Vous êtes sur la nouvelle plateforme d’Érudit. Bonne visite! Retour à l’ancien site

Études

Une institution française : La nouvelle revue française de Jean Paulhan

  • Martyn Cornick

Corps de l’article

Pour Régis Debray, le milieu de La nouvelle revue française (La NRF) de l’entre-deux-guerres constitue un important élément de l’histoire culturelle en France. À partir de 1920, « l’apogée du magistère éditorial, qui relaye et prolonge, sans cassure, celle de l’Université, marque l’âge d’or de la pensée française[1]  ». Or, le « cycle universitaire » de Debray ne se fait pas supplanter entièrement par le « cycle éditorial » en 1920, il se produit un « glissement » entre les deux :

Les magistratures intellectuelles et morales sont plus diffuses et subtiles que les politiques. Mais quand l’« aura » du maître-à-vivre, culmination française du maître à penser, passe de Renan à Gide, après avoir nimbé Barrès et effleuré Bergson, il n’y pas seulement changement de style, d’époque ou d’idiome, mais un autre régime de production symbolique qui déplace les autres. Dont le centre de gravité est l’éditeur[2].

Recensant en 1940 le livre de Lina Morino sur La NRF dans l’histoire des lettres françaises, le professeur américain Justin O’Brien porte témoignage sur l’influence de La NRF, estimant déjà qu’aucun autre périodique ne fournira aux futurs historiens « un aussi vaste panorama » de l’activité littéraire en France entre 1909 et 1939[3]. Curieusement, ce jugement fait écho à celui porté sur La NRF par l’une de ses rivales en 1920 : un chroniqueur de la nationaliste Revue critique des idées et des livres affirme que

vers 1950, l’historien des lettres, s’il cherche à se faire une idée des mouvements profonds qui orientaient celles-ci aux alentours de la guerre, n’aura pris connaissance des collections de La NRF. […] Nulle part il ne trouvera aussi concentré cet appétit d’invention et d’originalité qui est un des plus remarquables mérites de La NRF[4].

Entre 1918 et 1940, La NRF acquerra le statut d’une véritable institution politico-culturelle, si bien que, après la rencontre le 24 octobre 1940 d’Adolf Hitler et de Philippe Pétain à Montoire, et pour servir de base à la politique culturelle de la Collaboration franco-allemande, la seule revue à se voir autorisée par les Allemands sera La NRF, sous la direction de Pierre Drieu la Rochelle[5]. Or, bien qu’André Gide ait incarné l’esprit de La NRF, entre 1919 et 1940, elle n’a que deux directeurs, Jacques Rivière et Jean Paulhan.

Pour évaluer le rôle et la direction de Jean Paulhan à la tête de La NRF, il convient d’examiner sa contribution en trois temps principaux. D’abord, nous verrons par quels chemins Paulhan arrive à la revue pour y apporter l’influence d’une nouvelle génération d’écrivains d’avant-garde ; ensuite, nous offrons un survol de la façon dont Paulhan travaille à la consolidation du succès de la revue ; et, dans un dernier temps, nous découvrons comment le directeur de La NRF affronte les défis idéologiques des années qui précèdent l’éclatement de la guerre en 1939.

Lorsque Jean Paulhan entre dans le circuit de La NRF, en 1919, la revue est déjà en voie d’assumer les caractéristiques d’une institution. Comme l’a souligné Jean-François Sirinelli, « une partie du XXe siècle culturel français est en gestation avant 1914 ». Dans une certaine mesure, la position de La NRF s’était déjà établie au vu de la réputation de l’oeuvre de ses figures les plus marquantes, c’est-à-dire André Gide, Paul Claudel et Paul Valéry. Malgré le premier refus (en 1912) de l’oeuvre de Proust, la maison Gallimard s’en rachètera par après, car, à partir de 1919, La NRF « défend et veut comprendre son oeuvre[6]  ». Au sortir de la guerre donc, les « révolutions esthétiques [d’avant 1914] donnent leurs fruits », encouragées par une « ouverture intellectuelle de la France sur le monde » ; ainsi, « toute une tradition de cosmopolitisme européen, bien enracinée entre Moyen Âge et Lumières, est sortie apparemment préservée du chaudron de la guerre[7]  ». Dans la sphère publique française, La NRF se retrouve à l’entrecroisement de réseaux influents, comme nous l’avons proposé au début. Or, bien que sa réputation soit en partie déjà acquise dans le domaine littéraire, dans l’après-guerre, la sociabilité-NRF s’étendra également, et plus largement, au domaine sociopolitique. « L’imprimatur NRF, c’était l’adoption par une famille, sinon l’incorporation à un ordre[8]  ». Elle se compose d’éléments d’une nébuleuse intellectuelle et culturelle recouvrant le parti radical-socialiste (mais pas exclusivement ce parti), ainsi que le monde de l’enseignement, lequel se caractérise par ses propres intersections, comprenant non seulement le ministère d’Instruction publique, où Jean Paulhan avait un poste de rédacteur, mais aussi les enseignants, l’École normale supérieure, les professeurs d’université et les étudiants, éléments qui, pris tous ensemble, composent ce qu’Albert Thibaudet appelle la République des professeurs. La sociabilité-NRF s’étend finalement au monde de l’édition et de la presse, où la part de la maison d’édition de Gaston Gallimard va croissant dans les années 1920. Dès 1920 donc, La NRF peut attirer l’approbation d’un Fortunat Strowski, professeur universitaire conservateur :

Ce serait donc La NRF qui exercerait la plus grosse influence sur les jeunes gens. Il n’y a pas à s’en plaindre : l’esprit de La NRF est purement universitaire, j’entends dans le sens noble du mot. Son humanisme lui fait concevoir tout sous l’angle du lettré. C’est un véritable mouvement de Renaissance[9].

Cette généreuse approbation de la part d’un pilier de l’establishment universitaire contribuera sans doute à faire accélérer le processus d’institutionnalisation de La NRF, et un peu plus tard Jean Grenier, l’un des amis et conseillers les plus sûrs de Paulhan, ne se privera pas d’ironiser sur « une lettre de propagande » :

L’activité de La NRF se multiplie. J’ai reçu de ton secrétaire […] une lettre de propagande. J’ai beaucoup aimé l’opinion de MM. Fortunat Strowski et Gustave Lanson. Mais crois-tu que la clientèle universitaire — pet de loup — Lanson-Strowski soit celle de La NRF ? J’aime trop La NRF pour le croire[10].

En fin de compte, la position de la revue dans la sphère publique sera mitigée plus tard dans l’entre-deux-guerres, lors de la création d’autres organismes menés par les intellectuels, par exemple l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, ou le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Pourtant, malgré une tendance vers la bipolarisation idéologique chez les intellectuels, y compris la dérive prosoviétique d’un André Gide, l’engagement antifasciste d’un André Malraux, voire la fascisation d’un Pierre Drieu la Rochelle, Jean Paulhan s’efforcera d’équilibrer La NRF pour qu’elle ne chavire pas dans l’un ou l’autre sens.

L’on peut tracer les chemins par lesquels Paulhan entre à la revue[11]. Entre son aventure malgache (1907 à 1910) et l’éclatement de la Grande Guerre, Paulhan aura déjà fait un apprentissage revuiste au périodique Le Spectateur, pour contribuer ensuite à des petites revues d’avant-garde, telles que les Soirées de Paris. Il suffit de rappeler ici que c’est pendant sa convalescence, à la suite d’une blessure reçue en décembre 1914, que Paulhan rédige Le guerrier appliqué[12]. Il entreprend de se lancer sur la scène littéraire en publiant ce récit à compte d’auteur chez Sansot, en 1917. Vers la fin de la même année, Paulhan fait expédier des exemplaires à quelques écrivains. Par l’intermédiaire d’André Breton, avec lequel il est déjà entré en correspondance, il fait parvenir un exemplaire à Paul Valéry. Celui-ci ne répond à l’intéressé que le 12 juillet 1918 : « la simplicité de votre style, où l’on sent la main de l’homme, me révèle un genre de volonté que je fais profession d’aimer[13]  ». Ce contact servira à faire retenir son nom par Valéry. Quant à Gide, Frédéric Grover raconte les péripéties de l’exemplaire que lui adresse Paulhan. Par malchance, le paquet prendra près de six mois à rejoindre son destinataire, et finalement, c’est Louis Aragon, déjà en contact avec Gide, qui lui présentera la nouvelle recrue vers le 30 mars 1919[14]

Au début de 1919, Paulhan s’associe étroitement à la revue dadaïste Littérature, en y publiant un extrait de La guérison sévère dans le premier numéro. Entre-temps, par l’intermédiaire d’un ami commun, Roger Allard, Paulhan est déjà entré en correspondance avec Jacques Rivière, qu’il rencontre enfin le 28 novembre 1919. À partir de février 1920, Rivière, dont la santé va s’affaiblissant, se trouve prêt à engager Paulhan comme secrétaire « au moment des couches de [s]a femme[15]  ». Dès son entrée, il assume de plus en plus de responsabilités. Il ne s’occupe pas seulement de questions touchant la « propagande » : pendant toute l’année 1920, il observera de près les échanges au sein de La NRF autour de la publication d’articles de Gide, Rivière et Breton concernant Dada. Ce sont des débats que Paulhan — surnommé « le Souterrain » par Éluard — aurait aidé à provoquer[16]. Au vu de ces liens plus proches entre Paulhan et La NRF, Éluard réagit avec colère :

Comprenez-vous donc que je hais La NRF et la littérature, et toutes les subtilités et toutes les franchises et que si je vous aime, si nous vous aimons, ce n’est pas parce que vous vous placez parmi tout cela, mais parce que nous vous voyons tellement à part…[17]  !

Une fois que Paulhan est arrivé à la revue, lui et Rivière prennent désormais leur distance à l’égard de l’« avant-garde » ; Rivière, par exemple, après avoir permis à son secrétaire d’entrer en négociations avec les dadaïstes, finit par retirer La NRF du Congrès de Paris de 1922[18]. Il existe des travaux pour montrer à quel point La NRF se méfie de l’avant-garde, particulièrement des surréalistes ; une fois rédacteur en chef, Paulhan continue dans le même chemin pour rompre avec Breton en 1927 de façon spectaculaire[19]. Par la suite, Paulhan réservera, dans la revue, une place aux dissidents dadaïstes et surréalistes tels que Georges Ribemont-Dessaignes, comme nous le verrons plus loin. Antoine Compagnon a sûrement raison lorsqu’il affirme que « le surréalisme se présenta dès [la publication de son Manifeste en 1924] comme un dirigisme ; il crut détenir la vérité esthétique et entendit la promouvoir avec des méthodes politiques ». Rien n’est plus éloigné de la conception paulhanienne de la raison d’être de La NRF, car « le surréalisme est une idéologie a priori, un programme qui masque les problèmes esthétiques plutôt qu’il ne permet de les poser[20]  ». Valéry enfin, dont la réputation « s’impose désormais avec une évidence croissante[21]  », accueille avec chaleur l’accession de Paulhan au secrétariat de La NRF. L’on n’oubliera pas enfin que Valéry sera élu à l’Académie française en 1925, ce qui donne un nouveau coup d’accélérateur à l’institutionnalisation de la revue.

Dès son entrée, « Paulhan devient très vite indispensable à Rivière », selon Laurence Brisset[22]. Il y multiplie ses fonctions : il s’occupe de l’envoi des épreuves, demande des notes pour la partie critique de la revue, écrit à d’éventuels collaborateurs, et commence même à composer les numéros. Des extraits d’une longue lettre de mai 1920 montrent déjà combien les efforts du « secrétaire » sont appréciés :

Vous êtes pour moi ce Messie que dans mes moments de plus grande fatigue je souhaitais sans espoir. Pour bien évaluer le service que vous me rendez, comprenez ceci : je ne suis pas un homme de détails ; les détails m’oppriment à la lettre ; le moindre vient se placer dans mon esprit sur le même plan que les choses les plus importantes […]. Vous, au contraire, vous avez la faculté à la fois de ne rien négliger et de maintenir les petits soucis à distance des grands. […] Il faut absolument, pour que chacun de nos numéros donne vraiment la sensation de l’exquis, que nous arrivions à avoir toujours un nombre de notes suffisant pour que nous puissions choisir entre elles, comme nous choisissons entre les articles. Je vous suis donc infiniment reconnaissant de l’effort que vous faites pour augmenter l’afflux des notes. […][23].

De cette lettre, il est possible de juger comment et dans quelle mesure Paulhan bénéficiait de son apprentissage au secrétariat de Jacques Rivière.

Rivière mourra prématurément en février 1925. Pour éviter des choix difficiles autour de la succession, c’est Gaston Gallimard qui se nomme directeur de la revue, avec Jean Paulhan retenu en tant que rédacteur en chef[24]. Paulhan hérite d’une revue qui non seulement est en voie d’institutionnalisation, mais qui se trouve au seuil d’une percée phénoménale. Dès son entrée en fonctions, Paulhan reste en contact avec Jean Schlumberger, qui, dans la première revue d’avant 1914, avait accumulé le plus d’expérience dans la composition de La NRF. Cette correspondance inédite permet de mesurer le succès de la revue sous la gestion de Paulhan. Bien entendu, comme Pierre Assouline le montre, la réussite de La NRF ne saurait pas non plus être séparée de l’expansion commerciale de la maison d’édition de Gaston Gallimard[25]. Mais la revue bénéficiera également des choix éditoriaux de Paulhan et de son comité. Déjà le 20 juin 1925, Paulhan informe son mentor, Schlumberger, que depuis trois mois La NRF a gagné « 200 abonnés nouveaux ». Paulhan s’annonce ambitieux : il déclare vouloir atteindre les 8000 abonnés, et met tout en oeuvre pour y arriver : « j’ai ici quelques projets, dont je vous parlerai[26]  ». À l’automne, la revue gagne encore cent nouveaux abonnés, et malgré un tirage plus fort, les numéros d’octobre et novembre 1925 sont « tout à fait épuisés[27]  ». Or, ces deux numéros de la revue contiennent les deux premières parties de Bella, roman controversé de Jean Giraudoux.

La prépublication de cet ouvrage dans La NRF montre à quel point le culturel commençait déjà à se jumeler au politique, et ceci, dès le milieu des années 1920. Le personnage de Jean Giraudoux lui-même, diplomate et fonctionnaire au Quai d’Orsay, est souvent à la une de la presse. Il avait déjà attiré les attaques d’Henri Béraud lors de la campagne anti-NRF orchestrée par celui-ci, attaques recueillies dans son pamphlet, La croisade des longues figures, où il est question de critiquer le rapport trop intime — selon Béraud — entre la maison Gallimard et les services de Giraudoux au Quai d’Orsay. Au fond Béraud, et les écrivains nationalistes qu’il cite, s’en prennent à la « tendance politique » de La NRF : « Cette tendance est pro-allemande[28]  ». Dans ce contexte culturel et politique coloré par l’évolution des rapports franco-allemands, selon Brett Dawson, « dès sa parution dans La NRFBella fit parler. Chef-d’oeuvre pour les partisans de Giraudoux, livre scandaleux pour d’autres, il devient rapidement “le livre du jour”[29]  ». Giraudoux s’est déjà penché sur le « problème européen, plus vaste que le simple “problème franco-allemand” ». Et c’est ainsi que les préoccupations internationales du jour sont exposées dans Bella, roman remarquablement « politique » :

En fait, de 1920 à 1922, Giraudoux ne s’écarte guère de la ligne officielle, qui accepte le principe de la réintégration économique et politique de l’Allemagne vaincue dans une Europe nouvelle, mais exige qu’elle s’en rende d’abord digne en s’acquittant des obligations imposées par le traité de la paix. Cette politique, nationaliste à court terme, « européenne » à long terme, est celle que préconisent, dans l’ensemble, les principaux conseillers du gouvernement. […] Pour tous les responsables de la politique étrangère de la France, le problème s’énonce en ces termes : refaire l’Europe, mais sans sacrifier la France. Bella n’est que la traduction allégorique de ce dilemme[30].

Cette prépublication va de pair avec un vrai dilemme, encore une fois politique : publier ou non un texte de Pierre Viénot sur les rapports franco-allemands. Ami de Schlumberger, très proche des Mayrisch, amis eux aussi de Gide et de son entourage, Pierre Viénot est étroitement associé à cette époque aux efforts diplomatiques français en faveur du rapprochement franco-allemand. Dans plusieurs lettres à Schlumberger, Paulhan déconseille vigoureusement la publication de ce texte recommandé en fait par Gallimard : « Je le trouve comme vous extrêmement intéressant, juste presque toujours, aussi mal écrit que possible[31]  ». Or, s’agissant de sa direction de La NRF, souvent Paulhan va reprendre cet argumentaire : ne pas accepter de texte « mal écrit ». Il revient à la charge dans une nouvelle lettre : « Vraiment, un tel article est-il à sa place dans une revue littéraire ? […] Je serais bien désolé qu’il vous parût mériter d’être retenu[32]  ». Et de renchérir :

Mais ignorez-vous donc quelles menaces nous ont values, et même de la part des abonnés les plus fidèles, l’article de Jacques [Rivière] sur les relations franco-allemandes, la campagne de [Camille] Mauclair nous accusant, dans les journaux de province, de toucher l’argent allemand ? Combien de désabonnements nous sont parvenus, combien « d’amis » de province, qui s’occupaient à ce moment d’organiser des conférences de la NRF, nous ont écrit qu’ils ne pouvaient plus s’intéresser à nous ? […] Est-ce Viénot que nous opposerons à [Jacques] Bainville[33]  ?

Malgré les insistances de Gallimard et Schlumberger, Paulhan finit par l’emporter, et l’article passe à La revue européenne[34]. Paulhan voulait sans doute protéger la revue, car il savait qu’elle était sur le point de publier le roman de Giraudoux. Vraisemblablement, il a peur de voir se renouveler les attaques des nationalistes. Ainsi Paulhan s’emploie-t-il à établir sa propre autorité au sein de la revue.

Deux ans plus tard, en mars 1927, un encart publicitaire, intitulé « Lettre à nos Abonnés », s’insère dans La NRF, se félicitant, ainsi que ses abonnés, du « succès rapide, inattendu, qui a fait en treize années de La NRF la première revue littéraire de France[35]  ». Ici Paulhan promet d’augmenter les pages critiques de la revue, tout en faisant appel à l’effort et la fidélité des abonnés :

Voulez-vous, en faisant mieux connaître autour de vous La NRF, nous gagner de nouveaux abonnés, de nouveaux amis, poursuivre enfin la même propagande, que plusieurs d’entre vous ont entreprise ? Il suffirait d’un léger effort de chacun de vous pour que La NRF, sans avoir à modifier son prix, pût paraître régulièrement sur seize pages de plus, qu’elle consacrerait à la critique[36].

Et comme pour rendre plus concrètes les dimensions de son succès, Paulhan dresse pour Schlumberger un tableau des gains :

Il y a, dans les progrès de La NRF, un côté régulier et presque mécanique, qui est assez étonnant ; ainsi, La NRF a gagné :

en 1920

100 abonnés

en 1921

150 abonnés

en 1922

140 abonnés

en 1923

750 abonnés

en 1924

450 abonnés

en 1925

875 abonnés

en 1926

1100 abonnés

en 1927

900 abonnés

Or, les « bonds » sont régulièrement dus à une oeuvre particulière : c’est ainsi que le numéro Proust [de janvier 1923] nous a valu en quatre mois 450 abonnés nouveaux[37].

Bella, au cours des mois de sa parution (octobre 1925-janvier 1926), apporte 460 nouveaux abonnés, et le tirage est augmenté. Entre février et mai 1927, la prépublication du journal de Gide, Le voyage au Congo, prise avec celle du Temps retrouvé de Proust, apportent rien moins que 800 abonnés nouveaux. En 1928 encore, Paulhan raconte une autre bonne nouvelle : « Raymond [Gallimard] m’a dit hier que la revue rapporterait cette année à la maison 50.000 francs au moins[38]  ». La composition des sommaires, le statut littéraire et intellectuel des écrivains établis, enfin la qualité littéraire des nouveaux auteurs, tous ces facteurs sont à prendre en considération pour expliquer le dynamisme croissant de La NRF de Paulhan à partir de 1925. À côté de textes de Valéry, Gide et Proust, et de romanciers déjà bien établis auprès du public, tels que Georges Duhamel (Journal de Salavin, à partir de septembre 1926), La NRF lancera les ouvrages d’un André Chamson (Les hommes de la route, à partir de septembre 1927, « une très grande oeuvre », selon Paulhan), d’un André Malraux (Les conquérants, à partir de mars 1928) et d’un Jean Prévost (Dix-huitième année, à partir d’octobre 1928).

S’ajoutent à cela les textes d’auteurs d’avant-garde, anciens surréalistes ou surréalisants tels qu’Antonin Artaud (Héloïse et Abélard, en décembre 1925) ou Roger Vitrac (Danger de mort, en septembre de la même année). La NRF découvrira et traduira également les oeuvres d’écrivains étrangers, choix éditorial qui la rendra l’un des arbitres de la modernité culturelle internationale[39]. La nouvelle de Franz Kafka, La métamorphose, sera publiée dans la traduction d’Alexandre Vialatte à partir de janvier 1928[40]. Paraîtront aussi de courts récits d’Ernest Hemingway (par exemple, Cinquante mille dollars, en août 1927). Et Giuseppe Ungaretti, autre proche ami de Paulhan, présentera sa traduction des « Notes et pensées » de Giacomo Leopardi, en avril 1930[41]. Enfin, Paulhan a le génie de commanditer ou d’insérer les textes portant sur les grandes questions du jour, par exemple une série de textes traitant les rapports intellectuels avec l’Orient, à commencer par un essai de Paul Masson-Oursel, « Orient-Occident », en mars 1926, suivi des « Lettres d’un Chinois », extrait de La tentation d’Occident d’André Malraux. Jean Grenier polémiquera « Sur l’Inde », à partir de juillet 1930[42].

Il est également question d’explorer les enjeux, les menaces ou les espoirs que suscite la Russie soviétique (« Arrivée en Russie », de Luc Durtain, en octobre 1927 et « L’affaire Roussakov, ou l’URSS d’aujourd’hui », de Panaït Istrati en octobre 1929). Enfin, tout cela est nourri par les débats provoqués par la prépublication du célèbre essai de Julien Benda, La trahison des clercs, à partir d’août 1927. Comme nous le savons aujourd’hui, ce livre polémique provoque un débat parmi les intellectuels qui se prolonge jusque dans les années 1930, débat qui mesure le rôle des écrivains dans un contexte qui sera de plus en plus marqué par la bipolarisation idéologique. Chez les intellectuels, il s’avérera de plus en plus difficile d’éviter « l’engagement ».

Or, autour de 1930, les intellectuels français ont le sentiment d’un tournant historique : ces années sont définies comme les « années tournantes », marquant la fin de l’après-guerre[43]. À La NRF, l’on est très sensible à cette évolution, et, au cours des années 1930-1931, la revue ne peut s’empêcher de participer à cette réévaluation de la culture.

Au mois de juillet 1930, Paulhan insère dans La NRF un essai de Marcel Arland, « Épisodes », exprimant ces nouvelles préoccupations culturelles et politiques. Arland commence par réfléchir sur ses premiers jours à la revue de Rivière, qu’il caractérise comme « l’un des centres de la France intellectuelle[44]  ». Le résultat de cette réflexion antérieure avait été son essai-manifeste paru dans La NRF de février 1924, « Sur un nouveau mal du siècle ». Ce qui fait la différence en 1930 est que la production culturelle n’est plus seulement dominée par des réponses à « l’inquiétude », ou à ce « nouveau mal du siècle », mais aussi par la politique. Se référant à la série de débats provoqués par La trahison des clercs de Julien Benda, Arland écrit :

Les attaques de M. Julien Benda n’y ont rien changé. Un écrivain, qu’il le veuille ou non, est contraint de compter aujourd’hui avec les partis politiques. Il ne peut écrire un livre qui ne soit aussitôt jugé de droite ou de gauche. Ce sont les partis de gauche qui ont assuré le succès de La Trahison des clercs ; ces mêmes partis, comme M. Benda répondait insuffisamment à leurs avances, se tiennent aujourd’hui sur la réserve[45].

Un intense intérêt pour la politique chez des jeunes gens paraît tout à fait compréhensible pour Arland, car « ils y trouvent ou croient y trouver un moyen d’action immédiate[46]  ». Il semble qu’Arland ne s’écarte guère ici de la ligne adoptée six années auparavant. Son idéal, c’est encore l’écrivain capable de concilier littérature et éthique : « c’est de lui que j’attends les oeuvres les plus précieuses. Un écrivain qui n’est pas un artiste me touche peu ; n’est-il qu’artiste, il me touche moins encore[47]  ». Arland se réclame d’une « perpétuelle justice de la pensée, entre le coeur et l’esprit la balance la plus sensible et la volonté de ne rien avancer où l’on ne s’engage tout entier » : et il trouve une formule qui, de par la rétrospection, retentit aujourd’hui : « c’est l’heure où ceux qui ne croient pas s’être trahis prennent envers eux-mêmes un nouvel engagement[48]  ». Quelques semaines plus tard, Ramon Fernandez, autre critique philosophique à La NRF, réévalue le rôle de l’intellectuel dans « La pensée et la Révolution ». Là encore, face aux incertitudes de l’avenir, Fernandez souligne l’historicité inéluctable de ce rôle : « Est-il besoin d’ajouter que la défense de l’individu […] est pour l’intellectuel non seulement un devoir, mais une nécessité inéluctable[49]  ? » Le poids de toutes ces questions est encore alourdi par la montée des périls en Allemagne à cette époque ; les échanges entre Gide, Schlumberger et Roger Martin du Gard reflètent ces préoccupations[50]. Finalement, cette atmosphère de tension et de mutation se fait commenter dans la presse littéraire populaire : Louis Martin-Chauffier note que « depuis un peu de temps, on constate une grande nouveauté : la descente des clercs sur le pré[51]  ».

En parallèle avec ces réflexions sur le rôle de l’écrivain, Paulhan invite Benjamin Crémieux à dresser une évaluation culturelle de la période depuis la guerre. Dans cet important article de mai 1931, Crémieux passe en revue — pour les analyser — de nombreux symptômes de « l’inquiétude » ainsi que leurs réponses. Parmi les principales formes revêtues par l’esprit de reconstruction, se retrouvent « le renouveau catholique à base thomiste », l’influence de Valéry, Alain, Gide et Proust, la « connaissance du corps », « l’appel à la science », le recours au physique pour expliquer le spirituel, enfin l’« exploration plus minutieuse de l’inconscient »[52]. Pour les jeunes de la nouvelle génération pensante, « nés à partir de 1900 », le monde « se présentait à ces adolescents comme une table rase purifiée ». Se référant aux ouvrages tels que La trahison des clercs de Benda, aux premières synthèses de Malraux, de Guéhenno, de Chamson, Crémieux tente cette conclusion provisoire :

Toutes ces synthèses provisoires, comme les analyses qui les ont précédées […] ont un commun dénominateur, qui est l’utilisation de la connaissance. L’humanisme que manifestent ces synthèses et ces analyses est un humanisme d’action. […] Connaître pour agir, pour trouver des raisons de vivre […]. Et réciproquement, conviction qu’on ne se connaît qu’en agissant, qu’il faut agir pour se connaître, […] que l’homme vaut surtout par ce qu’il peut devenir[53].

Comme pour mettre en relief la liquidation d’un de ces mouvements de l’immédiat après-guerre, Paulhan publie en deux parties les « fragments » d’une « Histoire de Dada », de Georges Ribemont-Dessaignes. Reconnu comme l’un des vrais « dadas » de Paris, Ribemont-Dessaignes n’a pas pourtant suivi le chemin du surréalisme, et, s’étant approché du groupe « Grand Jeu » en 1928, moment où il se trouve condamné par Breton, il contribue (avec Georges Bataille, Michel Leiris et d’autres) à « Un cadavre », pamphlet violent dirigé contre le « pape » du surréalisme. Son « Histoire » raconte les diverses manifestations dada et énumère certaines scissions, surtout la rupture entre Picabia et Breton, en 1922. Selon Ribemont-Dessaignes, ce sont les « tendances individuelles » qui avaient miné le mouvement dadaïste : « Cette attitude orgueilleuse [de Picabia] décida Breton à affirmer son propre orgueil avec autant d’éclat. Il se sépara de Dada[54]. » En 1931, la conclusion de ce dadaïste dissident souligne l’ironie tragique du mouvement :

Dada était terminé. Né d’un élan vers la libération et la vie, conscient de la force et de la faiblesse de l’esprit humain, il avait compris lui-même qu’il ne pouvait travailler qu’à sa propre ruine. Il eut conscience de sa faillite et ne s’en défendit pas. La faillite était son signe. Il n’en a pas moins constitué une libération – fût-elle provisoire – pour quelques individus. Tant pis pour ceux qui sont retournés à la servitude, comme la chienne de l’Écriture à son vomissement[55].

Les écrivains mis en cause par ces « fragments » réagissent par des répliques, dont Paulhan publie une sélection en août 1931, incluant notamment les interventions d’Aragon, Ungaretti et Éluard : la hargne parmi les protagonistes n’était pas près de s’apaiser. Tristan Tzara écrit aussi pour déclarer « qu’une grande partie des faits exposés sont faux, incomplets, interprétés arbitrairement », etc. Paulhan laissera le dernier mot à Ribemont-Dessaignes, qui commente ces lettres, en disant qu’elles « n’émanent pas de dadaïstes, il n’y en a plus. Elles ne rectifient rien, sauf celle de Paul Éluard qui demande l’insertion d’un mensonge ». Et il ne résiste pas à la tentation de signaler — véritable flèche du Parthe — l’hypocrisie de ses anciens camarades dada :

Je m’en voudrais de ne pas mentionner cet extrait de presse :

Hier 3 juillet a été dispersée à l’Hôtel des Ventes la collection de statuettes nègres des marchands de tableaux bien connus, A. B. [André Breton] et P. E. [Paul Éluard]. La vente a produit, malgré les circonstances défavorables, la somme de 285.195 frs.

L’histoire de dada est bien finie[56].

À la fin de sa lettre de « rectification », Louis Aragon avait mis « salutations communistes ». Ces salutations symbolisent comment l’Histoire pénétrait de plus en plus dans la vie culturelle. À la fin de 1931, l’atmosphère politique en France devenait très tendue, et lorsqu’une réunion de pacifistes, présidée par Édouard Herriot, est envahie le 27 novembre par les Camelots du Roi (jeunes militants d’Action française), Gide réagit, lui aussi. Le 1er décembre il rencontre André Chamson, jeune écrivain proche des principales figures du Parti radical. Maria van Rysselberghe prend note de ce développement :

J’apprends que la veille [Gide] a rencontré Chamson, qui s’est ému de l’attitude du groupe de l’Action française et d’autres à la séance du Trocadéro et qui, pour atténuer le déplorable effet que cela peut avoir en Allemagne, trouve qu’il faudrait protester, tout un groupe d’intellectuels, pas dans Europe, qui est une revue trop colorée, mais dans La NRF par exemple[57].

Cependant, Jean Schlumberger fait ses objections, s’opposant à ce qu’il voit trop comme une « protestation de principe » ; et Paulhan raconte l’épisode à Jean Grenier : « Gide voudrait que nous protestions dans La NRF contre les incidents du Trocadéro […] Il y aurait beaucoup à dire sur ce besoin d’être ridicule, qui est commun à tant d’intellectuels[58]. » Nous avons choisi ces exemples parce que La NRF et Jean Paulhan se retrouvent tous deux face à un grand tournant historique. Désormais, Gide et Martin du Gard commencent à croire que La NRF doit se prêter davantage comme tribune aux préoccupations des intellectuels. Au début de 1932, Paulhan déploiera de nouveau ses arguments afin de dissuader Gide de vouloir signer un autre manifeste. Peu après, Gide avoue à Martin du Gard : « Je suis comme vous, j’ai envie de signer quelque chose[59]. » Bref, la volonté de Gide de prendre position face à la montée du national-socialisme en Allemagne, et d’exprimer son admiration pour l’expérience soviétique, tend à faire de La NRF une revue engagée, malgré les efforts de Jean Paulhan[60].

Le 1er janvier 1935, Jean Paulhan devient officiellement « directeur » de La NRF. À partir de ce moment, Paulhan est au zénith de son autorité. Culturellement, la revue reste très écoutée, malgré les pressions politiques continues. Les émeutes du 6 février 1934 donnent un nouveau coup d’accélérateur aux clivages et aux engagements chez les écrivains et les intellectuels. Cette fois, il s’agit d’unir une diversité d’acteurs politiques et culturels en un « rassemblement populaire » qui inspirera le gouvernement du Front populaire lors des élections de mai-juin 1936[61]. Pendant l’été 1935, la visibilité de Gide est également à son comble : Gide, ainsi que d’autres écrivains de La NRF, sont les vedettes du « Congrès pour la défense de la culture ». Les intellectuels engagés, représentés par Gide, font la une de la presse nationale et internationale :

L’impression générale que laisse ce Congrès, tant au point de vue de son importance qu’au point de vue de sa signification, est celle d’un triomphe, d’un triomphe inespéré, d’une influence en marche, grandissante. […] Le public était des plus sympathiques, on sentait qu’il était là par intérêt réel : jeunesse, étudiants, littérateurs, ouvriers déjà débrouillés ; public sensible, enthousiaste, manifestant. Les trois grosses vagues qui le soulevèrent d’un accueil spontané, chaleureux, furent les Russes, en bloc, le discours et la personne de Gide, et l’Allemagne en exil – toute la salle debout, ovation ardente, prolongée[62].

Dans ce contexte, La NRF de Paulhan est souvent perçue comme une revue de gauche. Au cours des semaines menant aux élections de 1936, et à la suite de l’attaque contre la personne de Léon Blum par les militants de l’Action française, l’atmosphère politique reste très agitée.

Paulhan se résout à agir : il a peur que Gaston Gallimard et Malraux ne veuillent politiser davantage la revue : « je me sens assez seul, dans cette maison[63]  ». Or, pour rétablir l’équilibre, Paulhan met au point la publication de l’essai de Jean Grenier, « L’âge des orthodoxies[64]  ». Paulhan fait paraître ce texte, en cherchant à en maximiser l’impact. Accusant réception des épreuves de Grenier le 15 février, il promet de donner « L’âge des O[rthodoxies] en tête de LaNRF du 1er avril. Il ne sera pas trop tard, et Blum, aux dernières nouvelles, n’est pas tout à fait mort[65]  ». Au vu de l’échéance du premier tour des élections législatives, la parution de cet article au bon moment est d’une importance évidente. (Paulhan est d’ailleurs scandalisé par l’éviction de Jean Guéhenno de la revue Europe, par un comité de compagnons de route et de marxistes orthodoxes.)

L’article de Grenier ouvre directement sur une critique adressée aux intellectuels de gauche : « C’est un trait frappant des dix dernières années que le brusque passage d’un doute absolu à une foi totale et parallèlement du désespoir sans limites à un espoir sans limites également[66]. » Ayant rallié l’antifascisme et le communisme, selon Grenier, les intellectuels se sont forcés à adopter une doctrine marxiste, doctrine qui ne relève pas seulement de la théorie économique, il s’agit également d’une « théologie ». En outre, le marxisme manque de logique : « […] cet illogisme qui est érigé en méthode suprême pour juger de tout est compensé par un optimisme outrancier[67]. » Grenier est d’autant plus scandalisé que ce « messianisme » peut sembler justifier la mort de millions de gens sur le chemin du paradis terrestre.

Cet article, paraissant à la veille du premier tour des élections et à un moment où la gauche s’est finalement réunie en faveur du Front populaire, jette un pavé dans la mare. Paulhan dit à Grenier qu’il est cité même par Le journal des débats ; Malraux est particulièrement offensé par ce qu’il considère comme une démolition trop frivole du marxisme. Quelques lecteurs se désabonnent[68]. Dans Europe, Georges Friedmann réplique longuement, notant la position de l’article dans la revue pour le caractériser comme « manifeste[69]. » La manoeuvre de Paulhan aura réussi, semble-t-il : même si de nombreuses sensibilités « orthodoxes » sont froissées, désormais La NRF ne sera pas forcément vue comme proche du Front populaire.

Finalement, vers la fin des années 1930, et à l’approche de la guerre, La NRF devra encore prendre parti : comment réagir devant le dilemme de la guerre ou la paix ? Pour Paulhan, le choix est assez simple, puisque la ligne se trace au moment-clé de l’Anschluss en mars 1938. Dans La NRF d’avril 1938, il fait paraître un court essai d’Armand Petitjean, jeune chroniqueur qui l’a déjà impressionné. Au cours des mois suivants, cet essai deviendra une référence-clé[70]. « Dictature de la France » est une déclaration de principe, un raffermissement de la ligne de la revue, presque un manifeste ; comme le montre la correspondance entre Paulhan et Petitjean (dont nous avons préparé l’édition), cet article attire des critiques. Petitjean est sévère : « aucun peuple n’est aussi mal représenté par sa politique, par sa littérature, comme par sa capitale, que le peuple de France. […] Maintenant, apprenons à regarder en face la réalité de 1938. » Suit un catalogue de désastres : la France se trouve menacée « sur trois frontières » ; les gouvernants fuient leurs responsabilités ; on ne prépare pas suffisamment la guerre. « Eh bien, nous en avons assez », martèle-t-il. « Je suis l’un des quelques millions de jeunes hommes de France qui sont mobilisables[71]. »

Or, appeler à la préparation guerrière dans un pays si profondément marqué par le souvenir du sacrifice de la Grande Guerre paraît provocateur, et explique comment La NRF se verra accusée de bellicisme par la suite. C’est par patriotisme, pourtant, et non pas par bellicisme, que Petitjean fustige les gouvernants. Ses écrits rappellent le discours patriotique de Charles Péguy. La critique de Petitjean est révélatrice précisément parce que son auteur ne veut pas « d’une mort inutile, d’une mort non préparée ». Le paragraphe suivant cristallise le sens de l’engagement de La NRF sous Paulhan, lors de ce moment fatidique :

Nous nous tournons alors vers la face d’ombre, vers la face énergique et guerrière de notre pays ; vers la grande tradition jacobine qui fait la guerre pour la Nation, par elle et avec elle tout entière. Nous ne connaissons plus d’ennemis en France que ceux qui cessent de croire en elle[72].

Suit une liste de revendications adressées aux gouvernants, et Petitjean de conclure :

Nous voulons qu’on mobilise non point seulement les hommes, mais les capitaux. Nous voulons des capitaux pour la France, des avions pour la France : et un gouvernement national. Nous voulons la dictature de la France sur les Français.

Leur correspondance reflète à quel point Paulhan partage ces sentiments. Commentant le texte de « Dictature », il écrit : « Ce qui manque aux Français est très simple : c’est d’aimer la France, d’abord. C’est aussi, l’aimant, de la vouloir améliorer. C’est enfin, voulant l’améliorer, d’être prêt à se sacrifier à cette volonté ». Plus tard, se défendant contre les critiques de Schlumberger à propos du soi-disant bellicisme de la revue, Paulhan réplique : « n’avons-nous attendu la guerre – et Petitjean depuis deux ans a très bien fixé (cf. « Dictature de la France ») notre attitude, il me semble.[73]  » Même avant la crise de Munich donc, Paulhan, appuyé de ses chroniqueurs préférés, Petitjean et Benda[74], adopte une position patriotique qui prépare un esprit de résistance antifasciste.

En novembre 1938 paraît le numéro notoire de La NRF qui la fera basculer dans le camp anti-munichois[75]. Cette prise de position a un effet considérable, et l’impact se fait sentir de façon non négligeable. Selon Paulhan lui-même, malgré les critiques qui lui seront adressées, le numéro contribue à une hausse d’abonnements à La NRF, ce qui suggère que la revue reflète les inquiétudes, face à la guerre, d’un lectorat qui augmente et y répond également[76]. Ainsi se fixe la position de La NRF devant la menace de la guerre. Lorsque celle-ci arrive, Paulhan prépare, pour le numéro de février 1940, un ensemble de textes sur les combats, et sur le sens de la guerre. Comme avant, il se produit une réponse positive chez les abonnés. Le numéro de février à lui seul apporte quelque 500 abonnements nouveaux ; ainsi, « malgré les défections » de l’Allemagne (750) et de l’Italie (238), « La NRF se porte assez bien[77]. »

Face à l’Occupation enfin, la position de Paulhan se résume dans son dernier texte de La NRF, « L’espoir et le silence » : « Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il est question, dans ces pages, de la dictature de la France sur les Français. » Maintenant, le plus grand espoir est politique, et patriotique, comme toujours : « nous nous battons pour quelque chose qui ressemble à la République : pour la liberté des personnes, contre la servitude volontaire ». Et comme pour anticiper son engagement dans la Résistance, il encourage ceux qui ne veulent pas se soumettre au joug allemand :

En vérité, le problème a des termes si clairs qu’il serait fou de ne point espérer une réconciliation française, si chacun de nous, dès aujourd’hui, le pose et s’essaie à le résoudre, dans son secret. Dans son silence[78].

Après la défaite de juin 1940, dans les milieux défaitistes et vichystes, l’on s’oppose au statut institutionnel acquis par La NRF de l’entre-deux-guerres : « il se développe contre la NRF une offensive qui tend à la confondre avec le bellicisme de 1936-1939[79]  ». Face à cette offensive, Paulhan fait appel à son ami Henri Pourrat, qui fera insérer dans Le Figaro un article défendant le patriote Paulhan et ses écrits de La NRF[80]. Finalement, dès l’été 1940, ayant écarté La revue des deux mondes, les autorités nazies s’approprient La NRF pour en faire un véhicule prestigieux de leur politique culturelle européenne.

Jean Paulhan, étant entré dans La NRF au lendemain de la Première Guerre mondiale, s’établit rapidement au sein d’une revue dont le capital culturel ne cesse d’accumuler au cours des années 1920 et 1930. La NRF devient une véritable institution dont l’importance politique et internationale n’est pas négligeable. La conjoncture historique est telle, à partir du milieu des années 1920, que le politique déborde de plus en plus dans le culturel, y compris dans le domaine du roman : l’on a vu le cas de Bella, dont le récit reflète si bien les préoccupations françaises envers l’avenir de l’Europe. Confronté aux inquiétudes et aux prises de position des intellectuels dans la période critique de l’entre-deux-guerres, Jean Paulhan ne pourra, malgré lui, épargner à La NRF une réflexion sur les grands débats du jour, voire l’engagement de ses principaux représentants. À partir de 1938, il suit une ligne de résistance qui fléchira à peine devant les menaces de la guerre, et il réussira à lui rester fidèle, même si La NRF finira en fin de compte par se rendre à l’envahisseur.

Parties annexes