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Introduction

Les arts littéraires sont souvent hybrides, puisqu’au lieu de s’inscrire dans un livre, les œuvres peuvent être exposées, performées / spectacularisées ou médiatisées[1], ce qui suppose que leur réception ne se configure pas de la même façon que lorsque nous lisons un livre. Que ce soit en regard de la lecture performée[2], de la performance littéraire[3] ou de la poésie-performance[4], les liens entre l’art performance, les avant-gardes artistiques, la poésie, la littérature oralisée et les arts vivants sont nombreux dans de telles pratiques de la littérature hors du livre[5]. L’œuvre Barefoot Across America de Mark Baumer est un exemple éclairant sur le changement qui s’opère quand la littérature se présente autrement que sous la forme d’un livre. Le travail de Baumer mélange ainsi la performance, avec tout ce que cela comporte de rapport à l’oralité et à la fragilité de la création vivante, avec des pratiques de création numérique où l’écriture et la diffusion s’effectuent simultanément.

Le projet de Baumer, réalisé en 2016-2017, s’inscrit dans le sillon de la littérature contextuelle. Malgré son caractère inusité, cette proposition peut s’envisager dans son rapport à l’imaginaire des États-Unis ainsi qu’à la question de l’espace sur le continent américain. L’enjeu de la marche, qui est au cœur du projet, permet de mettre en perspective différentes figures du « marcheur » et les liens entre la marche et l’écriture. Sur le plan médiatique, Barefoot croise à la fois l’art performance (ou l’art action), l’écriture numérique et la vidéo- écriture. La création en ligne induit diverses formes de réception ; elle implique des enjeux liés au caractère éphémère de l’œuvre ainsi qu’à la « culture médiatisée » telle que théorisée par Philip Auslander[6]. En outre, la participation du public s’avère centrale dans l’expérience de l’œuvre, ce qu’Umberto Eco appelle la poétique de l’œuvre ouverte[7] et qui s’avère porteuse pour penser le rapport à cette création.

Pieds nus à travers les États-Unis

Dans le projet Barefoot Across America, arpenter le territoire devient l’occasion pour l’auteur de créer une œuvre multimodale et contextuelle qui produit une déterritorialisation du « littéraire ». Il y a un côté très concret au projet, puisqu’il s’incarne dans la marche et dans les lieux traversés. La part de l’œuvre qu’on peut qualifier d’écriture numérique – faite autant d’images que de paroles et de textes – se trouve médiatisée sur différents espaces en ligne.

Illustration 1

Source : capture d’écran ; Mark Baumer, « baumerworld » [en ligne], Instagram [https://www.instagram.com/baumerworld/]

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Avant d’être un projet de création numérique multimodal, le projet Barefoot Across America est d’abord une performance, au sens autant sportif qu’artistique du terme. En effet, Baumer entame le 13 octobre 2016 une traversée des États-Unis en marchant pieds nus afin de conscientiser à l’urgence d’agir pour répondre à la crise climatique. Il organise d’ailleurs une levée de fonds et encourage son public à faire des dons pour financer un organisme écologique. Le déroulement du parcours évoque une certaine approche de l’art performance qui cherche à inscrire l’art à même la vie quotidienne. « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art », pour reprendre la formule de l’artiste Robert Filliou[8]. Inévitablement, le projet de Baumer rappelle le lien entre la poésie, la marche et la nature dans la littérature américaine ; pensons, par exemple, à Ralph Waldo Emerson ou à Henry David Thoreau[9]. Le travail de Baumer possède par ailleurs une grande proximité avec les marches poétiques du poète-performeur français Serge Pey, qui, lui aussi, lie marche, écriture et action politique[10]. De même, le lien entre l’écriture, la culture numérique et les avant-gardes est au cœur de la démarche de Kenneth Goldsmith, dont Baumer était un lecteur averti[11].

Chaque jour de son périple, Mark Baumer diffuse un billet de blogue sur le site Medium et une entrée de vlog (ou vidéoblogue) sur YouTube. Il diffuse aussi des textes et des images sur ses plateformes de réseaux sociaux (Instagram, Twitter, Facebook et Snapchat). Les textes mélangent le récit, la fiction, les aphorismes et la poésie, tandis que les images mettent en scène Baumer lui-même ou des éléments liés à son aventure (voir l’illustration 1). Chaque vidéo publiée quotidiennement constitue une entrée supplémentaire dans le carnet vidéo qu’est sa chaîne YouTube[12]. Il publie aussi occasionnellement des vidéos plus courtes sur Instagram. Tous ces éléments sont répertoriés sur ses sites personnels[13]. Cet ensemble de contenu textuel et audiovisuel s’inscrit tout à fait dans le paradigme de l’écriture numérique ; on y retrouve une œuvre par fragments[14], et s’y côtoient les questions de l’esthétique du flux et de l’instantanéité[15] ou bien de la non-linéarité[16].

Littérature contextuelle

En écho à la notion d’art contextuel[17] de l’artiste Jan Swidzinski – que Paul Ardenne a fortement aidé à faire connaître[18] –, David Ruffel a montré qu’il existe aussi une littérature que l’on pourrait dire « contextuelle ». Il s’agit, pour reprendre les mots de Ruffel, d’« [u]ne littérature qui se fait donc “en contexte” et non dans la seule communication in absentia de l’écriture, du cabinet de travail ou de la lecture muette et solitaire des textes[19] ». Ruffel regroupe ainsi sous cette appellation diverses pratiques hors du livre ou en parallèle au livre : les performances littéraires, la poésie sonore, les textes écrits dans le cadre d’une résidence, mais aussi les diverses interventions littéraires dans l’espace public, les expositions littéraires, les œuvres participatives avec le public, les œuvres numériques, etc. Ce phénomène concerne « aussi bien la littérature de recherche que la littérature de consommation », et donc, on y trouve autant des « expérimentations esthétiques » que des « logiques promotionnelles » qui servent le marché du livre[20]. Ce qui regroupe ces pratiques, c’est donc la mise en évidence d’un contexte particulier, voire d’une événementialité, contrairement au livre qui fonctionne de manière autonome et qui est reproductible à l’infini. Barefoot Across America ne peut se penser que dans la jonction de la marche à travers les États-Unis et de la création ; il s’agit d’une littérature contextuelle qui se construit grâce à la marche-performance, mais aussi par le recours à l’écriture numérique plurimédiale. Tout ce que nous pouvons lire, regarder ou écouter dans ce projet dépend et même découle de la marche. À l’inverse, la marche répond au projet, elle en est à la fois une composante formelle et thématique. Sans le contexte de la marche pieds nus à travers les États-Unis, le projet de Baumer n’existe pas.

La marche occupe une place importante dans les avant-gardes artistiques et littéraires. C’est d’ailleurs le point commun qu’on peut trouver, malgré les différences esthétiques et idéologiques, entre Baudelaire et la figure du flâneur[21], les promenades des surréalistes qui « flânent passivement à la recherche des hasards[22] » ou les dérives des situationnistes qui « prétendent construire des situations, c’est-à-dire qu’ils cherchent volontairement à créer de nouvelles conditions de hasard qui permettent une rencontre objective de leurs désirs[23] ». Il n’est pas anodin que la marche, présente dans de nombreuses avant-gardes littéraires, se retrouve dans le projet de Baumer croisant l’art de la performance et la littérature numérique, puisque ce sont deux pratiques qui s’inscrivent dans une démarche de dépassement des limites artistiques qui s’avère similaire à celles des avant-gardes historiques[24].

Avec Mark Baumer, l’écriture est liée à l’expérience de la marche qui se fait sans le public. Il s’agit donc, à priori, d’une performance in absentia, à l’instar d’un courant important de pratiques en art performance où c’est la documentation d’une action sans public qui permet de partager l’œuvre[25]. En revanche, les stratégies de diffusion en ligne qu’utilise Baumer permettent de créer un lien entre le public et lui ainsi que des échanges ; sa marche-performance n’est donc pas seulement une expérience privée, elle est un prétexte qui induit de l’interaction et dirige, en quelque sorte, la création.

Le contexte de la marche donne l’occasion au poète et performeur d’évoquer les aléas du parcours. Il présente quotidiennement une photo de ses pieds, ce qui permet à son lectorat de découvrir l’impact de la marche pieds nus au fur et à mesure que les jours passent. Il évoque des objets trouvés ou se met en scène avec eux dans une esthétique qu’il est facile d’associer à l’art performance et à l’art action : par exemple, le jour 56, il publie une photographie où l’on voit ses pieds nus et il place un chapeau de paille avec des fleurs sur le devant de son visage, créant un effet visuel où le chapeau semble être son visage[26]. Puis, au jour 41, il prend une photo de ses pieds tandis qu’il porte un abat-jour sur sa tête[27]. Au jour 52, en plus d’une photo de ses pieds, il publie une photo de lui complètement nu, assis sur un lit, les pieds dans une corbeille à déchets, un melon dans une main et son téléphone dans l’autre[28]. Un sac de poubelle transparent, rempli de déchets, repose sur le sol. Cette image est accompagnée de la mention suivante : « Alone on a Saturday night in West Virginia...[29] ». L’auteur indique implicitement que la solitude conduit à cette mise en scène absurde, cette « performance photographique[30] ». En plus de souligner des actions « inhabituelles », ces mises en scène évoquent la question des arts d’attitude, c’est-à-dire des formes de performances artistiques qui peuvent être in situ, contextuelles ou relationnelles[31], et dans lesquelles la « stratégie » artistique prend le pas sur la production d’objets ou de performances ayant un espace-temps clairement déterminé[32]. Dans ces pratiques d’arts d’attitude, « […] bien souvent, l’essentiel des œuvres se transige ou se réalise ailleurs, en amont ou en aval de la manifestation elle-même. L’événement en est le point de départ, d’arrivée ou un moment du processus[33] ». Ainsi, il devient difficile de distinguer si l’œuvre renvoie à la marche pieds nus de Mark Baumer, à sa production de textes, de photos et de vidéos, ou bien à l’ensemble de ces éléments hétérogènes.

Baumer propose aussi sur ces billets de blogue la liste de ce qu’il a mangé durant la journée, ce qui contribue au lien entre la vie quotidienne et l’œuvre, tout en accentuant l’aspect « journal intime » ou « journal de bord » de son travail. Lors de son départ, il commence son billet de blogue résumant sa première journée comme ceci :

I woke up at 5am. My plan was to leave at 6am. I was not done packing. It took me six hours to pack. I left the house at noon. It was sunny. I said goodbye to a few of the special people in my life. Then I began running barefoot across America[34].

En précisant le déroulé de sa journée, il contribue à faire de son récit un texte de journal intime. Il commence son périple en courant, ce qui dénote l’empressement de Baumer dans cette grande traversée. À la fin de son billet journalier, il termine par une liste de ce qu’il a mangé : « What I ate : blueberries, dates, arugula, raspberries, dried apricots, beets, coconut water, coffee, a pear, and green beans[35]. » Cette mention finale est présente dans l’ensemble des billets liés à son projet ; il dresse chaque jour la liste des aliments qu’il a été amené à ingérer. Par cette énumération, Baumer s’inscrit dans une tradition de la liste et de l’énumération en poésie et en littérature, allant de L’Iliade d’Homer à l’OuLiPo[36]. L’alimentation végane de Baumer fait clairement partie de son action écologique ; ainsi, l’énumération possède également une portée politique.

L’écriture quotidienne permet de suivre l’auteur à travers son déplacement et de découvrir les lieux par lesquels il est passé. On sent à travers sa fatigue l’immensité du territoire, et l’on découvre les personnes qu’il croise via les rencontres et les interactions qu’il raconte. La conception du territoire aux États-Unis étant très centrée sur le déplacement automobile, l’auteur se retrouve à marcher le long de grands axes où le parcours est principalement ponctué par des stations d’essence et des motels. Le fait d’écrire et de diffuser à mesure qu’il avance dans sa grande marche permet à Baumer de partager son rapport à l’espace et au temps avec les personnes qui le lisent, comme si les gens l’accompagnaient à distance dans son aventure. Bien qu’il serait possible de rassembler les textes et les images pour en faire un livre, cela ne traduirait pas du tout l’expérience de lecture en ligne, où il faut naviguer entre les publications sur le blogue, sur YouTube, sur Instagram et Snapchat, etc. L’exploration de l’œuvre ne se fait nécessairement pas dans la continuité ; il n’y a pas de point de départ précis pour lire Barefoot Across America, puis la découverte peut se faire au hasard des algorithmes des réseaux sociaux ou des choix de l’internaute. Ce rapport multimodal à l’œuvre s’inscrit dans un mouvement similaire à celui que peut vivre l’auteur dans sa traversée des États-Unis : il faut avancer sans trop savoir ce qui s’en vient, écho immédiat au principe de flânerie promu par le projet. En revanche, Baumer avance de façon linéaire, tandis qu’il faut naviguer dans les dédales des plateformes en ligne pour le lire.

Le lien entre la création et le lieu où elle s’effectue dans Barefoot Across America permet d’y déceler une parenté avec les pratiques d’art in situ. Comme l’explique Andrea Urlberger, « le terme in situ s’inscrit […] dans une logique artistique et signifie qu’une œuvre a été produite pour un site spécifique, même s’il n’est pas public. L’œuvre perdrait sa signification si elle était déplacée[37] ». Dans le cas de Barefoot, en effet, l’œuvre ne peut pas se penser indépendamment de son contexte énonciatif. Il s’agit du territoire des États-Unis que traverse Baumer et cet élément contribue à la signification du projet ; les États-Unis symbolisent à la fois le capitalisme extractiviste, l’histoire de la colonisation des Amériques, mais aussi la liberté et la cohabitation complexe entre la nature et la civilisation. Le contexte de ce projet in situ, c’est aussi l’époque et la situation politique de cet espace géographique : la marche a lieu durant l’année de l’élection de Donald Trump qui est clairement un opposant de la lutte environnementale.

Le projet Barefoot Across America démarre le 13 octobre 2016 et se termine le 21 janvier 2017. Au jour 101 de son périple, vêtu d’une veste de visibilité orange, Baumer marchait à Walton County en Floride en début d’après-midi lorsque la conductrice d’un Véhicule Utilitaire Sport (VUS) quitte sa voie et le fauche accidentellement, événement qui lui sera fatal[38]. Ainsi, ce n’est pas l’œuvre qui se termine mais bien la vie de l’auteur qui prend fin. La fin de la vie détermine la fin de la marche et une suspension imprévue de l’œuvre. Avec le recul, les publications des deux jours précédant l’accident ont un air tristement prémonitoire. Au jour 99, un automobiliste jette un paquet à l’attention de Baumer[39]. Ce dernier y découvre des objets qui lui sont inutiles : des chaussettes (qu’il ne porte pas), des craquelins au fromage (qu’il ne mange pas) et des écrits religieux (auxquels il ne croit pas). Sur la photo qu’il publie, on aperçoit dans le sac d’objets un petit livret sur lequel est écrit « life book », ce qui est tristement ironique, à l’avant-veille de la mort du poète. Plus étonnant encore, le centième jour, Baumer publie une photo de ses pieds devant une inscription sur l’asphalte à la peinture jaune du mot « Killed » avec une flèche qui pointe vers l’avant, comme si le trajet de Baumer était inévitablement de se diriger vers la mort[40]. De plus, ce jour-là, dans sa vidéo, il dit en filmant le même mot « Killed » peint en jaune : « Hey, the language of capitalism ![41] » Dans le texte de son blogue, il écrit : « I need people to understand this earth does not only have to create systems of death and wealth[42]. » Ce que dénonce Baumer, soit le système capitaliste qui tue et détruit l’environnement au nom de la création de la richesse, sera en quelque sorte représenté symboliquement par la personne conduisant un VUS qui lui enlèvera la vie le lendemain. À la lueur de son dénouement, l’œuvre implique nécessairement une saisie de son caractère tragique, malgré l’humour déjanté du poète. On fait inévitablement un lien entre la menace que constitue la crise climatique pour la survie de la biodiversité et le VUS qui a frappé Baumer. Bien évidemment, l’auteur n’est pas à l’origine de cette connotation, mais la réalité elle-même engendre cette lecture symbolique.

Pour l’écrivaine Ottessa Moshfegh, Mark Baumer était plus qu’un poète ou un artiste de la performance, sa vie elle-même était une œuvre d’art[43]. Le projet Barefoot Across America permet une lecture à la fois de la vie et de l’œuvre de Baumer. Ses textes deviennent donc le moyen d’accéder à une part de cette « écriture de soi » qu’était sa vie.

La traversée des États-Unis : un enjeu culturel

L’idée de traverser les États-Unis évoque tout un imaginaire du voyage qui est au cœur de la culture de ce pays, mais rappelle aussi la conquête de l’Ouest. Que ce soit la ruée vers l’or au xixe siècle, le développement des États-Unis grâce au chemin de fer (et à la culture hobo qui en découle[44]), la vie nomade au xxe siècle associée aux hippies en Westfalia ou, plus récemment encore, à la « van life » qui se publicise sur les réseaux sociaux au début du xxie siècle. Sur un plan littéraire, le livre emblématique de la Beat Generation, On the Road de Jack Kerouac, incarne ce lien entre la traversée du territoire des États-Unis et l’écriture. D’autres œuvres littéraires de type « road novel » offrent des représentations de la route ou de la marche, tels que The Road[45] ou Into the Wild[46]. Le rapport à la route est d’ailleurs très marqué au cinéma grâce au genre du « road movie » ; qu’il s’agisse de Paris, Texas[47], d’Easy Rider[48] ou de Thelma & Louise[49]. Ainsi, bien qu’il soit dans une posture contestataire de la culture nord-américaine de l’automobile, Baumer participe de l’imaginaire foisonnant de la traversée du territoire ; il reprend, à sa façon, un enjeu historique et culturel incontournable de la production artistique des États-Unis. L’idée de liberté, si chère à la pensée états-unienne, peut prendre plusieurs formes mais elle s’incarne souvent dans le déplacement : dans Easyrider il s’agit de rouler à moto, dans Thelma & Louise c’est plutôt le road trip en voiture, tandis que dans Barefoot Across America la liberté se trouve dans le choix de marcher. L’immensité des États-Unis fait en sorte que malgré ses très nombreux espaces naturels, ce sont les espaces habités et les routes qui permettent à Baumer de parcourir ce territoire.

En 2010, quelques années avant d’entamer Barefoot Across America, Baumer avait effectué une marche (avec des chaussures) durant laquelle il a traversé les États-Unis en 81 jours[50]. Cette marche de plus de 2500 miles (4023 km) a été l’occasion pour l’auteur d’écrire le livre autopublié I Am a Road disponible en un tirage limité au format papier ainsi qu’au format numérique[51]. Le lien entre la marche de longue durée et la création était donc déjà bien présent dans sa démarche avant même le projet Barefoot Across America.

Le projet de Baumer évoque inévitablement la figure du marcheur. Le marcheur est une figure générale, à laquelle se greffent plusieurs autres représentations : celle du routard (en anglais backpacker), du bourlingueur, du clochard, du vagabond, du pèlerin, du flâneur ou du manifestant. Ainsi, la figure de la personne qui marche, selon divers éléments de contexte, ne signifie pas toujours la même chose. Dans le cas de Barefoot, Baumer ne voyage pas par agrément ou pour découvrir un pays comme le feraient le routard ou le bourlingueur. En revanche, en marchant pieds nus, il passe régulièrement pour un clochard ou un vagabond (d’ailleurs, on lui propose fréquemment des chaussures[52], de la nourriture[53], etc.). La figure du pèlerin évoque davantage les longues marches, comme celle de Baumer ; en revanche, l’aspect spirituel n’est pas du tout présent dans sa démarche. En effectuant une marche longue, Mark Baumer est au croisement de la croisade idéologique (puisqu’il y a une visée politique liée à l’environnementalisme), de la marche longue d’aventure et de la performance sportive, même si, au cœur du projet, il y a une visée esthétique liée à la création artistique et littéraire. Il y a quelque chose qui tient du mythe américain dans ce « personnage » dont la liberté d’agir dépasse les cadres prévus par la société. Et le fait de traverser le territoire d’est en ouest permet de rejouer, en quelque sorte, l’histoire du pays et de la ruée vers l’ouest. Marcher pieds nus sur une si grande distance contribue au défi, à l’héroïsme du geste. Cependant, en effectuant cette marche au début du xxie siècle, Baumer s’inscrit à contre-courant de la culture américaine de l’automobile qui domine l’époque. Il oscille donc entre la figure héroïque et celle de l’anti-héros, ce qui reprend un peu le paradigme « décevant » de l’art performance qui tient davantage de l’anti-spectacle que du spectacle[54]. En fin de compte, il incarne une posture où se croisent le marcheur sportif, le « clochard céleste[55] » sans spiritualité, le poète écologiste et bien sûr l’artiste performeur dont le terrain de jeu est la vie elle-même.

De la performance à l’écriture numérique et à la littéraTube

Les vidéos de Barefoot Across America font partie de l’écosystème de la vidéo-écriture en ligne que Gilles Bonnet appelle la littéraTube[56]. Cette « écriture à l’écran » croise dans le projet de Mark Baumer le journal vidéo, la vidéo-performance, voire la web-performance puisque son action dépasse la production de vidéos ; sa performance se poursuit clairement à travers les textes et les photos qu’il dissémine sur de multiples plateformes. La mise de l’avant de l’oralité, de l’improvisation et du carnet filmé dans Barefoot Across America donne à percevoir le vidéoblogue de Baumer sous l’angle de la mise en scène de soi au quotidien, ce qui contribue à connoter qu’il ne s’agit pas d’une fiction. Le rapport entre la vie et la représentation filmée n’est pas sans rappeler le travail de journal filmé de Jonas Mekas, qui croise l’esthétique du home movie (cinéma amateur) et du cinéma d’avant-garde[57]. Tout comme Mekas, Baumer fait cohabiter sa pratique filmique et sa vie quotidienne[58]. Il enregistre des moments de sa vie sur la route, mettant en valeur son propre ressenti face au déroulement de ses journées, ce qui l’inscrit aussi dans la mouvance littéraire de l’écriture de soi[59].

Le mélange des genres ne permet pas de cadrer notre interprétation de l’œuvre de Baumer, qui va du récit à la poésie, en passant par les aphorismes, les statuts sur les réseaux sociaux, le carnet, l’autobiographie, le journal intime, l’autofiction, la fiction ou l’écriture expérimentale. On peut cependant englober le tout en disant qu’il s’agit d’une performance qui se découvre via un carnet intermédial. Or, le caractère fragmentaire des diverses publications semble toujours nuire à sa compréhension totale. Le fragment est d’abord une chose brisée, comme le rappelle Alain Montandon :

[Un] fragment est défini comme le morceau d’une chose brisée, en éclats, et par extension le terme désigne une œuvre incomplète morcelée. Il y a, comme l’origine étymologique le confirme, brisure, et l’on pourrait parler de bris de clôture de texte. La fragmentation est d’abord une violence subie, une désagrégation intolérable[60].

Le bris de clôture suppose que l’œuvre n’est pas terminée, qu’elle n’est pas close, elle tient davantage du processus que de l’objet complet. Barefoot Across America est une œuvre fragmentaire parce qu’elle se présente en des centaines de publications visuelles, textuelles et vidéographiques, mais aussi, et surtout, c’est une œuvre inachevée parce que la mort abrupte de l’auteur l’a empêché de compléter jusqu’au bout la marche à travers l’Amérique promise par son titre lui-même. Le projet de Baumer relève de la troisième vague de littérature numérique (celle impliquant l’utilisation des réseaux sociaux)[61]. Pour Bertrand Gervais, cette littérature repose sur une forme non fixée :

Elle n’est pas contrainte par une forme fixe, tel un livre aux dimensions déterminées, mais peut se déployer à l’infini. Bien souvent, ce n’est pas une conclusion, au sens de l’aboutissement cohérent d’une mise en intrigue, mais l’interruption qui marque la fin des projets[62].

Bien que le triste sort de Baumer ait mis abruptement fin à son œuvre, cela montre que l’écriture numérique se déploie davantage à la manière d’un flux que comme un objet circonscrit.

Baumer donne parfois à lire des poèmes construits avec de nombreuses barres obliques pour signifier la coupe des vers (voir l’illustration 2). Évidemment, cette règle typographique n’est pas toujours connue d’un large public, ce qui accentue une lecture sans la référence aux habitudes typographiques de l’édition de poésie. Le genre ou le statut du texte à priori poétique se trouve toujours un peu en suspens, entre la poésie, le statut Facebook, le tweet ou le commentaire tel qu’il est habituel d’en lire sur les réseaux sociaux.

Illustration 2

Source : capture d’écran, Mark Baumer, « baumerworld » [en ligne], Instagram, 18 janvier 2017 [https://www.instagram.com/p/BPaPQ-bB2A3/?utm_source=ig_web_copy_link&igsh=MzRlODBiNWFlZA==].

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Le projet requiert une compétence interprétative qui dépasse celle de la lecture de texte et qui a davantage à voir avec le contexte énonciatif induit par le média lui-même, à savoir les réseaux sociaux numériques. Les poèmes de Baumer vont à l’encontre de bien des fondements en poésie ; il ne se soucie pas que chaque vers soit d’une force poétique en lui-même, ni de traiter de sujets habituellement jugés d’« importants » :

I filled / a cup / with something / yellow / i could / probably / end / the poem / here / but / I’ll see / if there’s anything / else / in me / even / if it ruins / the original poem / I was / trying / to write /[63]

Ce poème propose par exemple une autoréflexivité et une mise en abyme de l’écriture elle-même. Les écrits de Baumer oscillent souvent entre la simplicité désarmante et l’enchaînement d’idées inattendues ou incongrues, comme en témoignent ces deux extraits : « If you own a red truck you should give so many people rides that it gets so full of people it no longer can move[64] » ; « Whenever I get nervous about sleeping outdoors I just remember the trees don’t know how to use the inside of a house unless they’re dead and it’s a religious holiday[65] ». Le texte de ses billets de blogue se présente par ailleurs suivant deux formes différentes : il a recours à une police de caractères avec sérif et à une police sans sérif dont le texte est un peu plus grand, comme si c’était pour mettre en évidence certains passages (voir l’illustration 3). Le texte de plus petite taille ressemble surtout à du récit – c’est-à-dire « The road I was on curved through a field. I left the road and ran around in the field for a hundred yards[66] » –, tandis que les passages écrits en plus grand ressemblent davantage à des aphorismes : « If you’re bored at work right now go outside and find the nearest field[67]. » Cependant, la grande particularité du projet réside dans l’entremêlement d’écriture et de vidéo de littérature orale improvisée qu’il propose[68].

Illustration 3

Source : capture d’écran ; Mark Baumer, « I slept in an abandonned school bus » [en ligne], Medium, 16 novembre 2016 [https://notgoingtomakeit.com/i-slept-in-an-abandoned-school-bus-71bf6855fab]

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Réception en simultané et réception en différé

Pour René Audet, « le texte numérique se définit par le processus qui le voit naître bien davantage que par son état[69] ». En publiant en ligne de façon éparpillée entre son blogue, son vidéoblogue et ses réseaux sociaux, Baumer crée une œuvre invitant davantage à la découverte de fragments qu’à un visionnement complet et une lecture intégrale. L’expérience de la réception diffère grandement selon le moment où elle a lieu, soit pendant le déroulement de la marche ou bien après celle-ci.

La réception pendant la marche de Baumer est une lecture partielle, puisqu’on ne peut lire que les publications existantes à un moment X, mais surtout, elle répond principalement à une logique de l’instantané : les publications sont présentées de façon quotidienne sur les réseaux sociaux ainsi que sur le blogue et le vidéoblogue. La réception en simultané permettait de voir les publications sur Snapchat qui, en raison de leur nature éphémère, devaient nécessairement être consultées rapidement. Le projet pouvait être suivi de façon synchronisée avec la performance, ou bien en léger décalage avec des séances de « rattrapage » de lecture, de la même manière qu’on suivrait un blogue de voyage. D’ailleurs, sur le plan formel, des similarités s’observent : tout comme le blogue de voyage, on peut suivre les péripéties à mesure que le voyageur nous les partage, on peut voir des images des lieux fréquentés, on a des échos des gens croisés et de ce que le voyageur mange. Indéniablement, Baumer ne cherche pas à valoriser l’exotisme, et l’intentionnalité est très différente du blogue de voyage.

L’autre forme de réception possible est celle qui a lieu après la performance, c’est-à-dire lorsque l’œuvre est arrêtée. Il n’y a plus d’instantanéité possible, puisque les publications sont toutes antérieures à leur date de lecture, alors que les publications sur Snapchat ne sont plus accessibles. De plus, il y a de fortes chances pour que l’internaute sache, avant de commencer à lire ou assez rapidement en cours de lecture, que l’auteur est mort et que le projet ne sera jamais terminé. Nous avons donc en tête que la traversée des États-Unis n’est pas complétée et surtout que l’aventure, malgré l’humour et le côté ludique de Baumer, se termine mal. L’interruption inattendue du projet laisse donc toujours planer ce mystère sur ce qu’aurait été le contenu et l’ampleur de la production textuelle et médiatique si le projet avait été complété. Un autre aspect important de la réception de l’œuvre après la mort de Baumer réside dans le nombre d’éléments à lire et à voir. En effet, il s’agit d’une centaine de billets de blogue, d’une centaine de vidéos sur YouTube, ainsi que plusieurs centaines de photos et de textes sur les divers réseaux sociaux. Cette quantité fait en sorte qu’une grande majorité des internautes ne consulteront à priori pas l’entièreté du corpus. Ainsi, comme bien des projets en littérature numérique, l’idée n’est pas tant d’inciter le public à découvrir l’œuvre comme une forme finie imposant une lecture exhaustive, à l’instar d’un roman ou d’une bande dessinée dont il convient normalement de lire chaque mot et voir chaque image. Il s’agit surtout de comprendre le concept, l’idée du projet, puis de s’imprégner de l’esprit de l’œuvre en parcourant un certain nombre de vidéos, d’images et en lisant certains des textes. Bien entendu, il n’y a pas de règle précise, mais le rapport à l’œuvre s’effectue davantage à la manière d’une installation en arts visuels, c’est-à-dire qu’on y passe le temps qu’on a envie d’y passer. Il s’agit pour le public de décider du temps nécessaire à sa propre expérience de la proposition artistique.

Bien sûr, peu importe le type de réception, force est de constater que le mélange d’ironie et de poésie qui caractérise l’écriture et l’attitude performantielle[70] de l’auteur nous oblige à nous questionner sur la nature du projet. La difficulté à cerner le ou les genres textuels contribue au sentiment d’étrangeté qu’il dégage. D’ailleurs, l’esthétique de l’étrangeté et de l’inattendu est au cœur même de la vie et l’œuvre du poète et performeur. Il avait en ce sens donné un atelier de création littéraire à l’Université Brown qui reposait sur ce qu’il appelait « The art of subtle weirdness », l’art de l’étrangeté subtile[71]. Lors de la première heure de son séminaire, il a interdit à tout le monde de parler ou de quitter la pièce. Ce rapport au temps libre et au contexte imposé rejoint assez bien sa propre démarche puisque Barefoot Across America est assurément une importante contrainte qu’il s’inflige à lui-même pour se mettre en jeu, se pousser à la création.

Les écrits de Baumer oscillent entre le discours public et le journal intime. La notion d’extimité, fortement associée aux réseaux sociaux, s’y applique adéquatement : c’est la vie réelle et privée de l’auteur qui se mélange avec sa vie publique. Nous sommes donc en train de lire à la fois ses textes poétiques, ses propositions littéraires, esthétiques et politiques, mais aussi, du même coup, ses choix de vie au quotidien, sa façon d’être comme personne. L’attitude iconoclaste de l’auteur se reflète dans sa manière d’aborder l’écriture. Blake Butler du magazine BOMB, dans lequel a été publié un texte de Baumer, le décrit en ces termes : « He had to break up everything that was in front of him. I know he was capable of writing conventional things that people would take seriously, but that didn’t interest him[72]. » Avec Baumer, le conformisme n’est jamais une possibilité. Sa façon de vivre, de performer, de s’engager et d’écrire s’inscrit dans un même continuum ; le caractère inattendu[73] et la prise de risque[74], prépondérants dans l’art performance, se reflètent dans tous ces aspects. Il n’y a pas la vie d’un côté et l’écriture de l’autre, mais tout chez lui est imbriqué de diverses façons : c’est toujours le même Mark Baumer qui se met en scène en permanence.

Pour Amelia Jones, il y a des avantages au fait d’être présent au moment d’une performance pour comprendre le contexte et certains détails qui peuvent ne pas apparaître dans les traces écrites et visuelles[75]. Cependant, la distance temporelle permet de comprendre et d’analyser une œuvre dans une perspective plus large, en prenant du recul. Ainsi, le fait de suivre en simultané le projet de Mark Baumer plaçait le public dans une situation où le contexte avait valeur « d’événement en cours », ce qui ajoutait assurément au plaisir de découvrir l’aventure à mesure qu’elle se déroulait, à l’instar d’un événement sportif ou lorsque le premier humain a marché sur la lune ; cette importance du direct s’avère incontournable pour penser la culture médiatique dans laquelle nous sommes, comme le précise Philip Auslander[76]. Mais la lecture qui peut se faire à posteriori de ce projet n’en perd pas pour autant de sa valeur. Les publications éphémères ne sont plus disponibles, mais les images, les textes et les vidéos qui restent permettent encore d’avoir accès à ce récit intermédial et de l’envisager comme faisant partie de l’histoire des pratiques en arts littéraires. La performance littéraire est d’une certaine façon devenue une œuvre-archive : la lectrice ou le lecteur n’est donc plus en train de voir une performance se traduire sur le Web en temps presque réel, mais plutôt en train de découvrir un projet d’écriture numérique multimodal et intermédial.

La réception est un acte performatif

Umberto Eco, dans son ouvrage Lector in fabula, propose le concept de lecteur modèle pour décrire ce qui, dans un livre, incite à une certaine interprétation littéraire[77]. On peut bien entendu critiquer cette approche, en considérant qu’il y a aussi des facteurs externes à l’œuvre qui interviennent dans le processus sémiotique de la lecture. L’un des facteurs externes les plus importants est certainement la compétence pour lire une œuvre numérique éparpillée comme celle de Baumer. Les compétences interprétatives requises pour lire Barefoot Accross America s’avèrent complexes en raison de la nature fuyante de l’œuvre fragmentée. Dans un article de Gervais, Audet et Lacelle, la littératie numérique est présentée comme une « compétence socio-cognitive majeure[78] » :

Cette littératie numérique repose en effet sur la capacité de comprendre et de rédiger des textes, et plus important encore de les faire entrer en relation, dans des combinaisons sémiotiques complexes, avec des images, des sons, des cinétiques, et cela, dans le cadre de processus associés à des gestes propres au numérique, tels que l’interaction, la navigation ou la manipulation[79].

Le mélange de différents objets signifiants, ainsi que les actions comme l’interaction et la navigation, contribuent à une « complexification des compétences requises » pour lire et interpréter des œuvres numériques comme Barefoot Across America. Il faut essayer d’interpréter l’œuvre en naviguant dans une incertitude catégorielle permanente, en passant d’une plateforme à une autre pour essayer de comprendre le flux publicationnel de textes et d’images hétérogènes, en se confrontant à un récit qui déborde dans une sorte de surréalisme caractérisant l’attitude un peu déjantée de l’auteur. Pour Eco, « [g]énérer un texte signifie mettre en œuvre une stratégie dont font partie les prévisions des mouvements de l’autre[80] ». Or, dans le projet de Baumer, il n’y a pas de lecteur modèle, du moins pas au sens strict où on l’entend habituellement. En fait, s’il y a un lecteur modèle induit par l’œuvre, il est très certainement doté d’une grande liberté, et surtout, il s’agirait davantage d’un internaute modèle dont les attentes sont inversement proportionnelles aux compétences socio- cognitives requises, en particulier la capacité de naviguer entre diverses plateformes de réseaux sociaux.

Œuvre ouverte et unicité de l’expérience de lecture

La poétique de l’œuvre ouverte, chez Eco, permet de penser des œuvres qui nécessitent, pour être complètes, une collaboration de la part du spectateur, une action de sa part. Or, l’ouverture est aussi conséquente de l’instabilité de l’objet sémiotique :

Le contexte numérique conditionne fortement la mise en place des textes qui acquièrent d’emblée la potentialité d’être ouverts. Cette ouverture, spatiale, est conséquente de son inscription dans le réseau (l’idée de réticulation) ; elle est également ouverture temporelle, en ce sens que l’œuvre peut ne pas (ne jamais) être stable[81].

La notion de réticulation, ou celle de système rhizomatique pour reprendre un concept de Deleuze et Guattari[82], met en évidence le caractère désordonné ou non hiérarchisé de l’œuvre numérique fragmentaire. L’ouverture de l’œuvre est celle de l’action de la navigation, de la lecture sur écran. C’est donc une potentialité sémiotique qui est subjectivement activée par le lecteur ou la lectrice, qui maîtrise (bien que le hasard puisse y jouer un rôle) l’ordre, le nombre et le choix des publications à lire et à voir. Ainsi, c’est l’acte de lecture qui détermine l’achèvement de l’œuvre.

Les œuvres sur le Web ont plutôt tendance à disparaître ou à devenir désuètes, elles ne restent pas toujours accessibles, comme le rappelle Servanne Monjour : « La littérature numérique est donc aussi, à cet égard, un récit que l’on produit. Je n’ai jamais vu de mes yeux (et donc encore moins lu) nombre d’œuvres électroniques canoniques, mais on me les a racontées[83]. » Ainsi, que l’on considère le projet Barefoot Across America d’abord comme une performance ou comme un projet de littérature numérique, il n’en demeure pas moins qu’il y a un caractère éphémère, et ce, qu’il soit déterminé par son aspect événementiel ou son aspect technologique. En littérature numérique, l’instabilité fait partie de l’expérience : « Le caractère mouvant et jamais stable de ces objets pose la question de la lisibilité de ces œuvres[84]. »

La lecture de Barefoot offre une expérience unique à chaque internaute, car le nombre de publications consultées et leur ordre différeront toujours d’une personne à l’autre. D’ailleurs, les vidéos ne sont pas numérotées, ce qui augmente les chances que chaque personne les regarde dans un ordre aléatoire. Comme pour la majorité des œuvres littéraires numériques, « [l]e texte n’est plus séparable de son environnement technique, il est contaminé par les médias avec lesquels il partage son espace […][85] » – ce qui, bien sûr, influence la réception. L’acte de lecture s’avère être lui-même un acte performatif, puisqu’en lisant et en consultant les publications, je suis en train de créer ma propre expérience unique de l’œuvre. En effet, en raison de la mise en forme et de la structure d’une œuvre numérique hypermédiatique, « [l]a lecture ne fait surgir qu’une des potentialités de parcours, elle ne trace qu’un chemin parmi d’autres possibles[86] ». Il s’agit d’une « dynamique lectoriale plus créative[87] » que celle d’un livre. En revanche, la pérennité incertaine de l’œuvre en ligne rend sa lecture encore plus près de l’idée de la performance[88] ; en littérature numérique, la lecture elle-même est un événement et nous ne savons pas si celui-ci pourra éventuellement se répéter[89].

Conclusion

Bien que l’œuvre Barefoot Across America soit multimodale et fragmentaire, qu’elle ne corresponde pas à une forme littéraire fortement reconnue, il y a une parenté avec diverses traditions artistiques allant du journal filmé au road novel et au road movie, en passant par l’art performance et la littérature contextuelle. La posture du marcheur contestataire de Baumer l’inscrit tout de même dans une culture états-unienne fortement marquée par la route et par le déplacement sur un immense territoire. L’œuvre requiert une participation active du lectorat pour naviguer à travers diverses plateformes en ligne et découvrir le récit de l’aventure de cette marche pieds nus. Pour illustrer la différence entre un livre et un récit multimodal, Jean Clément affirme qu’il s’agit de « passer d’un paysage panoramique au champ réduit d’une vision déambulatoire[90] », ce qui, dans le cas de Baumer, invite à lire Barefoot Across America comme si c’était une balade, une déambulation littéraire. Finalement, Mark Baumer reterritorialise la création littéraire dans la géographie des États-Unis et, simultanément, dans un espace Web sans frontière.