne de lutte dans toutes les contrées, et de surcroît femme spirituelle du génie de la géomancie Fa, parvenir à la terrasser, à la vaincre, à la violer « loyalement » et symboliquement. De ce « rapt-mariage » (E, 42) naîtra Koyaga, après une grossesse fort mouvementée qui sort du naturel. Le jeune garçon avait sept ans quand mourut, dans des conditions exécrables, son père embastillé dans les geôles de l’administration coloniale après avoir combattu pour la mère patrie la France, à l’instar du vieux Méka dans Le vieux nègre et la médaille [26]. Protégé par les connaissances ésotériques du plus grand marabout que connaît la République du Golfe, Bokonon Yacouba, détenteur d’un coran mystique, béni par les pouvoirs d’une mère qui possède les secrets de la géomancie et une météorite, Koyaga, enfant pas comme les autres, eut son avenir tout tracé car il était « de la race des bien nés que l’épervier pond et que le corbeau couve » (E, 67). Très vite, il devient l’incarnation de son père : imbattable lutteur aux instincts grégaires, il est un prodigieux chasseur pour qui l’école ne peut avoir la moindre importance. Après le certificat d’études difficilement acquis, la France, pour purger sa dette envers le fils du vaillant tirailleur Tchao qui avait réussi pendant la Grande Guerre à éventrer cinq Allemands et à qui l’on doit l’honneur d’avoir introduit l’habillement parmi les paléos, inscrit Koyaga à l’école des enfants de troupe de Kati au Soudan français. Koyaga s’illustre rapidement par son sens poussé de l’indiscipline et de la sauvagerie, ce qui lui valut une mutation à l’école des enfants de troupe de Saint-Louis. L’instinct des hommes nus, redoublé par la nostalgie des luttes et des chasses initiatiques, en fit un danger pour toute cette école. Le fils de Tchao se voit alors recruté comme tirailleur sénégalais de deuxième classe. Ainsi commence la carrière militaire et politique du « plus lettré des paléos, des hommes nus de nos montagnes » (E, 29). Aidé par la sorcellerie de sa mère, Koyaga est devenu « un héros de légende de l’armée française » (E, 38-39) dont les faits d’armes sont uniques. Il guerroya seul « pendant huit semaines entières contre des régiments de Viets » (E, 38) traînant dans ses métamorphoses deux « plantureuses » (E, 39) prostituées à qui il sauva la vie, avant de continuer, plus tard, ses exploits en « Algérie où les Français avaient ouvert un nouveau chantier de guerre coloniale » (E, 68).

Pendant ce temps, dans son pays natal, la République du Golfe, la lutte anticoloniale s’intensifie et le pays accède à l’indépendance sous l’autorité de Fricassa Santos, un métis brésilien. Rentré de ses opérations de salubrité politique au service de la France, le démobilisé Koyaga entend intégrer avec ses camarades d’armes, tous des paléos, la jeune armée de son pays. Mais Fricassa Santos, contrairement aux « autres pères de la nation et de l’indépendance » (E, 81), n’était pas une invention de De Gaulle et de la France, et n’entendait nullement recruter dans son armée « des mercenaires paléos » (E, 81) qui avaient tué leurs frères vietnamiens et algériens, qui avaient combattu contre la liberté et la libération des peuples dominés. Koyaga mobilisa ses frères paléos encore nostalgiques des bains de sang dans les rizières vietnamiennes et sur les fronts algériens pour un putsch militaire qui coûta la vie au président de la jeune république, malgré ses puissances ésotériques. Koyaga, après quelques hésitations, deviendra par la suite le guide suprême dont le pouvoir sans partage sera source d’exil pour ses concitoyens, de délabrement du tissu social, d’une rare violence politique.

Le portrait que propose Ahmadou Kourouma de son personnage, par certaines interférences avec le réel, engage forcément des considérations extratextuelles qui postulent, en arrière-plan, un intense travail documentaire dans l’économie narrative de l’oeuvre. Les premiers indices peuvent être fournis par la fameuse bande dessinée Il était une fois… Éyadéma, qui apparaît comme un instrument pour décoder la complexe figure de Koyaga créée par rapport à un contexte sociopolitique dont elle réactualise l’intertexte. Ce personnage synthétique conjugue dans ses pulsions des événements qui composent ce que Comi Toulabor appelle « la légende Éyadéma [27] » faite de mythifications et de surenchères de l’histoire du Togo. Dans la bande dessinée qui, visiblement, a servi de référence à la construction du personnage de Koyaga, Gnassingbé, le père d’Éyadéma, apparaît en milieu kabye comme une figure charismatique dont la carrure, la force et la bravoure suscitent l’admiration. Convoqué par l’administration coloniale pour des travaux de construction de routes, il semblait avoir deviné le sort qui l’attendait, aussi prodigua-t-il à son unique fils avant le départ des conseils de bonne tenue : « Je pars travailler sur la route coloniale, Éyadéma. Quoi qu’il arrive, essaie de devenir quelqu’un de grand !… et un homme sage, n’oublie pas ! [28] » Sur la route coloniale, Gnassingbé proteste contre les conditions inhumaines de travail auxquelles lui et les autres travailleurs sont soumis. Les gardes-chiourmes ripostent ; s’ensuit une bataille farouche au cours de laquelle, « épuisé par le travail, Papa Gnassingbé faiblissait malgré sa force prodigieuse [29] ». Il trépassa sous les coups de crosse et de massue non sans avoir démoli un grand nombre de ses adversaires. L’histoire de Gnassingbé dans Il était une fois… Éyadéma est subrepticement évoquée — quatre pages sur son altercation avec les soldats français — pour ne pas en faire une ascendance dont le fils dépendra, car le héros est et doit demeurer unique. Le récit de Kourouma insiste avec emphase sur le parcours de guerrier et de tirailleur exemplaire du père pour justifier l’héritage de Koyaga ; il met la fin atroce de l’éveléma Tchao au compte de la punition des dieux pour cause de trahison, dans le but de garantir la permanence du mythe de la famille des « bien nés ».

Si dans Il était une fois… Éyadéma, la mère du guide suprême, Maman Ndaninda, est passée sous silence, elle est devenue dans le paysage politique et religieux du Togo, comme dans le récit de Kourouma où le sora chante son panégyrique, un personnage de grande importance. Partant des conditions dans lesquelles Éyadéma éleva en janvier 1980 sa mère à la dignité de la Grande Croix de l’Ordre du Mono (la plus haute distinction au Togo), Comi Toulabor démontre comment, pour avoir engendré un « saint homme », Maman Ndaninda est devenue « Ena Maria », une incarnation de la Vierge Marie, dont la sépulture recevra d’ailleurs en août 1985 la bénédiction du pape Jean-Paul II :

Reposant depuis sa mort en 1984 dans une sépulture d’un grand luxe qui a reçu la bénédiction papale en août 1985, elle attire à Piya plus de pèlerins que jamais. Elle est en voie devenir un troisième mythe montant dans l’édification du régime Éyadéma après le meurtre d’Olympio et l’accident de Sarakawa.

Parce que Piya est devenu le lieu de culte à la mère comme Sarakawa l’est pour le fils, un intellectuel kabiye peut se permettre de faire dériver le nom de ce lieu saint du latin, d’y voir le féminin de « pius » (pieux) [30]

Avant cet évhémérisme, l’importance de la mère d’Éyadéma fut si grande qu’elle s’impose sur tous les plans de la vie sociopolitique au Togo et à plusieurs écrivains de cour tels Anani Kouma-Akakpo Ahianyo [31], Koffi Gomez [32] ou Sénouvo Zinsou qui, dans sa pièce hagiographique, fait l’éloge le plus militant d’une mère consentant à sacrifier son fils unique pour le devenir de son peuple :

La Mère : Aujourd’hui tu es à moi, entièrement à moi, comme si je venais de t’engendrer une nouvelle fois. Car mes entrailles ont été secouées il y a quelques heures et j’ai ressenti des douleurs comme celles de l’enfantement. J’étais entre la vie et la mort à cause de toi. Mais tout est accompli. Je t’ai engendré. Maintenant mes entrailles sont tranquilles. Je suis auprès de toi et tu respires. Je veux entendre ton souffle, doucement dans le silence de la nuit. Je veux mêler ma chaleur à ta chaleur, assise près de toi. Oh, combien je voudrais à cette heure te garder près de moi, pour longtemps, pour que tu n’appartiennes à personne d’autre qu’à moi, pour que tu redeviennes mon bébé que je porte au dos, solidement attaché à mon dos, ta peau contre ma peau, ton souffle à mon souffle uni. Mais je sais que le temps sera court. Tu appartiens à ton peuple. Demain donc je te rendrai au peuple à qui tu es lié, selon l’ordre donné. Je sais qu’il attend. Déjà massé autour de la maison, sur les places publiques, dans la rue, partout dans ce village et dans les autres villes et villages de notre pays, il attend ton message, il espère la bonne nouvelle. Demain tu lui parleras [33].

Les différents faisceaux du discours social, politique et religieux résolument engagés dans la construction d’une image divine de la mère visent, en premier lieu, à la divinisation du fils providentiel. Telle est la dimension mythique du héros Koyaga en qui tout le peuple paléo voit l’image sacralisée de la vénérée mère Nadjouma — force motrice et magique — qui porte les exploits de son fils au front :

Le corps expéditionnaire d’Extrême-Orient ne sut pas que la maman de Koyaga, Nadjouma, avait été l’artisan de son exploit. Dans les montagnes à Tchaotchi, tout le monde le savait, le disait ; personne n’en doutait. En tête de ceux qui accueillirent Koyaga à sa descente du courrier postal dans les montagnes, se tenait sa mère. Elle fut plus félicitée que son fils pour l’exploit. C’était grâce à la magie de sa mère, une partie de la magie léguée par la mère au fils, que Koyaga avait pu sauver sa section et les prostituées casablancaises.

E, 40

Le récit, même dans sa dimension carnavalesque, implique des présupposés de l’histoire sociale où ce qui se construit dans l’imaginaire appelle en écho un répondant référentiel. Et si le roman tente d’entériner le mythe de l’invincibilité du futur « guide suprême » sur les champs de bataille, mythe dont les fondements contenus dans Il était une fois… Éyadéma vont s’amplifier par la suite à travers les slogans des « Animateurs de la Révolution togolaise » (ARETO), le roman marque comment le monde, dans ses jeux de pouvoirs, est producteur de sa propre fiction. Les images de la bande dessinée montrent le sergent Étienne Éyadéma à la tête d’une patrouille de reconnaissance dans le désert algérien ; attiré par un berger qui faisait paître ses moutons, il se souvient de son enfance au village et décide d’approcher ce « collègue ». De l’autre côté de la crête, deux bédouins embusqués le fusillent à bout portant… Éyadéma s’en sort sans la moindre blessure : « Eh non ! Je suis tout ce qu’il y a de plus vivant et sans une égratignure… un vrai miracle ! [34] » lance-t-il triomphal à ses camarades.

Au principe du mythe de l’homme providentiel se trouve un parcours programmé dans lequel les différentes circonstances qui peuvent intervenir ne tiennent qu’un rôle de catalyseur. La fabulation idéologique de l’histoire personnelle du personnage d’Éyadéma justifie sa rancoeur à l’encontre du régime de Sylvanus Olympio — son prédécesseur — par le refus de celui-ci d’avaliser, à trois reprises, la candidature d’Éyadéma à l’École d’officiers de Fréjus en France, laquelle forme au certificat interarmes (l’examen le plus élevé pour les sous-officiers). Le futur président voit dans ce refus une politique de « division ethnique » qui servira d’alibi majeur à l’assassinat de son prédécesseur : « Tout est donc réuni pour qu’éclate une crise. Et comme le chef de l’État Sylvanus Olympio pratique l’autoritarisme, la crise ne peut trouver sa solution que dans la violence [35]. » C’est sur ces notes bellicistes que le personnage d’Éyadéma rentre au Togo où il ne tarde pas à commettre sa forfaiture. Le récit de En attendant le vote des bêtes sauvages renchérit sur la version officielle largement commentée par les biographes d’Éyadéma en précisant que Koyaga et ses collègues postulèrent, à leur retour au pays, pour des postes réservés que le gouvernement destinait aux acteurs de la résistance. Le refus du trésorier national de la République du Golfe de verser aux démobilisés leurs pensions alimentaires fut le détonateur de l’acte fatal :

Koyaga se fâche ; fou de rage, il bondit de sa chaise, se jette au cou du directeur de cabinet, l’étreint. Il est sur le point de l’étrangler. Les autres tirailleurs s’interposent, les séparent, le tirent. Le directeur de cabinet tombe de la chaise à demi inconscient. Koyaga, tenu par ses collègues, bave de colère, continue de vociférer.

— Laissez-moi faire ! Laissez-moi faire ! Je le tuerai, je vais le tuer. Après, j’irai à la Présidence. J’irai réclamer au Président l’argent que nous avons gagné avec notre sang.

E, 80

On remarquera, par ailleurs, que loin de céder aux charmes de la biographie officielle, Kourouma nourrit son texte de plusieurs indices intertextuels empruntés à des documents « non officiels », notamment au document ronéotypé « Étienne Éyadéma : biographie non officielle » paru à Paris dans le magazine clandestin Black, livraison du mercredi 5 juin 1985, sous forme de tract devenu au Togo un secret de polichinelle. L’écriture se situe dans cette épreuve : faire le point entre deux polarités du même sujet, respectivement entretenues par une rhétorique d’État fossoyeuse de légendes et par une rhétorique de contestation encline à un portrait pathologique de son objet. Ainsi, entre l’image de surdoué que donne l’ouvrage de propagande politique Il était une fois… Éyadéma, dans lequel l’instituteur de l’école protestante du village ne tarit pas d’éloges : « Ce mois-ci, c’est encore Éyadéma qui a le mieux travaillé. Je voudrais que beaucoup d’entre vous l’imitent [36] » et le portrait parallèle d’élève peu doué que donne l’histoire populaire :

Dans cette région du Togo, ils étaient encore peu nombreux, les notables qui avaient compris l’utilité de l’école. Les chefs y envoyaient de préférence les enfants de leurs adversaires, ceux des pauvres ou ceux qui étaient soupçonnés d’être des sorciers en puissance. Le chef Assih n’hésita donc pas à joindre au lot le jeune orphelin abandonné [Éyadéma]. Hélas, neuf ans après, Étienne en était encore à tripler le cours élémentaire première année. Il fut exclu de l’école en 1952, pour « fainéantise et voyoucratie » [37]

l’écriture opère par un recyclage de toutes les informations pour créer sa propre iconographie du personnage de Koyaga. Ni surdoué ni peu doué, Koyaga n’a jamais pu comprendre la nécessité de l’école et ses absences saisonnières du lieu de formation se lisent comme le paradigme de son penchant naturel pour le métier des armes. Mais, par-delà le pari d’objectiver aussi bien l’intertexte officiel que le non officiel, l’écriture ne manque pas d’évoquer les pulsions haineuses et hargneuses du personnage pour permettre au lecteur de décrypter, rétrospectivement, l’allusion au réel. Ainsi, les motifs profonds qui sont à l’origine de l’assassinat de Fricassa Santos rejoignent ceux qui, dans le champ politique togolais, ont conduit, selon Robert Cornevin, à l’assassinat de Sylvanus Olympio :

Mi-soldats et mi-chômeurs à l’avenir incertain, impatients de leur soudaine inactivité, il se posait à eux le problème de leur place dans la cité alors même qu’ils étaient persuadés que leur sort ne dépendait que d’une décision politique. Ils n’avaient trouvé sur place aucun groupe, aucune organisation, aucun syndicat, aucun parti politique pour prendre en charge leurs doléances [38].

Plusieurs sources entérinent cette version dont François-Xavier Verschave [39] a reconstitué le récit à partir des témoignages de la femme d’Olympio, de l’ambassadeur des États-Unis au Togo au moment des faits, Léon Poullada, et des documents historiques de l’époque. La version fictionnelle, par Kourouma, des normes du réel multiplie les digressions — des scènes de combats ésotériques entre Koyaga et sa future victime — mais reste fidèle aux détails importants : le lieu de la forfaiture (l’enceinte de l’ambassade des États-Unis, contiguë à la résidence présidentielle), la complicité de la France, le décrochage des gendarmes chargés de la garde du président [40].

Il ne s’agit pas pour Kourouma de céder à l’artifice relativement facile de l’histoire non officielle de l’accession de son modèle référentiel Éyadéma à la magistrature suprême mais de placer son écriture sous le signe de la réinvention, de trouver une parole littéraire qui constitue un lieu de recouvrement du référentiel dans la simple logique textuelle. Et même si le récit se fonde sur des renvois explicites, il ne reste fidèle ni aux versions officielles ni à la rhétorique de négation de l’histoire falsifiée car, pour donner plus d’épaisseur à son personnage, le romancier procède volontiers à une mise en intrigue renouvelée de toutes les anecdotes, et surfe sur les détails affabulés qui, dans la réalité, portent Éyadéma dans le périmètre de l’absolu ou en font un dictateur atypique.

La « biographie non officielle » entérine l’hypothèse de la misère financière, de la précarité et de l’incertitude évoquée par Robert Cornevin et Comi Toulabor, mais avec des détails qui serviront de matière à l’hypothèse formulée par la fiction. Selon K. K., l’auteur de cette contre-biographie, c’est à la suite des accords d’Évian du 19 mars 1962 qui mettaient fin à la guerre d’Algérie que la France décida de renvoyer dans leur pays d’origine les tirailleurs car elle n’en voyait plus l’utilité. « Étienne fut donc envoyé à Ouidah, où il servit quelque temps comme cuisinier avant d’être libéré, avec une indemnité de 300000 francs CFA (456,64 €). Il n’avait pas fait le nombre d’années nécessaires pour prétendre à la pension de l’armée française [41]. » Le récit ajoute que le futur président dilapida son pécule dans le jeu et des investissements peu rentables comme l’achat d’un moulin à huile. Dans son roman, Kourouma fictionnalise à sa manière ces éléments sans pour autant passer sous silence le goût du gâchis de son personnage. Koyaga, une fois son brasier de l’Extrême-Orient éteint et une fois son pécule d’ancien combattant d’Indochine empoché, ne voulait plus se réengager dans un « nouveau chantier de guerre coloniale » car avec les 100 000 francs CFA (152,21 €) d’indemnité qui constituaient une fortune jamais rêvée, il rejoint vite les montagnes pour des fêtes de prestige et ne retournera en Algérie qu’une fois sa fortune épuisée, criblé de dettes.

Un autre point tout aussi important dans la convergence de l’histoire fictionnelle de Koyaga vers celle de son référent est, en dehors de la passion du pouvoir, de la conception démiurgique et sacralisée du pouvoir [42], la dimension herculéenne du personnage qui se justifie dans la littérature informelle comme un instinct de prédation et dans l’histoire institutionnelle comme actes de bravoure, de délivrance du peuple — dualité que le récit romanesque exploite judicieusement pour créer la geste du « grand président ». Que ce soit l’assassinat de Fricassa Santos par Koyaga dans l’univers fictionnel ou celui de Sylvanus Olympio dans l’histoire politique, il s’agit du premier coup d’État militaire survenu en Afrique francophone. Cependant, dans les deux cas, l’acte de l’assassinat, loin de constituer une hypothèque pour la vie politique et l’histoire du pays, s’interprète comme un geste de délivrance par lequel les personnages d’Éyadéma et de Koyaga légitiment leur pouvoir. Selon Comi Toulabor, c’est par l’assassinat d’Olympio qu’Éyadéma signe son émergence sur la scène politique, dont il va considérablement manipuler les données pour en réécrire subjectivement l’histoire sur un fond de perversion et de dévoiement de l’imaginaire social, à la seule fin « d’épurer le passé de ses avatars, d’engendrer de nouveaux mythes et symboles et de parer le pouvoir politique de grandeur et de candeur spectaculaires [43]. » Le quotidien gouvernemental Togo-Presse pouvait, dans sa livraison du 26 janvier 1975, affirmer que le coup de force du 13 janvier 1963 signait la renaissance de la nation togolaise, car loin d’être un coup d’État, il s’était agi d’un « coup de salut », d’où les noms de Timonier national et de Sauveur dont se voit affublé le référent de Koyaga. Aux yeux des auteurs de la bande dessinée Il était une fois… Éyadéma, de Claude Feuillet, de Georges Ayache et des biographes d’Éyadéma engagés dans la contrefaçon de l’histoire du Togo, le coup d’État marquait la naissance du « Togo Nouveau », du « New Deal », de « La Nouvelle Marche » [44].

Mais avant d’en arriver là, Éyadéma avait, dans un premier temps, laissé le pouvoir à un comité insurrectionnel que dirigea le colonel Dadjo, le plus haut gradé de l’armée. Tous ces éléments sont convoqués par Kourouma avec dérision et banalisation dans une écriture de chroniqueur et d’archiviste, souvent avec comme point focal ce que la « biographie non officielle » nomme « l’attirance pour le sang », qui sera la particularité du futur guide suprême. Le Comité de salut public, par lequel Koyaga prospecte le terrain politique, est dirigé par le colonel Ledjo, le plus instruit de la bande, qui a accompli de bonnes études en théologie, en littérature et en philosophie, dans un séminaire où il manqua de peu l’ordination pour cause d’adultère. Koyaga devrait mettre ce temps à profit pour vaincre sa timidité, pour se construire un « look de président », en se débarrassant de ses « scarifications rituelles et tribales » (E, 102) dont il éprouve une certaine gêne, surtout qu’il « lisait péniblement et écrivait difficilement » (ibid.).

Le donsomana : la chasse et ses parodies

Si, par la prégnance de l’intertexte sociopolitique, le roman de Kourouma se veut une abjection du sublime, il a ceci de particulier qu’il oppose la réalité historique à l’histoire de la réalité, réalisant et exprimant ainsi la démesure, recherchant et exposant l’irréductibilité du réel pour se définir et se situer dans la perspective esthétiquement valide des événements dont les tracés ouvrent une réflexion sur la sociologie du pouvoir politique en Afrique. Il se mesure à la qualité d’une écriture politique qui attire l’attention sur l’exigence d’un code social où priment le droit, la raison et une déontologie du pouvoir, car l’imaginaire de l’histoire de la République du Golfe, du soldat-chasseur-président Koyaga est un leurre qui trahit la recherche d’une écriture qui n’entend certes pas se faire dépositaire d’une histoire accomplie mais de l’histoire en train de s’écrire avec ses bourreaux et ses victimes. C’est dans ce sens qu’Aristote définit le poète, celui qui sait inscrire les événements vécus ou imaginés dans le registre du possible :

À supposer même qu’il compose un poème sur des événements réellement arrivés, il n’en est pas moins poète ; car rien n’empêche que certains événements réels ne soient de ceux qui pourraient arriver dans l’ordre du vraisemblable et du possible, moyennant quoi, il en est le poète [45].

Mais comment Kourouma, dans En attendant le vote des bêtes sauvages, remplit-il cette fonction aristotélicienne du poète en répétant, en subvertissant et en réinventant l’histoire ? Deux hypothèses peuvent permettre de répondre à cette interrogation : la politique comme métaphore de la chasse, la geste du chasseur comme parodie des Conférences nationales africaines.

À la politique comme à la chasse

La première hypothèse se lit dans la conception que Kourouma propose de la politique qui n’est rien de plus que la chasse. Ainsi, comme l’écrit si bien Madeleine Borgomano, « la trouvaille extraordinaire de Kourouma, dans ce roman, est l’assimilation permanente de la chasse et de la politique, obtenue en faisant du président dictateur un maître et du roman une réécriture d’un chant de chasseur [46]. » Regroupés en association comme des chasseurs, les politiciens opèrent dans un espace inhumain non régi par une quelconque morale où le débutant aurait besoin de se former à l’expérience des maîtres pour s’initier aux réalités du terrain politique. Cette conception permet au récit d’opérer un va-et-vient entre la fiction de la chasse politique incarnée par Koyaga et l’histoire politique africaine : solidarité entre les dictateurs [47] et les méthodes de gouvernance [48] mises en place. La chasse comme métaphore de la politique ouvre une alternative à l’histoire individuelle des dictatures, aux jeux de connivences qui se nouent entre les différents chasseurs, elle se constitue en dépôt au fond de la fiction, dans un au-delà de l’invention, pour dire le non-sens et le chaos qui gouvernent le monde et proposer les bases d’une poétique du politique et de la politique. De cette similitude sémantique se précise le jeu politique comme un champ de conflits, une chasse aux intérêts tel que Nikola Kovač l’explique dans son essai sur le totalitarisme :

La langue anglaise distingue la politique (politics) en tant qu’art de gouverner, ou champ de conflits entre les individus, et les groupes partageant une « politique » (policy) différente — buts, objectifs ou philosophie. Le français fait la distinction entre le politique en tant que scène sociale où se confrontent des intérêts antagonistes, et la politique — lutte pour la conquête du pouvoir, action sociale menée par les élus, art de gouverner les hommes au sein d’une société organisée [49].

Si la politique ne diffère pas de la chasse, c’est qu’on trouve chez l’une et l’autre les mêmes méthodes de traque, partie de plaisir, élaboration de mythes, constitution de confréries, mise en relief de l’instinct prédateur de l’être, goût du sang. Les rencontres entre Koyaga et ses pairs se passent dans une atmosphère d’initiation à la politique-chasse où, en apprenti chasseur, il apprend les lois de la jungle politique. Son premier hôte, le dictateur au totem caïman, lui apprend, en quatre leçons, les lois fondamentales de la confrérie des présidents-chasseurs :

La première méchante bête qui menace un chef d’État et président d’un parti unique dans l’Afrique indépendante de la guerre froide, […] la première méchante bête qui menace au sommet de l’État et en tête d’un parti unique s’appelle la fâcheuse inclination en début de carrière à séparer la caisse de l’État de sa caisse personnelle.

E, 193-194

La seconde méchante grosse bête qui menaçait un chef d’État novice […] était d’instituer une distinction entre vérité et mensonge.

E, 197

La troisième méchante bête qui menace au sommet de l’État et à la tête d’un parti unique consiste, pour le président, à prendre les hommes et les femmes qui le côtoient, qu’il rencontre, avec lesquels il s’entretient, comme culturellement ceux-ci se présentent.

E, 199

Les adversaires politiques sont des ennemis. Avec eux, les choses sont simples et claires. […] il ne peut exister deux hippopotames mâles dans un seul bief. On leur applique le traitement qu’ils méritent. On les torture, les bannit ou les assassine.

E, 200

Les leçons du madré vieillard s’autorisent une mise en scène du personnage du « président » dans un théâtre d’illusions, ainsi qu’un degré d’essentialisation du pouvoir qui cumule mensonge, perversion et cynisme. Le vocabulaire animalier qui caractérise ce discours s’inscrit dans la logique de la chasse où le dictateur doit constamment être à l’affût pour ne pas se laisser surprendre par les fauves qui hantent son territoire. La visite auprès de l’empereur Bassouma (« Veillée IV ») se transforme en partie de chasse au cours de laquelle les deux présidents en apparat de chasseur visitent le parc impérial d’Akwaba. Mais, en lieu et place d’une chasse aux bêtes sauvages, ce seront les braconniers attroupés autour d’un éléphant mort que l’empereur prend pour cible (E, 224-225).

Intrigué par cette chasse facile et absurde, mais très inspiré par l’expérience d’une réserve devenue un cas d’école, Koyaga rentrera dans son pays avec en projet « une mecque pour les chasseurs » (E, 317), « la plus grande réserve de chasse de l’Afrique de l’Ouest » (ibid.), une écologie humanicidaire aux conséquences tragiques. Le régime d’une écriture à la fois synchronique et diachronique qui jouxte éléments référentiels et éléments fictionnels trouve ici une parfaite illustration.

Pour parvenir à cette fin, l’écriture se fait lieu de fusion, de complicité et de complémentarité entre le non-historicisé (la rumeur) et la surenchère de l’histoire par les tenants de l’ordre politique où l’image postulée, la persona de Koyaga, cherche à évincer l’image réelle du chasseur et du prédateur. Chacune des veillées propose une caricature du self-made-man, en dénonce la mécanique dans un récit de l’entre-deux qui cumule l’histoire populaire, comme défoulement et fantasme, et l’histoire idéologiquement construite à partir d’amputations, de restrictions et de constructions épiques où courage et héroïsme sont les grands traits distinctifs du héros pour renforcer la « production des apparences [50] », notamment celles de grand chasseur. La notion de grand président s’en trouve renforcée puisque c’est sous ce label de chasseur porteur de mythe et d’absolu [51] que Koyaga, héros herculéen, « féroce tueur de bêtes » (E, 69), en débarrassant le peuple des monstres qui le hantent (« Veillée II »), s’impose comme l’unique libérateur — d’où les interminables « Merci, encore merci Koyaga, toujours merci » (E, 70-73) de toute la population en bon enfant de choeur. Ici encore, le rapport connoté que la fiction entretient avec le réel est bien prégnant, car le chasseur Koyaga est aussi le protecteur des bêtes. Le goût prononcé d’une écologie « humanicidaire » qui a caractérisé le règne d’Éyadéma se trouve subtilement convoqué par le récit comme une autre ligne de force de la fictionnalisation de l’histoire.

Dans le chapitre intitulé « Réserves et chasse gardée » de son ouvrage, Gilles Labarthes fait l’autopsie de cette écologie « humanicidaire » en montrant les enjeux qu’elle représente dans le parcours et l’institutionnalisation de la dictature au Togo [52]. Partant des études effectuées par Jean de Menthon selon lesquelles le Togo compte une trentaine de parcs nationaux, réserves naturelles ou forêts protégées dont l’étendue avoisine le neuvième de la superficie du pays [53], il en arrive à l’hypothèse que, prétextant la mobilisation mondiale pour la sauvegarde de la faune et de la flore, Éyadéma a créé des réserves pour son propre satisfecit, ses propres plaisirs de chasse auxquels sont souvent invités ses homologues européens, africains, etc. La vitrine écologique ainsi instituée avec des fonds d’aide de différents organismes internationaux a bien d’autres fonctions, celles notamment de faire oublier à l’étranger les actes de barbarie du régime et, sur le plan intérieur, de camoufler l’exploitation à des fins personnelles des gisements de ressources minières que couvrent ces zones où il y a d’ailleurs très peu d’animaux [54]. Par ailleurs, ces réserves donnent lieu à des abus, à des répressions sanglantes pour cause de braconnages [55], avec une prison spéciale (Kazaboua) où sont torturés et, pire, tués tous ceux qui s’aventurent dans ces zones réservées à Éyadéma et à ses hôtes de marque. Les scènes qui s’y passent et dont des témoignages ont été portés à l’attention du monde entier par des rescapés lors des séances de la Conférence nationale (juillet-août 1991) ne sont pas moindres que celles qui se déroulent dans la réserve du maréchal Bassouma. L’idylle entre Éyadéma et les animaux participe du marketing politique de l’image du « bon président » grâce à laquelle le dictateur force son entrée dans l’histoire universelle des Grands Hommes, ceux dont les actes et les propos s’inscrivent dans un meilleur devenir de l’humanité. Elle ouvre la perception du personnage sur une conscience réfléchie du présent, son affranchissement de toute abomination car, tout comme Koyaga, Éyadéma refait l’histoire, la ramène à son ego, transforme son peuple en cible et l’opinion internationale en complice.

Le donsomana : une parodie des Conférences nationales [56]

Le roman médite le paradoxe du président-dictateur-chasseur, ses bavures et sa bravoure, son rejet et son acceptation par son peuple, le donsomana du dictateur comme geste d’une renaissance éthique, sociale et politique.

Ainsi, la deuxième hypothèse de la réinvention de l’histoire se lit sur le mode narratif du donsomana qui propose une parodie singulière de l’événement marquant de l’histoire africaine de la dernière décennie : les Conférences nationales, car il y a dans l’acte de purification du donsomana, non pas comme genre mais comme stratégie de réorganisation du pouvoir politique, une ressource générale dont le fonctionnement juridictionnel évoque les Conférences nationales. Pour conforter l’importance de cette interprétation, on retiendra particulièrement le contexte diégétique dans lequel le donsomana, « la geste du potentat », est organisé. Dès la première veillée, Bingo, le sora, louangeur et joueur de cora, définit les modalités et la structure scénique de ce rituel purificatoire au cours duquel les héros chasseurs sont encensés et leurs exploits racontés. Tout se passe comme devant une cour de justice où se déclinent, sur le mode du « déballage » de la vérité, le passé et le présent de la personne à la barre. Mais dans le cas précis du président-chasseur Koyaga, le rituel purificatoire est censé réconcilier Koyaga avec lui-même, avec son peuple et avec le noumen par l’épreuve d’un face à face entre le sujet et ses représentations, entre la personne et la persona, entre l’artifice et le réel. Derrière cette épreuve de démolition du masque se joue l’avenir de Koyaga, car son inscription dans les bonnes grâces de son peuple au moyen des forces protectrices héritées de sa mère et du marabout, dont il a perdu l’amour et l’admiration, en dépend. C’est de ce rituel de purification que le récit tire sa substance, car il s’y révèle que Koyaga, grand chasseur, n’est pas un être absolu aux pouvoirs incommensurables mais une figure humaine dont la légitimité et la valeur sociale dépendent de son rapport à son peuple et aux lois de la transcendance. Il est allé loin dans l’exercice et la compréhension du pouvoir pour n’avoir pas su ni pu rester petit dans sa grandeur, et la conséquence est la perte de tous ses attributs de grand chasseur et de président :

Les hommes de la race de votre fils ne peuvent pas être toujours justes et humains ; alors que ni la pierre aérolithique ni le Coran ne tolèrent l’iniquité et la férocité. Il pourrait nous perdre très souvent. Enseignez-lui que si d’aventure nous lui échappons il ne s’affole pas. Tranquillement, qu’il fasse dire sa geste purificatoire, son donsomana cathartique par un sora (un chantre des chasseurs) accompagné d’un répondeur cordoua. […] Quand il aura tout avoué, reconnu, quand il sera purifié, quand il n’existera plus aucune ombre dans sa vie, la pierre aérolithique et le Coran révéleront où ils se sont cachés. Il n’aura qu’à les récupérer et poursuivre sa vie de guide et de chef.

E, 64-65

Si la rationalité du donsomana est la reconquête du pouvoir dans un contexte de perte de légitimité politique, elle semble évoquer, tant par les dispositifs de son déroulement que par les déterminations sociales, politiques et mystiques qui la caractérisent, la juridiction des Conférences nationales. En effet, envisagées à l’origine comme des conférences de réconciliation entre le peuple et son dirigeant politique, les Conférences nationales — le Bénin en jeta les bases dans l’histoire des nations africaines en 1990 —, avaient été une juridiction de la parole, une palabre dont l’enjeu défini par Atangana « n’est pas la justice à appliquer en faveur d’un individu, mais l’harmonie au sein d’une communauté […]. Elle assure une justice qui va au-delà du juridique, de la lettre du droit [57]. » Ainsi, si la tribune des Conférences nationales fut la scène des aveux et des témoignages, l’instance de la parole libérée où tout se dévoile, de la vie privée aux actes officiels, sous forme de défoulement, d’accablement, c’est que ce donsomana national est un tribunal symbolique qui, à la fin, ne condamne pas mais réconcilie en prônant le pardon. Néanmoins,

le pardon n’est pas ici une activité destinée à abaisser l’homme mais à le réinsérer dans la relation avec l’autre. Le pardon n’implique pas le repli d’une conscience culpabilisée qui rentre en son for intérieur pour renouer avec une transcendance abstraite dans le remords mais ce qui ouvre à l’autre, ce qui intériorise et rétablit le lien avec l’immanence [58].

Le donsomana intervient dans la déchéance de Koyaga, dans le dérèglement de l’ordre social et idéologique de la République du Golfe tout comme la Conférence nationale est intervenue au Bénin et au Togo à un moment de crise de légitimité de l’appareil gouvernemental. Le donsomana et la Conférence nationale ont en commun une structure de procès et un renversement de l’ordre du pouvoir où, mis au banc des accusés, le président-chasseur est placé devant ses propres exactions reconstituées dans leurs menus détails. Devant cette juridiction, les maux ne peuvent se traduire que par les mots car il s’agit, avant tout, de rappeler à la conscience de l’autorité déchue, l’histoire de son règne. Cette dramaturgie du procès et du pardon a besoin d’un cadre spatio-temporel qui lui confère le label d’événement et l’inscrive définitivement dans l’histoire nationale. Placé sous l’autorité d’une personnalité dont l’intégrité morale fait référence pour la gestion de la parole et ses potentiels débordements (le sora), le donsomana, par son mode d’exposition des différents adjuvants du sujet en instance de purification ainsi que par le dévoilement intégral du passé de celui-ci, rappelle le contexte juridictionnel dans lequel s’est déroulée la Conférence nationale au Togo :

Le donsomana est une parole, un genre littéraire dont le but est de célébrer les gestes des héros chasseurs et de toutes sortes de héros. Avant d’introduire un héros dans un donsomana, le genre exige qu’on dise au préalable son panégyrique.

E, 32

Le donsomana est une parole libérée qui, tout en disant la geste du héros, dit la geste de la victime, désormais en position de force. Il doit purger l’angoisse et la rancoeur pour céder la place au pardon et à la réconciliation. La personne habilitée à chanter la geste de Koyaga, à le démythifier, le cordoua, est une voix hors censure qui « fait le bouffon, le pitre, le fou » (E, 10). Sa lucidité transite par la folie du langage ; il ne connaît ni pudeur, ni peur, car tout lui est pardonné. Son rôle dans le récit évoque celui des délégués à la Conférence nationale, tenus de ratisser la mémoire pour ne rien laisser dans l’oubli afin que le dirigeant « purifié » de ses horreurs et erreurs puisse bénéficier du pardon, quitte à reprendre le pouvoir par « des élections au suffrage universel supervisées par une commission nationale indépendante » (E, 381). Si le donsomana doit permettre une renaissance du président-chasseur à l’ordre du divin et de l’absolu, il n’a pas le pouvoir de le changer, de le rendre plus humain. La suite se devine ; partout où elle est organisée, la Conférence nationale, passées les pitreries des cordouas, est un leurre, un recyclage du dictateur pour d’autres règnes tout aussi obscurs dans l’attente du Coran et de la météorite, symboles du pouvoir absolu.

Conclusion

Écrire l’histoire, pour Kourouma, c’est reposer les jalons du roman politique africain. La démarche adoptée dans En attendant le vote des bêtes sauvages est de montrer que le pathologique et le recours à la sorcellerie, au spirituel, au lieu d’être considérés dans la rationalité du pouvoir comme contraires au regard objectif et à l’appréhension réelle des problèmes auxquels doivent faire face les peuples, deviennent le fondement de l’histoire postcoloniale. Le registre narratif n’est pas celui de la hargne ni de l’opposition, au risque de s’enliser dans un dogmatisme idéologique qui dessert l’histoire ; il est celui de l’observation, de la représentation du réel et de ses possibles dans un projet qui ne donne pas une reproduction du visible mais qui rend visible [59]. Si Nikola Kovač dans son essai sur le totalitarisme, définit deux modes rhétoriques du roman politique dans son rapport à l’histoire en train de se faire : le témoignage et la contestation, il faudrait, avec En attendant le vote des bêtes sauvages, ajouter une troisième dimension : la banalisation. Nikola Kovač postule que la rhétorique du témoignage participe d’un archivage de l’histoire, et c’est en ce sens que la convocation par Kourouma des drames du monde (colonisation, guerres, régimes dictatoriaux, réalités sociopolitiques des nations, manipulations idéologiques du réel, etc.) comme trames narratives, peut se lire comme une conception transhistorique de la littérature au sens stendhalien de miroir promené le long de la route.

Par contestation, Nikola Kovač propose d’entendre non pas la révolte ou la révolution idéologique ou métaphysique mais « une réponse éthique à la violence [60]. » Il ne s’agit pas d’un geste militant d’engagement politique mais d’un acte de révélation de l’être à lui-même, d’une recherche de la réalité du réel. En ce sens, Kourouma aura réussi, malgré le calque presque parfait avec le personnage sociopolitique d’Éyadéma, à extirper Koyaga de l’ancrage géographique et temporel pour en faire la figure type de l’histoire du dictateur, ce « dieu truqué » qui a sabordé toute exigence éthique au profit de l’image qu’il se donne de son Moi pathologique.

L’écriture de l’histoire n’est donc pas une histoire qui s’invente dans la fiction, elle est jeu et lieu d’inscription du déjà su, le ressourcement d’un explicite soumis à la réévaluation du lecteur par un agencement de rumeurs sociales, de discours politiques, de constructions idéologiques, d’anecdotes. À comprendre ainsi la représentation de l’histoire comme le droit et la liberté de formulation et de récupération de la réalité, on comprend que, chez Kourouma, l’écriture banalise le réel par une affabulation réaliste qui le réinvente. On devient admiratif de Koyaga, tant ses prouesses dépassent l’imagination mais on s’interroge sur les mécanismes effroyables de (re)construction de l’histoire des hommes, des nations et du monde.

Parties annexes