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« Un si prodigieux amas de bienfaits tourné en poison [1] » : félonie et démesure dans les Mémoires de Saint-Simon

  • Frédéric Charbonneau

Corps de l’article

Les Mémoires aristocratiques ont conservé depuis leur apparition au xvie siècle quelque chose du livre de comptes ou de raison [2] : en un moment crucial — qui peut coïncider avec la fin pressentie de sa vie —, le seigneur dresse à l’intention de son roi, comme Montluc, ou de ses descendants, comme Aubigné, un bilan de ses exploits, le plus souvent en regard des ingratitudes de la cour [3]. Dans certains cas cependant, le mémorialiste ne se contente pas d’établir pour lui-même cette comptabilité en partie double, mais le fait également pour autrui. Le duc de Saint-Simon se montre ainsi fort attentif aux créances comme aux dettes de la monarchie, à la balance des bienfaits et du service qui définit dans un monde ordonné les rapports du souverain et de ses grands vassaux — équilibre sans cesse menacé selon lui par les « nouveautés », les « entreprises » et les usurpations [4]. Comme La Bruyère, qu’il a connu et admiré [5], Saint-Simon réprouve chez ses contemporains l’ambition qui fait se mouvoir hors de son rang et se répandre « dans le monde, tel un volume en expansion [6] ». Du cardinal de Bouillon, dont il sera question dans ces pages, il a écrit qu’il « ne pouvait tenir dans sa peau » (M, VIII, 245) et qu’il « croyait reculer quand il n’avançait pas » (M, V, 175), une attitude qu’il condamne avec énergie, non seulement du point de vue moral, mais du point de vue politique. Le cardinal apparaît en effet dans les Mémoires comme une figure d’intrigant entièrement négative, que son orgueil mène jusqu’aux crimes de lèse-majesté et de trahison ; pourtant, si sa culpabilité ne fait aucun doute, sa responsabilité semble partagée, car elle englobe avec lui d’un côté sa famille — Saint-Simon parle à ce propos de « félonie héréditaire » (M, I, 679) —, et de l’autre le pouvoir royal, dans le sillage d’une transaction monstrueuse et originaire que l’auteur désigne, à de nombreuses reprises, comme la source des maux ultérieurs. Ce sont ces antécédents qu’il faut donc rappeler en premier lieu.

Désireux de récompenser son fidèle serviteur Henri de La Tour, vicomte de Turenne (1555-1623), le roi Henri IV l’avait fait maréchal de France, « pour l’élever par cet office de la Couronne à pouvoir épouser [Charlotte de La Marck] l’héritière de Sedan et de Bouillon [7] », deux terres sises sur la frontière « jalouse » (M, II, 828) des Pays-Bas, ce qui leur conférait une importance stratégique. Saint-Simon retrace longuement la mouvance de ces deux fiefs, l’un relevant de Mouzon et l’autre de Liège, afin de bien prouver qu’elles étaient simples seigneuries, et point du tout « principautés, duchés, encore moins souverainetés » (M, II, 837), quoiqu’en ait prétendu le père de l’héritière, qui avait changé « de son autorité privée le titre de seigneur de Sedan, que ses prédécesseurs avaient toujours pris, en celui de prince » (M, II, 832). Le vicomte de Turenne, devenu maréchal de Bouillon, entra donc en possession de ces deux domaines au statut contesté. Resté veuf et sans enfants en 1594,

la même protection de Henri IV qui l’avait fait arriver à ce mariage, lui conserva encore la succession […] au préjudice des héritiers naturels de la femme, sur le fondement d’un testament que le Maréchal prétendit qu’elle avait fait en sa faveur et qu’il ne montra jamais, parce qu’en effet il n’exista jamais [8].

Cette injustice du roi ne devait pas tarder à se retourner contre lui : à portée des plus grandes alliances, le maréchal « ne songea plus qu’à se rendre redoutable à son maître par ses propres bienfaits [9] » ; il épousa l’année suivante Isabelle de Nassau, fille de Guillaume le Taciturne, fondateur des Provinces-Unies, devenant du même coup beau-frère de l’électeur palatin et oncle du roi de Bohème et de l’électrice de Brandebourg ; puis,

tranchant par voies de fait de souverain de Sedan et de Bouillon par l’argent, la faveur et toute la protection d’Henri IV, bientôt après par ceux de ses ennemis […] parmi des entreprises et des abolitions continuelles, il voulut essayer de se procurer un rang qui répondît à tant de grandes choses.

M, II, 838

mais il n’en obtint jamais d’autre en France que celui de maréchal. Le brigandage, la faction et la félonie devinrent ses instruments ; et ce « tissu de crimes, d’ingratitudes, de révoltes, de séductions, d’attentats, dont la date ne se trouve fixée qu’au moment qu’il se compta prince étranger [10] », passa à son héritier : Frédéric Maurice, duc de Bouillon (1605-1652). Celui-ci, « parvenu au commandement de l’armée du Roi en Italie [11] », fut accusé d’avoir pris part au complot de Cinq-Mars (1642) ; il fut arrêté à Casal et ramené prisonnier à Pierre-Encise. « Sa criminelle tête en allait répondre, lorsqu’à force d’argent, d’amis, d’adresses, il changea son juste échafaud en un fondement solide de biens, d’honneurs et de gloire [12]. » Par un « énorme traité [13] », qui ne devait du reste être ratifié qu’en 1651, en pleine Fronde, Bouillon cédait au roi sa principauté de Sedan — « une souveraineté grande comme la main […], [un] pot à moineaux […] qui n’avait d’appui ni de fonction que les révoltes [14] » — contre une récompense par laquelle Mazarin comptait se l’attacher avec son frère Turenne, tous deux dans le parti du prince de Condé.

Il fit donc faire un échange de Sedan et de Bouillon, dont M. de Bouillon se réserva l’utile, et ne céda que la souveraineté, qui n’exista jamais que de fait, et depuis si peu, et qu’il n’était plus en situation de soutenir, au lieu de laquelle il eut le comté d’Évreux avec les bois et les dépendances, qui valaient plus de trois cent mille livres de rente, et les duchés d’Albret et de Château-Thierry avec la dignité de duc et pair, et le rang nouveau des princes étrangers en France. Il eut ainsi les apanages de deux fils de France, et celui qu’avait Henri IV avant d’être roi de France.

M, II, 839-840

Le Parlement de Paris, qui enregistra l’échange, le fit sous réserve du rang de prince étranger, « insolite en France » et qu’il ne reconnaissait pas [15]. Qu’à cela ne tienne : princes de facto sinon de jure, les Bouillons-La Tour se trouvaient dès lors solidement établis. Mais cette prospérité, loin de les satisfaire, ne fit qu’aiguiser leur appétit.

Aux yeux de Saint-Simon, cette transaction est inouïe. Même en sa forme initiale soixante ans plus tôt, elle péchait par sa démesure, car le service du roi, si grand soit-il, ne saurait être récompensé par la souveraineté : ce sont des grandeurs radicalement incommensurables ; le rapport qu’elles entretiennent est asymptotique.

Il n’est pas donné à l’homme ce qui n’appartient qu’à Dieu. Quelque puissants, quelque absolus que puissent être les monarques, ils ne peuvent faire que ce qui est ne soit pas, ni que ce qui n’est pas soit. Ils peuvent assimiler, élever, donner des rangs, des distinctions ; mais leur pouvoir ne va pas jusqu’à faire qu’un homme soit ce qu’il n’est pas. […] Ainsi les rois, qui ont peu à peu laissé usurper, pendant la Ligue, le rang et les distinctions connues, et jusqu’alors inconnues, sous le nom de prince étranger, n’ont pu faire que les maisons de pure noblesse française qui les ont obtenues devinssent princes étrangers [16].

La « princerie » des Bouillons et des Rohans crée des monstres : des souverains régnicoles ; et de cette impossibilité ontologique — « [d]evenir par être ce que par être on ne peut devenir » (M, IV, 832) — découle la félonie, un prince souverain ne pouvant demeurer simple et loyal sujet du roi [17].

Ainsi en fut-il d’Emmanuel Théodose (1643-1715), troisième fils du duc de Bouillon mais véritable enfant de la chimère [18]. D’abord titré duc d’Albret, protégé par son oncle le grand Turenne, il fut destiné à l’Église, reçut l’abbaye de Tournus, fut élevé au cardinalat à vingt-six ans (1669) puis à la charge de grand aumônier de France (1671), qui emportait avec elle celle de commandeur de l’Ordre du Saint-Esprit. On lui donna les riches abbayes de Cluny, de Saint-Ouen de Rouen, de Saint-Waast d’Arras, de Saint-Martin de Pontoise et de Vicoigne ; il fut encore chanoine de Strasbourg et grand prévôt de Liège. Rapidement parvenu au comble de la faveur, « il ne put être surpassé en orgueil que par Lucifer » (M, V, 180) : « [n]ul homme si heureux pour ce monde, s’il avait bien voulu se contenter d’un bonheur aussi accompli » (M, V, 175), mais « toujours plein d’un monde de vues obliques [19] » (M, VIII, 245), il ne cessa d’entreprendre contre chacun, et contre le roi même. Ambassadeur à Rome, et ayant obtenu pour son neveu l’abbé d’Auvergne la coadjutorerie de Cluny, il tenta de le faire cardinal en manipulant à la fois le pape et le roi [20], puis de le faire nommer coadjuteur de Strasbourg contre la volonté de Louis XIV (1700), mettant « tous les obstacles qu’il [pouvait] aux bulles que le Roi demandait » (M, I, 714) pour l’abbé de Soubise, auquel on destinait cet évêché, et lui écrivant lettre sur lettre.

Pour réponse, il reçut ordre par un courrier de partir de Rome sur-le-champ, et de se rendre droit à Cluny ou à Tournus, à son choix, jusqu’à nouvel ordre. Le commandement de revenir parut si cruel au cardinal de Bouillon qu’il ne put se résoudre à obéir. Il était sous-doyen du sacré collège ; Cibo, doyen décrépit, ne sortait plus de son lit. Pour être doyen, il faut être à Rome lorsque le décanat vaque, et opter soi-même les évêchés unis d’Ostie et de Velletri au consistoire, affectés au doyen.

M, I, 714-715

Le cardinal fit mine de se soumettre, mais prétendit demander au pape un bref pour être élu in abstentia, temporisa tant qu’il le put, envoya au monarque force courriers dilatoires jusqu’à ce qu’enfin le doyen mourût. « Cela s’appelait se moquer du Roi et de ses ordres, et être doyen malgré lui » (M, I, 728). Louis XIV lui fit commander « de donner la démission de sa charge de grand aumônier, d’en quitter le cordon bleu et de faire ôter les armes de France de dessus son palais » (ibid.). Perdant alors toute mesure, le cardinal refusa sa démission et prétendit que la charge de grand aumônier étant office de la couronne, elle ne pouvait lui être ôtée sans qu’on lui fasse un procès dont la pourpre le mettait à l’abri. « On y suppléa par un arrêt du Conseil […] qui ordonna la saisie de tous [ses] biens laïques et ecclésiastiques » (M, I, 740) ; après quoi le roi fit donner les provisions de sa charge à l’évêque d’Orléans. Au désespoir, le cardinal revint en France où il erra d’une abbaye à l’autre, régentant ses moines et tâchant par tous les moyens de se remettre dans l’esprit du souverain. Enfin « languissant d’ennui et de rage dans son exil » (M, III, 951), il prit une étrange résolution, précipitée par la perte d’un procès : celle de s’évader du royaume et de passer à l’ennemi [21].

De toutes ses alliances il espéra assez de crédit dans les Provinces-Unies, dans les Pays-Bas, et à Vienne, pour procurer au prince d’Auvergne [son neveu] d’assez grands établissements qui […] le portassent au stathoudérat comme sorti du fameux prince d’Orange.

M, III, 953

Aussi, profitant d’un séjour à l’abbaye de Saint-Waast, le cardinal passa la frontière, retrouva à l’armée son neveu, le prince Eugène et le duc de Marlborough, qui « lui rendirent et lui firent rendre les plus grands honneurs » (M, III, 955). Il avait laissé en partant une lettre au roi, dont Saint-Simon a fait l’analyse et sur laquelle nous reviendrons. Le roi répliqua en donnant ordre au Parlement de Paris d’instruire son procès pour félonie : on saisit son temporel, on le décréta de prise de corps ; mais « quand il fallut aller plus loin, [on] se trouva arrêté par la difficulté des procédures, et cette immunité des cardinaux confirmée par tant d’exemples » (M, III, 969) ; ainsi la poursuite tomba [22]. Le coupable ne devait toutefois pas sortir grandi de cette ultime révolte : son neveu mourut peu après et avec lui les espoirs de stathoudérat. Après avoir vainement intrigué, il fallut retourner à Rome.

Tout ce qui n’était pas brouillé sans mesure avec le Roi n’osa le voir, ni avoir secrètement aucun commerce avec lui. […] On peut juger ce qu’un homme si prodigieusement et en même temps si bassement superbe, […] dut souffrir d’un contraste si accablant sur ce premier théâtre de l’univers, où il se trouvait si honteusement en spectacle. […] Alors il ne put plus se cacher à lui-même le mépris et l’aversion dans lesquels il était généralement tombé, lui qui jusqu’alors s’était toujours efforcé de se persuader le contraire. Il en tomba malade aussitôt de rage, et de rage il mourut en cinq ou six jours […]. Le Roi le méprisa au point de ne pas même nommer son nom.

M, V, 176-178

Les crimes du cardinal, qui font de lui le principal félon des Mémoires [23], sont commis en vertu d’un nom et d’un titre que la sanction royale consiste à taire : à l’excès de nomination qui manifeste l’orgueil rebelle répond un amuïssement symétrique, l’éradication du nom honni, sa suppression des lieux de mémoire [24]. La stratégie de Saint-Simon est tout autre : en effet, puisque c’est dans le domaine de l’écrit que l’échange « prodigieux » de Sedan traduit le mieux son vice essentiel, c’est là également qu’il sera rectifié, dans une transaction inverse et compensatoire qui paie les desservices à leur juste prix.

Deux fois au moins le cardinal luciférien pèche textuellement contre la vérité : dans la lettre au roi écrite lors de sa désertion et dans le cartulaire de Brioude. L’esprit de fausseté s’y produit avec un éclat qui appelle de la part du mémorialiste une réaction qui l’annule. Citée in extenso dans la chronique de 1710, la lettre est commentée au cours d’une « analyse » (M, III, 957) près de sept fois plus longue [25], où chaque mensonge est décortiqué, exposé dans son « tuf ». Le mémorialiste, par un double rappel des faits et des principes, combat les impudentes sottises dont elle n’est qu’un « tissu » (M, III, 965). Au cardinal qui écrit par exemple :

En conséquence de ces deux démissions [de grand aumônier et de commandeur de l’ordre du Saint-Esprit] que j’envoie aujourd’hui à Votre Majesté, je reprends par ce moyen la liberté que ma naissance de prince étranger fils de souverain me donne, ne dépendant que de Dieu et de ma dignité de cardinal-évêque de la sainte Église romaine, et doyen du Sacré collège, évêque d’Ostie, premier suffragant de l’Église romaine, me donne naturellement [sic].

M, III, 956

Saint-Simon rétorque en débusquant à la fois l’audacieuse chimère et l’orgueil multiplicateur :

En conséquence de ces démissions de la charge et de l’Ordre, qu’il veut toujours séparer pour amplifier vainement, il reprend, écrit-il au Roi, la liberté que lui donne sa naissance de prince étranger, fils de souverain, ne dépendant que de Dieu et de sa dignité de cardinal, etc. : c’est-à-dire que c’est un manifeste adressé au Roi sous la forme d’une lettre, par lequel il lui dénonce son indépendance prétendue, et sa très parfaite ingratitude ; il attente à la majesté de son souverain en abdiquant sa qualité innée de sujet, et encourt ainsi le crime de lèse-majesté en plein. […] Peu content d’un si monstrueux orgueil, il revient au dédoublement de son cardinalat, pour en multiplier la grandeur, avec une fatuité la plus misérable. Doyen du Sacré collège, n’est-ce pas être cardinal, n’est-ce pas être évêque d’Ostie, n’est-ce pas être premier suffragant de Rome, et rien de tout cela peut-il être distinct ou séparé ?

M, III, 961, 963

Il fallait citer un peu longuement — nous avons pourtant beaucoup retranché — cette rectification méthodique des verba : dans un geste de critique savante, dont nous verrons qu’il n’est pas isolé ou improvisé, Saint-Simon convoque le texte fautif, en reprend systématiquement les termes et par une sorte de dégraissage sémantique les réduit à leur valeur réelle. Or les titres qui demeurent au cardinal, passée cette chirurgicale opération — même douteux comme celui de prince étranger —, sont autant de dettes à l’égard du roi ; et leur réitération incessante devrait être une continuelle action de grâce, comme celle que Saint-Simon lui-même rendait à Louis XIII, dont il tenait sa dignité de duc et pair. Ainsi par une analyse d’inspiration grammaticale et philologique, par une glose réformatrice écrite en regard de la lettre — tout comme en regard du Journal de Dangeau il avait consigné ses Additions —, l’auteur énonce la vérité factuelle mais aussi morale de l’histoire en son lieu propre, qui est le document, ou sa marge [26]. Saint-Simon ne s’arrête pas là : il produit sous les yeux du lecteur un projet de réforme en quinze articles proposés au roi, sans doute par le chancelier de Pontchartrain mais dont l’inspiration ne fait guère de doute [27], « qui allaient tous à l’entière destruction de la chimère d’indépendance, de souveraineté, de principauté » (M, III, 978).

Cette prolifération correctrice s’accompagne chez Saint-Simon d’un souci de la pièce officielle, du registre, du diplôme, d’autant plus remarquable que l’érudition historique, brièvement triomphante à l’époque de sa jeunesse en la personne de Mabillon, avait été battue en brèche d’abord par Rancé, le propre maître à penser du mémorialiste, puis par Fénelon et quelques bons esprits laïcs, avant de se réfugier à l’Académie des Inscriptions. Il n’est pas temps ici d’examiner dans le détail ce que la conception de l’histoire de Saint-Simon doit aux uns et aux autres : ce serait dépasser de beaucoup le cadre de cet article. On peut noter cependant que notre auteur avait collectionné aussi bien les ouvrages des mauristes que ceux de l’abbé de la Trappe [28] ; et qu’en dépit d’une allégeance à Rancé qui touchait à la vénération et qui l’incitait à prendre son parti dans la querelle de la diplomatique [29], son oeuvre porte la marque d’une ascendance moins tranchée, où la critique érudite figure en bonne place [30].

En fait foi l’affaire du cartulaire de Brioude. Elle était pour Saint-Simon d’une telle importance que, dans la table alphabétique générale des Mémoires, dressée en 1750, elle figure en tête de l’entrée consacrée au cardinal de Bouillon, alors que les items s’y suivent normalement dans l’ordre de leur apparition ; en position symétrique se trouve à la fin le « personnel » du cardinal, c’est-à-dire son portrait, lui aussi hors de sa place : ce sont l’alpha et l’omega de sa longue vie [31]. Toujours dans l’idée de sa « princerie », le cardinal avait prétendu que sa maison de La Tour, originaire d’Auvergne, descendait des anciens comtes d’Auvergne, et avait fait changer dans cette vue leur nom en « La Tour d’Auvergne, jouant sur le mot, et se garder surtout de l’expression trop claire de La Tour en Auvergne, qui ne se pardonnait point » (M, II, 846). C’est là qu’une « fortune inespérable les vint trouver » :

Un vieux cartulaire de l’église de Brioude enterré dans l’obscurité de plusieurs siècles fut présenté au cardinal de Bouillon ; ce titre avait les plus grandes marques de vétusté, et contenait une preuve triomphante de la descendance masculine de la maison de La Tour des anciens comtes d’Auvergne cadets des ducs de Guyenne. […] De longue main, pour sa réputation d’abord, après pour sa chimère, il s’était attiré tout ce qu’il avait pu de savants en antiquités. […] [Il] avait eu grand soin de ménager les savants des trois congrégations françaises de l’ordre de Saint-Benoît. Baluze, qui avait formé la belle et immense bibliothèque de M. Colbert, […] s’était fait un grand nom en ce genre […]. Son fort était de démêler l’antiquité historique et généalogique, et ses découvertes et sa critique étaient estimées.

M, II, 847-848

Saint-Simon parle en connaisseur : d’Étienne Baluze, fameux « antiquaire » et professeur de droit canon au Collège royal, il possédait les Capitularia regum Francorum en deux volumes publiés chez Muguet, mais aussi l’Histoire généalogique de la maison d’Auvergne qui le « déshonora » (M, II, 848[32]. Celle-ci, en effet, coïncidait en tout avec le cartulaire providentiel, que le cardinal avait du reste fait examiner par divers savants de son entourage. Ceux-ci en avaient confirmé à l’envi l’authenticité,

soit [qu’ils] y fussent trompés, soit qu’ils se fussent laissé séduire, soit, comme il y a plus d’apparence, qu’ils vissent bien ce qui en était, mais qu’ils ne voulussent pas se faire un cruel ennemi du Cardinal et de toute sa maison pour chose qui, au sens de ces gens obscurs qui ne connaissent que leurs livres, ne blessait personne et n’importait à personne [33].

M, II, 849

Saint-Simon, qui prise véritablement la science diplomatique, recourt à la faiblesse humaine plutôt que de la mettre en doute : ainsi « le P. Mabillon, ce bénédictin si connu dans toute l’Europe par sa science et par sa candeur, laissa entraîner son opinion par les autres » (M, II, 849). Du reste les savants ne sont pas incorruptibles [34]. En l’occurrence, le faux fut finalement découvert et deux d’entre eux, De Bar et Chassebras, furent mis sur leurs aveux à la Bastille (1704) où ils restèrent jusqu’à leur mort. Quant à Baluze, qui eut l’audace de publier tout de même son Histoire de la maison d’Auvergne [35], il fut exilé trois ans en représailles.

L’importance de cet épisode, sur lequel Saint-Simon revient à trois reprises (M, II, 847-851 ; III, 168-169, 970-971), vient précisément, nous semble-t-il, de ce qu’il ne met pas en jeu de simples mensonges, si éhontés fussent-ils, mais la fabrication d’un faux historique ayant valeur de preuve. La condamnation des fabricateurs par la Chambre de l’Arsenal, l’arrêt du Conseil révoquant le privilège accordé à Baluze et ordonnant la mise au pilon de l’ouvrage, la destitution de l’historien de sa chaire au Collège royal n’apparaissent au mémorialiste que comme des représailles impuissantes puisqu’elles n’ont pas attaqué la racine du mal. Faute de pouvoir lui-même abolir le rang de prince étranger et réduire les Bouillons à leur rang de pairie, Saint-Simon a écrit sans relâche des centaines, voire des milliers de pages en faveur de cette abolition. Les additions, les corrections, les projets de rétablissement se sont succédé et ont nourri les Mémoires de leurs inlassables rectifications, convoquant les ressources de la critique la mieux informée en matière de titulature afin d’accomplir son oeuvre de justice et de vérité, et de rendre à chacun scrupuleusement son dû. Cette histoire à la fois rigoureuse et charitable, au sens que lui donne l’Avant-propos de 1743 [36], est peut-être l’unique moyen de rétablir une mesure perdue dans des transactions aberrantes, car il ne suffit pas de faire taire l’imposture, d’arracher les marques de l’usurpation et de condamner le félon à l’oubli, il faut au contraire publier urbi et orbi la sentence et faire une fois pour toutes coïncider les res et les verba. Ainsi donc la littérature, sous les espèces judiciaires de l’histoire, a-t-elle aux yeux de Saint-Simon le privilège régalien d’annuler, dans la sphère même du droit dont elle prétend relever, l’érection d’une souveraineté vicieuse parce qu’incommensurable avec le service qu’elle récompense ; l’histoire fonde par là un espace idéal, réglé, définitif, appelé à se substituer pour la raison à l’espace politique défaillant : celui d’une hiérarchie dont les grandeurs parfaitement ordonnées traduiraient limpidement un dessein providentiel.

Parties annexes