Inédit

Placard Grundig

  • Maylis de Kerangal

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Couverture de Maylis de Kerangal. Puissances du romanesque, Volume 57, numéro 3, 2021, p. 5-171, Études françaises

Hier soir, je triais les bocaux d’un vieux placard – des bocaux pelliculés de poussière, aux étiquettes pâlies – quand j’ai entendu ma voix à la radio. J’étais là, les mains tâtonnant dans le fond des étagères, le cou tordu pour déchiffrer le millésime de tel pot, de telle conserve, de telle boîte, et j’étais aussi dans le transistor – un imposant Grundig de 1978. Il s’agissait de la rediffusion d’une émission sur Flaubert, une émission que je n’écoutais pas vraiment, mes pensées rebondissant sur le tatami radiophonique, égarées par une expression comme « mélancolie des paquebots », ou relancées par un mot comme « hirondelle ». J’ai donc mis plusieurs secondes à reconnaître ma voix, une douzaine peut-être. Certes, sa vibration troublait mon oreille, elle me « disait quelque chose », mais rien qui puisse me faire sursauter en m’écriant : « oh, c’est moi ! » Il me semblait plutôt qu’elle émergeait d’une sorte de brouillard, et venait lentement à ma rencontre, de plus en plus précise, de plus en plus singulière. J’ai interrompu mon rangement, basculé le front contre l’étagère du placard, et j’ai écouté : dans le transistor, je lisais à présent un petit récit enregistré depuis mon bureau et monté ensuite en fin de programme – un récit à propos de la voix justement, de la voix humaine dans la littérature, où j’évoquais les voix souterraines, les voix de fond de cale, et parmi elles, celle de mon père. Or, j’avais beau me souvenir de ce texte et du jour de son enregistrement, j’avais beau savoir que c’était moi qui prononçais les mots, je ne parvenais pas à me réajuster à la voix qui planait dans la pièce, à m’y emboiter, à me substituer tout entière à elle, afin de l’entendre comme mienne : cette voix n’était pas celle que je percevais quand je parlais, c’était la voix d’une autre, une voix différente. Surtout, c’était une voix que je n’aimais pas, qui me jetait dans une sorte de malaise, comme si, impudique, elle exposait de moi quelque chose que je tenais réservé – le micro amplifiant chaque souffle, chaque occlusion, chaque hésitation. Comme une dissociation de moi-même. Le soir est tombé et la pénombre a envahi la pièce. Le placard semblait s’approfondir à mesure que je le sondais, il prenait dimension de caverne. J’y lançais les bras et ramenais, au bord de l’étagère, sous la lumière, de nouveaux trucs – boîtes à sucre en fer-blanc, pots de métal hermétiques mais piqués de rouille, flacons emplis de substances foncées, indéfinissables. Tout en les manipulant, je ne cessais de penser à l’émission de radio, et au fait que, finalement, ce par quoi j’étais perçue, singularisée, identifiée parmi les habitants de cette planète, m’échappait complètement. Dans la foulée, j’ai revisité ces moments où sur scène, dans une salle de cours, au fond d’une librairie, je parlais en public, m’exprimant sans avoir accès à la voix que chacun entendait. Évidemment, je sais la présence en moi de cette voix inconnue, et me souviens de mes étonnements d’enfant à tomber sur elle quand je murmurais tout près d’un mur, quand je chantonnais en faisant la planche dans la rivière, les oreilles immergées dans la flotte, ou quand j’ai parlé pour la première fois dans un micro à la fête de l’école. Parfois même je la recherchais, cette voix, je voulais la débusquer, la faire venir, et joignais les mains autour de ma bouche afin de créer un nid, une cavité où elle sonnait pure – mes mots sûrs, leurs contours nets, presque tranchants – et plus tard, je l’ai souvent …