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Études

Franz Kafka et l’anarchisme

  • Michael Löwy

Corps de l’article

Kafka s’intéressait à l’anarchisme mais il n’était pas un « écrivain anarchiste ». Son oeuvre ne saurait être réduite à une doctrine politique, quelle qu’elle soit. Il ne produit pas des discours, mais crée des individus et des situations, et exprime dans son oeuvre des sentiments, des attitudes, une Stimmung. Le monde symbolique de la littérature est irréductible au monde discursif des idéologies : l’oeuvre littéraire n’est pas un système conceptuel abstrait, à l’instar des doctrines philosophiques ou politiques, mais création d’un univers imaginaire concret de personnages et de choses[1].

Cependant, cela n’interdit pas d’exploiter les passages, les passerelles, les liens souterrains entre son esprit anti-autoritaire, sa sensibilité libertaire, ses sympathies pour l’anarchisme d’une part, et ses principaux écrits de l’autre. Ces passages nous ouvrent un accès privilégié à ce qu’on pourrait appeler le paysage interne de l’oeuvre de Kafka.

Trois témoignages de contemporains tchèques documentent la sympathie que l’écrivain pragois portait aux socialistes libertaires tchèques et sa participation à certaines de leurs activités. Au début des années 1930, lors de ses recherches en vue de la rédaction du roman Stefan Rott (1931), Max Brod recueillit des renseignements d’un des fondateurs du mouvement anarchiste tchèque, Michal Kacha. Ils concernent la présence de Kafka aux réunions du Klub Mladych (Club des Jeunes), organisation libertaire, anti-militariste et anti-cléricale, fréquentée par plusieurs écrivains tchèques (Stanislav Neumann, Michal Mares, Jaroslav Hašek). Intégrant ces informations — qui lui furent « confirmés d’autre part » — Brod note dans son roman que Kafka « assistait souvent, dans le silence, aux séances du cercle. Kacha le trouvait sympathique et l’appelait “Klidas”, ce qu’on pourrait traduire par “le taciturne” ou plus exactement suivant l’argot tchèque par “colosse de silence” ». Max Brod n’a jamais mis en question la véracité de ce témoignage, qu’il citera à nouveau dans sa biographie de Kafka[2].

Le deuxième témoignage est celui de l’écrivain anarchiste Michal Mares, qui avait fait la connaissance de Kafka dans la rue (ils étaient voisins). Selon Mares — dont le document fut publié par Klaus Wagenbach en 1958 — Kafka était venu, sur son invitation, à une manifestation contre l’exécution de Francisco Ferrer, l’éducateur libertaire espagnol, en octobre 1909. Au cours des années 1910-1912, il aurait assisté à des conférences anarchistes sur l’amour libre, sur la Commune de Paris, sur la paix, contre l’exécution du militant parisien Liabeuf, organisées par le « Club des Jeunes », l’association « Vilem Körber » (anti-cléricale et anti-militariste), et par le Mouvement anarchiste tchèque. Il aurait même, à quelques reprises, payé cinq couronnes de caution pour faire libérer son ami de la prison. Mares insiste, de façon analogue à Kacha, sur le silence de Kafka :

À ma connaissance, Kafka n’appartenait à aucune de ces organisations anarchistes, mais il avait pour elles les fortes sympathies d’un homme sensible et ouvert aux problèmes sociaux. Cependant, malgré l’intérêt qu’il portait à ces réunions (vu son assiduité), il n’intervenait jamais dans les discussions.

Cet intérêt se manifesterait aussi dans ses lectures — les Discours d’un rebelle de Kropotkine (cadeau de Mares lui-même), ainsi que des écrits des frères Reclus, de Bakounine et de Jean Grave — et dans ses sympathies : « le destin de l’anarchiste français Ravachol ou la tragédie d’Emma Goldmann qui édita Mother Earth, le touchaient tout particulièrement[3]... »

Le troisième document sont les Conversations avec Kafka de Gustav Janouch, parues, dans une première édition en 1951 et dans une deuxième, considérablement élargie, en 1968. Ce témoignage, qui se réfère à des échanges avec l’écrivain pragois au cours des dernières années de sa vie (à partir de 1920), suggère que Kafka gardait sa sympathie pour les libertaires. Non seulement il qualifie les anarchistes tchèques d’hommes « très gentils et très gais », « si gentils et si amicaux qu’on se voit obligé de croire en chacune de leurs paroles », mais les idées politiques et sociales qu’il exprime au cours de ces conversations restent fortement marquées par le courant libertaire.

Par exemple, sa définition du capitalisme comme « un système de rapports de dépendance » où « tout est hiérarchisé, tout est dans les fers » est typiquement anarchiste, par son insistance sur le caractère autoritaire de ce système — et non sur l’exploitation économique comme le marxisme. Même son attitude sceptique envers le mouvement ouvrier organisé semble inspirée par la méfiance libertaire envers les partis et institutions politiques : derrière les ouvriers qui défilent

s’avancent déjà les secrétaires, les bureaucrates, les politiciens professionnels, tous les sultans modernes dont ils préparent l’accès au pouvoir... La révolution s’évapore, seule reste alors la vase d’une nouvelle bureaucratie. Les chaînes de l’humanité torturée sont en papiers de ministères[4].

L’hypothèse suggérée par ces documents — l’intérêt de Kafka pour les idées libertaires — est confirmée par certaines références dans ses écrits intimes. Par exemple, dans son journal on trouve cet impératif catégorique : « Ne pas oublier Kropotkine ! » ; et dans une lettre à Max Brod de novembre 1917, il manifeste son enthousiasme pour un projet de revue (Feuilles de combat contre la volonté de puissance) proposé par l’anarchiste freudien Otto Gross[5]. Sans oublier l’esprit libertaire qui semble inspirer certaines de ses déclarations ; par exemple, la petite remarque caustique qu’il fit un jour à Max Brod, en se référant à son lieu de travail, le Bureau des assurances sociales (où des ouvriers victimes d’accidents venaient plaider leurs droits) : « Comme ces hommes-là sont humbles... Ils viennent nous solliciter. Au lieu de prendre la maison d’assaut et de toute mettre à sac, ils viennent nous solliciter[6]. »

Il est bien probable que ces divers témoignages — surtout les deux derniers — contiennent des inexactitudes et des exagérations. Klaus Wagenbach lui-même reconnaît (à propos de Mares), que « certains détails sont peut-être faux » ou du moins « exagérés ». De même, selon Max Brod, Mares, comme beaucoup d’autres témoins qui ont connu Kafka, « tend à exagérer », notamment en ce qui concerne l’extension des liens amicaux avec l’écrivain. Quant à Janouch, si la première version de ses souvenirs donne une impression « d’authenticité et crédibilité », parce qu’ils « portent les signes distinctifs du style avec lequel Kafka parlait », la deuxième lui semble beaucoup moins digne de confiance[7].

Mais c’est une chose de constater les contradictions ou les exagérations de ces documents, et c’est une toute autre chose que de les rejeter en bloc, qualifiant de « pure légende » les informations sur les liens entre Kafka et les anarchistes tchèques. C’est l’attitude de certains spécialistes, parmi lesquels Eduard Goldstücker, Hartmut Binder, Ritchie Robertson et Ernst Pawel — le premier un critique littéraire communiste tchèque et les trois autres auteurs de biographies de Kafka dont on ne peut pas nier la valeur.

Nous allons nous limiter ici à examiner le point de vue de Ritchie Robertson, auteur d’un remarquable essai sur la vie et l’oeuvre de l’écrivain juif pragois. Ce qui est tout à fait nouveau et intéressant dans ce livre c’est la tentative de proposer une interprétation alternative des idées politiques de Kafka, qui ne seraient, selon lui, ni socialistes ni anarchistes, mais romantiques. Ce romantisme anti-capitaliste ne serait, selon lui, ni de gauche ni de droite[8]. Or, si l’anti-capitalisme romantique est une matrice commune à certaines formes de pensée conservatrices et révolutionnaires — et dans ce sens il dépasse effectivement la division traditionnelle entre gauche et droite — il n’en reste pas moins que les auteurs romantiques eux-mêmes se situent clairement dans un des pôles de cette vision du monde : le romantisme réactionnaire ou le romantisme révolutionnaire[9].

En fait, l’anarchisme, le socialisme libertaire, l’anarcho-syndicalisme sont un exemple paradigmatique d’« anti-capitalisme romantique de gauche ». Par conséquent, définir la pensée de Kafka comme romantique — ce qui me semble tout à fait pertinent — ne signifie nullement qu’elle ne soit pas « de gauche », concrètement le fait d’un socialisme romantique de tendance libertaire. Comme chez tous les romantiques, sa critique de la civilisation moderne est teintée de nostalgie pour le passé — représenté à ses yeux par la culture yiddish des communautés juives de l’Europe de l’Est. Avec une intuition remarquable, André Breton écrivait : « tout en marquant la minute présente », la pensée de Kafka « tourne symboliquement à rebours avec les aiguilles de l’horloge de la synagogue » de Prague[10].

L’intérêt de l’épisode anarchiste dans la biographie de Kafka (1909-1912), c’est qu’il nous offre une des clés les plus éclairantes pour la lecture de l’oeuvre — en particulier des écrits à partir de l’année 1912. Je dis bien une des clés, parce que le charme de cette oeuvre vient aussi de son caractère éminemment polysémique, irréductible à toute interprétation univoque. L’ethos libertaire s’exprime dans différentes situations qui sont au coeur de ses principaux textes littéraires, mais avant tout par la façon radicalement critique dont est représenté le visage obsédant et angoissant de la non-liberté : l’autorité. Comme l’a si bien dit André Breton, « nulle oeuvre ne milite tant contre l’admission d’un principe souverain extérieur à celui qui pense[11] ».

Un anti-autoritarisme d’inspiration libertaire traverse l’ensemble de l’oeuvre romanesque de Kafka, dans un mouvement de « dé-personnalisation » et réification croissante : de l’autorité paternelle et personnelle vers l’autorité administrative et anonyme[12]. Encore une fois, il ne s’agit pas d’une quelconque doctrine politique, mais d’un état d’esprit et d’une sensibilité critique — dont la principale arme est l’ironie, l’humour, cet humour noir qui est, selon André Breton, « une révolte supérieure de l’esprit[13] ».

Cette attitude a des racines intimes et personnelles dans son rapport au père. L’autorité despotique du pater familias est pour l’écrivain l’archétype même de la tyrannie politique. Dans sa « Lettre au Père » (1919) Kafka se souvient : « Tu pris à mes yeux le caractère énigmatique qu’ont les tyrans dont le droit ne se fonde pas sur la réflexion, mais sur leur propre personne ». Confronté au traitement brutal, injuste et arbitraire des employés par son père, il se sent solidaire des victimes : « Cela me rendit le magasin insupportable, il me rappelait trop ma propre situation à ton égard... C’est pourquoi j’appartenais nécessairement au parti du personnel[14]... »

Les principale caractéristiques de l’autoritarisme dans les écrits littéraires de Kafka sont : 1) l’arbitraire : les décisions sont imposées d’en haut, sans justification — morale, rationnelle, humaine — aucune, souvent en formulant des exigences démesurées et absurdes envers la victime ; 2) l’injustice : la culpabilité est considérée à tort — comme évidente, allant de soi, sans nécessité de preuve et les punitions sont totalement disproportionnées à la « faute » (inexistante ou triviale).

Dans l’un de ses premiers écrits d’importance majeure, Le verdict (1912), Kafka met en scène uniquement l’autorité paternelle ; c’est aussi un des rares écrits où le héros (Georg Bendemann) semble se soumettre entièrement et sans résistance au verdict autoritaire : l’ordre intimé par le père à son fils de se jeter dans la rivière ! Comparant cette nouvelle avec Le procès, Milan Kundera observe : « La ressemblance entre les deux accusations, culpabilisations et exécutions trahit la continuité qui lie l’intime “totalitarisme” familial à celui des grandes visions de Kafka[15]. » À ceci près que dans les deux grands romans (Le procès et Le château) il s’agit d’un pouvoir « totalitaire » parfaitement anonyme et invisible.

L’Amérique (1913-1914) constitue à cet égard un ouvrage intermédiaire : les personnages autoritaires sont tantôt des figures paternelles (le père de Karl Rossmann et l’Oncle Jakob) et tantôt des hauts administrateurs de l’Hôtel (le Chef du personnel et le Portier en chef). Mais même ces derniers gardent un aspect de tyrannie personnelle, associant la froideur bureaucratique avec un despotisme individuel mesquin et brutal. Le symbole de cet autoritarisme punitif surgit dès la première page du livre : démystifiant la démocratie américaine, représentée par la célèbre statue de la Liberté à l’entrée du port de New York, Kafka remplace dans ses mains la torche par une épée... Dans un monde sans justice ni liberté, la force nue, le pouvoir arbitraire semblent régner sans partage. La sympathie du héros va aux victimes de cette société : par exemple, le chauffeur du premier chapitre, exemple de « la souffrance d’un pauvre homme soumis aux puissants », où la mère de Thérèse, poussée au suicide par la faim et la misère. Il trouve des amis et des alliés du côté des pauvres : Thérèse elle-même, l’étudiant, les habitants du quartier populaire qui refusent de le livrer à la police — parce que, écrit Kafka dans un commentaire révélateur, « les ouvriers ne sont pas du côté des autorités[16] ».

Du point de vue que nous intéresse ici le grand tournant dans l’oeuvre de Kafka c’est la nouvelle La colonie pénitentiaire, écrite peu après L’Amérique. Il y a peu de textes dans la littérature universelle qui présentent l’autorité sous un visage aussi injuste et meurtrier. Il ne s’agit pas du pouvoir d’un individu — les Commandants (Ancien et Nouveau) ne jouent qu’un rôle secondaire dans le récit — mais de celui d’un mécanisme impersonnel.

Le cadre du récit est le colonialisme... français. Les officiers et commandants de la colonie sont français, tandis que les humbles soldats, les dockers, les victimes devant être exécutées sont des « indigènes » qui « ne comprennent pas un seul mot de français ». Un soldat « indigène » est condamné à mort par des officiers dont la doctrine juridique résume en peu de mots la quintessence de l’arbitraire : « la culpabilité ne doit jamais être mise en doute ! » Son exécution doit être accomplie par une machine à torturer qui écrit lentement sur son corps avec des aiguilles qui le transpercent : « Honore tes supérieurs ».

Le personnage central de la nouvelle n’est ni le voyageur qui observe les événements avec une muette hostilité, ni le prisonnier, qui ne réagit point, ni l’officier qui préside à l’exécution, ni le Commandant de la colonie. C’est la Machine elle-même.

Tout le récit tourne autour de ce sinistre appareil (Apparat), qui semble de plus en plus, au cours de l’explication très détaillée que l’officier donne au voyageur, comme une fin en soi. L’Appareil n’est pas là pour exécuter l’homme, c’est plutôt celui-ci qui est là pour l’Appareil, pour fournir un corps sur lequel il puisse écrire son chef-d’oeuvre esthétique, son inscription sanglante illustrée de « beaucoup de florilèges et embellissements ». L’officier lui-même n’est qu’un serviteur de la Machine, et finalement, se sacrifie lui-même à cet insatiable Moloch[17].

À quelle « Machine de pouvoir » concrète, à quel « Appareil d’autorité » sacrificateur de vies humaines, pensait Kafka ? La colonie pénitentiaire a été écrite en octobre 1914, trois mois après l’éclatement de la Grande Guerre...

Dans Le procès et Le château, on retrouve l’autorité comme « appareil » hiérarchisé, abstrait, impersonnel : les bureaucrates, quel que soit leur caractère brutal, mesquin ou sordide, ne sont que des rouages de ce mécanisme. Comme l’observe avec acuité Walter Benjamin, Kafka écrit du point de vue du « citoyen moderne qui se sait livré à un appareil bureaucratique impénétrable dont la fonction est contrôlée par des instances qui restent floues même à ses organes d’exécution, a fortiriori pour ceux qu’il manipule[18] ».

L’oeuvre de Kafka est à la fois profondément enracinée dans son environnement pragois — comme l’observe André Breton, elle « épouse tous les charmes, tous les sortilèges » de Prague[19] — et parfaitement universelle. Contrairement à ce que l’on prétend souvent, ses deux grands romans ne sont pas une critique du vieil état impérial austro-hongrois, mais de l’appareil étatique dans ce qu’il a de plus moderne : son caractère anonyme, impersonnel, en tant que système bureaucratique aliéné, « chosifiée », autonome, transformé en but en soi.

Un passage du Château est particulièrement éclairant de ce point de vue : c’est celui — petit chef d’oeuvre d’humour noir — où le maire du village décrit l’appareil officiel comme une machine autonome qui semble travailler « par elle-même » :

On dirait que l’organisme administratif ne peut plus supporter la tension, l’irritation qu’il a endurées des années par la faute de la même affaire, peut-être infime en soi d’ailleurs, et qu’il prononce de lui-même le verdict sans le secours des fonctionnaires[20].

Cette profonde intuition du mécanisme bureaucratique comme engrenage aveugle, dans lequel les rapports entre individus deviennent une chose, un objet indépendant, c’est un des aspects les plus modernes, les plus actuels, les plus lucides de l’oeuvre de Kafka.

L’inspiration libertaire est inscrite au coeur des romans de Kafka, qui nous parlent de l’État — que ce soit sous la forme de l’« administration » ou de la « justice » — comme d’un système de domination impersonnel qui écrase, étouffe ou tue les individus. C’est un monde angoissant, opaque, incompréhensible, où règne la non-liberté. On a souvent présenté Le procès comme un ouvrage prophétique : l’auteur aurait prévu, avec son imagination visionnaire, la justice des États totalitaires, les procès nazis ou staliniens. Bertolt Brecht, pourtant compagnon de route de l’U.R.S.S., observait, dans une conversation avec Walter Benjamin à propos de Kafka, en 1934 (avant même les procès de Moscou) : 

Kafka n’a qu’un seul problème, celui de l’organisation. Ce qui l’a saisi, c’est l’angoisse devant l’État-fourmillière, la façon dont les hommes s’aliènent eux-mêmes par les formes de leur vie commune. Et il a prévu certaines formes de cette aliénation, comme par exemple les méthodes de la GPU[21].

Sans mettre en doute la pertinence de cet hommage à la clairvoyance de l’écrivain pragois, il faut néanmoins rappeler que Kafka ne décrit pas dans ses romans des États « d’exception » : une des plus importantes idées — dont la parenté avec l’anarchisme est évidente — suggérées par son oeuvre c’est la nature aliénée et oppressive de l’État « normal », légal et constitutionnel. Dès les premières lignes du Procès il est dit clairement : « K. vivait bien dans un État de droit (Rechtstaat), la paix régnait partout, toutes les lois étaient en vigueur, qui osait donc l’assaillir dans sa maison[22] ? » Comme ses amis, les anarchistes pragois, il semble considérer toute forme d’État, l’État en tant que tel, comme une hiérarchie autoritaire et liberticide.

L’État et sa justice sont aussi, par leur nature intime, des systèmes mensongers. Rien n’illustre mieux cela que le dialogue, dans Le procès, entre K. et l’abbé, au sujet de l’interprétation de la parabole sur le gardien de la loi. Pour l’abbé, « douter de la dignité du gardien, ce serait douter de la Loi » — argument classique de tous les représentants de l’ordre. K. objecte que si l’on adopte cet avis, « il faut croire tout ce que dit le gardien », ce qui lui semble impossible :

— Non, dit l’abbé, on n’est pas obligé de croire vrai tout ce qu’il dit, il suffit qu’on le tienne pour nécessaire.

— Triste opinion, dit K..., elle élèverait le mensonge à la hauteur d’une règle du monde[23].

Comme l’observe très justement Hannah Arendt dans son essai sur Kafka, le discours de l’abbé révèle « la théologie secrète et la croyance intime des bureaucrates comme croyance dans la nécessité pour soi, les bureaucrates étant en dernière analyse des fonctionnaires de la nécessité[24] ».

Enfin, l’État et les Juges administrent moins la gestion de la justice que la chasse aux victimes. Dans un image qui est comparable à celle de la substitution de la torche de la liberté par une épée dans L’Amérique, on voit dans Le procès un tableau du peintre Titorelli censé représenter la déesse de la Justice se transformer, lorsque l’oeuvre est bien éclairée, en célébration de la déesse de la Chasse. La hiérarchie bureaucratique et juridique constitue une immense organisation qui selon Joseph K., la victime du Procès,

non seulement utilise des gardiens vénaux, des inspecteurs et des juges d’instructions stupides... mais qui entretient encore toute une magistrature de haut rang avec son indispensable cortège de valets, de scribes, de gendarmes et autres auxiliaires, peut-être même de bourreaux, je ne recule pas devant le mot[25].

En d’autres mots : l’autorité d’État tue. Joseph K. fera la rencontre des bourreaux dans le dernier chapitre du livre, lorsque deux fonctionnaires le mettent à mort, « comme un chien ».

Le « chien » constitue chez Kafka une catégorie éthique — sinon métaphysique : est décrit ainsi celui qui se soumet servilement aux autorités, quelles qu’elles soient. Le commerçant Block agenouillé aux pieds de l’avocat est un exemple typique : « Ce n’était plus là un client, c’était le chien de l’avocat. Si celui-ci lui avait commandé d’entrer sous le lit en rampant et d’y aboyer comme du fond d’une niche, il l’aurait fait avec plaisir ». La honte qui doit survivre à Joseph K. (dernier mot du Procès), est celle d’être mort « comme un chien », en se soumettant sans résistance à ses bourreaux. C’est le cas aussi du prisonnier de La colonie pénitentiaire, qui n’essaye même pas de s’échapper et se comporte avec une soumission « canine » (hündisch)[26].

Le jeune Karl Rossmann, dans L’Amérique, est l’exemple de quelqu’un qui essaye — sans toujours réussir — de résister aux « autorités ». À ses yeux ne deviennent des chiens que « ceux qui veulent bien se laisser faire ». Le refus de se soumettre et de ramper comme un chien apparaît ainsi comme le premier pas vers la marche debout, vers la liberté. Mais les romans de Kafka n’ont pas de « héros positifs », ni d’utopies d’avenir : ce dont il s’agit c’est de montrer, avec ironie et lucidité, la facies hippocratica de notre époque.

Ce n’est pas un hasard si le mot « kafkaïen » est entré dans le langage courant : il désigne un aspect de la réalité sociale que la sociologie ou la science politique tendent à ignorer, mais que la sensibilité libertaire de Kafka avait merveilleusement réussi à capter : la nature oppressive et absurde du cauchemar bureaucratique, l’opacité, le caractère impénétrable et incompréhensible des règles de l’hiérarchie étatique, tels qu’ils sont vécus par en bas et de l’extérieur — contrairement à la science sociale qui s’est limitée généralement à examiner la machine bureaucratique de « l’intérieur » ou par rapport à ceux « d’en haut » (l’État, les autorités, les institutions) : son caractère « fonctionnel » ou « dysfonctionnel », « rationnel » ou « pré-rationnel[27] ».

La science sociale n’a pas encore élaboré un concept pour cet « effet d’oppression » du système bureaucratique réifié, qui constitue sans doute un des phénomènes les plus caractéristiques des sociétés modernes, quotidiennement vécu par des millions d’hommes et de femmes. En attendant, cette dimension essentielle de la réalité sociale continuera d’être désignée par référence à l’oeuvre de Kafka[28]...

Parties annexes