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GESSAIN, Robert, 2007 Inuit: Images d'Ammassalik, Groenland, 1934-1936, Paris, Éditions de la Martinière, 147 pages.

  • Yves Laberge

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  • Yves Laberge
    Département de sociologie
    Université Laval
    Pavillon Charles-De Koninck
    Québec (QC), G1V 0A6, Canada
    Yves.Laberge@fp.ulaval.ca

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Le «Prix du Cercle polaire 2008», devant «contribuer à faire découvrir les régions polaires à un public de non-spécialistes», a été remis en mai 2008 à Inuit: Images d'Ammassalik, Groenland, 1934-1936. Ce magnifique album de photographies anciennes présente le village d'Ammassalik, situé sur la côte est du Groenland. Tous les textes et toutes les photographies sont de Robert Gessain (1907-1986). L'organisation des chapitres et le choix des textes de ce livre posthume ont été laissés à la famille de celui-ci. La plupart des photographies datent de 1934 à 1936, sauf une douzaine d'images en noir et blanc regroupées dans l'épilogue, qui furent prises en 1966, alors que la population locale avait presque triplé (p. 151). A l'origine, les sujets choisis par le jeune anthropologue Robert Gessain touchaient la vie quotidienne des Ammassalimiut, leur logis, leurs traditions, leurs déplacements. On peut y voir de nombreux portraits d'autochtones, des tentes (pp. 30-31), quelques masques artisanaux, des outils pour la chasse et la pêche. En plus de sa thèse de doctorat (soutenue en 1957), Robert Gessain avait consacré quelques livres et plusieurs articles à la région d'Ammassalik, où il avait longtemps séjourné et hiverné. On croit comprendre que le présent album regroupe des photographies inédites avec des commentaires provenant des ouvrages précédents de l'auteur, pour la plupart épuisés (p. 149). C'était bien avant que Robert Gessain ne devienne le directeur anthropologique du célèbre Musée de l'Homme à Paris, à partir de 1969. Or, pour le paléontologue Yves Coppens, qui signe une préface chargée d'admiration, Robert Gessain fut avant tout un «savant humaniste, pionnier méconnu de l'anthropologie et de l'ethnologie arctiques» (p. 11).

Dans le texte d'introduction, l'auteur précise qu'en 1934, «le mode de vie d'avant la découverte par les Danois des Ammassalimiut persistait dans plus d'un domaine» (p. 12). On explique également les pratiques de la population, leurs habitudes de chasseurs-cueilleurs qui passaient huit mois par année dans des maisons collectives et les «quatre mois d'été sous les tentes» (p. 12). Or, l'arrivée de quelques pasteurs danois au Groenland, à partir de 1920, force l'abolition de certaines traditions bien ancrées sur l'île: la bigamie y est abolie, le suicide y est interdit, et le rapt des futures fiancées doit aussi disparaître (p. 15).

La première moitié du livre présente le printemps et l'été à Ammassalik (pp. 20-85). Les textes sont brefs et les images — au-delà d'une centaine et de large format — priment. On peut y observer une maison d'hiver (pp. 22, 32), un campement d'été (p. 25), des chasseurs en kayak (pp. 28-29), et de nombreux portraits (pp. 32-35). Sur le plan stylistique, l'ensemble rappelle parfois les photographies de David Seymour, en raison de l'attachement du photographe pour les portraits montrant la beauté et la candeur de l'enfance (pp. 79-80). Dans la seconde moitié, consacrée à l'hiver, on retiendra plusieurs images montrant l'intérieur des maisons et l'intimité des familles (pp. 100-121). En hiver, la température intérieure des maisons voisine les 18° C; les petits enfants y vivent souvent nus (p. 108). Certaines règles sociales persistent quant à la prohibition de l'inceste; ainsi: «On ne peut pas se marier quand on est né dans la même maison, c'est-à-dire quand on a des grands-parents communs» (p. 106).

Intitulé «traditions et modernité», le bref épilogue mérite d'être lu attentivement, surtout pour celui qui ne connaîtrait pas toute l'histoire du Groenland au 20e siècle. Lieu stratégique entre les continents durant la lutte contre le nazisme, le Groenland a été occupé par l'armée des États-Unis entre 1941 et 1945 (p. 137). D'ailleurs, l'unique aéroport d'Ammassalik, que l'on utilise encore de nos jours, avait été aménagé par les Américains. Puis, survient un événement déterminant sur le plan de l'identité nationale: «En 1957, les Groenlandais choisissent par vote d'être citoyens danois» (p. 137). Vers 1966, on apprend davantage le dialecte de l'ouest de l'île, standardisé depuis plus de 100 ans, et parfois un peu le danois; mais la langue ancestrale d'Ammassalik est de moins en moins parlée et plus du tout enseignée dans les écoles. Il appartiendra uniquement aux familles de perpétuer et de transmettre leur culture.

La qualité des tirages et du travail éditorial mérite d'être soulignée; aucune photo de cet album n'a été retouchée. Le résultat comblera à la fois les étudiants en études nordiques, les historiens, les anthropologues et les ethnologues, mais aussi les amateurs de photographie. Avec le temps, ces images sont devenues de véritables oeuvres d'art. A ma connaissance, le livre Inuit: Images d'Ammassalik de Robert Gessain demeure le plus bel album de photographies jamais consacré au Groenland; on souhaiterait qu'il soit traduit en plusieurs langues. Sur le plan plus personnel, j'y retrouve avec un mélange d'émotion et de nostalgie la beauté des paysages groenlandais et la gentillesse sincère de la population d'Ammassalik, même si ces photographies datent d'une toute autre époque. C'est l'album que j'aurais voulu trouver à la suite de ma visite au Groenland.