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Environnements polluésPaysages non-intentionnels de la modernité

  • Leonardo Ordóñez Díaz

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  • Leonardo Ordóñez Díaz
    Université de Montréal

Couverture de Paysages culturels de la modernité,                Volume 8, numéro 1-2, 2012–2013, p. v-290, Eurostudia

Corps de l’article

Nous appartenons à une civilisation qui valorise l’hygiène, qui privilégie le nettoyage. Chaque minute nous écoutons des conseils sur l’importance d’être propre et voyons des annonces de produits censés assurer que nos maisons restent libres d’impuretés, que nos corps demeurent sains et saufs face aux menaces omniprésentes de la pollution et ne soient pas polluants pour l’environnement social (ce qui explique, par exemple, l’importance accordée à la suppression de l’odeur de la sueur ou de la mauvaise haleine). S’il y a une chose que l’on considère dérangeante ou franchement dégoûtante presque à l’unanimité (tout au moins dans les grandes agglomérations urbaines), c’est la saleté. Les citadins éprouvent toujours la peur de la contagion, de l’exposition aux mauvaises odeurs, aux ambiances souillées, à la circulation silencieuse des virus et des bactéries. Cependant, l’histoire de l’humanité n’a jamais connu une civilisation capable de produire autant de déchets que la nôtre. Sans contredit, et puisqu’aucun groupe humain ne peut échapper aux exigences du métabolisme, toutes les cultures et toutes les sociétés ont produit des déchets, mais seul le capitalisme industriel les a produits et les a distribués à l’échelle globale. La société de consommation a bel et bien montré sa capacité de métamorphoser des paysages entiers en vastes décharges, en dépotoirs écoeurants, en étonnants amoncellements d’immondices.

1. Entre l’amour de la propreté et la production de déchets

Comment expliquer cette curieuse coexistence de l’amour de la propreté et de la production massive de déchets ? Pouvons-nous parler ici formellement d’un paradoxe ou est-ce qu’il existe peut-être un lien insoupçonné entre la quête d’une ambiance domestique immaculée et la prolifération d’ordures un peu partout dans le monde ? Notre hypothèse de départ est la suivante : si dans un paysage donné l’on spécifie un dedans et un dehors, et que l’on peut assurer la propreté à l’intérieur en expulsant tout simplement les déchets à l’extérieur, hors de notre champ de vision, au-delà de la portée de nos sens, on ne s’occupera plus de ce sujet, encore que ce soit temporairement. D’une certaine façon, la pollution et la saleté n’existent pas quand elles restent dûment cachées. Il s’agirait donc d’entretenir un espace propre et dégagé aux fins de la vie sociale et de l’existence quotidienne, même si ces tâches d’entretien signifient qu’un excédent de résidus devra être déposé dans quelque lieu plus ou moins lointain, où il ne sera plus une source de risque, de désagrément ou d’embarras.

On pourrait sans nul doute repérer dans l’histoire des civilisations différentes manières de faire un découpage de ce genre. Cependant, en ce qui concerne la modernité occidentale il y a une conception qui a joué un rôle clé dans la spécification d’un dedans et un dehors. À cette époque, l’environnement et la société ont été conçus comme deux régions plus ou moins scindées. L’avancement des sciences depuis Bacon et Descartes a été fondé sur l’objectivation de la nature, c’est-à-dire sur l’idée selon laquelle il existe un monde objectif régi par des lois naturelles et opposé au caractère conventionnel de la vie sociale. Cette idée a préparé le terrain pour l’utilisation instrumentale de la nature par le truchement du dispositif technoscientifique associé à l’essor du capitalisme industriel. D’un côté, les écosystèmes, les matières premières, le climat ; de l’autre, les groupes humains, la propriété privée, les techniques, l’histoire. Ceci explique que l’on peut être propre et sale à la fois : propre dans le monde social de la propriété privée, sale dans l’extériorité d’un entourage naturel qui n’appartient vraiment à personne (même s’il existe aussi un processus graduel de privatisation en vertu duquel certains endroits dits naturels sont l’objet de diverses formes d’appropriation).

Le problème est que cette stratégie marche à rebours des nouveaux défis que pose l’avancement de la globalisation. La dégradation progressive de la biosphère, les menaces attachées au changement climatique constituent des déploiements vis-à-vis desquels les limites que la modernité s’applique d’établir entre société et nature deviennent de plus en plus imperceptibles. Au-delà des frontières géographiques et politiques, les paysages de la modernité tardive sont perçus par la plupart de la communauté scientifique comme des réalités fragiles sur lesquelles pèsent des risques immenses, sinon de dévastation, tout au moins de grave bouleversement. Or ces paysages (notamment les pollués) ne sont rien d’autre que des patchworks faits de tronçons de nature et de fragments de société, de morceaux d’environnement et matérialités culturels tellement entremêlés qu’on ne peut guère y discerner un dedans ou un dehors. On constate ainsi une saturation de la façon moderne de dessiner les limites entre l’intérieur et l’extérieur. C’est pourquoi il y a aujourd’hui une forte tendance à infirmer la séparation entre la société et la nature, ou bien à la reconsidérer. Les pages suivantes visent à montrer que, effectivement, face aux formes actuelles de pollution nous ne pouvons plus nous rattacher à la notion selon laquelle les espaces naturels forment un dehors clairement détaché du monde social, une soupape de sûreté où jeter impunément les restes que laissent les processus de production et de consommation des sociétés contemporaines.

L’exposition de l’argument se divisera en deux parties. D’abord, nous examinerons l’idée selon laquelle les humains, en adoptant des comportements dont l’origine remonte bien avant l’évolution biologique de l’espèce, utilisent leurs déchets comme mécanisme d’appropriation territoriale et tracent de ce fait une première démarcation (antérieure à la naissance de la pensée conceptuelle) entre un dedans et un dehors. Puis, nous réfléchirons sur les déroulements globaux de la pollution en considérant un exemple de paysage pollué qui met en relief les allures massives de la contamination dans la modernité tardive et le surgissement subséquent d’un genre nouveau de paysage que nous allons dénommer paysage culturel « non intentionnel » ou « non voulu ». Ces parcours montreront la convenance de surmonter l’idée cartésienne de progrès comme maîtrise de la nature et l’urgence de bâtir une meilleure articulation de la civilisation industrielle avec la biosphère, incluant le changement des habitudes de consommation à présent en vigueur.

2. Habiter le monde, marquer le territoire

Il est fréquent d’associer la crise écologique contemporaine avec les dualismes hérités de la modernité. Selon Midgley, par exemple, le clivage cartésien entre esprit et corps nous mène à nous percevoir « as detached observers or colonists, separate of the physical world and therefore from each other, watching and exploiting a lifeless mechanism » [1]. De manière semblable, Descola expose comment pendant la modernité on développe un point de vue naturaliste du monde au sein duquel les humains sont les seules entités pourvues d’intériorité et capables de raisonner, tandis qu’il existe une continuité matérielle entre les humains et le reste des entités existantes, les atomes et les lois physiques étant les mêmes pour tous. De cette façon, on introduit une division entre le monde de la nature (régi par des principes universels) et le monde de la société (caractérisé par la diversité des institutions et des conventions humaines) [2]. La perspective d’un monde désenchanté et susceptible de manipulation technique qui constitue le versant dominant des temps modernes trouverait ainsi ses fondements. Sous l’emprise de ce cadre conceptuel, les humains auraient développé le penchant de voir la nature comme un dépôt de ressources, comme une mine où trouver et ensuite extraire ce dont ils ont besoin pour assurer le progrès et le maintien de la civilisation. Or avec une telle vision, il n’est pas étonnant de constater que certains endroits naturels vont être conçus également comme des lieux appropriés pour l’évacuation des déchets, puisque si la nature, malgré sa richesse, n’est qu’un vaste compartiment étanche par rapport à la société, les déchets peuvent y être jetés sans problème, et mieux encore, ils se décomposeront peu à peu jusqu’à leur presque complet effacement. Par suite, concevoir la société comme une réalité scindée et autonome légitimerait l’exploitation de la nature comme s’il s’agissait à la fois d’un dépôt et d’une poubelle.

Un tel raisonnement mérite d’emblée deux précisions importantes. En premier lieu : la séparation entre monde naturel et monde humain, ou, si l’on préfère, entre nature et culture, est un produit distinctif de l’Occident moderne, une construction localisée géographiquement et historiquement et non la catégorie universelle à laquelle on croit souvent ; en fait, la majorité des autres formations historiques ne connaissent pas du tout une telle distinction. Descola démontre d’ailleurs qu’autour de la planète l’on peut trouver de nombreux peuples, voire des civilisations entières (l’Inde ancienne, le Japon), où « l’environnement n’est pas objectivé comme une sphère autonome » [3]. En deuxième lieu : l’usage d’endroits dit naturels comme des dépotoirs est un comportement partagé par la majorité (et peut-être la totalité) des sociétés humaines, cela signifiant qu’il existe auparavant et indépendamment d’une différenciation explicite entre nature et culture. Bien que les pratiques de gestion de la pollution changent au fil des époques dans la mesure où les notions de saleté « sont historiquement produites, strictement définies par la société pour se protéger de ses propres menaces » [4], toutes les communautés humaines génèrent des rebuts qui doivent être acheminés dans des lieux déterminés. Par conséquent, le fait de jeter les ordures dans les lacs, rivières et océans, de laisser pourrir les résidus dans la forêt ou la campagne, d’enfouir certains déchets dans la terre, et ainsi de suite, loin d’être le résultat d’un processus privatif de la modernité européenne ou l’effet de catégories de pensée exclusivement occidentales, découle d’une évolution dont les premiers balbutiements remontent à l’aube des civilisations, et même encore plus loin.

D’un côté on peut alors remarquer un lien entre la pensée naturaliste moderne et la crise écologique contemporaine, mais d’un autre côté il ne faut pas aller jusqu’à en déduire que la pollution de l’environnement est un comportement distinctif de la modernité. Autrement dit, tous les groupes humains jettent ce que nous, d’habitude, appelons « déchets » à plusieurs endroits que nous, d’habitude, considérons « naturels », sans y établir pour autant une division entre nature et culture. Ces catégories sont par conséquent un contrecoup tardif aux formes d’exploitation des ressources déployées par les communautés humaines depuis les temps préhistoriques. Mais, si cette division ne constitue manifestement pas un préalable pour rendre compte des phénomènes de pollution, il est sûr qu’elle peut être un obstacle considérable. Elle peut nous persuader, par exemple, qu’en absence des humains la nature reste pure et que la pollution d’origine humaine est per se une violation de cette pureté. L’emprise de ces usages linguistiques si profondément ancrés dans l’esprit n’est pas à négliger. Il faudra donc surmonter ce clivage moderne entre sciences naturelles et sciences sociales, voire laisser en suspens (autant que possible) le cadre conceptuel de la pensée naturaliste encore actif dans l’Occident, afin d’explorer dès le début les fondements vécus et les origines évolutives de la pollution.

L’évacuation d’excréments est un acte dont on situe les prémisses dans le domaine des rapports métaboliques des êtres vivants avec les écosystèmes terrestres. Pourtant, l’excrétion des résidus organiques ne correspond pas seulement aux processus physiques de dégradation dans les chaînes alimentaires. Cela est lié très souvent à un mécanisme de délimitation territoriale. Les vivants peuvent marquer leur territoire à travers l’odeur de l’urine ou des fèces. Il existe, un peu partout dans les écosystèmes, un réseau de frontières qui circonscrivent les niches d’une vaste diversité d’espèces. Même quelques végétaux, comme les sapins, sécrètent des substances acides qui empêchent la croissance d’autres plantes à leurs côtés. Il y a également diverses modalités non polluantes de marquer un lieu (par exemple, certains chants d’oiseaux), mais dans tous les cas il s’agit de signaux qui permettent à un vivant d’occuper un espace à lui seul, sans la présence de ses compétiteurs. Les stratégies d’appropriation des lieux deviennent ainsi un chapitre clé de l’histoire évolutive des espèces. Or quel est le lien que ces faits bien connus ont avec la pollution humaine ?

La naissance, chez les humains, d’un sens d’appartenance à des lieux est liée historiquement aux changements de forme de vie engendrés par la transition du nomadisme au sédentarisme. En adoptant la nouvelle vie villageoise, deux genres de résidus auraient joué un rôle important : les cadavres et les déjections. Voici deux points de repère incontournables quant à l’établissement des premiers villages : d’un côté, les cimetières où reposaient les os des ancêtres ; de l’autre, les excréments qui auraient accompli une fonction d’engrais dans les tâches agricoles. Encore que les corps des morts et les excréments animaux et humains soient des restes fétides et désagréables à la vue, convenablement enfouis ou disséminés, ils marquent les lieux comme étant propres à une communauté, à un groupe. Ces constats ont amené Serres à cette idée que les fondements du droit de propriété ne sont pas positifs ou conventionnels, comme l’assure Rousseau au début de la seconde partie de son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, mais naturels, ou plus précisément, excrémentiels, organiques. Les humains s’emparent d’un terrain d’une façon assez semblable à celle d’autres vivants : par l’entremise de son urine, de ses déjections, ou bien par effet de leur attachement aux dépouilles mortelles de leurs aïeux. En paraphrasant Rousseau, Serres lie ce genre de pollution aux origines de l’agriculture et à la propriété privée dans un récit unifié :

Ce gras de l’engrais, cet azote de l’urine, vous douterez peut-être que leur couche, biodégradable, recouvre d’abord le champ pour raison d’appropriation. J’aimerais vous convaincre pourtant que je découvre là une origine possible de l’agriculture. Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire à ses enfants, ses parents et sa femme, de les imiter, lui et ses bêtes, en déposant partie de leur urine et de leurs fèces dessus, pour en faire une terre appartenant à la famille, s’aperçut, étonné, le printemps et l’été venus, que le champ, ainsi souillé, verdissait plus et fructifiait mieux que le sol du voisinage... Fonda-t-il, de ce geste, le métier de cultivateur et la société rurale ? [5]

Ce genre d’appropriation à travers la pollution souligne l’effet positif des excréments servant du seul engrais existant avant l’invention de l’engrais artificiel par Justus von Liebig au 19ème siècle. Mais entre le néolithique et la révolution industrielle, la manière dont les humains considèrent leurs fèces change amplement. En fait, l’usage que les humains font de leurs selles trace au départ une ligne de continuité relative au monde animal (ici et là, on marque le territoire) mais suppose à la fois un tournant décisif vers ce que nous nommons « civilisation » : après en avoir pris possession, le territoire est cultivé et, pour ainsi dire, socialisé en visant comme objectif la production d’aliments. L’écart que les humains établissent de ce fait par rapport au comportement animal se traduira ultérieurement par une distanciation progressive face à ce qu’ils perçoivent de plus en plus dans leur propre conduite comme de malpropres traces d’animalité, et le jour viendra où l’urine, les fèces, les excrétions seront regardées avec dégoût et entourées de toute sorte de tabous. Elias a bien montré le rôle central que joue la distanciation de ses excréments dans le développement d’une identité qui se veut éduquée, civilisée [6]. La pollution d’origine corporelle est expédiée petit à petit aux ombres de la vie privée et aux recoins du langage, d’autant plus efficacement au fur et à mesure que les technologies de l’hygiène et les institutions de santé publique se développent et étendent leur aire d’influence. La découverte des organismes pathogènes et de leur rôle dans la propagation des nombreuses maladies renforcera ce processus en transformant notre manière de voir la saleté et en auréolant avec la légitimité de l’autorité scientifique le culte de la propreté que nous connaissons aujourd’hui [7].

Mais si la pollution d’origine corporelle est exclue graduellement, cela signifie-t-il alors la disparition du rapport originel entre pollution et propriété ? Pas du tout, et ce, pour deux raisons bien distinctes. En premier lieu, parce que les excrétions corporelles marquent de toute façon ce qu’elles touchent, quoique ce soit de manière provisoire. Par exemple, si quelqu’un utilise une cuillère pour manger de la soupe, personne ne voudra utiliser la même cuillère jusqu’à ce qu’elle ait été soigneusement nettoyée ; si quelqu’un dort dans une chambre d’hôtel et tache les draps de sa sueur, personne ne voudra y dormir à son tour tant que les draps n’auront pas été changés. Mais, en deuxième lieu, parce que, au même rythme que la civilisation travaille à éliminer la pollution corporelle, d’autres formes prennent le relais et de nouvelles modalités, plus douces et peut-être plus propres, de pointer la propriété apparaissent (il suffit de penser à toute la riche tradition du droit de la propriété privée). Des noms inscrits sur un cahier, un livre ou un vêtement, indicateurs des propriétaires des objets en question, aux annonces que l’industrie publicitaire fait circuler un peu partout et aux étiquettes que les grandes entreprises ou nations apposent sur leurs produits (pensons à des inscriptions comme celles de « Renault », « Ford », « made in China », dont la fonction est loin d’être uniquement informative), on constate un large éventail de possibilités de marquage. Il y a donc un adoucissement de la pollution appropriative parallèle à la baisse des activités agricoles traditionnelles et à la croissance du secteur tertiaire marchand de l’économie. Serres parle en fait d’une transition de l’appropriation matérielle vers des genres d’appropriation plutôt sémiotique ou symbolique : « La référence de la propriété passe, dès lors et définitivement, de ce dur – la terre arable, la tombe, les cadavres et les dieux païens – au doux : une simple signature sur un papier, du pagus à la page » [8]. Les paysages de la modernité tardive se définiront d’ores et déjà par la prolifération de pancartes, panneaux, affiches de tous genres et couleurs, une pollution visuelle et sonore à laquelle les sujets devront bientôt s’habituer.

Cela ne signifie cependant pas que la pollution matérielle et dure s’atténue. Tout au contraire : elle ira en augmentant de manière exponentielle par au moins trois voies. D’abord, aujourd’hui comme hier on peut tout simplement s’emparer d’un lieu. Et nous savons très bien que la croissance démographique et la pauvreté poussent les populations des régions les plus défavorisées de la planète à coloniser de nouveaux territoires, y compris des zones riches en biodiversité. De la sorte, les zones forestières qui ont été défrichées et polluées par les humains sont par la suite abandonnées par ses occupants animaux parce que, même si les nouveaux arrivants n’y restent pas longtemps, ils y laissent des traces plus ou moins durables de leur séjour. En deuxième lieu, les sociétés de consommation produisent un volume toujours grandissant de déchets d’une matérialité agressive et gênante : cannettes, boîtes, emballages, bouteilles, sacs, appareils électroménagers et électroniques endommagés, résidus en plastique, en polystyrène, en verre ou encore en métal etc. Tous ces objets et matériaux sont tellement utilisés dans notre quotidien que les rebuts qui en découlent constituent en quelque sorte un supplément de nos sécrétions corporelles, comme nos poubelles et décharges en témoignent. Enfin, certaines formes contemporaines de contamination (les gaz à effet de serre, les polluants chimiques et bien d’autres) n’ont pas la consistance matérielle d’un déchet solide, mais leurs effets sur l’environnement sont plus durs et nocifs, du fait de leur caractère ubiquitaire et envahissant : ils circulent sans cesse autour de la planète et laissent des empreintes de l’activité humaine même dans des lieux lointains qui n’ont jamais été habités ou explorés. On peut remarquer ainsi la coexistence d’un certain adoucissement de la pollution (distanciation par rapport aux excréments, progrès médicaux et sociaux dans la lutte contre les virus et bactéries pathogènes, déploiement des formes d’appropriation symbolique) et d’un inquiétant durcissement corrélatif (expansion démographique et territoriale de l’espèce humaine, accroissement de la production de déchets solides, surgissement et diffusion de nouvelles formes de pollution).

Afin de boucler cette première partie de l’argument, revenons encore une fois sur la façon singulière que les sociétés modernes occidentales ont développée pour distinguer un dedans et un dehors en établissant une séparation entre monde naturel et monde social. Nous constatons alors la corrélation suivante : les facteurs qui atténuent les effets de la pollution fonctionnent d’abord et avant tout à l’intérieur des maisons et des villes, tandis que les facteurs d’aggravation déploient leurs suites les plus sérieuses sur le monde dit naturel. Dans ce contexte, les tabous qui entourent les excréments nous protègent des infections et maladies ; l’avancement médical et les politiques de santé publique parviennent à améliorer les conditions sanitaires domestiques et urbaines ; la pollution symbolique qui inonde notre quotidien a des effets relativement légers ou, tout au moins, plus difficiles à repérer et à mesurer que la vieille pollution corporelle. Entre-temps, les forêts, bois et zones forestières perdent du terrain en faveur de l’avancement des populations humaines ; les ordures ménagères, les déchets chimiques, les émissions toxiques sortent des maisons, des voitures, des usines, des bâtiments, des quartiers résidentiels et des zones commerciales de nos villes et, tôt ou tard, aboutissent dans l’environnement, en passant par des sites de décharge, d’enfouissement, d’incinération, ou bien tout bonnement versés à l’atmosphère, au sol, à l’eau des rivières et des océans. À la lumière de ces faits, la pollution se transforme et devient globale, un phénomène que nous tentons toujours de comprendre.

3. Les déroulements globaux de la pollution

Il ne faut pas croire que le clivage entre un dedans socialisé et un dehors naturel se dessine de façon assez claire et précise. En dépit de l’inspiration cartésienne qui se trouve à son origine, les bornes censées créer une telle séparation demeurent floues, poreuses, changeantes. Partout en ville, il est possible de rencontrer des zones naturelles préservées (parcs, espaces verts, jardins botaniques, zoos) et des zones socialisées de la nature que les humains prennent le soin d’entretenir et de nettoyer comme s’il s’agissait de leur propre demeure (endroits écotouristiques, réserves naturelles). En revanche, garantir la propreté à l’intérieur des villes exige que l’on surmonte de nombreux obstacles, ce qui suppose souvent un haut degré de progrès technique. Ponting nous rappelle que « until the development of water treatment facilities in the latter part of the nineteenth century virtually no city in the world had succeeded in keeping its water supply clean and uncontaminated by human waste and other rubbish » [9]. À une époque si récente comme le 18ème siècle, les rues des principales villes européennes restaient généralement envahies d’ordures et de restes d’origine animale et humaine, excréments inclus. L’expulsion des déchets en dehors ou aux alentours des villes est une réussite faite à peine dans la deuxième moitié du 20ème siècle, et cela, surtout dans les pays les plus riches ; dans les pays pauvres, une grande partie de cette tâche reste encore à accomplir, étant donné que « de Manille à Mexico, de Dakar à Calcutta, des milliers de familles, représentant 1 à 2 % de la population mondiale, survivent grâce aux ordures et quelquefois sur les ordures » [10]. Il n’y a aucune raison de penser que notre époque est particulièrement sale (ou propre). Nous veillons à ce que les choses restent propres grâce aux progrès techniques et civilisateurs qui nous ont permis de mieux entretenir les villes, les maisons, les lieux publics ; mais malgré cela, les risques de contamination sont aujourd’hui de plus en plus élevés, en raison des conséquences de la révolution industrielle qui ont entraîné de nouvelles formes de pollution dont la portée est beaucoup plus sérieuse, allant jusqu’à compromettre la santé de la planète.

Ces faits ont des séquelles importantes que nous tenterons de bien saisir en nous référant ensuite à l’idée d’« ordre ». D’abord, il est clair que les notions sur la pollution et la propreté sont assujetties aux facteurs historiques et culturels, mais dans tous les cas ce qui permet de fixer les contenus concrets de telles notions est l’organisation de la vie humaine dans un cadre de référence unitaire et cohérent. La définition qui propose Douglas est fort éclairante à ce sujet : « As we know it, dirt is essentially disorder. There is no such thing as absolute dirt: it exists in the eye of the beholder. […] Dirt offends against order. Eliminating it is not a negative movement, but a positive effort to organise the environment » [11]. Or aujourd’hui c’est le cadre de référence de la modernité qui est en train de se modifier, et, avec lui, la façon moderne d’aménager les choses, de discriminer ce qui mérite d’être préservé et ce qui doit être mis à l’écart. Quelques mutations entraînées par la globalisation mettent de plus en plus en doute l’héritage dichotomique moderne qui continue de nous mener malgré tout, notamment en ce qui touche les pratiques quotidiennes, à ordonner le monde en séparant la vie sociale et l’environnement. Mais dans de telles circonstances, que signifie la propagation globale de la pollution ? Qu’est-ce qu’implique, d’ores et déjà, l’effort humain d’« organiser le milieu » ?

Pour illustrer notre propos, prenons l’exemple de la Plaque de déchets du Pacifique Nord, phénomène découvert à la fin du siècle dernier par l’océanographe Charles Moore. Précisons d’abord que le terme « plaque », que l’on utilise d’habitude pour dénommer cette nouvelle entité, lui attribue une nature solide qui ne correspond guère à la réalité. Il s’agit plutôt d’une vaste nappe océanique constituée de déchets plastiques minuscules (polyéthylène, polypropylène, mousse polystyrène), dont la masse était il y a dix ans jusqu’à six fois supérieure à celle du plancton [12]. Très difficile à repérer d’un avion, puisqu’elle est composée presque entièrement de particules de polymères translucides qui flottent sous la surface de l’eau, son volume n’a pas cessé d’augmenter, constamment alimentée par des ordures de plastique répandues à des milliers de kilomètres de distance, dans les fleuves ou les plages des continents, puis emportées par les courants de l’océan jusqu’au tourbillon de la zone de haute pression du Pacifique Nord. Bien que leur présence ne soit pas détectable sur les photographies satellites et aériennes, une personne à bord d’une embarcation peut la voir aisément et constater qu’elle s’étend tout au long de centaines, voire de milliers de kilomètres. Selon les estimations de Moore, la nappe serait le double de la taille des États-Unis et contiendrait environ cent millions de tonnes de débris [13]. Mais, étant donné qu’il s’agit d’un amas diffus, remué sans cesse par les courants océaniques, nourri jour après jour par de nouveaux déchets qu’y aboutissent, personne ne pourrait dire avec certitude quels sont les chiffres exacts concernant cette soupe de la taille d’un continent, faite d’eau marine, de plancton, de détritus hétéroclites et d’une myriade de bouts de résine de plastique qui flottent dans l’océan, entassés sous la surface à une profondeur qui varie entre dix et trente mètres. Pour comble de malheur, il est fort probable que les autres zones de haute pression des océans soient en train de développer des nappes semblables. Il a d’ailleurs été confirmé récemment que le tourbillon de l’Atlantique nord est aussi engorgé de déchets [14]. Longtemps, les rebuts que les humains jetaient aux océans formaient des épaves flottantes qui peu à peu se biodégradaient grâce au travail patient des microorganismes. Mais avec le plastique, c’est différent : plutôt que de se décomposer, il se divise par l’effet de la lumière en morceaux de plus en plus petits que les animaux marins ingèrent, dupés de leur ressemblance à la nourriture ; les polymères entrent ainsi dans la chaîne alimentaire en mettant en circulation des substances chimiques toxiques, nuisibles à la santé et au bien-être des espèces vivants.

Ce qui nous frappe d’abord dans ce cas est la dimension colossale du problème. Un demi-siècle de production et de consommation du plastique autour du monde a suffi pour créer un phénomène dont la magnitude accablante fait penser à une catastrophe naturelle planétaire. Weisman décrit la formation de cette nappe comme « a type of runoff and sedimentation that the Earth had hitherto never known in 5 billion years of geologic time – but likely will henceforth » [15]. Ce formidable gâchis semble du reste donner raison à Wilson lorsqu’il affirme : « Humanity is already the first species in the history of life to become a geophysical force » [16]. Mais, au-delà de ces constats, remarquons jusqu’à quel point nous faisons face ici à une pollution globale aussi tant pour son origine que pour la portée de ses effets. Il serait assez difficile aujourd’hui de trouver des gens qui n’aient pas profité des bénéfices de l’usage du plastique dans leur quotidien. Or personne ne peut désormais se sentir en sécurité face aux effets de la contamination des océans déclenchée par ce matériau si utile et multifonctionnel. Ainsi, quoique le plastique soit parti d’un ordre bien agencé à l’intérieur des systèmes sociaux urbains, il suscite des perturbations sérieuses dans les systèmes marins et, finalement, à l’échelle de la biosphère. Source de confort dans nos villes et maisons, il devient encombrant une fois utilisé, ce qui pousse les humains à s’en défaire en le jetant à la poubelle, où débute un long voyage qui fort probablement le mènera, transformé au fil du temps en poudre semi-transparente, vers les grandes poubelles océaniques où il entre la chaine alimentaire, passant ainsi de la sociosphère à la biosphère. Et l’histoire de ces déchets n’est pas terminée, nous le savons bien. Ils dégradent les écosystèmes, mettent en risque la survie de nombreuses espèces, détériorent la qualité de vie des humains. Rien ne pourrait mieux dévoiler l’extrême perméabilité des bornes que la modernité progressiste trace entre nature et société. Certes, on définit un dedans et un dehors, mais il s’agit ici d’une convention qui peut s’avérer plus ou moins adéquate selon les circonstances. Au présent, cette convention se montre largement dommageable ; cela ne l’empêche pas d’exercer toujours une influence étendue. Nous sommes conscients que chaque objet du monde social a été conçu avec des matériaux extraits de l’environnement et que nous, êtres humains, en fait sommes un produit dérivé de la nature. Mais malgré ce fait, nous continuons à vivre comme si la société était une construction indépendante de la nature. Nous jetons nos déchets à la poubelle de notre maison locale en ayant tendance à oublier qu’en même temps nous sommes en train de les jeter à la poubelle de notre maison globale commune : la planète Terre.

Nonobstant cela, et à l’instar des gaz à effet de serre causant le réchauffement climatique, les nappes d’ordures océaniques sont une forme de pollution survenue en quelque sorte à l’insu des humains. À propos de la pollution rituelle, Douglas a bien montré que celle-ci « is more likely to happen inadvertently » [17]. Dans la même veine, le réchauffement climatique mondial et l’entassement de polymères dans les océans n’étaient pas des phénomènes prévisibles au moment de l’apparition des progrès techniques alors bien accueillis par la société. La pollution liée à l’usage du plastique doit vraiment être pensée, en somme, comme une oeuvre collective. Les plaques de déchets océaniques qui en découlent doivent être considérées à leur tour comme une forme assez particulière et nouvelle de paysage, une immense dérive non voulue dont l’évolution est difficile à prévoir et presque impossible à maîtriser, une sorte de « paysage culturel non-intentionnel » qui met à nu le visage caché de la modernité.

Comment mieux articuler alors les systèmes sociaux humains aux dynamiques de la biosphère ? Quel est le rituel de purification dont nous avons besoin ? Si la saleté est une offense contre l’ordre, il faut préciser chaque fois quel est l’ordre dont on parle. Or justement parce qu’elles se trouvent dans certains endroits de la biosphère non contrôlés par la sociosphère ni la sémiosphère, les nappes d’ordures océaniques mettent en évidence le besoin d’élargir la notion d’ordre héritée de la modernité. Avant nous ne connaissions pas les impacts du plastique en dehors de chez nous, mais maintenant nous arrivons à les connaître, et nous redécouvrons (au fond, nous l’avons toujours su) que ce dehors n’est en réalité qu’un dedans plus vaste auquel nous-mêmes appartenons et duquel dépend notre existence. Le plastique joue sans nul doute un rôle important dans notre vie sociale et domestique ; toutefois, la priorité devrait être d’assurer une bonne articulation entre les outils et matériaux que nous utilisons et les autres systèmes terrestres. En connaissant les conséquences néfastes du plastique, il faudrait réagir rapidement en adoptant des mesures de remplacements biodégradables. Et il faudrait surtout entamer le plus vite des travaux de nettoyage, bien que la possibilité d’assainir les nappes océaniques semble d’abord chimérique. Quoi qu’il advienne, si nettoyer est une façon d’organiser notre milieu, cette activité ne devrait plus se restreindre aux lieux de vie en commun des humains, à l’aménagement des maisons et des villes ; les déroulements globaux de la pollution nous poussent à inclure dans les corvées de nettoyage à venir les entités non humaines et les lieux non habités de la biosphère.

Par ailleurs, les appréhensions que le plastique soulève ne concernent pas seulement à son impact sur les plages et les océans ; il y a de quoi s’inquiéter en ce qui a trait au genre de société de laquelle il est un symptôme. En effet, considéré du point de vue de sa matérialité, le plastique symbolise lui-même le rationalisme instrumental moderne pour lequel la nature est un mécanisme aveugle et dépourvu de sens, un entourage approprié (rappelons le double sens de ce terme) pour à la fois y puiser des ressources et y enfouir des déchets. Léger mais cependant durable et très résistant à la corrosion, économique et en même temps polyvalent, le plastique satisfait largement les critères modernes de progrès. Par malheur, il ne peut pas être décomposé efficacement par les écosystèmes : après avoir été jeté, il perdure longtemps dans la nature, même au milieu des océans. Face à des matériaux synthétiques comme le plastique, il est de plus en plus pénible pour la biosphère de métaboliser les déchets des sociétés industrielles. Comme le dit Weisman, « no plastic has died a natural death yet » [18], raison pour laquelle la biosphère est désormais confrontée au défi de gérer pendant des siècles, voire de millénaires, un fardeau des plus encombrants. Le contraste ne peut pas être plus éloquent : le plastique est un matériau assez durable, mais voyez comme on le jette facilement et sans souci ! Nous y remarquons un décalage entre les accomplissements modernes à l’égard de l’amélioration des matériaux (de leur durabilité, leur adaptabilité, leur endurance) et l’avènement d’un style de vie tellement fluide et pressé qu’il n’y a plus le temps pour profiter à fond de ces avantages, étant donné le carrousel vertigineux qui resserre le cycle de vie des appareils et des objets et les livre à une obsolescence systématique. La modernité se définit dorénavant par cette fluidité qui décrit Bauman en se référant aux produits culturels :

Liquid-modern culture feels no longer a culture of learning and accumulating. […] It looks instead a culture of disengagement, discontinuity, and forgetting. In what George Steiner called ‘casino culture’, every cultural product is calculated for maximal impact (that is, for breaking up, pushing out and disposing of the cultural products of yesterday) and instant obsolescence (that is, shortening the distance between the novelty and the rubbish bin and so wary of outstaying its welcome and quickly vacating the stage to clear the site for the cultural products of tomorrow) [19].

Aux tourbillons océaniques comblés de déchets correspondent ainsi les tourbillons sociaux d’une civilisation obsédée par la jouissance de l’instant présent. En retour, à la production de marchandises et à leur consommation correspond la production de déchets comme une partie intégrale de la dynamique expansive du capitalisme. Sous de tels auspices, rien d’étonnant que la pollution devienne globale. Il est fort probable que la quête d’une bonne articulation des sociétés globalisées avec la biosphère et d’une réduction significative de l’interférence humaine auprès des écosystèmes terrestres exige un changement d’habitudes généralisé, le développement d’une manière différente d’habiter le monde. Cependant, force est de constater que pour l’instant le principe du business as usual domine toujours la scène.

4. Vers un sens collectif d’appartenance à la Terre ?

Le moment est venu d’assembler les deux lignes directrices qui ont fait l’objet de cet article. Si la forme la plus ancienne et la plus effective de s’approprier d’un lieu consiste en le polluer, et si la pollution menace maintenant chaque petit coin de la biosphère, le résultat (que nous le voulions ou non) est celui de l’appropriation progressive de la planète par les humains. « Consume locally, dump globally » est une consigne qui exprime bien la logique de l’appropriation globalisatrice [20]. À cause de la pollution nous nous approprions des endroits que nous ne connaissons pas et que, selon toute probabilité, nous ne connaîtrons jamais. Cela n’empêche guère que l’appropriation soit tantôt si concrète que d’autres espèces ne peuvent plus y vivre, tantôt si aveugle qu’elle nuise sérieusement aux écosystèmes qui nourrissent les sociétés humaines.

Tout se passe comme si la modernité reprenait la vieille stratégie que nous a appris le titan Prométhée mais qui est devenue entre-temps désuète. Comment mettre fin à la pollution ? En la retournant au cosmos, nous suggère-t-il, en laissant aux dieux les os et le gras inconsommables [21]. Dans cette optique, la totalité est tenue d’absorber ce qui est inutile au monde humain. Néanmoins, les rapports métaboliques des sociétés anciennes avec l’environnement étaient de petite échelle par rapport à la capacité de sustentation de la Terre, et les déchets étaient composés principalement de matières organiques, de sorte que les écosystèmes pouvaient en fait absorber ce que les hommes rejetaient. La modernité quant à elle expulse les dieux de la nature et sort la pollution de son cadre rituel, mais les déchets sont expédiés ensuite vers une totalité soi-disant extérieure au monde humain, à laquelle on continue d’attribuer les tâches de nettoyage. Le problème repose sur le fait que le degré de pollution s’est accru exponentiellement et s’est diversifié dangereusement, jusqu’au point de donner raison à McKibben quand il affirme que « we live in a postnatural world » [22]. Les paysages comme les amas d’ordures ou l’atmosphère contaminée des grandes villes du Tiers Monde, les phénomènes comme le réchauffement climatique ou les nappes d’ordures océaniques montrent que dans la modernité tardive il n’y a plus d’endroits totalement vierges des empreintes de la civilisation industrielle et que l’idée moderne de nature a perdu ainsi son sens. Les flux de personnes, de marchandises et de déchets autour du globe parcourent les espaces dits naturels tout le temps et en tous sens, et de cette manière, les socialisent. En revanche, la société reste en tout temps traversée par les forces naturelles, bien que ce soit plus notoire lorsque se produisent des évènements catastrophiques : des désastres comme ceux de la Nouvelle-Orléans en 2005 et de Fukushima en 2011 non seulement « naturalisent » en un sens les sociétés concernées, mais attestent qu’on ne peut pas maîtriser entièrement les forces de la biosphère, comme en rêvaient Descartes, Bacon et les penseurs modernistes des 19ème et 20ème siècles ; on peut tout au plus s’y adapter le mieux possible.

Et c’est justement à cet égard que la modernité montre des signes évidents d’épuisement. La montée de la crise écologique est un sujet récurrent dans les médias, mais cette conscience naissante semble encore loin de s’incarner dans un style de vie différent. Pour comble de difficultés, les formes de contamination les plus répandues au niveau global (celles dérivées de l’utilisation des combustibles fossiles et des emballages en plastique) génèrent aussi les effets nocifs les plus difficiles de rendre perceptibles entre l’ensemble de la population, ce qui favorise le maintien des habitudes de consommation polluantes. Entre-temps, quoique le fait ne soit pas évident dans notre quotidien, la biosphère se trouve souillée un peu partout de déchets et de résidus dangereux : des débris de l’industrie aéronautique et des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, en passant par les nappes de plastique et les marées noires dans les océans, les mines antipersonnel et les infiltrations chimiques dans le sous-sol, les arsenaux chimiques, nucléaires ou bactériologiques disséminés à travers la planète [23]. Devant cette liste de faits inquiétants – que nous pourrions facilement rallonger – on ne peut faire rien d’autre que se demander : est-ce que nous arriverons un jour à développer un sens collectif d’appartenance à la Terre grâce auquel nous parviendrons à la nettoyer comme s’il s’agissait de notre propre maison ? Existe-t-il une stratégie viable pour guider ce train débridé de la modernité vers le sentier salutaire d’une écologie globale ? Une réponse affirmative à ces interrogations de premier ordre pourrait sembler utopique, mais il n’en demeure pas moins que nous devons faire face à ce problème majeur le plus vite possible : le temps presse et l’éveil d’une conscience planétaire se fait toujours attendre.

Pour le moment, la distanciation liée au processus de civilisation se traduit par ce désir d’éloigner autant que possible les ordures (au lieu de les intégrer et les digérer de façon écologique). Être propre signifie deux choses : d’abord, l’entretien de notre corps et celui de nos maisons, nos bâtiments, nos sociétés ; puis, l’évacuation de nos déchets à l’extérieur, loin du quotidien. Cela suggère que l’amour de la propreté et la prolifération de déchets ne sont nullement deux faits mutuellement exclusifs, mais plutôt complémentaires. L’emploi des lingettes jetables, par exemple, illustre bien ce propos. Pendant les dernières quinze années, ces produits nettoyants ont connu une grande popularité en devenant fort répandus dans les foyers, hôpitaux, industries et d’autres institutions. Par contre, comme l’a montré Debourdeau, les lingettes sont devenues très vite le « symbole d’un consumérisme antiécologique », étant donné l’impact qu’elles exercent sur l’environnement et le gaspillage qui découle de leur usage [24]. La quête d’une atmosphère domestique pure et le rejet de nos déchets à l’extérieur de chez soi scellent ainsi une fois de plus un lien de complicité. La peur de la saleté (en dedans) génère ensuite un surplus de pollution (en dehors).

Les déroulements globaux de la contamination, à leur tour, mettent sur la sellette une telle séparation. Ce qui a été expédié à l’extérieur tôt ou tard retourne par des voies inattendues vers l’intérieur, malgré les limites établies. Dans le contexte du village global, l’existence même de ces environnements pollués que nous avons appelé ici « paysages culturels non-intentionnels » souligne paradoxalement l’unité de ce qui existe sur la Terre. Tous les paysages naturels arborent les traces de l’activité humaine ; tous les paysages culturels s’appuient sur de divers processus et matériaux naturels pour exister. Par conséquent, l’on retrouve une certaine continuité dans la diversité des paysages à la fois naturels et culturels à des degrés divers. En quelque sorte, il n’y a plus de nature, il n’y a plus de culture. Il faut donc penser à la façon dont nous allons vivre la vie dans notre demeure commune : la planète Terre. L’histoire de l’humanité et celle de la biosphère ne forment en réalité qu’une seul et même histoire dans laquelle humains et non-humains n’ont jamais cessé d’interagir, puisqu’ils sont des accords d’une même symphonie, bien que le hasard des accidents cosmiques ou la négligence des humains puissent y déclencher des cacophonies désastreuses.

Jadis, l’on se demandait s’il fallait retourner à la nature. Ce n’est plus la peine maintenant de se poser la question : dorénavant, nous savons que nature et culture sont les deux faces d’une même pièce. C’est encore à nous de décider quel avenir nous voulons y tailler, mais au-delà de nos intentions, c’est la qualité de l’assemblage entre l’action humaine et les processus écosystèmiques qui aura après tout le dernier mot.

Parties annexes