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HAMELIN, Louis-Edmond, 2002, Le Québec par des mots. L'hiver et le Nord, avec la participation de Marie-Claude Lavallée, projet supervisé par Hélène Cajolet-Laganière et Pierre Martel, Sherbrooke, Fondation de l'Université de Sherbrooke, vi + 723 pages, notes, bibliographie, annexes.

  • Louis-Jacques Dorais

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Cet ouvrage est le deuxième d'une série de trois consacrés au vocabulaire de langue française propre à certaines réalités québécoises. Le premier portait sur Le Rang des campagnes et le troisième sera consacré aux Laurentides. Même si le format général du volume l'apparente à un dictionnaire (mots et expressions classés par ordre alphabétique), il s'agit plutôt d'un “répertoire de fiches lexicologiques [qui] rassemble plus de mille quatre cents mots ou sens relevés et décrits” (p. i). Chaque inscription comprend une définition du mot ou de l'expression en rubrique, accompagnée, en autant que possible, d'une ou deux citations — tirées de livres, de rapports de recherche ou d'articles de périodiques — venant appuyer son usage, et/ou de références bibliographiques portant sur le terme en question. L'inscription comprend également des remarques lexicologiques, géographiques ou autres venant expliciter le mot ou l'expression définis et, le cas échéant, une courte liste de variantes et de renvois à d'autres inscriptions.

Le répertoire lui-même est précédé d'une “Présentation générale” d'une quarantaine de pages dans laquelle l'auteur discute surtout de néologie, en donnant la liste des abréviations et symboles servant à classifier certaines inscriptions selon leur type néologique, et en présentant l'historique de quelques néologismes (de forme ou de sens) importants: nordicité, glaciel, etc. Les spécialistes trouveront particulièrement intéressant le “polygone désignatif” de la page 15, qui schématise les sept étapes par lesquelles passe habituellement la désignation d'une réalité nouvelle.

Le répertoire est suivi de notes qui développent certaines inscriptions, parfois de façon extensive (la note 3 sur l'érablière, qui fait presque quatorze pages, consiste en une liste exhaustive de termes se rapportant à l'acériculture). On trouve aussi en fin de volume l'index des inscriptions, la liste des documents consultés et — dans plusieurs cas — cités par l'auteur, ainsi que deux courtes annexes cartographiques et iconographiques.

Cet ouvrage constitue une nouveauté. Il définit et décrit l'usage des termes à connotation nordique utilisés aujourd'hui au Québec, et ce, quelle que soit leur origine: scientifique, populaire, commerciale, etc. Il saura donc être utile à ceux et celles qui s'intéressent aux réalités nordiques d'ici et à leur expression. L'auteur a essayé de ratisser le plus largement possible, ce qui rend parfois son livre assez éclectique. À côté de termes savants comme macro-nordologie (“recherche globale du Nord de même que de ses grands thèmes, questions et régions”), ou naskapien (“paléoculture de la chasse au caribou dans le Moyen Nord éloigné”), on trouve des mots de la langue populaire tels mâgonne (“matériel terreux plus ou moins mêlé à de la neige”) ou chaîne à neige (“article composé de mailles en fer, entourant les roues d'un véhicule de manière à faciliter sa traction dans un manteau nival ou sur de la glace vive”), des noms propres (Kashtin, “groupe de musique montagnaise”; Gétic, “Centre de recherches circumnordiques en sciences humaines”), ainsi que des termes et expressions reflétant les aspects ludiques, commerciaux ou pratiques de la nordicité contemporaine: mère Noël (“nouveau personnage de la période de Noël”); Norois (“marque de bière”); hôtel de glace (“édifice d'inspiration suédoise fait de glace et offrant un gîte luxueux à une clientèle circumnordique”).

Le répertoire de Louis-Edmond Hamelin permet de constater, entre autres choses, que le français québécois est aussi créatif que l'inuktitut en ce qui concerne le lexique de la neige et de la glace, mais qu'à cause de la structure de la langue française, le vocabulaire spécialisé en ce domaine est constitué d'expressions descriptives plutôt que de mots spécifiques. Alors que, par exemple, l'inuktitut du Nunavik distingue entre qanik (neige qui tombe), aputi (neige au sol), maujaq (neige molle sur le sol), masak (neige mouillée qui tombe), pukak (neige cristalline sur le sol), minguliq (fine couche de neige poudreuse), etc., le français québécois parlera de neige, neige au sol, neige détrempée, neige mouillante (ou mouillée, ou mouilleuse), neige en sel, neige en poudre, etc. L'ouvrage cite pas moins de 32 expressions incluant le mot neige, et 33 comprenant le mot glace.

On ne saurait reprocher à l'auteur sa méconnaissance des langues autochtones. Il s'agit après tout d'un savoir spécialisé que tous ne peuvent partager. On peut cependant regretter un certain manque de rigueur de sa part en ce qui concerne la vérification de l'orthographe et de la traduction des quelques mots d'origine inuit qu'on retrouve dans l'ouvrage. Ainsi par exemple, le terme inuksuit (“belvédère de champs de blocs utilisé comme lieu d'observation, de chasse, de réunion, de culte, de vénération, de bonheur, de repos et d'émotion”) est considéré comme un singulier (bien que ce soit le pluriel d'inuksuk), et on peut se poser de sérieuses questions sur la justesse ethnographique de sa définition. Le régionyme Nunavik est traduit fautivement comme “territoire où vivre” (alors que ce lexème signifie “la grande terre”), et le mot Kablouna (“nom donné aux hommes blancs par les Qangmalit ou Esquimaux du cuivre”) apparaît sous diverses variantes graphiques, dont aucune ne correspond à l'orthographe standard des Inuit canadiens (Qallunaaq ou Qablunaaq), seule officielle et acceptée depuis 1976. Ces erreurs et imprécisions n'enlèvent malgré tout que très peu à la valeur de l'ouvrage, qui demeure extrêmement original et instructif.