Corps de l’article

Élément central de l’histoire, de la culture et de l’identité acadiennes, le mélange des langues incarné par le chiac[1] représente bien plus qu’une manière de parler ; il est porteur de valeurs et est au coeur de rapports complexes de domination, notamment linguistique et sociale (Boudreau, 2024). Idéologiquement chargé, le chiac suscite ainsi un spectre d’émotions allant de la honte à la fierté et est à même de provoquer des débats (Boudreau, 2016 ; LeBlanc, 2012). Selon Laurence Arrighi et Annette Boudreau (2013), la récurrence des débats médiatiques sur le mélange des langues en Acadie reflète par ailleurs une certaine obsession linguistique où se manifestent des cycles d’évaluation, de jugement et d’idéalisation de certaines pratiques de la langue française.

Il est donc peu surprenant que le slogan chiac Right fiers, choisi pour les Jeux de la francophonie canadienne de 2017 à Moncton-Dieppe (Nouveau-Brunswick), ait déclenché un débat animé. L’ampleur du débat a toutefois été remarquable, témoignant d’un intérêt public digne d’attention. Tant dans les médias traditionnels que dans les médias sociaux, chefs de file de la francophonie, enseignants, chroniqueurs, politiciens, avocats, experts en marketing, participants, citoyens, « tout le monde et leur frère y ont mis leur grain de sel » (Doiron, 2016). Moins d’une semaine après son dévoilement, le mot-clic #Rightfiers avait déjà atteint près de 400 000 visionnements de la part de 165 000 abonnés uniques sur Twitter (maintenant renommé X), une portée considérable pour un sujet d’origine acadienne (Ibid.). À la suite du dévoilement du slogan, une multitude d’arguments, portant notamment sur le mélange des langues et la légitimité linguistique, ont été avancés pour soutenir ou dénoncer l’expression Right fiers. Une grande partie des réactions provenait du Nouveau-Brunswick et de l’Acadie, mais le slogan a fait l’objet de débats partout au Canada, entre autres dans Le Journal de Montréal (Québec), dans La Liberté (Manitoba) ou encore dans Le Franco (Alberta). Plusieurs mois, voire des années après la tenue des Jeux de la francophonie canadienne, le slogan se retrouvait encore dans les médias.

Devant un tel engouement public et médiatique, il importe de comprendre comment le débat sur le slogan Right fiers s’est déroulé. Que révèlent les arguments à propos de celui-ci ? Quelles sont les principales questions soulevées dans le débat ? En procédant à une analyse thématique et argumentative des discours médiatiques, l’objectif de cet article est de montrer que le débat s’est distingué par son caractère polémique[2]. En saisissant les dichotomies qu’a suscitées l’expression Right fiers, nous voulons mettre en lumière les éléments au coeur des désaccords à l’égard du mélange des langues en Acadie et dans la francophonie canadienne. L’analyse de ce récent débat s’ajoute à plusieurs études antérieures portant sur les débats langagiers qui touchent l’Acadie, entre autres les travaux de Laurence Arrighi et d’Émilie Urbain (2016), d’Annette Boudreau (2009) ou de Catherine Leclerc (2016), permettant également de documenter un moment dans l’évolution des idéologies linguistiques.

Les Jeux de la francophonie canadienne et leur slogan

Les Jeux de la francophonie canadienne (JeuxFC) sont chapeautés par la Fédération de la jeunesse canadienne-française (FJCF). Cet organisme national poursuit un objectif de vitalité ethnolinguistique et de survie de la communauté francophone en offrant notamment à cette communauté des espaces de vie en français d’un océan à l’autre (Anne Gilbert et al., 2005). La possibilité d’employer la langue française dans des situations symboliques importantes permet le rayonnement de cette langue auprès des jeunes et le développement d’un sentiment de confiance ou de fierté envers celle-ci (Dallaire, 2010). Les JeuxFC sont l’un des événements phares de la FJCF. Ils ont lieu tous les trois ans et réunissent plus de mille jeunes francophones de 13 à 18 ans, des treize provinces et territoires du Canada. Les participants s’affrontent lors de concours sportifs, culturels et de leadership. Organisé en collaboration avec un comité local, l’événement accorde une place primordiale à la composante identitaire et linguistique, comme l’indique l’une de ses missions : « contribuer à la construction ou au renforcement de l’identité de la jeunesse d’expression française du Canada » (Vision, s. d. : par. 1).

Le slogan Right fiers, choisi pour les JeuxFC de 2017 à Moncton-Dieppe, a été dévoilé les 3 et 4 février 2016 par le comité organisateur local, par l’entremise d’un communiqué de presse, d’une vidéo et de publications sur les médias sociaux. Il importe de souligner que le slogan a été choisi par le conseil de direction de la FJCF, qui est composé de représentants des onze associations jeunesse provinciales et territoriales membres[3], en plus d’une présidence, d’une vice-présidence et d’un trésorier. Comme ce fut le cas pour l’adoption des autres slogans avant celui-ci, des voix de partout au pays se sont prononcées sur le slogan avant qu’il ne soit envoyé au comité organisateur local, en l’occurrence celui de Moncton-Dieppe, pour une seconde ronde d’approbation.

Il faut dire que Right fiers est une expression propre au chiac. Gisèle Chevalier (2001) explique que le mot right, dans plusieurs contextes chiac, est utilisé comme un adverbe intensifiant, à titre d’équivalent de « très », « vraiment » ou « beaucoup ». Il est placé devant de nombreux verbes ou adjectifs : « c’est right la fun », « j’ai right faim », « j’étais right stressée » sont parmi les exemples cités par l’autrice (2001 : 16). Rappelons que le chiac intègre les archaïsmes, les anglicismes, les calques syntaxiques et le mélange de mots anglais et français, formes souvent stigmatisées puisqu’elles sont associées à tort à l’assimilation et à la perte du français (Boudreau, 2009). Le chiac est aussi lié à l’histoire de l’Acadie et fait donc fréquemment l’objet de tensions en ce qui a trait à ses formes d’usage, à sa qualité et à son statut. Toutefois, depuis quelques décennies, Boudreau (2014 ; 2019) constate une plus grande ouverture au mélange des langues dans la francophonie canadienne et particulièrement acadienne. L’acceptation n’est pas complète ni généralisée, mais elle est présente de façon plus marquée dans deux domaines de la vie publique, les arts et le tourisme. Les JeuxFC ne relèvent pas directement de ces domaines, mais plutôt du milieu associatif jeunesse. Il nous apparait donc encore plus pertinent d’étudier le débat sur le slogan Right fiers pour mieux comprendre l’évolution des opinions sur le mélange des langues.

Cadre théorique et méthodologique

La notion de polémique a été centrale dans les analyses. Dans son ouvrage Apologie de la polémique, Ruth Amossy (2014) précise les traits caractéristiques de la polémique : la dichotomisation, notamment l’exacerbation des tensions entre différentes opinions et la production de discours fondamentalement opposés ; la polarisation, à savoir le regroupement des individus en clans, et enfin, la disqualification, c’est-à-dire la discréditation ou la diabolisation de l’adversaire, souvent par des procédés virulents et émotionnels. Dans cet article, nous focaliserons notre attention sur la dichotomisation, sans pour autant délaisser les autres caractéristiques qui sont complémentaires. Contrairement à un échange argumentatif, qui vise le consensus, la polémique, plus particulièrement son caractère dichotomique, a comme fonction de préserver le conflictuel :

Construire les oppositions comme des dichotomies, des paires de notions exclusives l’une de l’autre sans possibilité de compromis, consiste à bloquer toute possibilité de solution, et à enfermer les parties dans un face à face où elles campent sur des positions inconciliables

Amossy, 2014 : 57

En d’autres mots, la dichotomie permet la coexistence dans le dissensus. Elle peut expliquer le fait que des opinions opposées peuvent demeurer irrésolues dans les espaces publics démocratiques. Reprenant le titre de l’ouvrage de Marc Angenot (2008), Dialogue de sourds, Amossy et Marcel Burger notent aussi que les dichotomies rigides conduisent à des dialogues de sourds, soit des « monologues menés parallèlement par des adversaires pris dans des logiques incompatibles, au point que celle de l’opposant apparaîtrait comme dénuée de toute raison, littéralement folle » (2011 : par. 15).

L’étude des désaccords dichotomiques au sujet du slogan Right fiers fournira donc un éclairage sur les grands points de tension en matière de langue(s). Nous pourrons également saisir les idéologies sur lesquelles sont fondées les prises de position et qui dictent les attitudes et les représentations des francophones. À ce propos, déjà à la fin du xxe siècle, dans les premiers articles portant sur la langue dans les médias acadiens, le mélange des langues était un sujet controversé (Boudreau, 2009). De nombreuses personnes de la communauté acadienne puisaient dans l’idéologie du standard lorsqu’ils remarquaient que « leur » français, qui contenait parfois ou souvent des mots anglais, n’était pas compris par les autres. Plusieurs en avaient honte. Ce sentiment d’infériorité s’explique aussi par le fait que des locuteurs du français dit standard, principalement des gens du Québec, décriaient la « mauvaise » qualité du français en Acadie en le présentant comme un pas vers l’assimilation ou encore comme une victoire de la langue anglaise dominante. Le mélange des langues est donc stigmatisé depuis fort longtemps, tout comme les locuteurs et les locutrices qui adoptent cette pratique. De ce fait, un désir de légitimation a habité (et habite toujours) de nombreuses personnes de la communauté acadienne. Malgré l’avènement récent de certaines idéologies et représentations plus positives à l’égard du mélange des langues, l’Acadie est encore aujourd’hui présentée comme un épouvantail, notamment par des journalistes québécois qui conçoivent la langue homogène comme garante de la force d’une communauté (Arrighi et Urbain, 2016). Le mélange des langues en Acadie serait à proscrire, car il serait la cause de l’effritement du français et de la communauté francophone, pensée intrinsèquement liée à l’idéologie du monolinguisme ou du nationalisme (Boudreau, 2016).

L’analyse a été réalisée à partir de discours provenant de médias traditionnels et de Twitter. Le paramètre temporel choisi s’étend du 3 février 2016, jour du dévoilement du slogan par le comité organisateur local des JeuxFC, au 30 septembre 2019. Cette dernière date s’explique par le fait que le débat a perduré, mais aussi parce que le Congrès mondial acadien avait lieu dans la région de Moncton en août 2019. Ce rassemblement international de la diaspora acadienne, qui se tient tous les cinq ans, ramène souvent sur la place publique des débats ou des questionnements sur la langue qui présentent un intérêt pour notre étude. Les textes et les tweets (micromessages) retenus devaient contenir l’expression Right fiers ou encore le mot-clic #Rightfiers. Puisque nous nous intéressons à la dichotomisation, ils devaient également comporter un aspect argumentatif. Les discours qui ne faisaient qu’un usage promotionnel du slogan, sans le débattre ou proposer des arguments, ont été écartés dans cet article. Ce sont donc 59 textes médiatiques et 372 tweets qui ont été mis à l’étude. Ce premier tableau clarifie les sources médiatiques de même que les genres journalistiques des textes de médias traditionnels :

Tableau 1

Répartition des textes médiatiques argumentatifs contenant le slogan Right fiers

Répartition des textes médiatiques argumentatifs contenant le slogan Right fiers

*Société Radio-Canada

**Acadie, Nouveau-Brunswick, Toronto, Saskatchewan

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Seize sources médiatiques différentes ont présenté des discours argumentatifs au sujet du slogan. L’Acadie Nouvelle compte le plus de textes, phénomène qui peut s’expliquer par la proximité géographique et linguistique de même que par la possibilité d’y publier des lettres d’opinion (ce qui n’est pas possible dans tous les médias, comme la Société Radio-Canada).

Pour Twitter, la provenance des 372 tweets varie grandement. Il faut noter que les médias traditionnels ont également été actifs dans le débat sur cette plateforme numérique : quinze comptes d’émissions ou de médias (par exemple @IciAcadie, @LaCroiséeRCAB ou @FrancopresseAFP) présentent un contenu argumentatif, tout comme près de vingt comptes de journalistes ou d’employés de médias (par exemple des recherchistes ou des producteurs). Ces chiffres s’appuient sur les informations disponibles dans les biographies des comptes. Nous ne prétendons pas à l’exhaustivité, puisque certaines personnes pourraient utiliser des pseudonymes ou l’anonymat. Les autres tweets ont été émis par des personnes ordinaires, des organisations ou des entreprises, certaines engagées dans des causes francophones, d’autres non.

En ce qui a trait à l’analyse de discours comme telle, à l’exemple de Virginie Braun et de Victoria Clark (2022), nous avons procédé en deux temps. D’abord, nous avons observé les grands thèmes rapportés dans les discours argumentatifs sur Right fiers dans les médias traditionnels et sur Twitter. Les thèmes dont le contenu était relié ont ensuite été regroupés en catégories d’arguments. À partir de là, les propos ont été triés selon ce que nous appelons les passages argumentatifs. Cette étape a permis de lier chaque passage à une catégorie d’arguments, mais aussi de mettre en valeur des nuances dans les discours, notamment le fait que certains médias proposent différents points de vue dans un même texte, ou encore que certaines personnes partagent des arguments à la fois pour et contre le slogan dans un même tweet. L’analyse du contenu argumentatif et des stratégies discursives a ensuite permis de rendre compte des éléments au coeur des dissensus (dichotomisation) et de faire ressortir les fondements idéologiques surtout en lien avec le mélange des langues, thématique centrale de notre recherche.

Analyse : une dichotomie par des arguments en miroir

Au total, douze catégories principales d’arguments ont été définies dans le corpus, dont six qui présentent un discours en faveur du slogan et six qui sont contre ce dernier. Le tableau 2 résume les catégories, la circulation et la fréquence des passages argumentatifs :

Tableau 2

Passages argumentatifs pour appuyer ou dénoncer le slogan Right fiers

Passages argumentatifs pour appuyer ou dénoncer le slogan Right fiers

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À partir de ce tableau, il est possible de constater que les arguments en faveur du slogan sont presque deux fois plus présents dans les discours, avec 260 passages, comparativement à 140 passages opposés au slogan. Dès le départ, on peut dire que le discours argumentatif positif a occupé une plus grande place dans l’espace public. Cela montre une certaine évolution dans l’acceptation du mélange des langues, qui sera précisée plus loin dans l’analyse des catégories. En examinant la fréquence des arguments dans chacun des médias, nous constatons d’ailleurs que Twitter a été un espace majoritairement positif avec 79 % de ses passages argumentatifs en faveur du slogan (115 passages positifs contre 31 négatifs). Dans les médias traditionnels, le discours est plus divisé. Seuls 57 % des passages y sont positifs (145 en faveur du slogan et 109 contre celui-ci). Ces résultats sont pertinents, puisque les personnes qui s’informent principalement en consultant Twitter ont eu droit à des discours plus positifs que ceux qui s’informent à partir des médias traditionnels. L’âge, l’origine ou encore les habitudes de consommation d’information pourraient être en cause, mais une étude plus approfondie sur les profils sociodémographiques des intervenants serait nécessaire pour vérifier ces hypothèses.

En observant le tableau 2, il est également possible de noter que plusieurs catégories d’arguments se présentent en miroir : un argument semble avoir son antithèse dans la colonne opposée, premier indice d’une dichotomisation. Nous allons maintenant illustrer cette caractéristique de la polémique en nous penchant sur trois paires d’arguments : la première paire porte sur la jeunesse, la deuxième met en opposition l’assimilation et l’appropriation et enfin, la dernière s’interroge sur la représentation de la minorité ou de l’ensemble de la francophonie. Une attention particulière sera accordée à la thématique du mélange des langues dans chacune des catégories.

Une jeunesse représentée ou une jeunesse incompétente ?

L’argument de la représentativité des jeunes est le plus fréquemment utilisé pour appuyer le slogan. Dans 61 passages, le clan partisan soutient que l’expression Right fiers est un bon choix, car elle a été choisie par les jeunes et elle les représente. Les propos portent sur la légitimité ; il s’agit de savoir non seulement comment les jeunes conçoivent leur langue et le mélange des langues, mais aussi qui peut ou qui devrait prendre des décisions pour les jeunes, comme l’illustrent ces extraits de corpus[4] :

(1)

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(2)

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(3)

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Cet argument s’appuie sur la devise « Fait par et pour les jeunes » de la FJCF, organisme qui chapeaute les JeuxFC. Celle-ci est au coeur du fonctionnement et des principes de gouvernance de l’organisme et vise à responsabiliser les jeunes en les impliquant dans les processus décisionnels afin qu’ils deviennent des citoyens engagés. Cette stratégie engendre un cycle positif : plus les activités correspondent ou répondent aux besoins des jeunes, plus les jeunes y participent. Par cet argument, les jeunes sont donc présentés comme le public cible de l’événement. S’ils sont satisfaits, les autres ne devraient pas les juger. Des membres en faveur du slogan rappellent également que la « jeunesse » est une étape importante dans la construction identitaire. La confiance, l’épanouissement et même l’éveil identitaire sont considérés comme des conséquences positives du slogan Right fiers, tel que le montre cet extrait[5] :

(4)

Je souhaite féliciter le comité des Jeux de la Francophonie canadienne pour leur slogan innovateur dans lequel la jeunesse de la région hôtesse peut se reconnaître. Ces symboles de manifestations culturelles sont primordiaux à l’épanouissement de la vie francophone d’une génération de futurs leaders

Savoie, « Avoir honte d’être right fiers ? », Acadie Nouvelle, 6 février 2016

À noter que ce ne sont pas que des jeunes qui présentent cet argument. On peut le remarquer par l’utilisation des pronoms « ils » ou « leurs », qui montrent une distance, ou encore chez des gens qui ne font pas partie du groupe des jeunes :

(5)

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Ici, l’internaute appuie le slogan tout en précisant qu’il est lui-même un « vieux ». Il tente donc de (re)donner du pouvoir et de la crédibilité aux jeunes concernés. Il essaie également d’encourager cette introspection chez les autres « vieux » qui commentent négativement le choix du slogan.

Comme antithèse à cet argument de représentation de la jeunesse, le clan opposé s’entend plutôt pour dire que les jeunes d’aujourd’hui sont naïfs, paresseux et incompétents. Le slogan Right fiers en serait la preuve. Des membres de ce clan adoptent une attitude paternaliste en réduisant les jeunes à des gens qui commettent des « erreurs », à des nonchalants qui ne font pas les efforts nécessaires pour maîtriser le français. Choisir un slogan comme Right fiers serait, selon les opposants, irresponsable :

(6)

C’est curieux de voir les jeunes vouloir se perfectionner dans tout sauf leur langue. C’est peut-être de la paresse ?

Cleveland, « Larguez ce slogan », Acadie Nouvelle, 9 février 2016

(7)

Si les jeunes déployaient autant de coeur et d’énergie pour apprendre leur langue qu’ils le font dans le sport ou ailleurs, ils l’apprendraient bien et rapidement

Deveau, « Right fiers ou à moitié proud », Acadie Nouvelle, 12 février 2016

Il s’agit donc d’une attaque générale contre les jeunes en raison du « pauvre » usage qu’ils font de la langue, plus précisément le mélange des langues. Les opposants rapportent toutefois que ce n’est pas la première fois que les jeunes ne soignent pas leur langue. En fait, devant la dégradation du français chez les jeunes, des membres du clan adverse s’inquiètent :

(8)

Si c’est le choix des jeunes francophones du pays de s’exprimer dans une langue bâtarde, truffée d’anglicismes, que nous réserve l’avenir de la francophonie ?

LeBlanc-McCarthy, « Une erreur à corriger », Acadie Nouvelle, 9 février 2016

Ce rapport entre langue, jeunesse et avenir existe depuis longtemps en francophonie canadienne et a notamment été étudié en Acadie par Laurence Arrighi et Isabelle Violette (2013). Selon les autrices, cet argument puise dans l’idéologie du nationalisme politique moderne, qui peint la langue comme le ciment d’une identité collective. Sa bonne maîtrise est en quelque sorte un devoir citoyen. Le bon jeune est celui qui utilise la « bonne » langue, c’est-à-dire sa version dite standard, alors que le mauvais jeune est celui qui s’éloigne de la norme. Les membres du clan opposé apportent tout de même une nuance. S’ils blâment les jeunes, plusieurs vont plus loin en condamnant d’autres personnes ou institutions, incluant le système d’éducation, les adultes ou les experts qui n’auraient pas adéquatement conscientisé les jeunes sur les risques de l’anglicisation. Les jeunes se trouvent tout de même visés en tant que personnes incapables de prendre des décisions ou de comprendre la vie :

(9)

Au Nouveau-Brunswick, comme partout au pays, les parents, enseignants et adultes francophones doivent savoir que les jeunes ont besoin de « modèles » qui imposent la place du français. C’est à nous de leur montrer comment aimer notre langue, comment la faire respecter […]

Deveau, « Right fiers ou à moitié proud », Acadie Nouvelle, 12 février 2016

(10)

En théorie, dans un milieu où le français est la langue minoritaire, les francophones auraient peur de mal parler le français et se tourneraient plus facilement vers l’anglais pour s’exprimer. Les « experts » appellent ce phénomène le sentiment d’insécurité sociolinguistique. Le remède que certains préconisent ? Cesser de corriger les erreurs de français, considérer le chiac comme étant une forme normale de « français » au même titre que tous les autres parlers régionaux de la francophonie. Pourquoi alors s’étonner que les jeunes du Sud-Est (et des autres régions francophones minoritaires du Canada) soient « right fiers » au lieu d’être très fiers ?

Lanteigne, « Right fiers de parler “français” ? », Acadie Nouvelle, 12 février 2016

Il est d’ailleurs intéressant de noter que l’incompétence des jeunes est seulement mentionnée dans les médias traditionnels. Cet argument est absent de Twitter, plateforme qui, au contraire, fait surtout place à l’argument favorable portant sur la représentation de la jeunesse. Les deux clans ne voient donc pas la jeunesse et le mélange des langues de la même manière. Chacun reste campé sur sa position et valorise des idéologies différentes, illustrant une dichotomisation.

L’assimilation ou l’appropriation ?

La deuxième paire d’arguments met en opposition l’assimilation et l’appropriation. L’argument le plus populaire pour le rejet du slogan est celui de l’assimilation. Cinquante-deux passages déplorent l’expression Right fiers, car elle serait une manifestation de l’assimilation vers l’anglais, la langue dominante. L’assimilation, selon les membres du clan opposé, est définie comme la prépondérance ou l’omniprésence de l’anglais au détriment du français. Pour cette raison, les deux langues ne devraient pas cohabiter dans le slogan, puisque la présence de l’anglais illustre l’envahissement de la langue dominante, une victoire de plus pour l’anglais et la culture anglophone. Les discours soulignent l’importance de protéger le français et militent pour un slogan unilingue francophone, ce qui les rapproche de certains fondements de l’idéologie du nationalisme (conception de la langue homogène comme synonyme d’une nation forte) et du endangerment (l’idée qu’il faut protéger et défendre la langue française en réponse à l’inquiétude que suscite son statut) (Heller et Duchêne, 2012 ; Vessey, 2016). Certaines personnes s’empressent de dire que le vocabulaire disponible dans la langue française est suffisant et assez riche pour créer un bon slogan unilingue. D’autres s’appuient plutôt sur des faits et des statistiques pour rappeler que le français recule constamment devant le pouvoir d’attraction de l’anglais. Dans cette catégorie se retrouve justement une gamme de propos présentant l’hybridité linguistique comme une menace à la langue française, comme dans cet extrait :

(11)

Cte slogan-là me rend right pas fière moitié en anglais pour promouvoir la francophonie ? #rightfiers d’être assimilé https://t.co/tcq8MrO1bq

Cath Savoie, tweet cité dans LeBlanc, « L’organisation des Jeux de la francophonie canadienne 2017 défend son slogan », Radio-Canada Acadie, 5 février 2016

Ainsi, selon le camp adverse, le mélange de langues est un grand mal dont il faut se départir par peur de l’assimilation. Les membres précisent qu’ils ne privilégient pas l’unilinguisme absolu des individus ; il est possible de parler ou de connaître plusieurs langues, mais il faut bien maîtriser chacune individuellement, sans les mélanger. Il s’agit là de croyances découlant d’une idéologie qui perçoit le bilinguisme comme deux monolinguismes séparés, ce qui se traduit entre autres par la pratique de versions standardisées de chacune des langues (Heller, 2002). Procéder au mélange des langues, comme on le fait en adoptant le slogan Right fiers, serait une honte, un déshonneur, une preuve de médiocrité :

(12)

[…] ils se présentent comme des assimilés en choisissant le slogan « Right fiers », du « chiac », symbole de médiocrité […]

Cormier, « La langue de chez-nous », Acadie Nouvelle, 19 février 2016

(13)

Dommage qu’on ne soit pas en mesure d’exprimer notre existence d’une autre façon que par l’assimilation

Éditorialiste, « Fier de quoi ? », L’Étoile, 18 février 2016

Dans l’extrait 13, l’usage du pronom « on » et de l’adjectif possessif « notre » suppose que des Acadiens comptent parmi ceux qui s’opposent au slogan. Comme le souligne Boudreau, pour plusieurs personnes, le chiac « symbolise l’assimilation et l’acculturation et nourrit les discours traditionnels voulant que l’impureté et le mélange mènent à la perte de repères linguistiques et culturels » (2008 : 64). On retrouve aussi dans cette catégorie d’arguments fondés sur les idéologies du standard et du monolinguisme des renvois historiques :

(14)

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La mention de « !!!SPEAK WHITE!!! », dans l’extrait 14, est une référence lourdement connotée. Comme l’explique Josée Makropoulos (2004), l’expression renvoie aux rapports de domination entre les communautés anglophones et francophones au Canada, qui se traduisent par une forme de racisme. L’autrice se penche surtout sur la place de « Speak White » en Ontario :

In spite of French-English alliances, sentiments of antagonism against the French persisted in Ontario during the 1940s and 1950s. Personal narratives of Franco-Torontonians indicate that they were often the target of racial slurs and remarks. They were reprimanded by English speakers about the inadequacy of their language when they spoke French in public areas like tramways or at work. Some Francophones were asked why they did not speak the “White people language”, or they were simply told to “Speak White”. These comments reinforced the views that English was the only legitimate “voice” of whiteness, and that French should not be heard in public. These examples indicate that several attempts were made to take the “French” out of “Frenchness” and, eventually, “assimilate” White Francophones into English

Makropoulos, 2004 : 244

À travers les années, l’expression a continué d’être une forme d’insulte discriminatoire à la langue française et à ses locuteurs. Toutefois, dans les années 1960, Michèle Lalonde, autrice québécoise bien connue, rédige un poème revendicateur qui vient transformer la perception des Québécois sur leur langue (Gauvin, 2003). Le poème agit comme un cri de ralliement, un appel au rassemblement des francophones pour se mobiliser contre le « Speak White » et tout ce qu’il représente. L’expression devient le centre d’un contre-discours pour les francophones qui veulent dénoncer le traitement raciste des anglophones et faire valoir leur langue et leur culture (Ruschiensky, 2018). En liant le slogan Right fiers à l’expression chargée et historique « Speak White », un internaute veut rappeler les tentatives d’assimilation de la part des anglophones, en plus de sous-entendre que les francophones se soumettent volontairement à la domination de l’anglais. L’ajout d’un tel discours historique au « récent » débat sur le slogan Right fiers illustre l’ancrage profond des tensions concernant le mélange des langues en francophonie canadienne.

Les membres du clan partisan ont toutefois un contre-argument à celui de l’assimilation. Il importe d’abord de mentionner qu’Alec Boudreau, président de la FJCF au moment du dévoilement du slogan, avait défendu celui-ci dans son discours en disant qu’il rendait compte d’un « dynamisme linguistique ». Cette expression laisse entendre que l’expression Right fiers est acceptable sous prétexte que la langue est un phénomène social qui évolue et qui est en interaction constante avec son environnement. Des traces de cet argument se retrouvent dans dix-neuf passages différents, dont un ensemble de tweets provenant du compte personnel d’Alec Boudreau. Il montre que la langue n’est pas fixe et que les gens peuvent « jouer » avec celle-ci, voire se l’approprier :

(15)

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Right fiers est, selon lui, une représentation tangible de l’évolution du français et de la résistance des francophones en Acadie. À la suite de Monica Heller (2002) et de Philippe Blanchet (2010), cet argument du dynamisme linguistique mise plutôt sur les changements constants d’une langue et son évolution en fonction de la société, de ses besoins et de ses réalités. Le mélange des langues serait une réalité propre à l’Acadie. Les gens qui avancent cet argument sont principalement des membres du réseau associatif francophone et des experts en linguistique, ce qui n’en fait pas un argument généralisé dans la société. Les propos associés à cet argument font référence à l’appropriation personnelle et sont souvent présentés à l’aide d’analogies, comme le montrent ces deux extraits provenant d’une cheffe de délégation et d’un linguiste :

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Karine Gallant inscrit sur Facebook : « Laisser la jeunesse s’approprier sa langue sans préjugés ou critiques, ce serait #RightInspirant »

« “Right fiers”, le nouveau slogan des Jeux de la francophonie canadienne Moncton-Dieppe », Radio-Canada Terre-Neuve, 4 février 2016

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Pour Ali Reguigui, linguiste au département d’études françaises à l’Université Laurentienne, il est naturel d’employer des slogans bilingues : « La langue, c’est comme un être humain, elle est vivante, elle interagit avec son milieu. »

Pilleri, « Slogans bilingues : une nécessité ? », L’Aurore boréale, 19 avril 2018

Au dire de ces intervenants, une langue qui n’est pas sociale, dans la mesure où la communauté ne pourrait pas se l’approprier, ne survivrait pas. On peut tenter d’imposer un modèle unique, mais si la langue n’est pas adoptée par la population ou ne reflète pas une société, elle n’ira nulle part. Selon cette logique, le slogan Right fiers et le mélange des langues plus précisément sont une forme d’appropriation caractéristique du contexte acadien, qui rend compte de l’hybridité linguistique spécifique à cette région. Dans ce sens, le terme « appropriation » porte une charge positive, puisqu’il s’agit d’adapter quelque chose à une utilisation précise, de s’en rendre propriétaire. Nous sommes donc devant un combat de mots qui illustre bien le phénomène de dichotomisation : l’appropriation, liée à l’authenticité, contre l’assimilation, liée à l’homogénéité.

Le contexte minoritaire ou l’ensemble de la francophonie ?

La dernière paire d’arguments met la minorité face à l’ensemble de la francophonie. Le clan partisan trouve que le slogan Right fiers reflète la réalité des minorités. En insérant souvent des éléments du vécu, les intervenants soutiennent que « leur » bataille pour la survie du français en contexte minoritaire est unique et constante. En fait, non seulement le mélange des langues est typique des minorités, mais il est aussi un symbole de résistance dans ces contextes où il n’y a parfois aucun, parfois peu de modèles ou d’espaces francophones. Voir et entendre « son » français « mélangé » est important et représentatif des communautés vivant en situation minoritaire, comme on l’explique dans ces extraits :

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Tous ceux et celles d’entre nous qui ont le bonheur de baigner dans les mots du Littré le doivent à leurs consoeurs et confrères exposés à l’adversité (les minorités). Cette avant-garde est en poste dans l’Ouest, le Nord, le Sud et l’Est du Canada. Véritable coussin protecteur, elle nous gratifie d’une certaine quiétude sans en avoir elle-même le privilège

Paulin, « Fier de son identité », Acadie Nouvelle, 7 mars 2016

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Le slogan met en valeur le contact des langues que vivent quotidiennement les gens en milieu minoritaire. Les propos relevant de cet argument rappellent les défis particuliers des communautés en situation minoritaire, notamment la difficulté de pratiquer des sports en français, de socialiser en français, ou encore d’avoir des occasions de parfaire son français. Certaines personnes soutiennent également que ceux qui s’opposent au slogan Right fiers ne vivent pas dans une communauté minoritaire. Le « nous » et le « eux » s’établissent selon le contexte minoritaire ou majoritaire. En fait, les membres du camp partisan s’en prennent principalement aux francophones du Québec, qui ont tous les attributs du « eux ». Ces derniers dénoncent le slogan et le mélange des langues sans comprendre la réalité dans laquelle vivent les francophones minoritaires. Ces résultats s’ajoutent à d’autres études qui ont déjà montré que les Acadiens se sentent inférieurs vis-à-vis des Québécois (Perrot, 2006 ; LeBlanc, 2012 ; Boudreau, 2014).

La réponse du clan adverse, qui rend compte d’une dichotomie, consiste à désapprouver le slogan, car il n’est pas compris par l’ensemble des francophones, comme le signalent ces extraits :

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[…] expression bancale qui ne veut rien dire pour la majorité des francophones

Durocher, « Tiguidou Right Trou », Le Journal de Montréal, 14 juillet 2017

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Au contraire, il est plus que temps pour les organisateurs de réaliser la signification de leur action pour les francophones au-delà du sud-est du Nouveau-Brunswick, et de leur responsabilité politique vis-à-vis l’ensemble des francophones au Nouveau-Brunswick, du Canada et d’ailleurs

Grenier, « “Right fiers”, ou comment faire fi de ses responsabilités linguistiques », Acadie Nouvelle, 10 février 2016

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« il faut penser aux nouveaux-arrivants »

Jeanne D’Arc Gaudet, citée dans Delattre, « “Right fiers”, le slogan des Jeux de la francophonie canadienne dérange », Acadie Nouvelle, 5 février 2016

Le thème conducteur de cet argument est celui de la compréhension par « tous » les francophones. Plus précisément, l’expression Right fiers serait inacceptable, car elle ne serait pas comprise par les francophones à l’extérieur de la région hôtesse. L’efficacité communicationnelle est remise en cause par ce slogan que l’on estime réservé aux Acadiens et aux Acadiennes du sud-est du Nouveau-Brunswick. Des membres du clan adverse soulignent aussi l’effet négatif provoqué par le choix du slogan Right fiers, qu’ils décrivent comme un acte égocentrique et de fermeture à l’autre. Selon eux, un slogan unilingue serait une solution attendue, inclusive et responsable, qui permettrait d’intégrer tous les francophones, notamment ceux et celles qui ne parlent, ne comprennent ou n’apprécient pas le chiac, comme le montre cet extrait :

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Je me suis arrêtée sur le mot « Fiers », dans le titre de l’article. Je le lisais comme se prononçant « Fires », en anglais : de toute évidence parce que le mot qui précédait était un mot anglais et que je ne comprenais pas « Right (Fires) »

Loubert-Michaud, « Négocier la compréhension du slogan », Acadie Nouvelle, 12 février 2016

En revendiquant le français standard ou un slogan compris de la majorité, le clan opposé assure par le fait même la reproduction de sa vision de la société, en l’occurrence le refus de la légitimité du chiac dans l’espace francophone.

Conclusion

L’analyse révèle que le débat sur le slogan Right fiers a été dichotomique. La dichotomie dans les discours sur l’expression Right fiers s’est concrétisée par la présentation d’arguments en miroir, notamment comme des antithèses irréconciliables. En effet, les deux clans partaient d’un même thème, mais se l’appropriaient de manière à conforter leur vision. Le thème de la jeunesse a été au coeur de la première dichotomie. Pour les partisans, le slogan est acceptable, car il a été choisi par et pour les jeunes. Les jeunes, public cible des JeuxFC, méritent le respect, tout comme leurs pratiques langagières. Au contraire, pour le clan opposé, la jeunesse est incompétente et a besoin d’être guidée dans ses décisions. Le mélange des langues qu’elle promeut est déplorable et synonyme d’un manque d’efforts. Il ne correspond pas à la vision de la langue des opposants, qui s’interrogent sur l’apport des jeunes à la communauté francophone. La thématique du mélange des langues a aussi donné lieu à une double interprétation, soit comme un signe d’assimilation ou d’appropriation. Pour les opposants, le slogan est à rejeter, car il fait une place à l’anglais, laissant ainsi s’infiltrer la langue dominante et ouvrant davantage la voie à l’assimilation, voire à la perte ou à la disparition du français. Les partisans, pour leur part, choisissent plutôt d’argumenter que le mélange des langues est un signe d’appropriation. Pour ces personnes, la langue est propre à une communauté et évolue avec celle-ci. Enfin, les clans n’ont pu se réconcilier sur le thème de la minorité. Le fait que le slogan ne représenterait qu’une minorité de francophones, notamment la communauté acadienne du sud-est du Nouveau-Brunswick, est problématique pour le clan opposé. Dans une quête d’inclusion, ces personnes veulent que « tout le monde » puisse comprendre le slogan ou s’y associer. Ce faisant, ils négligent toutefois le groupe hôte de l’événement. Les partisans, eux, se servent du thème de la minorité pour affirmer que le slogan représente la région hôtesse et les milieux où le français n’est pas en position dominante. Ces dichotomies rendent compte de représentations du réel divergentes, où il est question de savoir qui peut faire partie de la francophonie et quelles sont les ressources langagières que l’on doit posséder pour être inclus (Bourdieu, 1980).

Nous pouvons également avancer que le discours est plus positif à l’égard du slogan à la fois dans les médias traditionnels et dans les médias sociaux. Ce résultat illustre une ouverture au mélange des langues dans un nouveau domaine public et marque une évolution dans la transformation des idéologies linguistiques en Acadie et dans la francophonie canadienne (Boudreau, 2014 ; 2019). Dans l’avenir, il sera intéressant de voir si le mélange des langues sera de plus en plus accepté, et ce, encore plus rapidement à l’ère des médias sociaux. Plus particulièrement, après les arts, le tourisme et le milieu associatif jeunesse, on peut se demander quel milieu ou domaine public sera le prochain à le revendiquer ?