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Poèmes inédits de Fernand Ouellette

  • Fernand Ouellette
Couverture de Volume jubilaire,                Volume 50, numéro 1-2, 2014, p. 7-192, Études françaises

Corps de l’article

À l’orée

La soif ranime à l’avant
L’intense présence, tient à distance
Les amas rejetés par l’élan de la vie.
S’éveillent les prunelles
Semblables à des feux de forge.
L’espérance retrouve son appui
Sur les lumières qui descendent des astres,
Qui s’élèvent des mots, des herbes,
Des arcs sonores de tant d’oiseaux.
Rien alors de ce que le désir porte en soi
Ne se retire dans l’oubli.
Trop de fortes images irradient
À l’orée du coeur,
À l’ombre des piliers
Étroitement reliés à l’être.

Ancrages

Sans une ardeur immodérée,
Le langage ne se transfigure en lumières
Du lointain là-bas.
Le désir s’amollit, les mots dépérissent
L’imprévu ténébreux s’impose
Faute d’ancrages dans l’immémorial,
Dans l’espace de l’espérance.
Le chant de l’être s’insurge
Dès qu’il perd de vue, de son,
L’émerveillement de la floraison
Mouvante qui traverse un temps
Insaisissable.

Apothéose

Après les intervalles d’aveuglement,
Le pressentiment d’une alliance
À venir, plus tard après le temps du passage.
À lumière invisible,
Déjà le verbe, dégagé des plaintes,
S’expose en parcourant l’illisible
Immensément ceint d’une aube montante.
Et travaillent les mots,
Pavoisent ce qui en hauteur
Émane de déchiffrable,
Lorsque le soleil et les oiseaux
Ont traversé l’azur. Survivant
Tout signe peut présager l’apothéose
D’une vie qui atteint à sa plénitude.

Château

Distiller le bleu, l’or
Qui parfois tombent à verse sur l’âme,
Avant que bientôt, dans une année peut-être,
Je n’aie plus de corps,
Ni de château à souvenirs,
Que je sois inapte à ciseler
Des mots, à éloigner le chant
De sa déchéance.
La mort est bien vaste
Qui veille sur l’esprit, le soupèse,
Mesure son degré de maîtrise
Des angoisses, de l’espoir.

Contour

Des choeurs de lumières
Scandent le paysage.
Le matin demeure intact.
Une autre fois, un autre jour,
Porte midi à la cime.
Marche dès lors s’il le faut
Parmi les orties,
Même sans jubilation, avec des gestes
Qui entaillent tes heures.
Garde ta vision à la hauteur du désir.
Bientôt tu seras léger, si loin,
En empruntant le contour de l’horizon,
Avec des mots pleins d’oiseaux perchés,
De corolles chantantes.

Dehors

L’étrange issu
Du fabuleux silence,
Sans noeuds, sans torsions,
Allant sur le sol cahoteux,
S’agrandissant,
De l’écriture qui émerge,
Proportionnée au désir,
Au dehors qui se laisse capter.
Les lieux se mettent à scintiller.
Les oiseaux déferlent par tribus
Sur les faîtes des feuillages.
Les passages s’ouvrent
En repoussant le noir, débouchant
Sur le magnifique revers
Des vocables.

Éclats

Prends le relais des ondes lumineuses
Du commencement des étoiles,
Des mouvements de la terre,
En dépit de l’éphémère, de l’ennui
Qui survivent en perdant
Le chant puissant de la durée,
Et de l’étrange effroi de l’âme
Contournée par la mort.
Garde l’esprit plein des bruissements
Qui montent des arbres,
Laisse la lenteur de la mer
Te traverser le souffle.
Ainsi, les éclats de l’azur
Renouvellent leurs noces
Avec le regard qui provient
Du coeur émerveillé.

Étape

Le diseur s’en fut
Avec l’intuition de pierres, de lumières
Imprononçables, par les mots mêmes
Les mieux ouvragés.
Il avait dû suivre des sentiers de glace
Que seules les étoiles savaient déceler.
Mais la langue ne parvenait à briser la mort
En rompant des glaçons purs.
L’horizon noir déroulait son infini…
Or pourtant le voyageur jamais
Ne chantait à vide.
L’étape de l’insondable était pressentie
À chaque pas, à chaque son
Des mots qui s’envolaient.

L’extrême

Parfois tinte mon ombre,
Solitaire à l’arrière,
Harcelée par les âges.
Tout le désir pourtant se tient à vif,
Toujours prêt à traverser
Le plein du soleil,
À effleurer comme l’oiseau
Le bord sans fin du bleu.

L’extrême à chaque jour
Demeure insondable.
Je n’ai plus assez de temps
Pour l’apprivoiser.
Le commencement de la mort s’impose
Sur l’épaule avec des mouvements lourds,
Même si je rassemble mes voix, mes appels,
Pour mieux relayer ma louange.

Lignée

Je te ravirai à nouveau
En haut où le soleil
Se propose dans sa plénitude.
L’obscurité au creux du vallon
N’est guère favorable
À l’émerveillement,
Au renversement.
Les états d’amour
Ont leur lignée pure,
Jusqu’à ce que le coeur
Sombre dans l’angoisse,
Ou bien que le chant décline
De pesanteur,
Ou que le souffle se reconcentre
Dans l’azur.

Par les cols

Une solitude corrosive,
Loin du domaine entrevu,
Au fond d’une crevasse,
Sans ailes.
La vraie traversée par les cols
Paraît interminable,
Brouillée de bas bavardages,
Dans l’étroitesse.
L’absolu s’estompe.
Et pourtant Il sera bien présent
Au sommet vif d’une montagne
Encore inaperçue,
Non dévoilée par le chant,
Ni saisie par le désir.

Pétrarque

Poésie, poésie
Que rien n’entrave,
Grand oiseau survivant
Au-dessus des eaux, des continents,
Volant, planant sur les méridiens,
Bleu cortège traçant son avancée
Le long du levant. Vers l’Être.
Ainsi Pétrarque dense de mots mûris,
Secouant ses siècles,
Se redressant étincelant dans le présent
Par la bouche d’un Mandelstam
Si près de la poussière.

Pression

Repère les étreintes du soleil
Pour mieux distinguer, mesurer
Les lieux enluminés
Vers lesquels à nouveau tu dois tendre.
Chaque jour l’illimité rétrécit,
Risque de se fermer à l’âme.
Ou de se dévider comme un matin
Qui perd le souffle
Sous la pression des morts à venir.
La défaillance du coeur
Succède à l’emballement.
Le regard n’invente plus de merveilles
Tant désirées depuis ta naissance.
Un ciel de pierre, trop souvent,
Recouvre les heures.

Quête

Sous la voûte de l’attente,
Le poète, à l’abri de l’extase,
Quadrille les lieux
Jusqu’au fond de leur ombre, toujours
En quête de poèmes imprégnés d’azur,
Ou du silence, de la grâce
Qui a illuminé le tombeau.

À l’écart de la disgrâce,
L’errant fait chemin avec des mots
Qui longuement ont baigné
Dans le matin déclos,
Et s’enivre de sa seule lumière.
Ainsi s’élèvent les psaumes
Loin depuis les cimes.

Revers

Sans répit, l’effort dans les hauteurs
Des ailes qui échappent à la dérive,
L’étrangeté du ciel
Au seuil de l’impénétrable.

Ici-bas, le sacrifice des roses,
L’exacerbation de ce qui cède à l’étroitesse,
Se perd dans les plis des choses,
Et les tremblements du coeur frôlant le désastre,
Et l’afflux des images ténébreuses
Qui malmènent l’envol de l’âme,
Alors que les instants, à ras de sol,
Suscitent des mouvements maléfiques.

Se perpétue, mais si lointain,
Le travail de l’oiseau sous la tonnelle
Sans cesse réinventée,
Le revers de la parole
Qui forme le poème, se protège
Des rafales, des babillages.

Septembre

Venir de septembre,
Neuf, entier, vagissant,
Émergeant des abysses, au moment
Princier des érables à la hauteur
De couleurs mûrissantes.

Il n’y avait aucun rempart
Contre l’azur, ni de contrainte
Pour les sons des lumières.
Le devenir demeurait insondable,
Secrètes les semences germant dans les jours.

Le chant né des naissances viendrait
Plus tard, après avoir surmonté
La dureté des pierres déposées dans le matin,
Après le travail de l’amour, des cauchemars
Rythmant la nuit, composant des roses noires.