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Débats

Robitaille, Martin, Proust épistolier, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2003.

  • Sylvie Pierron

Corps de l’article

Cher Martin Robitaille,

C’est avec grand plaisir que j’entre avec vous, par Études littéraires, en débat sur les hypothèses que défend Proust épistolier. Votre ouvrage vient prendre place parmi le champ spécifique de la critique proustienne consacré à la Correspondance, dont la monstruosité oblige le critique à devenir spécialiste, ce que je ne suis pas. Je me suis placée de l’autre côté de la rive et regarde la Correspondance à partir de la Recherche en y jetant parfois mes filets.

Proust épistolier ne prétend pas englober toute la production de Proust mais comprendre la place et la fonction de l’épistolaire, non seulement d’un point de vue social (lien mais aussi distance entre l’écrivain et le monde), esthétique (laboratoire d’écriture), mais surtout d’un point de vue psychanalytique ou, pour employer un terme qui vient souvent dans vos pages, d’un point de vue simplement « humain ». L« investissement » de Proust dans ses lettres vous conduit à utiliser la « théorie du transfert[1] » pour analyser ce qui se joue entre correspondants, dans cette « écriture transitive », dans ce qu’on conçoit généralement comme un échange, fait de désir, de demande, d’attente, de « réponses » plus ou moins complètes.

Cette question posée à l’épistolaire permet de sélectionner comme emblématiques trois « figures transférentielles » (« certaines figures qui lui sont chères ou qui provoquent chez lui des réactions émotives particulières[2] »), Jeanne Proust, Robert de Montesquiou et Reynaldo Hahn, dont vous détaillez la correspondance avec Proust, au moins les lettres des uns et des autres qui nous sont parvenues.

La mère vient en tête de ces études — après un panorama des positions critiques sur les rapports entre Recherche et lettres —, du fait qu’elle apparaît à l’analyse « responsable » d’un schéma récurrent dans la correspondance proustienne : de surinvestissement aux premiers moments de la relation puis de « repli », d’absentement du « je » bien que la correspondance se poursuive. Est ainsi réinterrogée l’apparente contradiction qu’il y aurait chez Proust à ériger l’instrument de « communication » épistolaire pour « se couper de la parole[3] » en négligeant à mon avis un terme que vous soulignez pourtant auparavant : la dimension culturelle de l’épistolaire, équivalent de la conversation, domaine féminin classiquement codifié[4], contre lequel Proust résiste[5] tout en l’ingérant, en le décantant dans sa prose. « Se couper de la parole » ne revient pas forcément à « entrer en inhumanité » mais, littéralement, à expulser un mode d’écriture bavard, pour laisser place à une d’écriture « enfant du silence[6] ».

Le transfert n’est jamais complet, non seulement du fait de ce retrait de chaque relation qu’opère Proust, mais aussi du fait que le processus ne devient pas conscient comme il le deviendrait dans une cure de paroles pour contribuer à la construction du sujet. Vous constatez de plus que Proust semble toujours élire des personnes qui ne seront pas en mesure de se donner complètement.

Au détour, il me semble reconnaître dans ce mouvement, élan-repli, s’éprendre-se déprendre, le mouvement des passions intellectuelles, des engouements de lecteur de Proust, contre lesquels, en résistant à ses admirations (Anatole France, Ruskin, Montesquiou…), il a forgé ses convictions esthétiques. C’est sur ce principe, pour se « purger » des écritures qu’il admirait (« renoncer ce qu’on aime[7] ») que Proust a écrit ses pastiches, comme vous le signalez…[8] et je vous ferai ce reproche de ne pas tenir compte, dans l’analyse des lettres que vous citez, de la dimension ironique partout à l’oeuvre chez Proust : lettre à Montesquiou[9], parmi d’autres, mais aussi lettre de Mme Proust à son fils (« Je te ferai la concession de ne t’écrire qu’une fois par jour[10] »). Car si une trace persiste du style épistolaire transmis de mère en fille… jusqu’au fils aîné[11], c’est bien la distance humoristique sous toutes ses formes. Cet oubli de la dérision — plus drôle souvent que les lettres « ludiques » à Reynaldo — m’empêche de vous suivre jusqu’au bout de certaines démonstrations sur le moi souffrant d’un Proust que vous dépeignez parfois trop romantique[12].

Les termes de la relation oeuvre-lettres apparaissent dans votre démonstration comme inversés par rapport à la place traditionnellement secondaire réservée à l’écrit privé, puisque l’expérience répétée du transfert inachevé dans les lettres aboutit à l’écriture « intransitive » : « C’est de ce manque, de ce sentiment répété de l’impuissance à atteindre l’autre que peut naître l’écriture intransitive, écriture ne transitant pas, écriture tournée vers soi, qui n’est pas transportée vers un autre en particulier, pour un autre en particulier[13]. » Cette question de l’adresse est extraordinairement intéressante et complexe chez Proust et, même si je ne vous suis pas forcément sur la Recherche comme « écriture tournée vers soi », ni comme écriture « qui n’est pas transportée […] pour un autre » (étant donné la distinction subtile que vous établissez entre écrire à et écrire pour), votre approche paradoxale de l’écrit privé incite à rouvrir des pistes : celle, par exemple, du besoin d’un correspondant dans l’oeuvre même, d’un « petit jeune homme » que l’on trouve dès les écrits de jeunesse (« Chardin et Rembrandt », « Contre l’obscurité »…) qu’un narrateur plus vieux et savant guide, à la manière du Barrès du Culte du Moi qui s’adresse comme à un jeune frère à… lui-même plus jeune. Seul correspondant possible pour et dans le roman, ni tout à fait soi-même, ni tout à fait un autre.

Votre livre restitue justement, à sa place dans l’acte créateur, la question de l’amour, et de la compréhension, du besoin d’être aimé que suppose l’écriture — toujours transitive de ce point de vue —, autant par l’explicitation du processus de transfert que par le choix que vous avez fait des correspondants privilégiés. Je vous remercie donc pour cette « matière à réflexion » que vous m’avez offerte et le plaisir toujours renouvelé de lire Proust par les nombreux extraits que vous donnez. Vous excuserez, je l’espère, l’impertinence de mes remarques qui n’est due qu’à un insuffisant déplacement vers votre champ de spécialité, manquements que j’en suis persuadée votre réponse comblera.

À vous, bien cordialement, 

Sylvie Pierron

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