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Exercices de lecture

Roland Barthes et son Journal : de l’inclination à la délibération

  • Valérie Stiénon

Corps de l’article

« Je n’ai jamais tenu de journal — ou plutôt je n’ai jamais su si je devais en tenir un. » Telle est, mi-solennelle, mi-embarrassée, la déclaration faite par Roland Barthes en 1979, en ouverture de son article « Délibération » paru dans le numéro 82 de Tel Quel [1]. Le critique-écrivain y livre les fragments de deux tentatives successives de journal personnel encadrés d’un discours non d’escorte mais de rejet, employé à en suspecter la valeur. Car tout se passe comme s’il s’agissait de trouver de nouvelles raisons de douter, quitte à invoquer les références du comique burlesque [2] ou à relancer le doute par trois fois, en le déplaçant d’une suspicion initiale sur le bien-fondé d’une pratique vers la mise en cause de sa valeur littéraire puis vers celle de sa « publiabilité ». Quant au résultat légitimement attendu de ce jeu délibératif peu conventionnel, il ne viendra pas : l’auteur ne fera part d’aucune décision concernant un objet qui semble n’exister que dans l’entre-deux d’une envie tempérée par la défiance. Entre inclination et délibération, il se pourrait que ces circonlocutions dubitatives constituent un principe fondamental d’intellection des écrits du dernier Barthes.

Dans le sillage de la polémique

« Délibération » vient s’inscrire dans la continuité des polémiques sur le journal personnel qui, depuis un siècle et demi déjà, croule sous les épithètes diffamatoires, traité tour à tour de malsain, d’hypocrite, de nul, d’artificiel, de stérile, de féminin, de puéril, d’ennuyeux, d’onaniste, de paresseux, de névrotique, de bavard, de narcissique, de raté, etc. [3] La critique ayant longtemps oscillé entre la moralisation et la médicalisation [4], seuls deux types de discours semblent avoir pris en charge l’objet diariste : le procès et le débat [5]. Si la « Délibération » récupère à son compte la maladie autrefois diagnostiquée, les symptômes du journal ont cependant évolué, passant des griefs du discours répressif à un défaut de littérarité qui rendrait vaine ou imméritée toute publication.

Jalon posé dans cette évolution, la déclaration barthésienne présente cependant plus d’une étrangeté. Il y a d’abord la duplicité qui consiste à longuement interroger la légitimité et l’intérêt de faire paraître un Journal, dans le moment même où quelques extraits en sont publiés de facto (et dans une revue d’avant-garde), acculant ainsi le lecteur au fait accompli. Il y a également l’incipit (« Je n’ai jamais tenu de journal — ou plutôt je n’ai jamais su si je devais en tenir un »), affichant une particularité discursive à peine perceptible, remarquée et commentée par Gérard Genette dans son article « Le journal, l’antijournal [6] » : le correctif « ou plutôt » unit deux propositions dont le rapport logique n’est pas de l’ordre de la correction et entre lesquelles on attendrait davantage un « car » explicatif, un « et même » de renforcement, voire la liaison adversative « et pourtant ». Ainsi, « le ou plutôt rétracte la première proposition non comme insuffisante, mais comme inexacte [7] », laissant entendre, par le détour d’une fausse épanorthose, que Roland Barthes aurait peut-être bien, tout compte fait, déjà tenu un journal antérieurement. Il y a, enfin, ce choix de donner à lire un journal personnel réduit à l’état dérisoire d’une poignée de fragments minimaux — à peine un échantillon de journal.

Par ailleurs, l’article se singularise dans l’ensemble des écrits de Barthes par la complexité de son dispositif rhétorique et pragmatique, situé entre délibération, démonstration et texte manifestaire. Conformément aux caractéristiques du genre délibératif que Roland Barthes a lui-même consigné dans « L’ancienne rhétorique. Aide-mémoire [8] », le critique-écrivain attend effectivement de sa délibération qu’elle le conseille quant à l’utilité de tenir un Journal : « Je n’esquisse pas ici une analyse du genre “journal” (il y a des livres là-dessus), mais seulement une délibération personnelle, destinée à permettre une décision pratique : dois-je tenir un journal en vue de le publier [9] ? » Bien que finalement déclarés insatisfaisants, les fragments de journal insérés dans l’article pourraient dès lors jouer le rôle d’exempla, de modèles destinés à persuader, par analogie, du bien-fondé de l’écriture du Journal, ce qui explique tout à la fois leur nombre restreint, leur provenance diverse [10] et leur exhibition comme spécimens expérimentaux illustratifs d’une écriture. Cette délibération est cependant étonnante en ceci qu’elle est personnelle, déviant le dialogue délibératif inhérent au genre originel vers un monologue appuyé par une mise en scène de soi explicite et insistante, d’une humilité quelquefois désarmante : « Me voici en face d’un problème qui me dépasse [11] ». Contre toute attente, Roland Barthes retrouve le Journal au moment même où il en fait le procès, puisque le texte qui encadre les bribes de journal se rend mimétique de l’écriture du journal personnel, tant par son régime énonciatif monologal que par sa réflexivité.

Affinités et réticences

Ainsi avouée, cette réticence n’est-elle pas pour le moins incongrue chez le critique-écrivain ? Ce dernier ne semblait-il pas, au contraire, disposé à pratiquer l’écriture diariste ? En témoignent notamment l’inclination à l’anecdote personnelle émaillant jusqu’à ses écrits les plus théoriques, ainsi que l’attention prêtée à l’« erratique de la vie quotidienne [12] » et au détail saisi individuellement dans le réel. On se souvient du punctum théorisé dans La chambre claire en tant que détail de l’image photographique qui interpelle chacun selon sa perception singulière. Et il n’y aurait pas à chercher longtemps pour trouver dans ses oeuvres deux principes inhérents au modèle diariste que sont l’écriture fragmentaire et le discours introspectif : que l’on pense, entre autres fameux exemples, au Plaisir du texte, au Roland Barthes par Roland Barthes, aux Fragments d’un discours amoureux et à La chambre claire. Non seulement Roland Barthes présente assurément certaine prédisposition à l’écriture du Journal, qu’il thématise d’ailleurs volontiers [13], mais de surcroît il rédige, à la suite de l’article « Délibération », un écrit qui sera identifié comme journal intime après sa publication posthume sous le titre « Soirées de Paris [14] » dans le très polémique recueil Incidents.

Cette hésitation à propos du journal, entre discours alambiqué et pratique effective, a quelquefois été constatée. Philippe Amen pose le problème en sept pages d’article [15], Bernard Comment y consacre brièvement une section de son brillant essai Roland Barthes, vers le neutre [16], Claude Coste l’intègre partiellement dans une étude d’ensemble sur la moralité [17], Éric Marty, en double spécialiste du genre diariste et de l’oeuvre barthésienne, en dresse un éclairant bilan [18]. Si elle peut a priori paraître un élément mineur au regard de l’ensemble de l’oeuvre, cette problématique ne constitue pas moins une voie d’accès privilégiée à l’étude de la production de celui que, dans le souci d’une périodisation largement artificielle, on a voulu nommer le « dernier Barthes », c’est-à-dire essentiellement le Roland Barthes des dix dernières années, le « romancier » en quête d’un roman à venir, peut-être inconcevable, peut-être utopique, peut-être déjà là. L’écriture diariste pourrait ainsi marquer une étape essentielle dans ce projet barthésien d’une transition de la Notation au Roman, du discontinu au continu, clairement énoncé lors des derniers cours au Collège de France [19]. Les feuillets posthumes de l’ébauche manuscrite de Vita Nova, le Roman tant de fois annoncé qui devait immortaliser l’entrée de Roland Barthes dans sa nouvelle et dernière vie de professeur au Collège de France, comportent d’ailleurs cette mention au référent énigmatique : « Le Journal ».

Le terme ne pouvait manquer chez Barthes d’arborer une majuscule, qui ne relève pas (uniquement) de la coquetterie graphique ou du tic d’écrivain et offre l’avantage de désigner comme tel un hapax : le mot « Journal » se singularise et affiche sa différence avec toute conception préconçue de ce que serait le journal (intime, personnel, autobiographique). À partir de cette indétermination initiale permettant d’éviter tout à la fois l’axiomatisation et la caractérisation essentialiste, le terme est donc posé, avec sa majuscule conceptualisante. Il rejoint également un idéal barthésien du Non-Vouloir-Saisir : de la même manière que l’écrivain de L’empire des signes construisait « son » Japon, il faut postuler qu’il s’agira ici de « son » Journal. Mais, si toute définition a priori ne peut que manquer son objet, est-il toutefois possible de discerner globalement les affinités et difficultés barthésiennes avec cette écriture ?

  1. Le Journal délimite un lieu de la parole sur soi ancrée dans une proximité particulière avec le quotidien, constituant de la sorte un moyen privilégié d’exploration de l’ordinaire à travers la subjectivité assumée de l’intime et du personnel, ce qui n’est pas pour déplaire à un Roland Barthes n’ayant cessé d’un bout à l’autre de sa production de rendre compte d’un aspect de la culture de son temps considérée à travers le prisme sa propre expérience.

  2. Le Journal peut être le prétexte idéal à semer dans l’écriture quotidienne les détails d’une existence, à livrer du sujet quelques-uns des biographèmes auxquels Barthes semble mélancoliquement attaché, comme l’exprime un passage bien connu de Sade, Fourier, Loyola [20].

  3. Étant en son principe même une forme ouverte et inachevée, qui accepte l’intermittence de l’arrêt et de la reprise incessants de l’écriture, le Journal se conforme au souhait qu’a toujours exprimé Roland Barthes de ne pas céder au dernier mot, d’éviter la clôture, de conserver au Texte sa suspension [21]. Cette même revendication des commencements non achevés, cette prédilection euphorique pour l’inchoatif justifie chez Roland Barthes le choix d’une écriture fragmentaire [22].

  4. Au nombre des inconvénients présumés du Journal se compte prioritairement la répétition : forme inachevée, le journal personnel est aussi mécanique de ressassement du quotidien, dont la répétition est inévitablement génératrice de figements et de stéréotypes, d’autant plus graves qu’ils s’appliquent au sujet lui-même. Toute écriture du journal autre qu’intermittente ferait tomber le sujet dans le piège, tant redouté, de la consistance.

  5. Par ailleurs, le Journal ne relève-t-il pas de la pratique bourgeoise, dont Barthes n’a eu de cesse de dénoncer la doxa ? La naissance historique du journal personnel à la fin du xviiie siècle correspond en effet à l’avènement de la société bourgeoise capitaliste, dont il reproduit le principe économique de comptabilisation de l’existence. Tenir un journal, n’est-ce pas dès lors une occupation petite-bourgeoise à bannir ?

  6. C’est un fait éditorial qui se présente comme troisième entrave éventuelle à la pratique du Journal par Roland Barthes. La plupart des écrits du critique-écrivain ont répondu à des commandes préalables. Ainsi, Le degré zéro de l’écriture réunit une série d’articles publiés dans la revue Combat, Michelet a été composé pour la collection « Écrivains de toujours » dans laquelle s’inscrira par la suite Roland Barthes par Roland Barthes, les Mythologies sont la compilation d’écrits composant initialement une chronique des Lettres nouvelles, les Essais critiques rassemblent plusieurs articles des années 1950, Sur Racine s’est ajouté aux préfaces du « Club français du livre », Le plaisir du texte n’est autre qu’un long article, La chambre claire a fait l’objet d’une commande de la part des Cahiers du cinéma, etc. [23] Dès lors, comment le Journal, dont la publication ne relève pas de la commande éditoriale, viendrait-il s’insérer dans une économie de la production barthésienne au sein de laquelle chaque texte dépend d’une nécessité antérieure et extérieure à l’écriture ? Ne pouvant résulter d’une commande, le Journal demeurerait dans la gratuité de l’offre sans la demande.

Une littérarité suspecte

Roland Barthes ne se contente pas de tenir un journal pour lui seul, c’est à une reconnaissance littéraire de celui-ci qu’il aspire. Afin de sonder le potentiel de littérarité de l’objet de ses tourments, il en isole quatre « motifs » littéraires que le tableau suivant récapitule :

Tableau 1

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Sous des désignations toutes personnelles, Barthes retrouve, traduites dans des rapports de séduction et de présence symbolique, les grandes références de tout discours sur la littérature : l’Auteur (dont la trace est repérable dans l’oeuvre par des spécificités langagières idiolectales), le Monde (le journal conçu comme reflet mimétique d’une époque), le Lecteur (qui cherche dans sa lecture une image de l’auteur à laquelle s’identifier) et le Style (le travail sur la forme, sur la « phrase »). N’est finalement littéraire dans le Journal barthésien que ce qui est assimilable aux grands invariants de la littérature. Et l’on mesure l’ampleur de la tautologie : le journal est littéraire si on parvient à le penser selon les grandes catégories du discours tenu sur le fait littéraire. En somme, dans sa laborieuse délibération, le critique-écrivain ne pointe du doigt que l’immense pléonasme d’une littérarité par défaut.

La quête d’une justification littéraire au Journal se vérifie jusque dans la typologie implicite dissimulée derrière les modèles diaristes que se donne Barthes lorsqu’il constate que « Kafka a tenu un journal pour extirper son anxiété, ou, si l’on préfère, trouver son salut [24] » et quand il reconnaît éprouver « un vif plaisir à lire dans le Journal de Tolstoï la vie d’un seigneur russe au xixe siècle [25] ». Comme l’a remarqué Gérard Genette, le Journal de Barthes ne se conçoit « ni comme document (Tolstoï) ni comme instrument (Kafka), mais bien comme “oeuvre”, c’est-à-dire comme monument […] [26] ». En s’identifiant de la sorte, comme à l’accoutumée, à divers modèles prestigieux qu’il érige en figures tutélaires, Roland Barthes s’inscrit dans une tradition d’intertextualité qui fonctionne d’autant plus efficacement entre les journaux personnels que les diaristes éprouvent le besoin d’invoquer des archétypes aptes à légitimer une écriture discréditée. Le rapport identificatoire ainsi instauré peut être admiratif ou judicatif. Que l’on pense, notamment, à Amiel lisant et commentant les journaux de Vigny, de Maine de Biran et de Maurice de Guérin, ou à André Gide s’inspirant des journaux d’Amiel et de Stendhal et critiquant celui des Goncourt, ou encore à Paul Léautaud jugeant le journal de Jules Renard.

On remarquera cependant que dans l’échelle des valeurs barthésiennes assignées au Journal, il reste un modèle non exprimé, celui du Journal conçu comme monument littéraire :

Tableau 2

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Loin d’être le Journal des Goncourt, pourtant resté le prototype du genre diariste depuis le succès de sa parution dans Le Figaro à partir de 1885, le modèle littéraire de Roland Barthes pourrait bien être le Journal d’André Gide. À plusieurs reprises, le critique-écrivain a reconnu la portée significative des écrits gidiens sur sa propre production. Présent avec une discrète insistance, comme en filigrane, Gide n’est jamais omis lorsque Barthes fait mention de ses lectures de jeunesse. Plus qu’un nom à citer, il est amicalement posé en modèle désirable et en référence tout à la fois identitaire, confessionnelle et artistique :

[…] croisé d’Alsace et de Gascogne, en diagonale, comme l’autre [Barthes] le fut de Normandie et de Languedoc, protestant, ayant le goût des « lettres » et jouant du piano, sans compter le reste, comment ne se serait-il pas reconnu, désiré dans cet écrivain [27] ?

Plus spécifiquement encore, c’est en tant que « langue originelle [28] » et modèle ayant inspiré « l’envie d’écrire [29] » que Gide est placé à la genèse de la production barthésienne tout entière. Origine de l’oeuvre, il en serait également l’horizon :

Ne suis-je pas fondé à considérer tout ce que j’ai écrit comme un effort clandestin et opiniâtre pour faire réapparaître un jour, librement, le thème du « journal » gidien ? À l’horizon terminal de l’oeuvre, peut-être tout simplement le texte initial (son tout premier texte a eu pour objet le Journal de Gide) [30].

Si l’article de 1942 intitulé « Notes sur André Gide et son Journal » n’est pas exactement le tout premier texte de Barthes [31], c’est bien sous l’ascendant gidien que celui-ci situe sa venue (tardive) à l’écriture et, de surcroît, avec une réflexion sur celui des textes de Gide qui intéresse le plus la présente étude, le Journal, dont l’importance pour le critique-écrivain est confirmée dans un entretien, en 1975 :

[…] le Journal, que j’ai toujours beaucoup aimé, en liaison avec les thèmes qui me préoccupent : celui de l’authenticité qui se déjoue elle-même, de l’authenticité retorse, qui n’est plus l’authenticité. La thématique du Journal est très proche de celle des fragments du R.B. par lui-même [32].

Derrière l’insistance du « thème » du journal gidien, ce n’est donc pas uniquement l’admiration de Roland Barthes pour l’archétype d’une homosexualité enfin exprimée et fictionnalisée qu’il faut discerner, mais plus largement le problème de l’authenticité. Mentionnée en 1975, cette dernière n’est pas encore celle que Barthes différencie de la sincérité dans sa « Délibération », quatre ans plus tard, lorsqu’il distingue l’idéal d’une expression du Moi (que le critique identifie comme l’utopie de la sincérité, le Moi demeurant hors d’atteinte) de l’emprunt des codes d’une écriture préexistante, ce que la pensée barthésienne conçoit comme le gage de l’inauthenticité résultant d’un inévitable histrionisme. Pour rendre compte de la part de fiction assumée par le journal personnel dans l’expression d’une « sincérité », Barthes recourt donc à ce leitmotiv bien connu du gidisme :

Dans le Journal de Gide, tout y passe, toutes les irisations de la subjectivité : les lectures, les rencontres, les réflexions et même les bêtises. […] Pourquoi, me direz-vous […], je n’écris pas un journal ? C’est une tentation que beaucoup d’entre nous ont, et pas seulement les écrivains. Mais cela pose le problème du « je » et de la sincérité qui était peut-être plus facile à résoudre du temps de Gide […] [33].

Par les difficultés qu’éprouve Barthes à lui découvrir d’éventuelles vertus littéraires, le journal personnel est ramené à la cause de tous ses maux : la publication. Le genre diariste s’est en effet constitué à partir du phénomène éditorial, qui a contribué à révéler l’existence de cette configuration textuelle tout en lui conférant une littérarité problématique, car il n’a pas suffi au journal de faire son entrée dans la littérature pour être littéraire. Lui qui avait à ses débuts bénéficié d’une légitimité presque usurpée, acquise par son auteur dans une oeuvre dont il n’était que le méprisable rogaton, se trouve progressivement transformé, comme malgré lui, en objet de communication et de consommation collectives, par un effet de récupération institutionnelle auquel il n’était pas initialement destiné. Mais la délibération barthésienne inverse ce rapport du journal à la publication. S’il s’agissait auparavant de tenir son journal à condition qu’il ne soit pas publié, il est maintenant question d’en écrire un s’il se montre digne d’être publiable. De là la nécessité de le soumettre à un procès en bonne et due forme. Il y aurait d’ailleurs lieu de distinguer littérarité et généricité : si le journal se trouve en passe d’être un genre reconnu, il demeure cependant sur le seuil de la légitimité esthétique, non pas dans une paralittérature mais dans l’infra-littéraire, celui de la littérarité conditionnelle, cet en deçà insatisfaisant qui pour certains auteurs constituerait une manière de « faire de la littérature contre la littérature [34] ». Quand peut-on, du reste, qualifier un journal de littéraire ? Lorsqu’il se consacre à la vie littéraire (le Journal des Goncourt), lorsque son titre le désigne comme tel (le Journal littéraire de Paul Léautaud), lorsqu’il est l’oeuvre d’un écrivain reconnu, voire consacré ? La réponse de Barthes semble bien être la suivante : si le journal devait être littéraire, il appartiendrait à une littérature sans preuves. Pour le comprendre, il faut avoir remarqué que la « Délibération » est tout entière bâtie sur un présupposé tenace, celui de l’effroi d’une imminente disparition de la littérature : « la justification d’un Journal intime […] ne pourrait être que littéraire, au sens absolu, même si nostalgique, du mot [35] », « [e]n pratiquant à outrance une forme désuète d’écriture, est-ce que je ne dis pas que j’aime la littérature […] au moment même où elle dépérit [36] ? » Cette même idée se manifeste également dans la clausule de l’article, au ton apocalyptique, exprimant toute l’urgence qu’il y aurait à « sauver » le Journal. Le doute exacerbé concernant la valeur du Journal pourrait dès lors n’être que l’écho assourdi d’un autre, fondamental, celui de l’existence d’une littérature (post)moderne. Le problème est bien connu. Il réactualise, notamment, l’ancien mythe blanchotien d’une Littérature-Orphée se retournant sur une disparition et se pose, comme l’a montré Antoine Compagnon [37], chez un Roland Barthes campant la posture de l’antimoderne et envisageant comme salut à cette proche agonie de la littérature le remède de la poésie du haïku, dont il a donné de récurrents développements au Collège de France, lors de ses dernières leçons. Le Journal est ainsi pris dans le vaste problème — qu’il emblématise — de la fin ultime d’une littérature qui doute d’elle-même sans parvenir à prouver sa légitimité :

Ce tourment [du Journal], je crois, tient à ceci : que la littérature est sans preuve. Il faut entendre par là qu’elle ne peut prouver, non seulement ce qu’elle dit, mais encore qu’il vaut la peine de le dire. Cette dure condition (Jeu et Désespoir, dit Kafka) atteint précisément son paroxysme dans le Journal [38].

Par ailleurs, le teneur de Journal n’est-il pas, au dire de Barthes, un « comique » désorienté dans ses fondements existentiels, ignorant non ce qu’il est, mais si il est [39] ? Le Journal est donc sans preuves, impuissant à poser les fondements de sa propre validité, et le mot d’ordre du diariste pourrait être « j’écris pour savoir si je dois écrire ». C’est un constat similaire qu’avait déjà dressé Barthes en 1966, dans son compte-rendu de l’ouvrage d’Alain Girard consacré au journal intime : « En somme, journaux intimes et textes actuels pourraient également prendre pour devise ce mot de Pascal (je cite de mémoire) : “J’avais une pensée ; je l’ai oubliée ; j’écris, au lieu, que je l’ai oubliée.” [40] »

La littérature écrit qu’elle écrit. Mais peut-elle persévérer dans cette écriture du rien ? Barthes répond par la négative lorsqu’il propose, comme solution à la condition aporétique du Journal et en compensation à la facilité de la note quotidienne et à la médiocrité du spontané qui en font le lit, de racheter le déficit du contenu par la surenchère de la forme, travaillée « jusqu’au bout de l’extrême fatigue [41] ». Réintégrer le travail dans la rédaction du Journal, c’est nier le principe même de liberté et de spontanéité du genre. C’est aussi revenir à la création comme ascèse, comme inventio, aux antipodes du génie réceptif. Dans cette revendication du labeur formel, on aura reconnu une nouvelle formulation de la « flaubertisation » de l’écriture à laquelle le critique identifiait, dans Le degré zéro de l’écriture, la naissance de la valeur-travail de la littérature [42]. Roland Barthes prône ainsi un retour au travail de l’écriture en remède à un Journal jugé défaillant en raison de la facilité de son matériau et du doute insoluble dont il est frappé, comme, avec lui, toute la littérature, depuis la modernité et son principe de déceptivité.

Autre formulation de cette littérarité déficiente : celle du Texte, que le Journal devrait s’efforcer d’atteindre. Car celui-ci n’en est que « la forme inconstituée, inévoluée et immature [43] ». À la mode dans les années 1970 et fétiche de l’avant-garde telquélienne, ce concept volontiers mouvant et incommensurable, théorisé en 1973 [44] dans le sillage des recherches menées par Julia Kristeva, ouvre un vaste chapitre de la pensée barthésienne. Toute définition relèverait du défi, et le recours commode à l’étymologie latine échoue à cerner ce qui est bien plus qu’un tissu de langages et de codes. Roland Barthes n’en concevait lui-même qu’une approche métaphorique. Les fantasques métaphores sont d’ailleurs demeurées célèbres, qui vont de l’abricot (le noyau de sens) à l’oignon (l’effeuillement du sens) en passant par la banquette, le cube à facettes, la toile d’araignée, la tresse ou la pâte feuilletée [45]. Si l’on éprouve des difficultés à cerner conceptuellement ce qu’il est, le Texte se laisse cependant partiellement caractériser par la négative. Il n’est pas nombrable ni quantifiable : se manifeste toujours du texte, non un texte. Il n’est pas non plus saisissable, au mieux peut-on le traverser, car il se disperse dans l’étoilement intertextuel. Étant toujours paradoxal (terme emprunté au lexique barthésien, qu’il convient de lire comme para-doxa[l], à la limite du discours doxique), il se veut hors pouvoir. Décentré et sans clôture, le sens n’y est pas fixé mais infiniment reporté en un pluriel de sens. Enfin, le Texte n’est pas un produit, il est une production qui s’éprouve dans le travail de la signifiance, celui des modalités sans cesse changeantes de l’énonciation, à ne pas confondre avec la signification oeuvrant, elle, dans l’énoncé définitivement établi.

Que manque-t-il donc au Journal pour devenir Texte ? Sa faiblesse serait de ne pas être une écriture (« Mais précisément : le Journal, si “bien écrit” soit-il, est-ce de l’écriture [46] ? »), cette autre notion difficilement saisissable dont une définition est élaborée dès Le degré zéro de l’écriture, qui l’envisage comme une fonction consistant à instaurer un rapport entre la création et la société, ce qui fait d’elle l’usage social du langage et engendre une morale de la forme. Mais qu’en est-il de cette notion évolutive en 1979, lors de la rédaction de « Délibération » ? Elle semble n’avoir été conservée que comme premier terme de l’ancien couple écriture-écrivance, recouvrant la dichotomie écriture intransitive-écriture transitive, vestige d’une désormais lointaine théorie sartrienne de l’engagement littéraire. Plutôt qu’une écriture, ce que manifesterait exemplairement le Journal est un style, avec tout ce qu’il comprend de personnel, d’organique et d’humoral. Au nombre des « motifs » littéraires isolés dans la « Délibération » se compte d’ailleurs le motif poétique, qui concède au Journal l’avantage de restituer l’individualité de son auteur à travers ses accidents idiolectaux. Style sans écriture, dénué de toute visée d’inscription dans le social, le Journal est le spécimen identitaire, organique et langagier, de son scripteur. Non-écriture, il n’est guère que scription, acte musculaire du tracé matériel de la note quotidienne sur la page. Le problème ultime du Journal est donc d’évoluer entre scription et écriture, dans la distance qui sépare le scripteur de l’écrivain, le copiste de l’artiste.

Valeurs de la note quotidienne

Roland Barthes assimile le Journal à une parole « writée selon un code particulier [47] », à une parole écrite qui est encore parole et pourtant déjà écriture. C’est de cette composante-parole que naît la suspicion à l’égard du Journal et c’est à elle que sont attribués les aléas d’une rédaction non apprêtée, médiocre, elliptique, agaçante dans ses redondances. Le Journal est donc une parole qui veut s’écrire. Or, comme le dira Barthes au Collège de France cette même année 1979, le grand problème de la parole est que « sa valeur est fragile, elle se dévalorise au fur et à mesure qu’elle s’actualise [48] ». Dès lors, la notation du quotidien, exercée comme une pratique active — la notatio est un acte, précise encore le professeur au Collège de France —, s’avère frappée d’une incertitude dont Barthes s’alarme en recourant tantôt à la métaphore culinaire, tantôt à la figure de l’artisan : « [d]ans le Journal […] l’absence de valeur d’une notation est toujours reconnue trop tard. Comment faire de ce qui est écrit à chaud (et s’en glorifie) un bon mets froid ? C’est cette déperdition qui fait le malaise du Journal [49] » et « il n’est pas sûr que le Journal récupère la parole et lui donne la résistance d’un nouveau métal [50] ». Lieu incertain d’une éventuelle récupération de la parole par l’écriture, le Journal se situe dans un entre-deux régi par un processus de perte ou de « déflation » qui n’est pas sans évoquer l’utsuroi japonais, le moment où la fleur va faner [51]. La note quotidienne composant le matériau du Journal implique donc deux types de valeurs : la ténuité sublimée par l’écriture et la futilité échouant hors l’écriture, ne dépassant pas sa transcription matérielle sur la page [52].

Exposant au Collège de France sa propre pratique de la notation par l’utilisation d’un carnet qu’il ne manquait d’emporter à aucune de ses sorties, Roland Barthes affine le processus de l’infra-notation par le recours à une troisième notion, comme il aime en convoquer et en refaçonner. Il s’agit de la notula : un mot est d’abord noté dans le carnet puis recopié sur une fiche à domicile, ce qui subdivise la notatio en deux moments, celui de la notula (le mot précipitamment tracé dans le carnet en vue d’une remémoration ultérieure de l’idée qui vient de surgir et qu’il n’exprime que laconiquement) et celui de la nota (le mot méticuleusement recopié sur une des nombreuses fiches de travail et dès lors destiné à intégrer un article ou un livre). La notule n’est pas encore l’écriture, contrairement à la note recopiée, qui, elle, peut y prétendre. Ainsi considéré à la lumière de la notatio, le Journal de Barthes apparaît comme un relais dans la filiation des supports d’une pratique de la notation qui passe successivement par le carnet, la fiche, le journal personnel et, comme l’ont annoncé ses derniers écrits, le roman.

Ce processus de récupération de la note quotidienne renoue avec la forme de capitalisation [53] qui s’est observée dans la genèse du genre diariste. À son origine, le journal intime est une forme d’épargne de soi qui se présente sous les atours du bilan, enregistrant les menus faits de la quotidienneté en termes de gains et de pertes [54], inventoriant le nombre de visites et de lettres reçues. Le geste d’une fructification de la note par l’écriture apparente ainsi le journal personnel à son ancêtre, le livre de comptes, mais le dépasse : tandis que le livre de comptes consigne presque exclusivement des déficits, le journal offre l’espoir d’une double plus-value, celle d’une valorisation de l’insignifiance par l’écriture et celle d’une récupération du matériau-journal pour une oeuvre à venir dont il ne serait originellement qu’un complément de moindre intérêt. Ce cas du Journal capitalisé par l’Oeuvre trouve sa meilleure illustration chez André Gide, ayant inséré des fragments de son célèbre Journal dans la majorité de ses oeuvres fictionnelles.

Les estimations de la valeur de la note quotidienne mènent à deux conclusions. D’une part, le genre diariste apparaît comme doublement inféodé au temps, celui du calendrier qui lui confère sa structure globale et celui de la note périssable dont la valeur fluctue temporellement. D’autre part, le Journal selon Roland Barthes n’est pas seulement un écrit, il est aussi un acte, lié à un mode d’existence réglé sur la notatio conçue comme une activité extérieure, un reportage de la petite actualité personnelle, une prospection attentive dans le quotidien.

Les artifices de la sincérité

La sincérité n’apparaît chez Roland Barthes qu’escortée de guillemets précautionneux, car elle est illusoire, et ce depuis bien longtemps : « la sincérité n’est qu’un imaginaire au second degré [55] », le premier étant la croyance en une expression vraie du Moi. Qui est « je », depuis qu’il est un autre ? Et quel écrivain d’avant-garde aurait souhaité répondre à cette question ? Dans le progrès vers les désillusions concernant le paradigme de la sincérité, Roland Barthes reconnaît trois moments fondateurs : la psychanalyse, la critique marxiste des idéologies et la critique sartrienne de la mauvaise foi [56], selon le concept philosophique élaboré en 1943 dans L’être et le néant. Dans le déploiement de sa pensée ontologique, Sartre en arrivait à affirmer que « la structure essentielle de la sincérité ne diffère pas de celle de la mauvaise foi [57] ». Qu’est-ce à dire ? L’affirmation est étonnante, lorsqu’on serait plutôt tenté de concevoir la sincérité et la mauvaise foi comme relevant d’un fonctionnement antagoniste. Selon Sartre, la sincérité relève d’un principe d’identité selon lequel l’homme ne serait pour lui-même que ce qu’il est. Or, contraint de faire être ce qu’il est, l’homme n’est jamais ce qu’il est mais ce qu’il devient. Et Sartre de recourir alors à l’exemple bien connu du garçon de café jouant à être garçon de café afin de réaliser sa condition, ce qui vaut pour démonstration de l’impossibilité dont est frappé l’idéal d’être en soi de la sincérité. Ainsi, un des enseignements de la pensée sartrienne de L’être et le néant est que l’effort de sincérité qui anime tout examen de conscience et tout acte de confession (que ce soit ou non dans un journal intime) est par essence destiné à échouer [58]. Progressant dans sa démonstration philosophique, Sartre en arrive à montrer que loin d’être l’antithèse de la mauvaise foi, la sincérité est précisément un phénomène de mauvaise foi : s’efforçant aveuglément d’être ce qu’il est, l’homme sincère se constitue comme chose, puis se désolidarise de celle-ci au moment où il la contemple. De sorte que sincérité et mauvaise foi se trouvent toutes deux captives d’une même alternance entre l’être et le « n’être-pas ».

Le Journal idéal

Le Journal qui aurait dépassé ces désagréments concernant tout à la fois une littérature incertaine, une pratique éphémère de la note quotidienne et un agrégat d’illusions sur la sincérité, se trouve réduit par la « Délibération » de 1979 à deux caractéristiques minimalistes a priori surprenantes : le rythme et le leurre. Le rythme est le retour à intervalles réguliers, ce mouvement de « chute et montée [59] » du Journal, celui de la cadence des jours qui convertit la durée temporelle en période et fait de l’écriture journalière une forme mouvante relevant non de la structure mais de la méthode, qu’il faut entendre en son sens étymologique de « chemin » : le Journal est tout entier cheminement incertain d’un jour à l’autre. Le rythme du Journal est aussi la fréquence à laquelle il est tenu : « [p]arfois, je commence, et puis, très vite, je lâche — et cependant, plus tard, je recommence [60] », avoue, dans sa délibération avec lui-même, un Barthes embarrassé d’une petite manie d’écriture dont il peine à se défaire. Dans l’un et l’autre cas, c’est d’une pulsation individuelle qu’il s’agit, Roland Barthes retrouvant une nouvelle fois, dans le Journal comme ailleurs, l’inscription textuelle du corps biologique qui possède lui aussi son propre rythme, pulmonaire et cardiaque. Mais le rythme intervient ailleurs dans la pensée barthésienne et sous une forme non dépourvue d’intérêt pour l’étude du Journal.

En 1977, dans son premier cours au Collège de France, le critique élabore la notion d’idiorrythmie (étymologiquement : idios rhuthmos, le rythme particulier, propre à chacun). Elle désigne un modèle de vie s’observant dans certaines communautés monastiques, résultant d’un compromis entre érémitisme et cénobitisme [61], d’un équilibre entre existence individuelle et vie collective, entre solitude autarcique et rencontre sociale. Formulée par Barthes sur le mode du fantasme avoué — qui n’en est donc plus un, paradoxe récurrent chez l’auteur —, elle serait la possibilité d’évoluer parmi les autres sans rien sacrifier de son rythme personnel. Les diverses actualisations du Vivre-Ensemble, parmi lesquelles le modèle idiorrythmique serait le plus abouti, peuvent se trouver inscrites dans la trame de la fiction romanesque : tout roman intégrerait dans sa structure et dans son économie textuelle la représentation d’une modalité du Vivre-Ensemble. Considérant les rapports entre conduite de vie et fiction, Barthes examine plusieurs exemples [62] en admettant n’avoir pas connaissance d’un modèle fictionnel idiorrythmique. Donnant à lire à une communauté l’expression d’un rythme personnel, le journal intime publié pourrait précisément apparaître comme une fiction de l’idiorrythmie. Rapportée au style du Journal, cette dernière opérerait ainsi la réconciliation du corps personnel et du corps social. Voici qui conférerait au Journal idéal la dimension éthique d’une conduite de vie réfléchie, déjà communément assumée dans le journal personnel sous les aspects du journal-délibération écrit pour guider des choix existentiels. La question du Journal chez Barthes rejoint dès lors inévitablement celle de la moralité, qui a animé sa production des dix dernières années, distinctement placée sous l’ascendant nietzschéen. La moralité de Roland Barthes peut s’entendre dans trois sens au moins, distincts sans être exclusifs l’un de l’autre : générique, thématique et éthique. En tant que genre, puisque c’est ainsi que la classe le tableau des phases successives de l’oeuvre que Barthes s’est plu à retracer dans son essai doublement éponyme, la moralité barthésienne est moins la perpétuation de l’ancien genre qu’une désignation de la stratégie discursive d’écriture fragmentaire à laquelle oeuvre le dernier Barthes depuis Le plaisir du texte. En tant que thème, ainsi que le signifie un extrait du Roland Barthes [63], la moralité désigne la lutte du critique-écrivain contre la doxa petite-bourgeoise, le figement du sens et l’illusion du cela-va-de-soi. Enfin, en tant qu’éthique, la moralité n’est pas la morale mais son contraire, comme le précisent les remarques faisant suite au tableau en phases du Roland Barthes. Alors que la morale serait dictée par l’hétéronomie d’une loi extérieure contraignante, la moralité résulterait d’une attitude actualisant ce Neutre idéal auquel Barthes va longuement réfléchir par la suite. C’est la moralité dans son acception éthique qui concerne l’idiorrythmie du Journal.

Que recouvre, quant à elle, la désignation de « leurre » que devrait constituer le journal idéal ? La délibération barthésienne ayant déplacé le doute concernant le Journal de sa littérarité à sa « publiabilité », le problème qui se pose avec la publication n’est dès lors pas une simple affaire d’éditeur : c’est celui de l’intrusion du regard de l’Autre, de tel qui me lira. Le Journal devient suspect du point de vue de l’Image que livre de lui-même son scripteur dès lors qu’il est placé devant l’Autre. Et ces tyrannies de l’emprise exercée par le regard d’autrui apparaissent de façon exemplaire dans l’évolution éditoriale du Journal, écrit initialement « intime » non destiné à être lu, pour lequel tout regard extérieur n’était qu’une intolérable effraction. Mais l’Autre exerce son emprise sur tout écrit, du plus intime au plus lu, car il n’est pas seulement regard inquisiteur, il est aussi acteur charismatique sur les planches d’un théâtre du Texte qui réclame son entière collaboration pour un bon fonctionnement pragmatique. Plus que scénique, sa présence est même corporelle depuis la péremption des « attitudes grammaticales » décrétée par Le plaisir du texte. Dans le cas du Journal comme leurre, le problème de l’Autre est celui de l’Imago. Le leurre, cette illusion spéculaire dont est victime le Moi devant l’image trompeuse que réfléchit le miroir, résulte du travail pernicieux de L’imaginaire, notion qu’il faut entendre, chez Barthes empruntant à Freud revu par Lacan, mais aussi à Sartre (dont L’imaginaire constitue l’intertexte de La chambre claire), comme ce qui fait consister l’image. La défiance qu’inspire à Barthes la fixation de son image en Imago est telle que l’on peut en observer la gradation, depuis la sobre et poignante confidence « Il supporte mal toute image de lui-même, souffre d’être nommé [64] » jusqu’à cette vision culinaire dantesque, non dénuée d’humour :

Comment une image de moi « prend »-elle au point que j’en sois blessé ? Voici une nouvelle métaphore : « Dans la poêle, l’huile est étalée, plane, lisse, insonore (à peine quelques vapeurs) : sorte de materia prima. Jetez-y un bout de pomme de terre : c’est comme un appât lancé à des bêtes qui dormaient d’un oeil, guettaient. Toutes se précipitent, entourent, attaquent en bruissant ; c’est un banquet vorace. La parcelle de pomme de terre est cernée — non détruite, mais durcie, rissolée, caramélisée ; cela devient un objet : une frite [65]. »

Il est impossible de se dire sans affronter le piège de l’Imago, dont on ne vient jamais à bout, tant il est vrai qu’on est toujours récupéré par l’image : refuser l’image, n’est-ce pas encore produire l’image de celui-qui-refuse-les-images [66] ? Comme le remarque Barthes très tôt et à propos du Journal, Gide a lui aussi souffert de cette dictature :

[…] le Journal est bien souvent écrit pour redresser l’idée qu’on a pu se faire de Gide, par des citations, des rapports, des mots inexacts. C’est une perpétuelle remise au point de lui-même ; comme un opérateur scrupuleux, il accommode sans cesse l’image à la vision paresseuse ou malveillante du public. « Ils veulent faire de moi un être affreusement inquiet. Je n’ai d’autre inquiétude que celle de voir mésinterpréter ma pensée » (Journal, p. 864, an 1927 [67]).

Ailleurs [68], Barthes explique que l’attitude défensive de Gide devant le figement de l’image a été l’hésitation, la production d’une image stable de l’indécision, qui trouve sa figure antagoniste dans un autre modèle, Philippe Sollers, qui lui, par ses « oscillations » et la réitération du scandale, n’a cessé de troubler la consistance de l’image.

Le travail pernicieux de l’imaginaire dissocie le « moi » du « soi » [69], et le leurre réside dans le fait que le « moi » n’est jamais atteint qu’à travers son substitut imaginaire. Ce leurre est bien sûr le lot de toute velléité (auto)biographique. Mais la particularité du Journal est sa capacité à afficher la vérité du leurre en exhibant un « je » caricatural exagérément poseur, qui ne peut être qu’un imposteur puisque sa sincérité n’est plus crédible. La meilleure façon de déjouer l’imaginaire est de le mettre en scène pour le désigner comme tel. Cette mise en scène d’un imaginaire, c’était déjà l’ambition du Roland Barthes par Roland Barthes, c’est également le réflexe d’une littérature qui, renouant avec le larvatus prodeo cartésien, s’avance masquée tout en désignant du doigt son masque. Le rythme et le leurre du Journal idéal le font donc sortir de la stricte sphère du littéraire pour lui conférer la dimension éthique d’un Journal exemplaire qui présenterait dans l’idiorrythmie de sa structure l’inscription d’un mode de vie idéal et mettrait en scène un « je » parodique, habile à dénoncer l’incessante et pernicieuse transformation de l’image du moi sous le regard de l’Autre.

Venu tard à l’écriture, avec des articles, des essais et des écrits théoriques de plus en plus fragmentaires dans les dernières années de sa carrière, Roland Barthes n’avait rien d’un intarissable diariste-fleuve à la Amiel. Pourtant, digressive et intermittente, souple et expérimentale, l’écriture du Journal semblait parfaitement convenir à la « papillonne » d’un observateur-commentateur du quotidien à qui elle offrait les avantages d’une pratique personnalisée et cumulative de la notatio, à condition toutefois d’affranchir cette dernière des outrances de l’infatuation et des pesanteurs d’un narcissisme trop complaisant, non assimilable à la véritable subjectivité. C’est à l’occasion d’une circonstance malheureuse, celle de la maladie de sa mère bientôt mourante, que Roland Barthes s’essaie à l’écriture diariste, à Urt, en 1977. Cette initiation à l’écriture journalière lui donne matière à réflexion : pourquoi n’a-t-il jamais tenu de Journal auparavant ? La question requérait pour le moins une « Délibération ». À court d’arguments destinés à sauver le Journal d’une littérature sans preuves où le confinent sa valeur incertaine et sa médiocrité elliptique et redondante, la sinueuse délibération personnelle de 1979 ne parvient au mieux qu’à lui découvrir une littérarité douteuse, avant d’éluder la question de l’écriture diariste en la renvoyant dans les limbes d’un Journal idéal qui serait rythme et leurre, qui inscrirait dans l’idiorrythmie de sa structure une conduite de vie idéale et déjouerait, en les dénonçant, les pièges de l’Imago.

Parties annexes