Fin de système[Notice]

  • Louis Hamelin
En 1964, nous, Famille Hamelin, avions déjà débarqué dans la banlieue nord de Montréal, à l’île Jésus, arrivant d’un petit village de la Mauricie, un hameau jumeau de Hérouxville, en plus présentable. J’avais cinq ans et ne fréquentais pas la maternelle… Ça n’existait pas encore, je pense. Le Québec étrennait toujours son ministère de l’Éducation tout neuf. À la maternelle, mon frère d’un an plus jeune y est allé l’année suivante. La septième année, c’est le contraire : en 1971, dans le village gaspésien où Famille Hamelin avait transporté ses pénates, j’ai été de la dernière fournée démographique à se taper la classe de septième. Frérot me rattrape l’année suivante à la polyvalente, s’y place en embuscade, comme on dit au tour de France, et il attend le cégep, où je vais redoubler une session, pour me distancer définitivement. Semé dans la brume que j’ai été — celle, techniquement parlant, des forêts pluviales de la côte du Pacifique. J’ai complété ma maîtrise avec un bon cinq ans de retard sur lui. Et c’est comme ça, quand on est, comme moi, un boomer par le calendrier et un X par vocation. Une queue de génération, une fin de système. Je suis venu au monde, Duplessis est mort, puis la Révolution tranquille a commencé. C’est l’histoire de ma vie. Je ne sais plus qui a écrit qu’à partir de 40 ans, tout changement paraît menaçant, frappé, du moins, d’une connotation négative, pour la seule raison que sa nouveauté (l’avenir conjugué au présent, congédiant le passé) nous rappelle l’écoulement du temps et son résultat obligé, qui est que nous allons mourir. C’était bien mieux exprimé, plus synthétique, plus concis, sous la plume de ce je-ne-sais-plus-qui, paru je ne sais plus où, et que j’ai même déjà cité dans un article mais où, quand, aucune idée. J’ai le nom et le titre sur le bout de la terminaison nerveuse, ça va me revenir, attendez… (Ça aussi, ça commence autour de 40 ans.) Toujours est-il qu’il faudrait bien éclaircir le dilemme suivant : si tout changement me paraît d’emblée menaçant parce que sa seule existence constitue un indice de la nature du Temps, qui est d’être ce prosaïque et insaisissable tapis qui nous glisse sous les pieds, cela entraîne-t-il nécessairement que le changement, tout changement, que le changement en soi, se retrouve à l’abri de toute critique susceptible d’être émise à partir de la position intellectuellement suspecte d’un plus-de-quarante ans ? Disqualifiée, cette critique, pour cause de mélancolie générationnelle chronique ? Faisons un Pierre-Karl Péladeau de nous-même et tentons de formuler la chose au moyen d’un syllogisme : la réaction des personnes d’âge mûr au changement est de chercher instinctivement refuge dans un nombre indéterminé de variations sur le mythe d’un âge d’or de l’humanité situé de préférence avant l’avènement des réseaux sociaux, de la téléphonie intelligente et de l’accoutumance électro-ambulatoire du technaute ; l’âge d’or (au sens philosophique de l’expression), invention de cerveaux dépassés par l’accélération exponentielle complètement folle de la spirale du changement à l’ère hypermoderne, est un mythe : ça n’a jamais existé ; toute réaction négative au changement, étant le fait presque exclusif des non-moins-de-quarante ans, est erronée, puisque fondée sur un mythe. Il y a sophisme, c’est évident. Il y a 50 ans, mon père achetait un bungalow à Laval. Je viens de l’imiter, un demi-siècle plus tard, en acquérant une maison (dotée d’un ...