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Relecture critique des interprétations relatives aux interactions entre Thuléens et Dorsétiens au Nunavik et au Nunatsiavut

  • Yves Labrèche

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  • Yves Labrèche
    Faculté des arts, Université de Saint-Boniface, 200 avenue de la Cathédrale, Winnipeg, Manitoba R2H 0H7, Canada
    ylabreche@ustboniface.ca

Couverture de Archéologie du Nunavik et du Labrador,                Volume 39, numéro 2, 2015, p. 5-325, Études/Inuit/Studies

Corps de l’article

Introduction

Plus d’un demi-siècle de travaux et débats en archéologie aura-t-il suffi à résoudre l’énigme des relations entre Thuléens et Dorsétiens (Bielawski 1979; Fitzhugh 1994; Plumet 1979, 1989) ou plus simplement à déterminer s’ils ont coexisté ou non (Park 1993, 2008; Rankin 2009)? Cette question est complexe car elle touche à la fois aux problèmes de chronologie et aux multiples dimensions des relations interculturelles. De plus, le bricolage permettant de passer des catégories archéologiques aux scénarios paléo-ethnographiques continue de susciter des désaccords dès que l’on tente de s’éloigner des dimensions matérielles et observables pour reconstruire les rapports des populations humaines avec leur environnement et surtout les relations sociales ou interethniques (Friesen 1999; Park 1999). Certes, on parvient à un certain consensus au sujet des catégories d’analyse (structures, objets-témoins, etc.) ou des répartitions dans l’espace géographique, puisqu’à l’étape de la classification, des distributions et des compilations, les chercheurs s’en tiennent généralement aux simples observations et constats. Mais les interprétations divergent dès que l’on tente d’organiser chronologiquement ces mêmes ensembles ou qu’un auteur propose une nouvelle explication remettant en question ce qui semblait acquis en matière de peuplement humain de l’extrême nord de l’Amérique.

Notre discussion portera principalement sur les terres correspondant au Nunavik (Québec arctique) et au Nunatsiavut (Labrador) que nous connaissons non seulement par des sources publiées qui constituent la base principale de cet article, mais également parce que nous y avons régulièrement fait des observations et des interventions entre 1978 et 2003. C’est également la région où Patrick Plumet, à qui nous rendons hommage dans cette publication, a réalisé la plupart de ses travaux de fouille et de reconnaissance. De plus, cette immense région renferme des sites dorsétiens parmi les plus récents, et si l’on accepte les datations au radiocarbone, certains seraient contemporains d’autres sites qui témoignent du peuplement thuléen. Or c’est à partir de cette potentialité que nous réexaminerons la question des relations entre Thuléens et Dorsétiens. Il s’agira de saisir comment les archéologues ont travaillé et réfléchi à cette problématique depuis l’époque où Plumet exerçait par ses nombreux écrits une certaine influence au Canada et à l’étranger dans les débats relatifs au peuplement de l’Arctique (voir p. ex. Plumet 1985b, 1988).

Les écrits consultés pourraient se diviser en deux grands épisodes (1975-1994 et 1995-2014) mais ce découpage historiographique ne permettrait pas d’atteindre notre objectif, qui est de confronter idées et hypothèses. Ce texte ne suit donc pas strictement cette chronologie mais entrecroise plutôt ces diverses périodes afin de mettre en valeur les débats. Les dates des publications permettront cependant au lecteur de bien situer les propos rapportés sans toutefois présumer que les plus récentes soient toujours les plus pertinentes.

Paléo-ethnographie ou archéo-fiction?

Les différences d’interprétation ne sont pas nouvelles en archéologie. Dans l’Arctique, ce sont les cairns-balises qui ont marqué l’imagination des explorateurs autant que des spécialistes qui, eux aussi, ont proposé diverses interprétations de leur fonction (Hallendy 1994). Plumet (1985c) procédait ainsi à un essai d’attribution de ces structures parfois monumentales à une culture paléoesquimaude par association, c’est-à-dire en raison de la proximité des sites dorsétiens, tout en présumant une séparation des sites dorsétiens et thuléens ainsi qu’une non-mixité sur un même site durant la période de chevauchement dorséto-thuléenne (ibid.: 73, 88-97) et ce, malgré le manque d’indices d’ancienneté. Nous sommes ainsi confrontés à des interprétations multiples et devons tenter de mettre en lumière les sources (et les causes) des divergences.

L’archéologie arctique n’en était plus à ses balbutiements lorsque le débat au sujet des relations entre Thuléens et Dorsétiens s’est enfiévré. En effet, un demi-siècle s’était écoulé depuis les questionnements de l’archéologue Mathiassen (1927) auquel on doit l’appellation du Thuléen (Thule culture) pour désigner les vestiges matériels d’une culture néoesquimaude, donc plus récente que celle des Dorsétiens. Durant la période interprétative de la fin des années 1970 (McCartney 1979) jusque vers le milieu des années 1990 (Morrisson et Pilon 1994), ces questions furent plus intensivement débattues pour tomber par la suite dans un oubli relatif avant de ressurgir dans les années 2000. Paradoxalement, ce sont principalement des sites paléoesquimaux qui ont été fouillés dans l’Arctique québécois durant cette période. Exceptés les travaux de Kaplan (1983) au Labrador et de quelques autres dans l’Arctique central et oriental canadien (p. ex., McCullough 1989), ce sont donc les fouilles de sites thuléens réalisées avant les années 1990 qui ont servi aux échafaudages archéologiques.

Entretemps, dans la foulée des travaux de Binford (1978), l’intérêt pour les démarches ethnoarchéologiques s’est accru (Labrèche 1986, 1990, 2005; Savelle 1984; Stenton 1989) car elles permettaient de mieux saisir les activités cynégétiques à l’échelle du territoire et les habitudes alimentaires à celle de la maisonnée ou du campement. Ce type de recherche met l’accent sur la continuité entre Thuléens et Inuit historiques tout en valorisant une archéologie du contexte social (Friesen 1999, 2002), mais ne permet pas toujours de résoudre des problèmes de chronologie.

Pour sa part, Plumet préconisait une approche strictement archéologique, même si pour les fouilles à aires ouvertes, il s’inspirait de son maître à penser Leroi-Gourhan qui, lui, qualifiait cette approche de « palethnographique » (Leroi-Gourhan et Brézillon 1972). Il préconisait une grande prudence, voire s’objectait aux interprétations qui consistaient à plaquer sur des ensembles de vestiges préhistoriques des scénarios basés sur des analogies avec des sociétés vivantes. Il faisait référence à des périodes plutôt qu’à des cultures et traitait principalement d’assemblages et de structures matérielles, mais il proposait occasionnellement des interprétations d’intérêt ethnologique (voir son étude approfondie des maisons longues dorsétiennes dans Plumet 1985a).

Par ailleurs, les archéologues ont développé des approches permettant de mieux exploiter des données d’inventaire: Labrèche (2005) pour l’analyse par découpage de la région par zones afin de trouver des corrélations entre savoirs ethnoécologiques, données toponymiques et archéologiques; et Savelle et Dyke (2002) pour ce qui est de l’utilisation de techniques d’échantillonnage et de mesures systématiques d’altitudes afin de comprendre l’occupation de régions entières. On proposait ainsi de ne plus se limiter au découpage du micro-espace à partir de données de fouilles selon les schémas habituels: zones d’activités masculines et féminines à l’intérieur des habitations; classification des équipements de chasse attribués aux hommes et des équipements domestiques de la femme, etc. (p. ex., McGhee 1977; Schledermann 1975; Yorga 1980).

Durant l’une des périodes qui nous intéressent ici, deux grands programmes de recherche ont vu le jour: le projet Tuvaaluk dirigé par Patrick Plumet de 1977 à 1982 portant sur l’Ungava et le projet Torngat dirigé par William Fitzghugh entre 1978 et 1982 au Labrador (voir Fitzhugh, ce numéro). Le premier s’intéressait plus particulièrement aux vestiges d’origine paléoesquimaude alors que le second touchait à l’ensemble des traditions amérindiennes et esquimaudes dont les traces furent découvertes lors des inventaires sur le terrain. Somme toute, seule une infime partie des données récoltées lors de ces vastes campagnes a pu servir à alimenter le débat qui fera l’objet des sections subséquentes de ce texte.

Thuléens et Dorsétiens: mythe ou réalité de l’interculturalité?

Dans cette mise au point sur la question des premiers Thuléens et des derniers Dorsétiens, nous ferons référence, entre autres, aux variations observées dans les sites à occupations multiples dont les diverses composantes sont généralement entremêlées et difficilement attribuables aux activités propres à l’une ou l’autre ethnie. En effet, malgré les efforts déployés pour isoler ces occupations les unes des autres par le biais d’analyses spatiales très fines mettant à profit les méthodes cartographiques assistées par ordinateur les plus courantes, les reconstitutions demeurent problématiques même dans un contexte paléoesquimau avéré (Gauvin 1990). Par ailleurs, la difficile question de l’interprétation des différences observées à une échelle beaucoup plus vaste, celle du macro-espace et de la préhistoire, reste entière: la période dorséto-thuléenne correspond-elle à une transformation interne par incorporation progressive de traits culturels durant un épisode de contact avec une autre ethnie ou s’agit-il d’une transition (p. ex., Nagy 2000) traduisant des adaptations culturelles progressives aux changements de l’environnement naturel?

Ancêtres directs des Inuit du Nunavik, les Thuléens peuplèrent tout d’abord la côte et les îles de l’Arctique, de l’Alaska au Groenland, rencontrant de lointains cousins dorsétiens qui y vivaient depuis des siècles. Or toute l’histoire des Thuléens sera marquée par un certain métissage culturel résultant d’emprunts ou d’interactions avec ces Dorsétiens qui semblent avoir survécu à leur arrivée pendant quelques siècles et dans certaines régions seulement, puis avec les Norrois établis au Groenland depuis la fin du Xe siècle et dont les colonies persistèrent jusqu’au XIVe siècle [1]. Cette situation de contacts incessants complique la tâche de définir ce qui caractérise la culture thuléenne qui va se transformer au fil des siècles en raison d’influences externes, voire bilatérales, mais également pour des raisons adaptatives qui sont souvent évoquées pour expliquer les changements observés dans les traits de culture matérielle (Labrèche 2012: 71; McGhee 2001: 229-234).

Le problème de chevauchement des dates et de la contemporanéité des sites attribués aux premiers Thuléens et aux derniers Dorsétiens nous ramène à la détermination qui doit être faite à l’échelle des structures, des sites puis des régions (cf. micro-, méso- et macro-espace, selon la terminologie développée par Plumet). À cette complexité s’ajoute la difficulté de concilier des points de vue interprétatifs qui changent du tout au tout selon la période de la préhistoire examinée. En effet, les archéologues ont recours au concept de transition lorsqu’il est question d’expliquer les différences et les ressemblances entre les périodes ancienne et récente du Paléoesquimau (Nagy 2000; Plumet 2000). Ils insistent sur l’adaptation, la transmission, les ressemblances et la continuité plutôt que de démontrer que les différences pourraient traduire un remplacement et un phénomène migratoire. Mais lorsqu’il est question de l’épisode couvrant la fin du Paléoesquimau récent et le début du Néoesquimau, ils évoquent des migrations et un remplacement, en insistant sur les différences (p. ex., McGhee 1984, 1987).

Dans une synthèse relativement récente, Nagy (2009: 6) revient sur la question de la transition qu’elle avait défendue à partir de données de fouilles de sites paléoesquimaux d’Ivujivik au Nunavik (Nagy 2000). Cette transition repose sur l’idée d’une transformation interne du Pré-dorsétien au Dorsétien, donc d’une continuité entre les deux et non d’un remplacement par une nouvelle population [2]. Elle reconnaît toutefois qu’il reste difficile d’atteindre un consensus sur le plan terminologique et chronologique dès qu’on essaie de procéder à des synthèses régionales, voire à l’échelle de la péninsule du Québec-Labrador tout entière.

Pour ce qui est des Thuléens, Nagy (2009: 7) rappelle que « vers 1000 ans AA, les Thuléens migrent de l’Alaska vers l’Arctique de l’Est. Ces chasseurs de grands cétacés se déplaçaient à bord d’embarcations et en traîneaux à chiens. Ils deviendront des spécialistes de la chasse au phoque en utilisant des harpons plus efficaces et comme les Dorsétiens accumuleront des surplus de nourriture dans des caches ». Or de nouvelles datations pointent plutôt vers une implantation dans l’Arctique oriental canadien au XIIIe siècle, suite à une migration qui aurait eu lieu très rapidement, en quelques décennies (Friesen et Arnold 2009; Gulløv et McGhee 2006; McGhee 2009a). C’est d’ailleurs ce que Plumet (1994) avait déjà proposé, à savoir que les Thuléens n’auraient atteint le Nunavik qu’aux environs de 750 ans AA.

La question des relations interethniques est d’autant plus complexe qu’il s’agit de contacts entre des populations arctiques qui partagent de lointains ancêtres alaskiens, voire sibériens, mais qui ont respectivement développé au fil des siècles leurs propres traits adaptatifs au milieu arctique. Entre ces origines partagées qui remonteraient à quatre millénaires et l’époque relativement récente de la préhistoire et de la protohistoire de l’Arctique, il y eut certainement des développements indépendants. Cependant, au cours de l’épisode dorséto-thuléen, les Thuléens auraient forcé les derniers Dorsétiens à se replier, entre autres sur l’île Southampton dans la partie nord-ouest de la baie d’Hudson, où ils auraient survécu jusqu’à ce qu’ils soient décimés par une épidémie au début du XXe siècle (McGhee 2001: 233). Malgré les conclusions d’une étude d’échantillons d’ADN prélevés dans cette population (Hayes et al. 2005) tendant à confirmer qu’elle serait le résultat d’un métissage entre Thuléens et Dorsétiens (Savelle et al. 2012: 178), celle de Raghavan et al. (2014) démontre qu’au contraire il n’y a pas eu de mariages entre ces populations [3].

Par ailleurs, les assignations typologiques tendent à accentuer les différences entre Dorsétiens et Thuléens, de sorte que les possibilités de convergence ou de métissage culturel sont aisément oblitérées. Pourtant la question des emprunts ou des transferts culturels est débattue régulièrement depuis Collins (1950) et de nombreux archéologues de l’Arctique ont adhéré à l’idée des contacts et des transferts, de sorte que certains savoir-faire des Thuléens auraient été appris des Dorsétiens et que, dans certaines régions, ces derniers auraient aussi incorporé des traits culturels des Thuléens (Plumet 1979: 114). Cette idée de rencontre, de transfert et de métissage culturel ne fait pas l’unanimité. En effet, Taylor (1979) et Maxwell (1984) sont assez réservés vis-à-vis de ces transferts alors que Park (1993, 1994) écarte complètement cette possibilité, notamment en raison de son extrême prudence à l’égard des datations au radiocarbone, scepticisme qui remonte au tout début de sa carrière (Park 1983: 165-170). Toutes les dates souffriraient ainsi de distorsions liées à l’effet du réservoir marin ou à d’autres problèmes puisqu’il rejette aussi des dates obtenues à partir de matières végétales. Il ne faudrait cependant pas s’en étonner puisque, depuis McGhee et Tuck (1976), la validité des datations obtenues sur des os de mammifères marins a été remise en question même si des techniques de correction (Arundale 1981) ont été mises de l’avant (voir Labrèche 1988a: 3-4; 2001).

Contrairement à Park (1993) et à Rankin (2009) qui vont jusqu’à questionner le fait que les deux groupes aient vécu à la même époque, Savelle et al. (2012: 178) affirment qu’il ne s’agit plus de savoir si les contacts dorsétiens-thuléens ont eu lieu, mais plutôt de déterminer quand et dans quelles régions il y eut effectivement contact. Selon eux, il ne fait aucun doute qu’ils se soient non seulement rencontrés mais également métissés dans la région de l’île Southampton. Selon Rankin (2009) qui traite essentiellement du Labrador, de deux choses l’une: 1) les deux peuples ont vécu à la même époque; ou au contraire, 2) ils n’ont jamais habité concurremment dans une même région. La première des deux propositions peut donner lieu à deux sous-hypothèses: 1) Dorsétiens et Thuléens se sont évités et ne se sont pas rencontrés ou très peu; 2) mais puisqu’ils vivaient côte à côte, ils ont pu pratiquer des échanges. Par ailleurs, s’ils ne vécurent pas à la même époque, il faudrait que toutes les dates de la période de chevauchement soient erronées; et Rankin (2009) d’aller plus loin en affirmant qu’il n’y a jamais eu de Thuléens au Labrador avant la période de contact avec les Européens.

Trente ans plus tôt, Plumet (1979) proposait une synthèse à partir d’une recension des écrits tout en évoquant quelques exemples de structures sondées ou fouillées. Dans un article publié par la suite sur les sites fouillés à la baie du Diana (Figure 1), il présentait de manière détaillée des données archéologiques puis procédait à des comparaisons et des interprétations (Plumet 1989). Malgré sa conception d’une archéologie pure et dure, il s’est penché sur les rapports interethniques entre Thuléens et Dorsétiens. Son étude attentive de sites témoignant d’une imbrication d’éléments thuléens et dorsétiens témoigne d’un réel intérêt pour les peuples dont il étudiait la culture matérielle [4].

Park (1993) a questionné la contemporanéité des vestiges attribués à ces deux groupes par Plumet, même s’ils ont été découverts dans une même localité ou dans des localités voisines. Il doute de la possibilité qu’ils se soient côtoyés ou influencés, rejetant en bloc les datations au radiocarbone utilisées pour démontrer l’existence d’une période dorséto-thuléenne. Il propose, entre autres, que si les Thuléens ont pu s’inspirer des têtes de harpon des Dorsétiens, ce serait après avoir trouvé des spécimens abandonnés par ces derniers, peut-être en creusant leurs habitations ou autrement. Il tente de remettre en question la possibilité de contacts entre les deux ethnies et pense plutôt que les traits caractéristiques des Inuit de l’Arctique se sont développés de manière indépendante en Alaska ou dans l’Arctique canadien sans influence des Dorsétiens sur les Thuléens. Pour vérifier son hypothèse, il a compilé des datations au radiocarbone d’échantillons provenant de sites témoignant d’une occupation par les deux groupes ainsi que les traits matériels qui témoignent d’un transfert de connaissances ou d’une influence (ibid.: 206). Pinard et Gendron (2007, 2009), qui sont retournés dans la région de Quaqtaq et de Kangiqsujuaq, insistent pour leur part sur le fait que peu de dates se chevauchent et qu’il y a plutôt, dans certains cas, superposition des habitations thuléennes et dorsétiennes. Ils concluent à une réoccupation des mêmes lieux par les deux populations, écartant du même coup toute la question des interactions qui aurait nécessité des analyses de collections. Pourtant, plutôt que de simples besoins d’adaptation à de nouvelles niches écologiques lors d’un réchauffement climatique remontant au début du second millénaire, ce sont des motivations d’échange qui auraient attiré des populations thuléennes de l’Alaska vers l’est et jusqu’au nord du Groenland, créant ainsi des possibilités de contacts non seulement avec les Dorsétiens mais aussi avec les Norrois (Appelt et Gulløv 2009; McGhee 2009b; Plumet 2009).

Figure 1

Plan d’une structure fouillée au site Amittualujjuaq (JfEm-5), baie du Diana, Nunavik

Plan d’une structure fouillée au site Amittualujjuaq (JfEm-5), baie du Diana, Nunaviksource: Plumet 1989: 211, fig. 5

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Alors que cette période de chevauchement a été également identifiée dans d’autres régions arctiques, Friesen (2004) arrive plutôt à la conclusion que les groupes s’évitaient (voir aussi Auger 2012: 65-66). Or l’évitement plutôt que la confrontation semble conforme à l’éthique traditionnelle des peuples de l’Arctique (Kingston 2008) et par ailleurs, si l’on s’en tient aux indices matériels que privilégient les archéologues, on constate que les peuples de l’Arctique canadien étaient, de manière générale, pacifiques. En effet, sauf en Alaska et en Sibérie où l’on a trouvé des boucliers ainsi que d’autres indices matériels de violence ou de conflits (Burch 1988: 227), ceux-ci sont quasiment absents des sites de l’Arctique canadien.

Pourquoi autant de divergences d’interprétations si ces populations sont toutes de type « esquimau » (Plumet 1983) et si les variations observées ne correspondent qu’à des échanges, des influences (internes et externes) et des transformations progressives? Même si les travaux récents de Raghavan et al. (2014) insistent sur les différences génétiques entre Paléoesquimaux et Néoesquimaux, ils reconnaissent toutefois que les deux populations partagent de lointains ancêtres communs d’origine sibérienne. De plus, ils n’écartent pas la possibilité que des échanges génétiques se soient produits entre Dorsétiens et Thuléens à une époque évidemment plus récente (ibid.: 8), sans doute en raison de la petite taille des échantillons mais également pour les raisons évoquées précédemment incluant la difficulté d’attribuer un squelette à une culture particulière.

Compte tenu du fait que de nombreux sites dorséto-thuléens [5] ont été identifiés, les Thuléens auraient fréquenté les mêmes sites que les Dorsétiens (Pinard et Gendron 2007, 2009). Cependant, contrairement à ce qu’affirment ces deux chercheurs, dont les travaux donnent l’impression que le Nunavik était inhabité lorsque les Thuléens s’y implantèrent, les Dorsétiens semblent avoir survécu à l’arrivée des Thuléens qu’ils ont côtoyés jusqu’au XVe siècle. Les archéologues ont d’abord cru que les Thuléens étaient arrivés au Labrador entre 1400 et 1500 de notre ère (Kaplan 1983; Schledermann 1975). Cependant, des recherches plus récentes font remonter cette arrivée des Thuléens à la fin du XIIIe siècle (Fitzhugh 1994: 253; Kaplan 2012: 16). En rejetant plusieurs datations au radiocarbone, Ramsden et Rankin (2013: 307) pensent par contre que ce ne fut pas avant la fin du XVe. Pourtant, dans la partie septentrionale du Labrador se trouve un site qui date d’environ 650 ans. On y observe une couche d’occupation thuléenne recouvrant une autre couche, presque contemporaine, contenant des vestiges du Dorsétien récent (ibid.), ce qui nous ramène à la question des contacts entre ces deux cultures, à l’hypothèse d’une coexistence des deux groupes et d’un échange de connaissances entre eux. La maison à couloir d’entrée aurait été empruntée aux Thuléens par les Dorsétiens et la connaissance et l’utilisation de la stéatite apprise des Dorsétiens par les Thuléens en seraient des exemples (Arnold et Stimmel 1983; Biewlaski 1979; Plumet 1979; Wenzel 1979).

Cependant, la question du couloir d’entrée demeure problématique. En effet, comme le souligne Maxwell (1985: 157), une maison dorsétienne du Labrador datant d’avant l’arrivée des Thuléens ainsi qu’une autre au nord-ouest de la baie d’Ungava, la structure E du site Cordeau, DIA.1 [6], occupée entre 1300 et 1510 AA [7], indiquent que cet élément architectural fut peut-être découvert de façon indépendante ou encore que les Thuléens s’inspirèrent du modèle dorsétien. Baillargeon (1979) a suggéré un allongement du couloir suite à un épisode de refroidissement climatique (entre 1200 et 1500). Rappelons cependant que ce trait culturel n’existait pas au début du Dorsétien alors que le climat était encore plus froid (Barry et al. 1977).

Dans son étude de répartition des maisons semi-souterraines de la région de Kangiqsujuaq, Barré (1970: 101) a déjà suggéré que pour un même site, la proximité du rivage marin semble avoir été davantage recherchée par les Dorsétiens que par les Thuléens. Basée sur des données de reconnaissance, cette hypothèse semble confirmée par des données provenant d’une habitation thuléenne fouillée dans cette région (Farid 1999) et d’une habitation dorsétienne de la région de Quaqtaq située quelque 150 km plus à l’est (Labrèche 2005: 73). Dans la région de Kangiqsujuaq-Salluit, l’altitude des sites confrontée à la courbe d’émersion des terres indique que la très grande majorité des 80 sites mixtes que nous avons étudiés, c’est-à-dire ceux comprenant au moins une composante paléoesquimaude et une composante néoesquimaude, excède 7,4 m a.d.n.m. (au-dessus du niveau marin actuel) (ibid.: 101).

Dans le cas de sites très étendus et complexes, l’analyse cartographique des données d’inventaire permet de nuancer les assertions sur les choix effectués par les deux populations. Ainsi, le groupe 5 du site JjEv-4 (région de Kangiqsujuaq) comprend 13 maisons selon Barré (1970). Les maisons (SP.1 à SP.7) sont situées entre 7 et 12 m a.d.n.m. et à l’exception de la structure SP.5 (Figure 2), elles sont dépourvues de couloir d’entrée et vraisemblablement associées à l’occupation de l’île par les Dorsétiens. Cinq maisons d’affiliation thuléenne sondées en 1987 (SP.8 à SP.12) étaient toutes bien préservées et se trouvaient entre 5 et 7 m a.d.n.m. Elles présentaient toutes un couloir d’entrée aux attributs variables (longueur, mode de construction) mais certains sondages contenaient des objets dorsétiens et thuléens (Labrèche 1988b, 2005: 129). D’ailleurs, les dates correspondant à cette dernière structure (SP.12) indiquent une occupation entre les XIVe et XVIe siècles selon Pinard et Gendron (2007: 69-73; 2009: 255-256). Compte tenu des difficultés de séparation stratigraphique évoquées précédemment (Gauvin 1990), il est étonnant que ces auteurs affirment que cette région n’était plus occupée à l’arrivée des Thuléens.

Même si Park (2014) reconnaît maintenant que Dorsétiens et Thuléens ont coexisté pendant au moins deux siècles, il affirmait en 1993 qu’il n’y eut pas, ou très peu, d’interactions directes entre les deux groupes au cours de la période dorséto-thuléenne; les Thuléens n’auraient que modifié et occupé des maisons semi-souterraines dorsétiennes déjà abandonnées (Park 1993). Au Nunavik, les observations de Barré (1970), Labrèche (1989, 1990) et Farid (1999) montrent que, dans la région de Kangiqsujuaq, il y eut effectivement superposition d’habitats dorsétiens et thuléens, même si cela ne signifie pas qu’ils se soient côtoyés. Par contre, dans la région de Quaqtaq, au moment de la coexistence des deux ethnies, il y aurait eu une certaine séparation géographique entre emplacements spécifiques thuléens et dorsétiens (Plumet 1979; contra Pinard et Gendron 2007, 2009). Ainsi, les groupes de souches distinctes auraient rarement occupé les mêmes sites, indiquant qu’ils vivaient dans la même région tout en s’évitant (Plumet 1994). Pourtant, au lac Robert, dans l’arrière-pays et à quelque 90 km seulement au sud-ouest de Quaqtaq (Figures 3 à 5), les Thuléens ont creusé une maison dans un habitat jadis occupé par les Dorsétiens, ce qui tend à confirmer que cette séparation n’était pas toujours aussi tranchée (Gilbert 2006: 16; Labrèche 1980; Pilon 1978).

Figure 2

Jaani Arnaituk sur l’emplacement d’une maison semi-souterraine (site JjEv-4, groupe 5, SP.5), île Ukiivik (« lieu où l’on passe l’hiver »), région de Kangiqsujuaq, 1987

Jaani Arnaituk sur l’emplacement d’une maison semi-souterraine (site JjEv-4, groupe 5, SP.5), île Ukiivik (« lieu où l’on passe l’hiver »), région de Kangiqsujuaq, 1987Photo: Yves Labrèche

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Figure 3

Lame d’ulu découverte dans une maison thuléenne au site Nallualuk du lac Robert en 1978

Lame d’ulu découverte dans une maison thuléenne au site Nallualuk du lac Robert en 1978cf. Rankin et Labrèche 1991: 120

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Figure 4

Plan du site Nallualuk (JcEo-1, ROB.1) au lac Robert (Nunavik), réalisé par Françoise Lebrun dans le cadre du programme Tuvaaluk en 1978

Plan du site Nallualuk (JcEo-1, ROB.1) au lac Robert (Nunavik), réalisé par Françoise Lebrun dans le cadre du programme Tuvaaluk en 1978Copie d’un original inédit déposé au Laboratoire d’archéologie de l’UQAM (voir aussi Labrèche 1980)

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Figure 5

Françoise Lebrun et Jean-Luc Pilon lors de la fouille d’une maison thuléenne à Nallualuk, 1978

Françoise Lebrun et Jean-Luc Pilon lors de la fouille d’une maison thuléenne à Nallualuk, 1978Photo: Yves Labrèche

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Discussion

Qui sont donc ces Thuléens du Nunavik et du Labrador? On découvre les premières traces de la culture thuléenne dans la partie septentrionale du Nunavik, à la baie du Diana, vers 850 AA (Plumet 1989: 210) et un demi-siècle plus tard, au Labrador septentrional, vers 800 AA (Fitzhugh 1994: 253). Des découvertes plus isolées confortent également l’hypothèse d’une présence thuléenne relativement ancienne, voire de contacts entre les groupes du Labrador et du Nunavik. Par exemple, des étuis à aiguilles en ivoire de forme très particulière, trouvés en association avec des sépultures à la baie de Saglek (Labrador; Way 1978) et à la baie Déception (Nunavik; Labrèche 1995: 49) témoignent d’un style pratiquement identique et d’une fidélité méticuleuse à un modèle très ancien (presque alaskien), même si selon McGhee (1984: 373), ces spécimens datent d’une phase d’expansion thuléenne entre 1200 et 1300 de notre ère [8]. Ces deux spécimens ressemblent aussi au winged needlecase (Mathiassen (1927: 4-5) qui fait partie de l’assemblage typique du Thuléen de l’Arctique central (p. ex., site Kuk, île de Southampton, Qilalukan, nord de Baffin, îles Belcher). Par ailleurs, au site DIA.10 (baie du Diana) qui date de 810 AA ainsi que dans d’autres sites thuléens du Nunavik, les vestiges témoignent de la chasse à la baleine (Plumet 1989), activité bien répandue au Labrador et dans l’Arctique central et oriental, surtout au début du Thuléen.

Parallèlement à une certaine uniformité culturelle constatée d’est en ouest dans tout l’Arctique inuit, on observe aussi des similitudes physiques entre des groupes éloignés (Way 1978). Ainsi, 18 squelettes provenant des îles Button, au large de Killiniq (Labrador), de la baie du Diana et du nord-ouest de la baie d’Ungava (Nunavik) semblent appartenir à une même population, et selon Hartweg et Plumet (1974: 286), ils proviennent de groupes « extrêmement voisins, pour ne pas dire identiques ».

Il est couramment admis que les Inuit sont les descendants des Thuléens. Par ailleurs, bien que les recherches récentes en génétique des populations se contredisent sur plusieurs points (Hayes et al. 2005; Raghavan et al. 2014), on ne peut plus affirmer avec autant d’assurance que les Dorsétiens se soient mélangés aux Thuléens. En effet, les études les plus récentes n’ont pas permis d’identifier des individus d’ascendance mixte et indiquent plutôt la présence de deux populations relativement endogames. Mais il y a eu métissage culturel car plusieurs traits attribués aux Dorsétiens persistèrent bien après l’arrivée des Thuléens dans l’Arctique oriental canadien et plus précisément jusque vers 1490 de notre ère au Québec arctique (Plumet 1994: 119) et jusqu’en l’an 1300 environ au Labrador septentrional (Fitzhugh 1994: 242; Tuck et Fitzhugh 1986: 166; cf. Labrèche 2005: 74-76).

Pour ce qui est de la période de chevauchement chronologique entre les deux groupes (dorsétien récent et thuléen ancien ou antérieur au contact avec les Européens) et des indices d’influence des uns sur les autres, certains chercheurs font référence à la « rencontre et au métissage » des deux traditions culturelles (Auger 2012: 64-66) alors que d’autres y voient plutôt des traditions différentes, comme si les deux populations avaient vécu en vase clos (Pinard et Gendron 2007, 2009). Les vestiges thuléens témoignent non pas d’une simple diffusion de traits culturels, mais d’une véritable extension du territoire thuléen et d’un éventuel remplacement des Dorsétiens. En quelques générations, les Thuléens occupèrent la majeure partie de l’Arctique canadien et les Dorsétiens qui habitaient cet immense espace depuis des siècles furent apparemment refoulés vers les régions moins hospitalières situés plus à l’est ou assimilés aux Thuléens (McGhee 1987).

Revenons au cas de la baie du Diana où une grande partie des ressources mobilisées dans le cadre du programme Tuvaaluk ont été consacrées à la fouille de sites dorsétiens. Dans cette région, certains sites présentent un mélange de traits dorsétiens et thuléens. Ainsi, des éléments architecturaux en os de baleine et un couloir d’entrée typiquement thuléens avec un aménagement axial typiquement dorsétien ont été observés dans une même structure du site Tuvaaluk (JfEl-4, région de Quaqtaq) occupé à de multiples reprises, ce qui pourrait indiquer un début d’assimilation culturelle (Plumet 1978, 1986; contra Pinard et Gendron 2007, 2009). De même, au Labrador, il semble que les Thuléens aient choisi de s’établir dans des maisons dorsétiennes abandonnées. Ainsi les archéologues attribuent-ils souvent aux Dorsétiens les quelques objets dorsétiens ou les matières premières préférées au Paléoesquimau découverts dans des sites qui témoignent surtout d’une occupation thuléenne (p. ex., Kaplan 1983).

La présence des Thuléens, mieux équipés pour la chasse à la baleine et aux autres mammifères marins, aurait contraint les Dorsétiens à modifier leur mode de vie pour demeurer compétitifs dans l’exploitation des ressources ou à se retirer vers des zones moins productives, pour éventuellement disparaître suite à des famines répétitives (Bielawski 1979; Maxwell 1984; Newton 2005). L’économie thuléenne était encore plus orientée vers la mer que celle des Dorsétiens. La chasse aux mammifères marins se faisait à partir d’embarcations, kayak et oumiak, ou, en hiver, sur la banquise à partir des trous de respiration des phoques. Le flotteur ou avataq, fait d’une peau de phoque gonflée et fermée par un bouchon d’ivoire ou de bois, s’ajoutait à l’équipement des chasseurs pour les aider à récupérer leur proie. Tous les animaux marins étaient exploités, avec une emphase particulière sur la baleine boréale (au début de la présence thuléenne dans l’Arctique de l’est). Malgré cette spécialisation de l’économie, les Thuléens exploitaient également des ressources terrestres à l’aide d’un équipement de chasse varié et efficace (Gilbert 2006: 16-17).

Les maisons semi-souterraines des Thuléens comportaient un couloir d’entrée et une plateforme arrière surélevée (Labrèche 2012: 88). Comme nous l’avons vu, la question de l’origine du couloir d’entrée continue d’être débattue — innovation indépendante ou emprunt par l’une ou l’autre des ethnies? — puisqu’il apparaît aussi dans certaines maisons dorsétiennes. Les Thuléens possédaient le foret à arc, inconnu de leurs prédécesseurs dorsétiens. Leurs harpons différaient aussi, de même que les lames de leurs couteaux qui étaient en ardoise polie. Les Thuléens semblent avoir préféré polir la pierre plutôt que la tailler et accordaient un soin particulier au travail de l’os et de l’ivoire. L’utilisation de la stéatite pour les récipients et les lampes se développe, mais par contre, les quartzites à grain fin [9], matériau lithique préféré des Dorsétiens, furent rarement utilisés par les Thuléens (Fitzhugh 1977: 30; Kaplan 1983; Maxwell 1985; McGhee 1984).

Au Labrador, la néphrite, les ardoises à grain fin et la stéatite auraient fait l’objet d’échanges. Cependant, l’étendue et la nature de ce troc à l’échelle régionale et inter-régionale demeurent inconnues (Kaplan 1997: 181). Au Nunavik, la néphrite se trouve principalement dans les sites dorsétiens et servait surtout à la fabrication de pseudo-burins façonnés par polissage. À notre connaissance, aucun site thuléen du Nunavik n’a encore livré d’objet en néphrite. La néphrite des sites thuléens du Labrador se distingue des néphrites vert sombre préférées des Dorsétiens (qui se trouvent probablement sous forme de galets dans les rivières) par sa couleur plus pâle et son aspect non marbré, de type jade chinois. Elle servait à la fabrication de forets, d’armatures distales et de pointes de lances. Cette matière première n’aurait pas été récupérée par des Thuléens dans des sites dorsétiens sous forme d’objets déjà façonnés, notamment en raison des dimensions plus grandes des objets thuléens (Kaplan, comm. pers. 2000).

On peut quand même se demander si la connaissance des sources et l’utilisation de la néphrite fut apprise des Dorsétiens par les Thuléens comme ce fut probablement le cas pour la stéatite. On sait en effet que les premiers Thuléens qui colonisèrent l’Arctique à l’est du delta du Mackenzie fabriquaient une poterie grossière mais qu’ils se tournèrent rapidement vers une autre ressource, la stéatite, pour la fabrication de récipients et de lampes. En effet, dans l’Arctique central et oriental canadien, la céramique ne se retrouve que dans quelques gisements du Thuléen ancien et aurait été remplacée assez tôt par la stéatite. Fabriquer de la poterie devait en effet être une entreprise coûteuse dans les régions où le bois nécessaire à sa cuisson pouvait être rare [10]. Cependant, il semble que les Netsiliks fabriquaient et utilisaient encore de la poterie au début du XIXe siècle (Arnold et Stimmel 1983; Savelle 1986).

En tant que marge méridionale du peuplement par les groupes originaires de l’Arctique, le Labrador offrait certainement autant, sinon plus, de bois de combustible que le Nunavik. Cependant, les sites du Labrador ne semblent pas encore avoir livré de fragments de poterie thuléenne. Des tessons de poterie à dégraissant grossier ont été trouvés dans certains sites inuit de la période historique ancienne, en association avec d’autres produits d’origine européenne, du détroit de Belle Isle au cap Chidley, mais rien ne laisse supposer qu’ils soient d’origine autochtone (Auger 1991: 51-58). Selon S. Kaplan (comm. pers. 2000), Junius Bird aurait découvert, dans la région de Hopedale, des tessons de poterie qu’il attribue cependant à des groupes amérindiens.

Enfin, malgré les objections déjà présentées, nous réitérons qu’au Nunavik, le remplacement des Dorsétiens par les Thuléens paraît plus graduel qu’ailleurs, et qu’il se fit peut-être par intégration ou assimilation. Une influence bilatérale se profile: les premiers Thuléens adoptent le couteau à neige, les patins de traîneau en os de baleine et les lampes en stéatite des Dorsétiens. Inversement, les Dorsétiens prennent des Thuléens certains traits culturels et miment partiellement leur mode d’établissement (Bielawski 1979 et Smith 1991; cf. Labrèche 2012). Si des groupes dorsétiens ont effectivement adopté des stratégies et des outils thuléens, ils ne furent donc remplacés que graduellement par ces derniers. À partir du milieu du XVe siècle, voire beaucoup plus tôt si l’on tient compte de la présence des Norrois au Groenland et à Terre-Neuve (Appelt et Gulløv 2009), les activités des Européens dans le détroit de Belle Isle et par la suite plus au nord, sur la côte du Labrador, viendront ajouter à la complexité des interactions associées au peuplement de cette immense région qui était également occupée par les ancêtres des Amérindiens.

Conclusion

Nous n’avions pas la prétention de résoudre tous les conflits d’interprétation pouvant surgir lorsqu’on traite de transition, de succession ou de possible métissage culturel en archéologie arctique. Nous avons cependant contribué à sortir de l’ombre une foule de données publiées en français et généralement omises dans les synthèses des archéologues anglophones. L’exercice proposé reposait sur une recension des écrits et non sur le réexamen de collections d’intérêt archéologique. Il resterait donc un immense travail d’analyse à entreprendre suite à la publication de la présente étude.

La mise en perspective des interprétations traditionnelles (1975-1994) à la lumière de données publiées plus récemment (1995-2014) tend à confirmer que Thuléens et Dorsétiens appartenaient bel et bien à des populations distinctes. Cependant, les données de la biologie moléculaire proviennent d’échantillons fort modestes et, dans ce domaine que la majorité des archéologues ne maîtrise encore que très peu, il faudrait exercer une grande prudence, comme on le fait généralement lorsqu’il s’agit de jauger les résultats de datations faisant appel à la physique nucléaire.

Malgré cette victoire provisoire des partisans de l’absence de contacts entre les deux ethnies, les hypothèses relatives aux transformations de leurs modes de vie, à leurs vraisemblables interactions et à l’ultime disparition des Dorsétiens — formulées grâce à des décennies de travaux de terrain et d’analyses — devraient être réévaluées à la lumière des données provenant de sites de moindre complexité. Enfin, il ne faudrait pas pour autant cesser de mobiliser des ressources pour fouiller et dater de nouveaux sites mixtes dorséto-thuléens et surtout d’étudier des collections, comme celle du site JjEv-4 (groupe 5) de l’île Ukiivik au Nunavik, qui demeurent inexploitées.

Parties annexes