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Au sein des collections bien nanties de la section « Livres rares et fonds spéciaux » de la bibliothèque de l’Université McGill, se trouvent de nombreux imprimés anciens dont l’existence est moins bien documentée que celle de leurs voisins sur les étagères. Souvent ignoré par les utilisateurs et cependant régulièrement commenté par les chercheurs en bibliothéconomie depuis une quinzaine d’années, le phénomène des « collections cachées[1] » renvoie aux documents qui n’ont pas encore été ajoutés aux catalogues électroniques d’une collection et qui ne peuvent donc être retrouvés en utilisant ces outils[2]. Bien que ces objets aient été négligés depuis l’introduction des catalogues électroniques en raison d’un arriéré constant de catalogage et que, par conséquent, leur statut peut sembler ambigu, ils ne sont pas pour autant de moindre valeur que les volumes adjacents. Au contraire, ces livres représentent une ressource qui reste actuellement à exploiter et dont la portée, encore indéterminée, ne sera véritablement dévoilée que par les recherches à venir. À vrai dire, leur futur dépend en partie de comment nous – chercheurs, bibliothécaires et bibliophiles – arrivons à faire parler ces ouvrages et de ce que nous trouvons à en dire aujourd’hui.

L’expérience bibliographique de l’IMAQ à l’Université McGill

Entre 2010 et 2014, le projet d’Inventaire des imprimés anciens au Québec (IMAQ) a eu cours à la bibliothèque universitaire de McGill. Pendant ces quatre années, des assistantes du projet ont contribué au catalogage de quelques centaines d’ouvrages de la section « Livres rares et fonds spéciaux », qui faisaient partie de l’arriéré accumulé de collections cachées. Comme ils ne paraissaient pas jusqu’alors dans les catalogues électroniques, ils demeuraient effectivement inconnus et inaccessibles pour le public, sauf par le biais des connaissances personnelles des bibliothécaires responsables. Le but premier de l’équipe était donc de faire connaître et de rendre accessibles ces volumes en préparant des descriptions de bibliographie matérielle détaillées pour chaque ouvrage. Il importait de fournir le plus d’informations possible sur chaque objet afin de présenter une diversité de termes de recherche pour les utilisateurs potentiels du catalogue, puisque, comme le font remarquer Steven Galbraith et Geoffrey Smith, malgré les meilleures intentions que l’on puisse avoir, il n’est pas possible de savoir avec certitude ce qui pourrait attirer l’attention de chercheurs contemporains et, encore moins, ce qui pourrait inspirer la curiosité de futurs chercheurs[3]. En offrant un maximum de renseignements sur chaque volume, tout en prenant en compte que selon une conception progressive du catalogage des connaissances supplémentaires pourront s’y ajouter par la suite[4], on augmente les chances que les usagers de la bibliothèque puissent trouver ou découvrir des informations qui motiveraient la consultation, voire l’étude et l’appréciation des collections.

L’expérience de la bibliographie matérielle est un exercice intime. Les ouvrages examinés avec soin pour établir une telle description deviennent des objets familiers pour la personne qui effectue ce travail. Sous les lumières claires du département de catalogage, le volume retiré du chariot qui a été envoyé par la section de livres rares représente d’abord une énigme à résoudre : une série de questions se pose pour identifier l’imprimé, une suite de signes demande à être vérifiée pour entamer l’enquête. Bien qu’un dicton anglais (« don’t judge a book by its cover ») nous mette en garde de juger un livre par sa couverture, dans le cas qui nous occupe, ce serait plutôt le contraire, car la reliure – ancienne ou moderne, ornée ou simple, robuste ou fragile – informe les attentes et les mouvements suivants. À l’ouverture du volume, chaque feuille est inspectée et les données bibliographiques qui y sont affichées – ouvertement et de manière chiffrée – sont méthodiquement transcrites. Les matériaux et la construction de la reliure sont examinés ; les feuilles de garde, évaluées pour leur décoration, nous en apprennent beaucoup sur l’époque à laquelle le livre a été relié, notamment sur la valeur relative qui lui était accordée à ce moment-là. L’usure du dos et du papier ainsi que les marques de provenance et les annotations de lecture, s’il y en a, sont relevés, puisqu’ils donnent une idée de l’utilisation du volume sur plusieurs années. Enfin, toutes ces indications sont transposées en notes pour contribuer à une notice bibliographique qui informera les prochains venus des caractéristiques pouvant identifier le volume et communiquer l’intérêt qu’il représente. Effectivement, au cours de ce processus, le volume énigmatique d’il y a peu s’est transformé et s’est dès lors révélé comme un objet unique avec une histoire particulière.

L’examen minutieux d’un livre pour le décrire du point de vue de la bibliographie matérielle et les informations recueillies et communiquées par la nouvelle entrée dans le catalogue deviennent une invitation à venir se familiariser avec ces mêmes objets, à venir les interroger de nouvelles manières. Après tout, le repérage de ces caractéristiques matérielles n’est qu’une première étape dans l’appréciation d’un livre, qu’il soit abordé en tant que texte ou en tant qu’objet physique. Par la suite, les livres ainsi documentés peuvent devenir des sujets d’étude dans d’autres contextes.

Un ensemble éclectique

Pris tous ensemble, les ouvrages examinés par l’antenne mcgilloise de l’IMAQ constituaient un florilège hétéroclite dont les caractéristiques communes étaient plutôt superficielles. Ce qui rapprochait ces livres était le fait qu’ils avaient été imprimés avant 1800 et qu’avant le début du projet, ils apparaissaient dans le catalogue sur fiches, mais non dans les catalogues électroniques de la bibliothèque. Pour le reste, leur diversité demeurait marquée. Datant d’entre 1501 et 1784[5], ils avaient été publiés dans des dizaines de villes, dans de multiples pays européens, en plusieurs langues modernes mais également en latin. Portant sur des sujets disparates et appartenant à divers genres d’écriture, les textes étaient d’auteurs ayant vécu entre l’Antiquité et le XVIIIe siècle. Certains volumes provenaient de dons d’individus renommés, alors que d’autres étaient de provenance inconnue : ils sont entrés dans les collections de McGill au cours des décennies qui se situent entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe. Or, même si les livres traités représentent un amalgame auquel il manque la cohérence d’une collection particulière ou thématique, ils affichent certains traits communs qu’il convient d’analyser.

Signalons d’emblée que les réflexions qui suivent sont en grande partie informées par le contexte dans lequel il faut replacer les volumes inventoriés et étudiés par l’IMAQ à McGill, soit les collections auxquelles ils ont appartenu par le passé. Si les imprimés anciens se trouvent actuellement dans une partie des collections qui n’est pas disponible pour le prêt, soit dans la section « Livres rares et fonds spéciaux », cela n’a pas toujours été le cas. Il s’agit effectivement d’ouvrages ayant anciennement fait partie de la collection générale des époques précédentes, entre autres lorsque la bibliothèque grandissante de McGill College – renommé McGill University en 1885 – en était à ses débuts dans les années 1840 et 1850[6]. En raison de l’âge de l’institution, des livres usuels et valorisés pour diverses raisons se sont amassés depuis quelque 170 ans, si bien que le statut des titres individuels a pu évoluer depuis leur intégration à la collection. La continuité institutionnelle de McGill offre en outre la possibilité de sonder un aspect relativement inexploré de ses collections, soit celui de leurs divers états historiques, actuellement difficiles à discerner en raison de leur organisation. Ce serait là adopter une perspective archéologique sur la collection, en conformité avec l’étude stratigraphique de collections historiques prônée par Johan Oosterman[7].

Si l’on commence par se demander pourquoi ces livres figurent dans les collections actuelles et, par extension, pourquoi ils figuraient dans la collection originelle, ces ouvrages offrent un éclairage intéressant sur les collections privées qui ont nourri la bibliothèque et même sur les précédents états de cette dernière. Bref, nous analyserons de quelle manière les efforts bibliographiques de projets comme l’IMAQ à McGill mènent à une meilleure connaissance de l’histoire même de la bibliothèque. En transposant dans le temps la perspective avec laquelle nous considérons les livres anciens, nous pourrons contribuer à une meilleure compréhension des débuts de la bibliothèque universitaire de McGill – encore imparfaitement appréciée[8] –, notamment en ce qui concerne les tendances et influences qui ont contribué à former la collection actuelle[9].

États précédents de la collection

Si l’on aborde le livre comme un objet matériel et que l’on s’intéresse à son utilisation, à sa circulation, on réalise que les volumes individuels racontent leurs histoires grâce aux marques laissées par leurs lecteurs et détenteurs. Or, à partir du moment où plusieurs parcours se croisent lors de la réunion de divers livres dans une même collection, un récit supplémentaire se donne à voir. Considérées ensemble, les histoires d’un nombre de volumes distincts composent, à travers leurs parcours respectifs, le passé de la collection à laquelle ils sont associés. Tel est le portrait que brossent les livres traités par l’IMAQ de la collection de McGill.

Dans les livres, les marques les plus récentes relèvent, certes, de l’institution dans laquelle ils se trouvent actuellement, mais il est à noter qu’elles dévoilent de surcroît les transformations de cette collection. À différents moments du XXe siècle, les livres appartenant à la bibliothèque universitaire de McGill ont été identifiés par des estampilles. Sur les pages de garde ou les tranches de plusieurs volumes se trouve l’identification de la bibliothèque dans laquelle ils ont été accueillis, que ce soit la « McGill University Library » ou une autre succursale. Cette marque initiale perdurera, et ce, malgré la relocalisation ou l’incorporation des livres à d’autres sous-collections de la bibliothèque. D’autres marques datent d’avant 1885, lorsque l’institution fût officiellement nommée McGill University. Par exemple, les livres arrivant dans la collection dans les années 1870 furent identifiés comme appartenant à « McGill College Library ». Ils portent alors un cachet à sec sur la page titre et souvent aussi sur la dix-septième page du texte[10]. De manière similaire, nombreux sont les ouvrages portant une annotation qui leur a été apposée à leur entrée dans la bibliothèque pour déterminer l’année de l’accession. Pris ensemble, ces signes donnent à voir l’histoire du début de la bibliothèque universitaire de McGill.

Par ailleurs, une bonne partie des ouvrages contient des marques de provenance venant d’un ou de plusieurs propriétaires successifs qui racontent en partie le trajet parcouru par les livres avant leur arrivée à McGill[11]. Bon nombre de ces indices consistent en des ex-dono qui signalent un mode d’acquisition particulièrement important dans l’histoire des collections de la bibliothèque, voire dans l’établissement de l’université. Parallèlement à l’augmentation des fonds de la bibliothèque par des achats, le don représente un mode essentiel dans la constitution des collections d’une bibliothèque universitaire. Lorsque l’Université McGill en était à ses débuts, l’Annual Calendar of McGill College and University documentait et publicisait à l’échelle internationale la croissance de l’université ainsi que d’autres faits divers. Ceux-ci incluaient les dons qui permettaient de garnir les étagères de sa bibliothèque. Étant donné l’ampleur des collections offertes à la bibliothèque universitaire par des particuliers dans les premières décennies, il n’y a aucun doute que le don eut une influence notable sur ses collections[12].

Quelques-uns de ces donateurs sont bien connus dans l’histoire de l’université, comme Francis McLennan, Amy Redpath Lady Roddick ou Frank Dawson Adams. Par contre, d’autres sont aujourd’hui moins célèbres malgré la générosité de leurs donations. Les traces qu’ils ont laissées dans leurs livres font en sorte qu’ils ne sont pas entièrement oubliés. Parmi les méconnus, figure notamment le médecin John Robson de Warrington en Angleterre[13]. Sans lien direct avec l’université, celui-ci fit don de son importante collection personnelle en deux temps[14]. La plus grande partie de sa bibliothèque fut envoyée à Montréal en 1870 et le transfert fut complété lors de son décès trois ans plus tard. La collection de Robson, qui contenait trois mille quatre cent trente-six livres et trois cent vingt-sept pamphlets[15], venait considérablement alimenter la bibliothèque de la jeune institution, qui ne comptait jusqu’alors que cinq mille neuf cent vingt-six volumes[16]. Les dons de cette époque entraient presque systématiquement dans les collections générales, ce qui dispersait ainsi la collection particulière. Ce n’est que plus tard que les volumes individuels furent transférés dans des collections spéciales, puis, avec le temps, une portion s’est lentement métamorphosée en collection cachée. Effectivement, plusieurs livres traités par l’IMAQ portent un ex-libris de Robson, une étiquette imprimée avec son nom qui mentionne la ville de Warrington et la devise « In Veritate Libertas ».

De nos jours, l’ampleur de cette collection et le rôle qu’ont pu jouer les livres de Robson dans l’histoire de la bibliothèque sont demeurés en grande partie méconnus. En fait, seulement deux cent soixante-sept titres, associés à quatre vedettes d’autorité de noms propres, sont actuellement identifiés dans le catalogue d’accès électronique (dit Classic Catalogue[17]) comme provenant de Robson ou lui ayant appartenu. Une reconstruction de la collection de Robson nous donnerait une meilleure connaissance de la collection de la bibliothèque de McGill dans ses premières décennies. Des observations préliminaires permettent déjà de remarquer que la date d’entrée dans la collection de McGill, documentée sur la feuille de garde, varie de volume en volume[18], ce qui indique vraisemblablement que le traitement de la collection Robson s’est étalé sur plusieurs années une fois qu’elle fut arrivée à Montréal. Cette explication est d’autant plus probable qu’un arriéré de quelque trois mille livres qui n’avaient pas été catalogués est attesté en 1881[19].

Comme l’indique le cas de la collection de John Robson, les marques de provenance de livres particuliers révèlent plus que le simple parcours de volumes individuels. Les marques les plus récentes, soit les marques de donation et d’accession, permettraient de reconstituer, du moins partiellement, l’état de la bibliothèque à divers moments dans l’histoire institutionnelle. Le recours à une approche stratigraphique pour l’étude des livres de la collection actuelle, qui ferait valoir ce genre d’indice, fournirait un aperçu inouï sur les collections historiques en révélant différentes étapes chronologiques de la bibliothèque. En ce sens, l’étude des livres anciens depuis le point de vue qu’offrent ces collections renouvèle l’histoire de la bibliothèque, mais aussi de l’université dont elle représente, de manière tangible, les mandats de pédagogie et de recherche. En effet, adopter une perspective diachronique soulève la question de la valeur que l’on accordait aux différents livres au moment de leur acquisition.

États précédents du savoir

À l’occasion de l’exposition de 2013-2014 montrant le travail de l’IMAQ à McGill, s’est présentée une chance de mettre en lumière des éléments représentatifs des livres traités par l’équipe. Étant donné la diversité des livres mentionnée plus haut, ceux-ci y furent abordés du point de vue de leur représentativité des savoirs passés[20]. Dans cette perspective, trois regroupements disciplinaires ont été privilégiés : l’histoire ancienne et moderne, les sciences naturelles et les belles-lettres. D’ailleurs, considérés sous cet angle générique, les ouvrages répertoriés par l’IMAQ prennent place aux côtés des autres collections connues de la section des livres rares de la bibliothèque[21]. Il est également à noter que les disciplines représentées dans les collections spéciales actuelles reflètent, dans une certaine mesure, les savoirs valorisés, enseignés et étudiés à McGill par le passé. Cela étant dit, le savoir que représentent les imprimés anciens peut être considéré aussi bien par rapport à l’époque de leur production respective qu’en regard de l’époque de la constitution de la collection à laquelle ils sont ou ont été associés.

Un type de ressource particulièrement utile pour contextualiser les conceptualisations du savoir contemporain à la production d’un volume est le recueil factice. Dans un tel livre, plusieurs imprimés – souvent regroupés autour d’une thématique commune – sont reliés ensemble à la demande d’un individu. Un exemple remarquable de recueil factice est celui présenté à la bibliothèque de l’Université McGill en 1899 par sir William C. Macdonald. Il s’agit d’une édition de 1520 des Antibarbares d’Érasme, reliée avec sept autres écrits publiés entre 1510 et 1534[22]. Ensemble, ces textes constituent un véritable manuel de la pensée humaniste du début du XVIe siècle, d’autant plus que les impressions ont pour la plupart été produites du vivant de leur dernier responsable intellectuel, soit l’auteur, l’éditeur ou le traducteur. Qui plus est, la reliure, qui est en cuir sur ais en bois et estampée à froid, indique que ce recueil a été constitué au XVIe siècle : cela justifierait une analyse de son contenu, puisqu’il exemplifie de manière éloquente la constitution de la réflexion humaniste renaissante. En effet, les textes réunis d’Érasme, de von dem Busch, de Murmel, de Porcia et de Vives, aussi bien que la correspondance entre Pic de la Mirandole et Barbaro éditée par Melancthon, le texte de Giraldi édité par Ringmann et la traduction de Lucien préparée par Pirckheimer, défendent tous à leur manière la valeur des studia humanitatis contre ses détracteurs, embrassant ses principes dans leur réalisation respective.

Les recueils factices constituent donc un accès privilégié à l’interprétation historique du savoir que représente une publication. Or, si tout texte reflète, d’une certaine manière, l’époque de sa production, sa réception historique est quant à elle relayée, en partie, par la réédition et le commentaire métatextuel de ses éditions subséquentes. Les rééditions d’un ouvrage comme De motu cordis de William Harvey, devenu un texte clé dans l’histoire de la médecine, montrent comment le statut du texte a évolué. L’édition de 1639, par exemple – qui vient onze ans après la publication originale et qui incorpore les réfutations de deux contemporains[23] – permet de connaître des interprétations de l’ouvrage et des croyances médicales entre-temps révolues. Sur le plan bibliographique, ces imprimés sont, règle générale, moins valorisés que les premières éditions ou les éditions définitives. Cependant, considérés du point de vue de ce qu’ils peuvent nous apprendre sur l’évolution et la constitution des savoirs humains, c’est-à-dire pour leur apport original, ils s’avèrent primordiaux pour notre connaissance de l’histoire des sciences.

De la même manière, pensons aux nombreuses traductions effectuées selon différentes méthodologies et esthétiques à travers les siècles ainsi qu’aux innombrables éditions de textes d’auteurs depuis longtemps considérés classiques et par conséquent bien représentés en nombre dans les collections d’anciens imprimés. Les multiples copies − et non nécessairement les éditions les plus recherchées − de textes de Cicéron, de Tite-Live et autres, révèlent dans cette perspective le statut de ces auteurs, de ces textes, de ces savoirs à travers les âges[24]. Le cas de Cicéron est particulièrement éloquent car ses volumes traités par l’IMAQ, au nombre d’une vingtaine, ont été diversement édités à l’époque humaniste. Par exemple, une copie d’une des multiples éditions de Somnium Scipionis[25] confirme le caractère classique de ce texte, particulièrement au XVIe siècle, en même temps qu’elle permet d’accéder à l’une des versions du texte qui avait cours. En illustrant la large diffusion de l’ouvrage par le biais d’une multiplication de copies et d’éditions, elle reflète l’autorité dont jouissait son contenu par le passé, d’autant plus si l’on tient compte des indices matériaux fournis par les différents volumes[26].

Dans le même ordre d’idées, il est à noter que ces savoirs étaient anciens pour les collectionneurs de livres du XIXe siècle, mais que cela était justement un de leurs attraits. La valorisation de livres à titre d’« ouvrages classiques » leur aurait assuré une place dans les collections d’une bibliothèque universitaire dont le but était d’appuyer la formation académique sur une culture générale. Adopter une perspective diachronique en nous penchant sur la classification des savoirs que représentent et illustrent les ouvrages dans les collections de livres rares nous amène à identifier des catégorisations qui peuvent parfois nous échapper aujourd’hui. Dans bien des cas, cela signifie qu’il faut réexaminer des volumes dès lors réifiés, auxquels l’on accorde un statut spécial, et reconnaître qu’ils avaient jadis un statut usuel et même ordinaire (évidemment, tout en tenant compte de l’évolution de la valeur marchande du livre, du début de l’époque moderne au XIXe siècle).

L’ordinaire d’autrefois dans les collections spéciales d’aujourd’hui

En étudiant l’état des connaissances que représente un imprimé ancien à l’époque de sa production ou de sa réception, nous croyons qu’il faut mesurer ce genre d’ouvrage à l’aune du caractère commun qu’il pouvait avoir par le passé. C’est ce à quoi nous mène le regroupement de livres éclectiques comme ceux traités par l’IMAQ, mais aussi, plus généralement, une réflexion guidée par l’étude des collections. En adoptant une telle perspective, on dépasse l’immédiateté de la consultation qui mène à évaluer les imprimés anciens uniquement par rapport à ce qu’ils représentent dans la collection actuelle. Cette manière d’aborder les objets-livres nous invite également à regarder ces mêmes ouvrages selon l’histoire de la collection à laquelle ils appartiennent ou celles auxquelles ils ont pu appartenir auparavant.

En opposition avec le courant qui tend à valoriser l’unique, le particulier dans l’étude de livres imprimés[27], nous proposons plutôt de considérer la possible banalité de ces mêmes objets. Tout comme les récentes recherches sur l’histoire de la lecture ont révélé l’intérêt de pans de la production littéraire auparavant négligés, une histoire des collections dites spéciales, qui insiste sur leur statut d’usuel, permettrait une appréciation nouvelle des livres anciens aussi bien en tant qu’objets individuels qu’en tant que textes.

Même si un livre aujourd’hui identifié comme étant « spécial » ou « rare » se voit bien souvent transformé en objet muséal par la restriction de l’accès que l’on autorise, il peut être intéressant d’étudier les qualités pour lesquelles il aurait été valorisé à l’époque de son impression et de sa diffusion originale. Ce travail est d’ailleurs possible à l’échelle d’un exemplaire individuel, où les notes marginales peuvent nous renseigner sur la lecture qui en a été faite par un ou plusieurs lecteurs[28].

En outre, en considérant ce même livre par rapport à sa place dans une collection, il devient possible d’entrevoir son rôle d’usuel. Dans le cas de livres déjà « anciens » lorsqu’ils sont entrés dans les collections de la bibliothèque de la jeune Université McGill, il est à supposer qu’ils représentaient néanmoins des outils de travail, des ressources pour les professeurs et les étudiants. Quoique le savoir médical dépassait déjà à l’époque les découvertes séminales de Harvey et que le savoir scientifique avait sensiblement évolué depuis les expériences jadis étonnantes de Robert Boyle, ces auteurs et leurs ouvrages, comme maints autres, témoignaient de l’histoire et du progrès de leurs disciplines et étaient pour cela des ressources importantes dans une bibliothèque du XIXe siècle[29]. D’un autre côté, les oeuvres des Anciens, comme celles de Jules César et d’Ovide, étaient disponibles aussi bien dans des éditions du XVIe, XVIIe ou XVIIIe siècle[30], que dans des éditions plus récentes du grand âge des études philologiques[31]. Dans le cas de textes écrits au début de l’époque moderne, ces ouvrages avaient la qualité supplémentaire de donner accès aux éditions contemporaines de leurs auteurs, comme celles de l’homme de sciences Pierre Gassendi par exemple, du philosophe naturel Jean Bodin ou de l’historien Paul Jove[32].

Afin de découvrir les qualités usuelles de livres aujourd’hui protégés et conservés comme des objets précieux, il faudrait néanmoins reconstituer les collections historiques dorénavant dispersées au sein de la collection des livres anciens. Si les premiers outils de recherche préparés pour la bibliothèque peuvent fournir des renseignements sur l’état de la collection à certains moments précis[33], la recherche bibliographique contemporaine permet d’aller plus loin encore. En repérant les marques de provenance, une étude archéologique des concordances pourrait enrichir nos connaissances de l’histoire de la collection de manière plus systématique. L’on pourrait ainsi retracer les dons de philanthropes individuels, notamment. Non seulement ce serait une manière d’entrevoir la logique interne de leurs bibliothèques avant qu’elles ne fussent envoyées à McGill, voire au Canada, mais encore cela mettrait en lumière l’impact respectif qu’elles eurent sur la constitution des collections de la bibliothèque universitaire.

Conclusion

En ce début de XXIe siècle au Québec, l’histoire des collections de livres anciens s’écrit progressivement. Tirant profit de l’histoire des bibliothèques (et autres établissements associés aux collections anciennes), l’élan dont témoigne le projet de l’IMAQ ouvre la voie à une meilleure connaissance du patrimoine imprimé sur le territoire de la province. Ces fonds, qui représentent le legs intellectuel d’époques révolues et qui ont été préservés grâce à diverses institutions, peuvent aujourd’hui servir de fenêtre sur le passé : nous pourrons ainsi mieux connaître ces organisations et la culture du livre qui les animait. Bien qu’une partie de ces collections n’a pas encore été incorporée dans les outils de recherche les plus à jour et a donc été encore plus marginalisée depuis le passage aux catalogues électroniques, la priorité que sont devenues les collections cachées dans les bibliothèques de recherche permet d’espérer que ce retard sera bientôt rattrapé. Cette étape nécessaire favorisera ensuite une pleine appréciation des collections, non seulement en ce qui concerne leur contenu, mais aussi, et surtout, en regard de leur importance historique.

Or, dans le contexte actuel de l’ère numérique, le bibliographe David Pearson remarque que la valeur d’un livre de format traditionnel n’est plus comme auparavant le simple fait que l’on puisse le lire. Par contre, ces volumes maintiennent un statut particulier « for their unique qualities as historic artefacts, and as collections, within an integral, broader historic whole[34] ». Lorsque les collections cachées seront révélées, on sera en mesure d’évaluer pleinement les diverses influences ayant joué sur la constitution progressive des collections des bibliothèques, particulièrement en ce qui concerne leur état avant qu’elles ne bénéficient d’une documentation régularisée. À ce jour, les strates archéologiques de ces collections se laissent à peine entrevoir. En ce sens, les collections de livres anciens demeurent une ressource féconde dont l’exploitation est à peine entamée et qui nous réserve une meilleure connaissance de l’histoire de notre héritage imprimé.