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Histoire mondiale. Quelle contribution des historiens ?

  • Hartmut Kaelble

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  • Hartmut Kaelble
    Université Humboldt

Corps de l’article

Traduit de l’anglais par Diane Meur

1 Introduction

L’histoire mondiale constitue depuis peu un nouveau défi pour les historiens. De nouveaux manuels d’histoire mondiale voient le jour. Un nombre croissant d’articles examinent ses significations, ses approches et ses impasses. Les colloques sur l’histoire mondiale se multiplient. Un nombre croissant d’éditeurs s’efforcent d’ajouter à leur catalogue une collection d’histoire mondiale. Les étudiants y voient l’un des sujets les plus attrayants en histoire. Les cours qui lui sont consacrés à l’université affichent complet. L’histoire globale commence à être intégrée aux programmes d’enseignement secondaire.

Il ne faudrait cependant pas surestimer le phénomène. Seule une petite minorité d’historiens travaille effectivement sur l’histoire mondiale. Le sens à donner à des termes fondamentaux tels qu’« histoire globale », « histoire mondiale » ou « histoire universelle » ne fait même pas l’objet d’un consensus. De plus, l’historien moyen considère avec méfiance les éléments utopiques que comporte parfois l’histoire mondiale, notamment sur des sujets tels que l’État mondial ou la société mondiale. Elle est souvent accusée de négliger le pouvoir effectif des États-nations, les importantes divergences entre civilisations et l’expérience quotidienne d’une majorité d’hommes et de femmes. Ses plus ardents détracteurs ont peut-être été certains historiens italiens qui en contestaient l’introduction dans les programmes d’enseignement secondaire italiens, souhaitant qu’on accorde la priorité aux valeurs nationales et européennes plutôt qu’à l’histoire commune de l’humanité. Ce rejet aurait pu s’observer dans presque n’importe quel autre pays.

L’essor de l’histoire mondiale ne se ramène pourtant pas à un débat en vogue sur la tâche des historiens. Il a déjà ouvert de considérables champs de recherche et des débats scientifiques couvrant l’histoire de centres globaux ou traitant de sujets globaux, notamment au début des temps modernes : l’avance de la Chine sur le reste du monde à cette époque et les raisons de son déclin ensuite, ainsi que les raisons de son récent essor ; le renouveau de la question wébérienne classique des facteurs qui expliquent l’essor de l’Europe, mais aussi, plus récemment, son déclin ; pourquoi certaines périphéries comme l’Afrique et l’Asie du Sud-Est sont restées des périphéries, et quel rôle global ont joué, dans l’histoire, les centres chinois, japonais, indien, islamique, américain et européen ; les mutations de l’aire atlantique et leur complexe histoire ; l’évolution globale et contrastée des sociétés civiles et des droits de l’homme, des valeurs familiales, de la religion et de l’État, les façons de concevoir la sécurité sociale, la place respective des sexes, les migrations et la démographie à l’échelle mondiale ; ou encore, plus généralement, la question des diverses visions du monde à travers les âges et les réflexions sur la manière de définir un centre mondial. Toutes ces questions excluent qu’on y réponde en étudiant une seule nation ou une seule civilisation. Leur problématique ne peut se comprendre que par l’étude de plusieurs continents et civilisations [1].

Si l’histoire mondiale est un défi pour les historiens, c’est aussi parce qu’elle est souvent écrite par des sociologues, des philosophes et des économistes plutôt que par des historiens de profession. Dans ce domaine, d’éminents auteurs comme Eisenstadt, Wallerstein, Huntington, Stichweh, ne sont pas des historiens. Aussi, le débat sur l’histoire mondiale est directement lié au rôle des historiens dans les sciences humaines.

Le présent article traitera deux aspects. Il tentera premièrement d’expliquer pourquoi l’histoire mondiale est devenue une question cruciale pour les historiens, et aussi pourquoi ses représentants proviennent en fait d’une toute petite partie du monde. Ensuite, il en présentera les principales approches et les grands sujets de controverse.

2 Pourquoi un intérêt croissant pour l’histoire mondiale ?

L’intérêt croissant pour l’histoire mondiale peut s’expliquer de trois façons fondamentalement différentes [2]. L’une des explications y voit le signe d’une crise : une culture déclinante analyse son destin en relation avec des cultures ascendantes. Dans cette optique, l’intérêt actuel pour l’histoire mondiale n’est pas nouveau, il ne fait que répéter la vague d’écrits qui lui ont été consacrés à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle en Europe. Le philosophe allemand Heinrich Troeltsch adoptait déjà cette optique il y a plus de cent ans quand il écrivait sur l’histoire mondiale. Selon lui, l’intérêt européen pour l’histoire mondiale était toujours étroitement lié à la crise de l’Europe. De fait, les écrits les plus célèbres auxquels il ait donné lieu dans cette période, ceux de Spengler et de Toynbee, étudient une Europe en crise. Récemment, cette dimension a été remise au goût du jour par Huntington, qui décrit le déclin de l’Occident au XXe siècle et annonce un choc entre un Occident faiblissant et les autres civilisations du monde.

Cette explication, toutefois, n’est guère plausible. Huntington ne représente qu’une voix, et elle demeure bien isolée. En général, les livres récents sur l’histoire mondiale sont écrits dans un esprit tout différent de celui de l’avant-1914 et de l’entre-deux-guerres. Ils examinent des relations et des tendances globales plutôt que la crise d’une civilisation particulière par rapport à d’autres. Il est vrai que ces dernières années, les dynamiques économiques et démographiques sont faibles en Europe, comparées à ce qu’elles sont en Chine, en Inde ou aux États-Unis. Mais devons-nous considérer l’écriture de l’histoire mondiale comme le signe d’une crise, alors même que les historiens n’en disent pas un mot ?

Une deuxième explication voit principalement l’essor de l’histoire mondiale comme le fruit d’un projet américain lié à la situation impériale des États-Unis, seule super-puissance mondiale. Cette explication n’est guère plus convaincante. Les historiens américains jouent certes un rôle important dans l’essor récent de l’histoire mondiale. Une part considérable des ouvrages produits dans ce domaine sont en fait écrits et publiés aux États-Unis. Nous en verrons plus loin les causes. Mais cet essor ne saurait être ramené à un projet d’hégémonie américaine, et ce pour deux raisons. D’abord, une autre part considérable de ces ouvrages n’est ni écrite, ni publiée aux États-Unis. Il en paraît dans de nombreux pays, en Chine comme en Europe hors la France et la Grande-Bretagne, c’est-à-dire en Italie, aux Pays-Bas et en Allemagne [3]. Ces auteurs, chinois ou européens, n’ont rien à voir avec un quelconque projet américain. De plus, bon nombre d’auteurs américains écrivant sur l’histoire mondiale sont très critiques sur le rôle des États-Unis dans le monde. On ne saurait les accuser de coopérer intellectuellement à l’impérialisme américain.

La troisième explication est plus convaincante. L’intérêt croissant pour l’histoire mondiale s’expliquerait principalement par l’essor des relations culturelles et économiques mondiales qui affecte toutes les civilisations, même sur des modes différents, et par l’essor de la politique globale, qui implique la plupart des pays, même à des titres très divers. Il est vrai que l’essor des relations mondiales n’est pas un processus récent, puisqu’il se met progressivement en place depuis des siècles. Pourtant, de nouvelles tendances sont apparues au niveau économique, social, culturel et politique dans les dernières décennies.

Si l’on écrit et lit sur l’histoire mondiale, c’est aussi grâce aux relations économiques, sociales et culturelles, qui sont devenues plus visibles et plus frappantes au quotidien depuis quelques décennies. Les communications se sont développées à l’échelle mondiale, les stratégies commerciales, en conséquence, se sont mondialisées, de nouveaux biens de consommation sont devenus globaux ; conflits régionaux et locaux, catastrophes naturelles et épidémies sont récemment devenues des événements mondiaux. Les touristes américains, japonais et européens ne sont plus seuls à voyager dans le monde et à faire l’expérience d’autres continents. On voit aussi de plus en plus de Chinois, d’Indiens, de Latino-Américains visiter l’Amérique et l’Europe. Les migrations globales se sont accrues, l’Europe et l’Amérique comptant parmi les principaux pôles d’immigration depuis les autres continents. Les interconnexions globales n’ont laissé à l’écart aucune partie importante du monde : presque toutes les sociétés en ont été affectées, ce qui a conduit à un processus d’interconnexion. Toutes ces tendances sociales récentes ont eu un fort impact et ont donc amené les historiens à réfléchir sur les transferts et les transformations dans l’histoire mondiale.

Les productions dans cette discipline ont également été inspirées par les changements politiques récents, la création de puissantes institutions mondiales comme les Nations Unies, l’UNESCO, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international ; par son corollaire, l’essor d’une société civile mondiale, c’est-à-dire de mouvements et d’organismes mondiaux soutenant, conseillant, critiquant et attaquant ces institutions mondiales ; par la montée d’une opinion publique mondiale et de valeurs communes sur des sujets tels que les droits de l’homme, l’alphabétisation et l’instruction, les droits des femmes, l’hygiène publique, l’environnement. Non seulement chaque gouvernement, à divers titres, a dû se confronter à ces changements politiques, à l’émergence de nouveaux problèmes de politique mondiale et au système multilatéral de résolution des conflits ; l’écriture de l’histoire politique mondiale, elle aussi, en a été stimulée.

Toutefois, ces tendances à l’interconnexion globale et à la globalisation de la politique n’ont pas nécessairement créé un seul monde consensuel. Deux types de fractures sont apparus dans la politique mondiale, qui pourraient un jour se répercuter sur l’écriture de l’histoire mondiale. Une fracture pourrait se déclarer entre la seule superpuissance restante que sont les États-Unis et les autres pays, si le gouvernement américain cessait d’agir dans le cadre de ce système multilatéral et de ces valeurs globales. Une autre fracture, plus grave, s’est déjà produite entre plusieurs civilisations revendiquant chacune le droit de déterminer ce qu’est la modernité globale et les valeurs et institutions qui la représentent effectivement [4].

En Europe et aux États-Unis, deux mutations supplémentaires ont contribué à cet intérêt croissant pour l’histoire mondiale. D’une part, l’effondrement de l’empire soviétique et la fin de la guerre froide ont clairement montré que l’Europe et les États-Unis, dans de nombreux domaines, dépendaient d’autres régions du monde, et qu’ils étaient par ailleurs responsables de régions non occidentales. L’histoire mondiale a été un bon moyen de réfléchir à ces dépendances et à ces responsabilités. D’autre part, le rapport privilégié des historiens à l’État-nation, depuis l’essor de la science historique moderne au XIXe siècle en Europe, s’est distendu après la Seconde Guerre mondiale ; ce qui a permis aux historiens de s’ouvrir davantage aux sujets régionaux et globaux. L’histoire mondiale est même devenue une façon parmi d’autres de se démarquer de la perspective nationale, prédominante en histoire.

Si l’on réfléchit sur l’histoire mondiale dans la plupart des grands pays du monde, tous les pays confrontés à cet essor des connexions globales ne produisent pas de synthèses générales ni de vastes enquêtes sur ce sujet [5]. Ces dernières ne résultent pas d’un dialogue global entre historiens du monde et, à ce titre, ne constituent pas pour l’heure un projet global. Bien au contraire, elles sont principalement dues à des historiens anglo-saxons et français. Les historiens hispanophones ou germanophes, chinois, japonais, indiens ou arabes, à ma connaissance, n’ont guère publié de sommes générales sur l’histoire mondiale ces dernières années [6]. Ils réfléchissent sur l’histoire mondiale, mais ils la pratiquent peu. Au colloque d’histoire mondiale auquel j’ai assisté en 2003 à l’université de Pékin, je n’ai pas non plus eu vent d’un grand projet de livre dans ce domaine en Chine.

Pourquoi les historiens anglo-saxons et français s’intéressent-ils à l’histoire mondiale, pourquoi les autres, s’ils s’y intéressent, ne la pratiquent-ils pas ? D’abord, les historiens aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en France baignent dans une culture plus globalisée. C’est manifeste pour ce qui est des États-Unis, avec leur position de dernière superpuissance restante depuis le déclin de l’URSS. La politique globale du gouvernement américain a une incidence sur l’activité des historiens, ou en tout cas de certains d’entre eux. D’une façon moins visible, le passé de superpuissance ou l’ambition toujours présente de retrouver un rôle majeur sur la scène politique mondiale restent beaucoup plus forts en Grande-Bretagne et en France que dans les autres pays cités. Il y a aussi que Paris et Londres sont les seules villes globales d’Europe. Ces cultures politiques plus ou moins globalisées sont donc plus stimulantes pour les historiens anglo-saxons et français que pour ceux d’autres aires géographiques. Cela ne vaut certes pas pour toutes les universités du monde anglo-saxon et français. Mais certaines, et certains centres de recherche, relèvent ce défi et tentent d’y répondre.

Il ne faut pas non plus oublier que la structure des universités et des centres de recherche, dans le monde français et anglo-saxon, est bien plus propice à la recherche en histoire mondiale. Beaucoup d’universités américaines ainsi que britanniques comptent des spécialistes de l’histoire européenne, mais aussi de divers aspects de l’histoire asiatique, américaine et africaine. Le dialogue entre spécialistes de différentes aires géographiques a beau être souvent insuffisant et décevant, il reste important de pouvoir consulter au quotidien un spécialiste d’autres civilisations. Aux États-Unis, l’histoire mondiale tend à remplacer les cours de civilisation occidentale dans les programmes de nombreux départements d’histoire. Pour les historiens américains et britanniques, il est donc payant d’écrire en anglais des livres sur ce sujet, qui seront achetés par les étudiants en histoire américains. Cela représente un vaste marché. L’histoire mondiale doit par ailleurs intégrer les diverses immigrations européennes, latino-américaines et africaines aux États-Unis. D’une certaine façon, elle réunit la quête identitaire de différentes minorités. En Grande-Bretagne, l’École des Études orientales et africaines de l’Université de Londres contribue à encourager la pratique de l’histoire mondiale. En France, les départements d’histoire sont rarement aussi globalisés dans leur enseignement, mais certaines grandes institutions parisiennes comme l’École des Hautes Études en Sciences Sociales ou l’Institut français des Relations Internationales se prêtent structurellement aux études globales. Elles accueillent des spécialistes de toutes les principales régions du monde. En histoire, ce type d’institutions fait généralement défaut dans le reste de l’Europe.

L’historiographie anglo-saxonne et française a par conséquent derrière elle une tradition ininterrompue de pratique de l’histoire mondiale : ce qui est un avantage considérable sur les pays où cette tradition s’est éteinte depuis plusieurs générations. Une tradition continue est un encouragement considérable pour les historiens. Aux États-Unis, on en compte plusieurs dans ce domaine : la tradition économique, représentée par David Landes, la tradition libérale d’histoire politique, représentée par Ken Pomeranz ou Patrick Manning, la tradition marxiste, représentée par Immanuel Wallerstein. En France, on peut citer Fernand Braudel et, dans une certaine mesure, Paul Bairoch qui, sans être français, était très proche des milieux de l’historiographie française [7]. L’orientation globale est par ailleurs énergiquement soutenue par les Annales, la revue historique nationale la plus ouverte sur l’international. Si cette tradition d’histoire mondiale s’est interrompue dans d’autres pays, c’est apparemment pour des raisons très diverses, depuis la spécialisation professionnelle des historiens jusqu’à l’essor de l’historiographie nationale, ou encore le renoncement à une politique impérialiste.

Au total, il serait faux de dire que la production de synthèses historiques mondiales s’explique simplement par une position hégémonique ; auquel cas les historiens d’anciens pays dominants comme la Russie, le Japon, l’Espagne ou le Portugal auraient également dû en produire. L’hégémonie présente ou récente n’est pas seule en cause, l’orientation globale de l’enseignement universitaire et des instituts de recherche joue aussi un rôle crucial. Ce qui ouvre en fait de vastes perspectives aux pays sans présent ni passé d’hégémonie. Rien ne les empêche de fonder des centres ayant une visée globale. Les conditions requises existent dans plusieurs grandes villes du monde, et même en Europe hors la Grande-Bretagne et la France. De nouvelles activités se profilent. Ces autres voix sont essentielles à la pluralité de l’écriture de l’histoire mondiale.

3 Approches de l’histoire mondiale

Dans ce cadre restreint, je distinguerai trois grandes approches de l’histoire mondiale chez les historiens. La première explore avant tout les différences entre civilisations ou nations du monde. La deuxième s’intéresse principalement aux relations, transferts, rencontres et échanges d’idées, de normes, de biens et de personnes, et voit le monde comme un ensemble d’espaces de transferts. La troisième voit ce dernier comme une seule entité et explore surtout des processus, des institutions et des structures globaux. Aucune des trois n’est pleinement homogène. Bien au contraire, en chacune d’elles coexistent des conceptions fondamentalement différentes de l’histoire mondiale. Je me restreindrai ici à décrire très sommairement ces approches, ainsi que les conceptions antagoniques de l’histoire mondiale qui les sous-tendent.

3.1 La comparaison entre civilisations ou nations

La première approche compare des nations ou des civilisations dans un cadre global. L’accent est mis sur les différences. C’est la voie classique, qui a encore la préférence d’une majorité d’historiens. Elle n’est pourtant pas une simple continuation de l’approche en cours à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Comme on l’a dit plus haut, l’histoire globale en tant qu’analyse du déclin d’une civilisation ne joue plus un rôle central. L’approche globale de Max Weber, essentiellement centrée sur l’essor exceptionnel de la civilisation occidentale, ne peut plus, par ailleurs, être suivie comme autrefois, puisqu’à l’évidence d’autres régions du monde, notamment l’Asie de l’Est, émergent et se modernisent à leur tour. Pour la même raison, l’histoire mondiale exotisante, qui décrit les sociétés non européennes comme pures et non touchées par le mercantilisme occidental, a également disparu depuis la modernisation de certaines sociétés non européennes.

Les historiens concernés, pourtant, divergent sur plusieurs points fondamentaux : l’histoire mondiale s’incarne-t-elle avant tout dans des États-nations, ou dans des unités plus vastes, continents ou civilisations ? Quelle interprétation donner des conflits et des transferts entre nations ou civilisations ? Certains historiens, tel Samuel Huntington, voient essentiellement les relations internationales comme des chocs de civilisations. D’autres envisagent l’histoire mondiale comme celle de modernités multiples ; ainsi Shmuel Eisenstadt, qui entend écrire l’histoire mondiale comme celle de différentes modernités ayant chacune sa réussite mais aussi son revers, son rôle de centre et de périphérie, son interprétation propre de l’histoire mondiale [8]. De plus, les historiens sont clairement divisés sur le rôle de l’Europe dans l’histoire mondiale des siècles derniers. Certains préfèrent décrire cette histoire comme celle du rayonnement mondial de l’Europe, à travers ses empires coloniaux mais aussi et surtout par ses conceptions de la science, de la technologie, de l’économie, de la modernisation politique et même de la pratique de l’histoire. D’autres préfèrent la décrire comme l’histoire de différentes cultures, histoire dans laquelle l’Europe n’a été prépondérante que pendant environ un siècle et a clairement cessé de l’être au XXe siècle. De plus, jusqu’à une date récente, les historiens divergeaient également sur la méthode de fond. Certains concevaient essentiellement l’histoire mondiale comme celle de la politique internationale et des relations internationales prises dans un sens diplomatique plus ou moins étroit ; d’autres, comme une histoire de l’économie mondiale ainsi que des mutations sociales et culturelles globales. Enfin, la notion de progrès en histoire est encore un autre point de divergence entre historiens, mais c’est un vaste sujet, que je ne ferai ici qu’effleurer. Cette dernière divergence s’observe d’ailleurs au sein des trois approches fondamentales, et non pas seulement de la première.

Malgré ces désaccords et cette diversité d’approche, il est permis de dire qu’au total, dans la recherche historique récente, la compréhension d’autres cultures est devenue une motivation majeure pour la pratique de l’histoire mondiale, car cette compréhension est plus facile et plus précise si l’on sait exactement où sont les différences et les parallèles avec sa propre culture.

3.2 Transferts et échanges globaux

La deuxième approche examine avant tout les diverses formes de rencontres entre nations ou civilisations au niveau global, les transferts et échanges d’idées, de conceptions, de normes, de biens, de personnes, d’images de l’autre. Elle est souvent très critique à l’égard de la première, à laquelle elle reproche d’essentialiser les nations ou les civilisations qu’elle compare, et de minimiser l’expérience des individus et l’importance des structures sociales hybrides.

Cette deuxième approche prend pour objet, par exemple, certains espaces transcontinentaux comme l’océan Atlantique, l’océan Indien ou la Méditerranée ; les transferts et échanges entre civilisations ou nations de différents continents et les images qu’elles se font les unes des autres ; ou encore des sujets typiquement transnationaux comme la traite des esclaves, l’invention et la diffusion de l’imprimerie, les pandémies, l’histoire mondiale du jazz ou le rayonnement des droits de l’homme.

Elle recouvre, elle aussi, différentes positions. Les transferts peuvent être vus sous trois angles radicalement différents. Soit ils sont essentiellement considérés comme des processus bilatéraux au cours desquels des idées, la valeur de certains biens, des mentalités et des normes individuelles se modifient en passant d’une culture à une autre. Dans cette optique, l’accent est en fait surtout mis sur les changements qu’induit le processus de transfert, plutôt que sur la simple imitation. Il s’agit généralement de transferts entre pays ou civilisations de poids égal. Une deuxième optique, souvent qualifiée d’« histoire commune » (shared history), se concentre sur les rapports asymétriques entre sociétés colonisatrices et sociétés colonisées. Elle part de l’hypothèse que cette asymétrie ne se traduit pas seulement, comme on le pense habituellement, par des transferts de société colonisatrice à société colonisée, mais aussi par des transferts en sens inverse. Les Européens ont souvent changé de conceptions au contact d’individus appartenant à des sociétés colonisées, et ont mis en pratique ces nouvelles conceptions une fois revenus chez eux. Une troisième optique est celle de l’« histoire croisée ». Les historiens qui la défendent posent que l’étude des échanges bilatéraux entre nations ou civilisations égales est un cadre trop étroit : il faut également prendre en compte les transferts multilatéraux et le caractère asymétrique de nombreux transferts. Ils réclament aussi qu’on questionne davantage les unités sociales, c’est-à-dire les nations ou les civilisations, que présupposent les études comparatives et les études de transferts [9].

3.3 Histoire globale

La troisième approche de l’histoire mondiale, souvent appelée « histoire globale », ne s’attache qu’à l’aspect global de l’histoire, aux tendances, institutions, mouvements, bouleversements et débats globaux. Différences, exceptions, développement ou arriération ne sont pas centraux dans cette approche. Pour ses défenseurs, les autres approches sous-estiment le caractère global de l’histoire et surestiment l’importance des différences entre nations ou civilisations, ou des transferts et échanges dans certaines régions du monde.

Une fois de plus, cette approche recouvre plusieurs divergences de fond. De quand dater ce type d’histoire globale, et quelle période de l’histoire y ressortit en propre ? Faut-il la faire remonter au début du XVIe siècle, au milieu du XIXe, ou encore à la fin de la Seconde Guerre mondiale ? La question n’est pas purement technique. Elle touche à des divergences plus fondamentales. Celles-ci ne découlent pas seulement de visions philosophiques différentes, marxisme, libéralisme ou théorie systémique. Ce sont aussi les phénomènes étudiés qui varient considérablement. Un premier courant examine les processus globaux tels que la transition démographique, l’industrialisation, l’urbanisation, les changements de valeurs ou l’émergence des normes familiales actuelles. Ici, l’accent est surtout mis sur le récit global et les causes globales de ces processus. Un autre courant cherche à déceler des bouleversements et des changements globaux qui surviennent simultanément et définissent des périodes historiques globales. Un travail très fécond est mené dans ce sens par Charles Maier, qui parle d’histoire mondiale « sismique ». Ce dernier fait observer que dans le monde entier, l’État-nation s’est territorialisé au cours des années 1860, et qu’il s’est déterritorialisé dans beaucoup de pays au cours des années 1970 et 1980. Ce sont là, pour lui, des exemples de bouleversements globaux. Un troisième courant définit l’histoire globale comme exclusive de celle des nations et civilisations : il se limite aux tendances historiques globales, aux institutions globales comme les Nations Unies, la Banque mondiale, aux structures sociales globales telles que les villes globales, aux milieux sociaux globaux, aux langues globales, au mouvement social global, à la culture globale (normes, discours public sur l’alphabétisation, l’environnement, le multilatéralisme, les droits de l’homme) [10].

Les deux précédentes approches, l’approche comparative et l’étude des interconnexions, sont généralement liées à la nation ou à la civilisation de l’auteur. L’approche globale est plus générale et plus neutre, même si le choix des sujets, souvent, trahit aussi le contexte culturel de l’auteur.

Il existe une quatrième approche, que l’on pourrait caractériser comme l’histoire globale d’une nation ou d’une civilisation donnée. Cette approche-là est bien plus modeste dans son ambition géographique. Elle se concentre sur une seule nation ou une seule civilisation, mais en étudie minutieusement les interconnexions et les spécificités. Elle tente d’écrire son histoire en retraçant ses transferts et échanges avec d’autres parties du monde, l’image qu’elle se fait des autres et l’image que s’en font les autres, et en la comparant à d’autres zones géographiques choisies. On pourrait objecter qu’il ne s’agit pas vraiment ici d’histoire mondiale. Toutefois, si ce programme est réellement mené à bien, c’est aussi de l’histoire à visée globale. Cette approche produit des résultats plus réalistes que la plupart des ouvrages d’histoire nationale ou régionale, car elle évite leur habituel enfermement, qui tend à occulter le contexte historique des interconnexions globales commun à tous les pays. Elle pourrait être aussi un moyen efficace pour convertir à l’histoire mondiale une majorité d’historiens. Il faut en effet supposer que l’étude de pays ou de civilisations particulières restera prédominante en histoire. Cette quatrième approche, judicieusement mise en oeuvre, montrera plus clairement l’importance qu’a prise l’histoire mondiale dans celle des pays ou des civilisations particulièrse et depuis quand, mais aussi les champs qui échappent relativement à l’interconnexion globale.

Parties annexes