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Perspective

Le Québec entre histoire connectée et histoire transnationale [1]

  • Aline Charles et
  • Thomas Wien

…plus d’informations

  • Aline Charles
    Université Laval

  • Thomas Wien
    Université de Montréal

Couverture de Les revues culturelles au Québec,                Volume 14, numéro 2, 2011, p. 13-246, Globe

Corps de l’article

Depuis environ deux décennies, les études sur différentes circulations entre champs d’influence réciproque se sont multipliées dans le domaine historique. Histoire connectée, histoire transnationale, histoire croisée, histoire partagée, histoire « enchevêtrée » (entangled history), les noms décrivent une famille de pratiques qui s’attardent aux flux et aux frontières qu’ils traversent, aux espaces qu’ils définissent et aux changements qu’ils opèrent ou subissent chemin faisant. Le mouvement a pris suffisamment d’ampleur ces dernières années pour qu’il soit possible de parler d’engouement. Les énoncés programmatiques récusent néanmoins le vocabulaire de la rupture. Reconnaissant en outre que l’histoire s’intéresse au transfrontalier depuis un certain temps, ils ne parlent pas – ou si peu – de nouveau paradigme, de virage ou de tournant. Ils parlent bien plus modestement de perspective de recherche, d’approche, de point de vue, de boîte à outils… [2] C’est dans le même esprit, non pas en missionnaires mais en pèlerins, que nous proposons cette exploration d’une façon de faire, une parmi d’autres dans l’ample besace historique, que nous trouvons stimulante en tant que spécialistes de l’histoire du Québec ou de la Nouvelle-France [3]. Façon de faire qui, de plus en plus, donne aux historiens et aux historiennes le goût de traverser des frontières. Il s’agira ici de décrire sommairement le modus operandi et le contexte d’apparition de cette manière de travailler, avant de présenter des exemples d’études publiées, en cours ou imaginables, englobant le Québec (ou les entités qui le précèdent dans ce coin d’Amérique). Ces exemples sont tirés de nos périodes de prédilection respectives, soit le Régime français et le xxe siècle.

Histoire transnationale, histoire connectée

Révélatrice, la multiplicité des « histoires » que nous venons d’énumérer est signe d’un certain pluralisme des pratiques, des objets et, bien entendu, des communautés interprétatives qui y correspondent. Mais finalement, un même ensemble de phénomènes est visé : des flux de personnes, d’objets, d’idées, d’institutions, d’usages, etc., lesquels en traversant les frontières forment autant de liens entre « territoires politiquement constitués [4] ». La supposition de départ est donc qu’un espace (ou une collectivité) donné est en partie constitué par des interactions transfrontalières [5]. Comme l’écrit Pierre-Yves Saunier, il s’agit de « la mise en évidence de l’apport non domestique à [la] constitution […] des unités holistes dont nous nous préoccupons […], à travers les jeux de la comparaison, du rejet, de l’appropriation et d’autres modalités [6] ». Le territoire à l’étude est donc à géographie variable : c’est l’itinéraire de la circulation visée qui le définit. Le géographe Manuel Castells emploie une formule heureuse : space of the flows (espace des flux) [7]. Cet espace peut être très vaste (à la limite, celui du globe), mais la démarche macro-historique mène tout naturellement à son contraire puisque c’est à l’échelle micro-historique que se scrutent les manifestations locales des circulations étudiées [8] ; manifestations qu’on compare alors, mais en supposant liés et non isolés les termes de la comparaison [9].

Les « unités holistes » ainsi rapprochées peuvent être de taille variable. Bien souvent, elles sont des États-nations, s’insérant ainsi dans une histoire transnationale à proprement parler. Cette histoire étudie donc les circulations qui traversent, dévient ou contournent les cadres établis par les États-nations. Elle s’intéresse aux connexions qui, selon les mots de Saunier, « se développent à la fois entre les États-nations, mais aussi au-dessus, au-delà et en deçà de ceux-ci [10] », pour les saisir dans leur imbrication mutuelle. Elle rappelle qu’il existe un espace où l’histoire nationale (celle qui suit le parcours d’une nation) et l’histoire internationale (celle qui observe les relations entre nations) s’aventurent assez peu. Elle suit nombre d’acteurs – des organisations non gouvernementales aux multinationales en passant par les grandes fondations philanthropiques – dont le rayon d’action dépasse les espaces nationaux tout en composant avec eux. Bref, elle propose de briser le compartimentage des histoires nationales qui rend invisibles les interrelations et imperméables les frontières nationales alors que – on le sait – celles-ci sont très poreuses. Se déplaçant entre l’infranational et le supranational, cette histoire ne s’éloigne pourtant pas vraiment du… national dont elle s’emploie à relativiser l’étanchéité apparente. De sorte qu’avec Patricia Clavin, on peut lui attribuer la tâche importante de « démêler la panoplie de fils transnationaux qui lient les nations [11] ».

Parmi les autres « unités » dont on explore les connexions, notamment avant le xixe siècle, il y a les empires, les colonies, les régions [12]… Par contagion, ces histoires transfrontalières sont parfois rangées elles aussi sous l’étiquette « transnationale [13] », alors que l’emploi d’un terme moins lié à l’État-nation – on a vu que nous optons pour l’« histoire connectée » – semble plus indiqué. Mais ici encore, la nation demeure dans la ligne de mire. Souvent, après tout, l’approche transfrontalière réagit à cette tendance des histoires nationales à justement « nationaliser » rétrospectivement le passé plus ancien d’un territoire ou de ses habitants. C’est donc la future nation qui, précisément en cette qualité, est loin d’être absente des préoccupations de l’histoire connectée. Et rappelons en outre que toute histoire transfrontalière, récente ou moins récente, pose le problème du point de vue ou du lieu d’énonciation, renvoyant bien souvent à une allégeance nationale, assumée ou non. Dans notre manière de choisir les circulations à l’étude, de cadrer le territoire à explorer et de le doter plus ou moins explicitement d’un centre et de marges, la nation, la nôtre en l’occurrence, a tendance à se glisser dans l’espace transfrontalier [14]

Quelles que soient l’« unité holiste » et l’époque qu’elle privilégie, ce sont les interactions (symétriques ou non) qui sont étudiées par cette histoire, qu’elle soit dite transnationale ou connectée. Les acteurs humains préférés de celle-ci sont donc tout désignés : les migrants, voyageurs, intermédiaires et autres passeurs, ceux et celles qui lors de leurs déplacements physiques ou imaginaires traversent des frontières. Tout cela n’est bien entendu pas sans rappeler des approches adoptées dans d’autres domaines des sciences humaines et sociales. De ce côté, une courte généalogie remonterait sans doute à l’élargissement, vers 1970, de l’étude des relations internationales aux entités non étatiques [15]. Mais c’est surtout depuis la fin des années 1980 que la prise de conscience de la mondialisation, de ses dimensions culturelles, identitaires (migrations, diasporas) ou économiques (flux de capitaux), a marqué toute une gamme de spécialisations, les cultural studies et l’anthropologie en tout premier lieu [16]. Michael Werner et Bénédicte Zimmermann campent le décor de ce changement en évoquant, outre la mondialisation, la relativisation des savoirs venue avec le « tournant culturaliste » et la remise en question postcoloniale, situation qui aurait favorisé le croisement des points de vue et la sensibilité accrue à l’interaction du local et du global [17]. Arrivés en retard à cette récente discussion, les historiens et les historiennes pouvaient néanmoins s’appuyer sur toute une tradition d’études sur l’espace transfrontalier, qu’il s’agisse de la Méditerranée de Braudel, l’Atlantique de Godechot et de Palmer [18] ou des circulations généralement transatlantiques explorées par l’histoire des femmes, des travailleurs, des migrations, des Noirs, de la colonisation [19], de sorte qu’en histoire l’adoption d’une perspective qui a pour mission déclarée d’enjamber les frontières s’appuie largement sur « le recouvrement de pistes d’enquête » déjà fréquentées [20].

Ce n’est donc pas un hasard si les travaux sur les diasporas, les empires et les espaces océaniques figurent parmi les plus acquis à une réflexion transfrontalière explicite [21]. D’autres avenues qui sont tracées ou revisitées à l’aune de cette approche cernent ces espaces de l’époque contemporaine où, véhiculés par des organismes ou des mouvements divers (féministes, socialistes, abolitionnistes, éducatifs), informations, valeurs, concepts et catégories circulent par-delà les cadres nationaux. Dans cette veine, des études ont par exemple été consacrées à la « croisade culturelle » (et financière) que la fondation Ford livre durant la Guerre froide pour exporter la civilisation américaine dans une Europe jugée un peu trop hautaine à son égard (Volker Berghahn) ou encore à la circulation transatlantique d’idées en matière de politiques sociales entre 1880 et 1940 (Daniel Rodgers) [22]. D’autres travaux portent sur une époque plus ancienne. Pour ne citer que quelques-uns à vaste échelle, mentionnons les études de Sanjay Subrahmanyam sur l’Eurasie comme espace d’interaction pendant une longue époque moderne [23] ; celle de Christopher Bayly, La naissance du monde moderne, 1780-1914, dont le sous-titre en anglais Global Connections and Comparisons donne une meilleure idée de la perspective [24] ; ainsi que celle de Serge Gruzinski,Les quatre parties du monde. Histoire d’une mondialisation [25], histoire décentrée de l’empire espagnol. Enfin, comme état des lieux récent sur l’histoire transnationale, il y a le Palgrave Dictionary of Transnational History, publié en 2009 sous la direction d’Akira Iriye et de Pierre-Yves Saunier [26].

Courte liste, bien impressionniste, de travaux aux objets, aux périodes et aux angles d’approche variés, mais qui fournit déjà quelques indices sur des tendances importantes : le va-et-vient transatlantique comme axe majeur ; le décentrage du regard pour mieux incorporer le monde colonial. Enfin, une évidence : les auteurs cités habitent, s’ils n’en sont pas originaires, les pays (États-Unis, Grande-Bretagne, France) à statut de grande puissance historiographique… et historique. Ce qui nous amène à faire le saut vers la petite puissance qu’est le Québec. Quelles possibilités cette approche offre-t-elle au Québec, compris comme territoire historique mais aussi comme ensemble d’historiens et d’historiennes ? Dans ce qui suit, nous allons tenter de tracer les contours, variables dans le temps et selon le type de circulation considéré, de quelques espaces transfrontaliers incorporant le Québec ou les territoires antécédents, ce qui revient bien évidemment à évaluer la prégnance, elle aussi variable, des frontières ainsi traversées. Nous allons procéder en diagonale : pour commencer, entre les deux siècles non consécutifs que nous étudions respectivement ; ensuite, entre les travaux existants (qu’ils s’insèrent explicitement ou non dans ce courant) et ceux dont on pourrait rêver. Aussi les deux parties suivantes seront-elles de facture différente, reflétant l’état des historiographies sur lesquelles elles s’appuient. Nous allons aborder le xxe siècle avant le xviiie parce que les frontières nationales, telles qu’elles se forgent à l’époque contemporaine, sont celles qui structurent le plus la manière dont s’écrit l’histoire du Québec et d’ailleurs, toutes périodes confondues [27]. Voyager à rebours nous semble donc avoir ici une certaine pertinence pour cerner des mouvements qui éclairent l’histoire du Québec sans se cantonner à ses frontières. C’est en quelque sorte refaire, tout en le remettant en question, un autre trajet à rebours, celui de l’histoire nationale, encline à remonter vers le passé en attribuant aux frontières récentes une inaltérable pertinence historique.

Le Québec du XXe siècle à l’aune d’une histoire transnationale

Plusieurs chercheurs ont commencé à illustrer l’intérêt d’une approche transnationale pour l’histoire québécoise du xxe siècle. Six exemples surgissent tout de suite à l’esprit : les travaux sur la francophonie américaine, sur les migrations, sur l’environnement, sur l’adoption internationale, sur les influences et les trajectoires culturelles, ou encore sur cet activisme montréalais des années 1960 tout pétri de références à la décolonisation [28]. Une telle liste n’est pas exhaustive, mais elle signale plusieurs des pistes déjà sillonnées. Pour notre part, nous nous attarderons à deux types de circulation transnationale qui nous intéressent plus particulièrement, parce que moins documentés, et qui s’ancrent solidement dans le Québec du xxe siècle [29]. Le premier concerne les communautés religieuses et les espaces qu’elles façonnent par-delà les cadres nationaux. Le deuxième s’intéresse à cette gestion des cycles de vie qui associe de plus en plus étroitement âge, sexe et emploi : comment elle se généralise au Québec et ailleurs, comment elle transcende les spécificités nationales à certains égards tout en les maintenant à d’autres.

Les communautés religieuses constituent des actrices de premier plan dans l’histoire québécoise du xxe siècle. Incontournables pour saisir l’évolution de l’Église et de la spiritualité, elles se sont aussi imposées sur nombre de questions plus temporelles, qu’il s’agisse d’éducation, de santé, de services sociaux, de développement régional, des arts ou même de syndicalisme à titre d’employeuses. L’historiographie en a pris acte, allant jusqu’à faire des communautés religieuses une sorte d’emblème national, le marqueur d’une spécificité toute québécoise. Depuis quelque temps cependant, le regard se décentre du Québec, sans l’abandonner, pour mieux saisir le sens d’un déploiement dans l’espace qui était rarement placé au coeur des analyses. Il s’arrête un peu plus sur le fait que plusieurs congrégations pilotent, depuis le Québec, de vastes conglomérats qui enjambent frontières, mers et continents, dessinant des espaces que l’on pourrait dire transnationaux puisqu’ils recouvrent – tout en les débordant parfois largement – le Québec, le Canada, l’Amérique du Nord, l’Occident. Il s’attarde aux impacts de ces ensembles administratifs et spatiaux qu’elles façonnent, ensembles dont les contours peuvent autant se limiter à ceux d’une ville qu’amalgamer plusieurs territoires nationaux discontinus : la « Province Émilie-Gamelin » des Soeurs de la Providence, par exemple, englobe le Québec, le Vermont, le Cameroun, Haïti et l’Égypte. Les communautés religieuses québécoises sont davantage appréhendées comme des univers de circulation dont il faut dresser la carte par-delà les frontières et déceler la cohérence. Les flux de main-d’oeuvre, de missionnaires, d’argent, d’information, de pratiques, de modèles conceptuels ou architecturaux sont pistés et reconstitués [30], un peu à la manière dont un Luke Clossey, notamment, le faisait récemment pour les Jésuites du xviie siècle [31].

Une telle perspective jette un éclairage différent sur l’histoire des soeurs hospitalières du Québec en particulier. On sait généralement qu’elles dirigent plus de 80 % des hôpitaux de la province au début des années 1960. Ce qu’on sait moins par contre, c’est que plus de la moitié de tous les hôpitaux qu’elles possèdent (56 %) sont en fait établis hors du Québec : en Amérique du Nord surtout, mais aussi en Afrique, en Amérique Latine, en Asie, en Océanie et en Europe [32]. Et le phénomène n’est pas nouveau. Au début du xxe siècle déjà, les deux tiers de leurs hôpitaux sont situés ailleurs au Canada et aux États-Unis. À partir des années 1940 surtout, elles élargissent leur sphère d’action pour essaimer dans ce qu’on appelle alors les pays du tiers-monde. Cet intérêt des religieuses pour l’ailleurs soulève au demeurant des réactions assez contrastées qui renvoient fréquemment à la nation. Plusieurs contemporains saluent ainsi sans réserve cette expansion tous azimuts des soeurs. N’est-ce pas une façon de concrétiser l’idéal d’une nation canadienne-française qui fait rayonner la foi catholique ? N’est-ce pas, également, le moyen de conserver des liens avec les quelque 800 000 Canadiens français qui émigrent aux États-Unis entre 1840 et 1940 [33] ? D’autres, par contre, observant la chose sous un autre angle, critiquent vertement l’activité transfrontalière des hospitalières. Un médecin écrira ainsi en 1932 :

Un jour que je protestais énergiquement contre l’exode de nos congrégations religieuses, qui ont édifié beaucoup d’hôpitaux dans la Nouvelle-Angleterre aussi bien que dans l’Ouest Canadien et Américain [sic], alors qu’à Montréal surtout notre population de langue française se voyait obligée de s’adresser souvent aux institutions de langue anglaise puisqu’il n’y avait pas de place dans les nôtres, une religieuse me répondit qu’elle avait toujours pensé sincèrement que nous avions assez d’hôpitaux de langue française pour notre population […]. Et voilà comment nos Soeurs de la Providence et nos Soeurs Grises ont entrepris cette croisade hospitalière qui a doté les États-Unis et l’Ouest Canadien [sic] d’un si grand nombre de beaux hôpitaux [34].

Qu’elles soient approuvées ou décriées, la plupart des congrégations du Québec naviguent au xxe siècle dans des univers qui ignorent superbement les frontières des États-nations à plusieurs égards [35]. C’est ici qu’une perspective transnationale souligne l’importance de tenir compte de cet ensemble de communautés et d’institutions toutes interreliées dans lequel circulent les religieuses. Leurs supérieures les placent et les déplacent d’une institution, d’une ville, d’une région, d’un pays, d’un continent à l’autre, au gré des besoins. Il faut aussi rappeler que les soeurs composent longtemps une main-d’oeuvre peu coûteuse. Elles ne passent pas d’entrevue d’embauche, ne reçoivent pas de véritable salaire, ne négocient pas leurs conditions de travail et ne démissionnent pas. Cette main-d’oeuvre mobile, bon marché et gérée « en réseau » contribue donc à maintenir les communautés religieuses très présentes dans les systèmes hospitaliers du Québec et dans ceux d’un « ailleurs » aux dimensions intercontinentales. Elle permet à plusieurs congrégations du Québec de gérer jusqu’au début des années 1960 un nombre de plus en plus considérable d’institutions, sur un territoire de plus en plus vaste.

C’est encore ici qu’une approche transnationale éclaire l’étonnante rapidité et le silence retentissant avec lesquels les soeurs disparaissent corps et âme du système de santé en pleine Révolution tranquille, autre emblème national. Elle montre que leurs effectifs n’avaient en fait pas suivi, et de loin, l’expansion de leurs petits empires hospitaliers, même si leur influence s’étendait dans l’espace et persistait dans le temps. Dès les années 1930 ou 1940, les religieuses étaient de moins en moins nombreuses dans chaque hôpital et leur proportion dans l’ensemble de la main-d’oeuvre hospitalière fondait à vue d’oeil, que ce soit à l’échelle locale, québécoise ou nord-américaine. Et l’équilibre se rompt définitivement dans les années 1960. En très peu de temps, les religieuses s’effacent d’un monde hospitalier où elles étaient présentes depuis des siècles. Des facteurs surtout québécois ont été invoqués pour expliquer leur disparition aussi rapide que discrète. Ceux-ci conservent toute leur pertinence. On ne saurait nier les effets combinés d’une demande en plein essor, d’un contrôle gouvernemental accru, d’une syndicalisation massive, des coûts croissants de fonctionnement, d’un emploi féminin et laïque un peu mieux accepté ou d’une vigoureuse remise en question des religieuses elles-mêmes. Mais une perspective transnationale fait entrevoir d’autres facteurs. Elle montre d’abord des réseaux de communautés et d’institutions qui se désagrègent un peu partout en Occident, comme un tissu qui se déchire pour avoir été trop étiré, ici maille après maille et là d’un seul coup. C’est toute la démographie des communautés féminines qui s’emballe : les entrées chutent, les départs se multiplient et les soeurs restantes vieillissent [36]. La crise des vocations qui s’annonçait depuis deux ou trois décennies frappe maintenant de plein fouet l’Europe et l’Amérique du Nord, à peine atténuée par le recrutement encourageant mais temporaire qu’affichent encore les pays de mission. Par ailleurs, l’appel lancé par Rome aux religieuses de toute la catholicité pour les inciter à réévaluer leur rôle et leur fonctionnement dans la foulée de Vatican II n’est pas non plus sans effets. Au plus haut niveau, toutes, y compris celles du Québec, sont invitées à viser des objectifs plus spirituels, à céder la place aux États nationaux en matière de services à la population, à fusionner leurs instituts jugés fragiles, à remanier leurs règles, leurs structures et leurs « provinces » [37]. Considérer les espaces transnationaux où évoluent les religieuses du Québec au xxe siècle fait donc ressortir des éléments d’explication supplémentaires, qu’il faudrait articuler à ceux déjà identifiés par les analyses plus centrées sur l’espace national.

Le deuxième type de circulation transnationale privilégié ici concerne les catégories d’âge et de sexe qui structurent de plus en plus le monde du travail dans le Québec du xxe siècle. Esquissé à grands traits rapides, c’est le portrait qui se dégage d’un survol des lois du travail appliquées dans la province de 1900 à 1985 et des pratiques en emploi signalées pour le même espace-temps par La Gazette du travail [38]. État, employeurs, syndicats, philanthropes, professionnels et professionnelles de la santé ou des services sociaux en font leurs outils de prédilection. Ils fixent divers seuils d’âge pour réguler l’entrée en emploi (à 12, 14, 16 ans) et la sortie du marché du travail (à 70, 65, 55 ans), pour identifier certains groupes jugés vulnérables (les moins de 25 ans, les plus de 40 ans), ou encore pour fixer la durée et le salaire du travail. De telles pratiques de catégorisation par l’âge se multiplient et se propagent, imposant un cycle de vie qui associe de plus en plus étroitement jeunesse et formation, « adultéité » et emploi, vieillesse et repos. Et, bien sûr, elles se juxtaposent et s’amalgament à celles qui organisent le marché du travail en fonction du genre. Des lois autorisent ainsi l’emploi des garçons à un âge plus précoce que celui des filles dans certains secteurs d’activité. Des mesures soumettent les femmes adultes et les adolescents des deux sexes aux mêmes régimes de « protection ». Des règlements et des conventions collectives établissent la retraite féminine, lorsqu’elle existe, à 60 ans, soit cinq années avant celle des hommes. Des dispositions légales finissent aussi par interdire – avec un succès variable – toute discrimination de sexe et d’âge sur le marché du travail.

Loin d’être spécifique au Québec, cette manière d’associer l’âge et le sexe pour régir les rapports à l’emploi se généralise à tous les pays d’Occident, voire au-delà [39]. Mais les États-nations ne sont pas seuls à y recourir. L’Organisation internationale du travail (OIT), en particulier, intervient sur ce terrain à plusieurs reprises. Affirmant en 1919 que paix mondiale, justice sociale et régime « humain » de travail vont de pair [40], elle fait ratifier au cours du xxe siècle plus d’une trentaine de conventions internationales visant explicitement enfants, adolescents et adolescentes, femmes en âge d’être mères, adultes chômeurs (surtout masculins), travailleurs et travailleuses âgés. Précisons au passage qu’en s’appuyant sur un aréopage de fonctionnaires et d’experts, sur divers réseaux transfrontaliers (syndicalistes, mutualistes, etc.) et sur des représentations nationales tripartites (gouvernements, employés, employeurs), l’OIT finit par constituer plus qu’un simple forum où débattent les nations [41]. Outre les organismes de la stature de l’OIT, activistes et des regroupements féministes internationaux discutent aussi dans les années 1920 de la pertinence d’encadrer de manière différente l’emploi des femmes et celui des hommes adultes, par-delà les allégeances et les contextes nationaux [42].

Ainsi posé, le tableau d’ensemble permet de penser que le Québec participe à une sorte de conversation transnationale sur l’organisation des cycles de vie féminins et masculins en fonction du marché du travail. Que, au fil de cette conversation, s’élaborent une « grammaire » ou un « langage » communs [43], à la fois conceptuels et bureaucratiques, qui transcendent les diverses individualités nationales, mais sans les effacer pour autant. L’utilisation de statistiques surtout basées sur l’âge et le sexe pour décrire le rapport au travail se répand irrésistiblement, au gré d’emprunts et de métissages divers. Les notions d’activité masculine et d’inactivité féminine, de main-d’oeuvre jeune et âgée, d’emploi rémunéré et de travail domestique non rétribué se généralisent à force de circuler de part et d’autre des frontières. L’usage de seuils d’âge, très sensible au genre d’abord, un peu plus neutre ensuite, se banalise lui aussi. L’attribution d’un âge aux nations (en plus d’un sexe), de les dire « jeunes » ou « vieilles », devient aussi monnaie courante, surtout dans la deuxième moitié du xxe siècle. Si ces notions et ces catégories finissent avec le temps par constituer des sortes de langages transfrontaliers, elles ne s’élaborent ni d’un seul coup ni sans hésitations. Le travail féminin non rémunéré est ainsi tour à tour écarté, puis intégré aux statistiques de la main-d’oeuvre, les emplois occasionnels des enfants et des femmes sont longtemps ignorés avant d’être finalement comptabilisés… dans certains cas. Les catégories retenues revêtent vite un caractère d’évidence qui fait souvent oublier qu’elles sont le résultat, très instable, de tâtonnements, de choix et de négociations d’autant plus complexes à retracer qu’ils débordent les cadres nationaux. Situer le Québec dans le cadre de telles conversations transnationales rappelle donc que le xxe siècle n’est pas seulement un siècle d’États-nations. C’est aussi une période d’internationalisation qui favorise la constitution d’organismes intergouvernementaux autant que d’associations et de réseaux internationaux très variés soutenant des causes et défendant des intérêts tout aussi divers [44]. Reste évidemment à tenir compte des rapports de pouvoir qui, inévitablement, marquent toute discussion dans de tels forums.

Ajoutons en terminant qu’une perspective transnationale n’ignore pas nécessairement, ou ne devrait pas ignorer, le cadre national : son principal intérêt réside précisément dans cette occasion qu’elle offre de jouer sur plusieurs échelles, simultanément. Comme elle piste les circulations, elle permet de reconstituer la trajectoire qu’empruntent idées, objets, pratiques ou personnes entre les niveaux international, national ou local, voire individuel, et d’en explorer les interstices. Si les congrégations hospitalières raisonnent en dehors du cadre posé par les frontières québécoises ou canadiennes, en fonction d’une logique interne qui leur est propre, elles n’en doivent pas moins traiter quotidiennement avec les autorités nationales et municipales avant d’établir quelque institution que ce soit et, ensuite, pour en assurer le fonctionnement. Si les catégories d’âge se discutent entre représentants gouvernementaux, patronaux et ouvriers de différentes nations au sein de l’Organisation internationale du travail, de tels débats n’en sont pas moins alimentés par des flux de conceptions et d’intérêts aux ramifications complexes qui se déploient à la verticale aussi bien qu’à l’horizontale. Lorsque l’OIT envisage par exemple en 1937 d’augmenter de 14 à 15 ans la norme internationale sur l’âge minimum d’entrée sur le marché du travail, le Québec, la France et Cuba font partie des gouvernements qui appuient le projet, tandis que la Saskatchewan, la Suède et le Venezuela s’y opposent [45]. Des spécificités nationales, ou plus locales, sont bien sûr chaque fois invoquées : état de la législation, structure économique, moment auquel l’école obligatoire prend fin, climat favorisant une maturité précoce, etc. Or cette concurrence des spécificités finit par rendre inapplicable le consensus pourtant solide réalisé sur le principe d’une interdiction du travail des enfants. Celui-ci désagrège puisque tous ne s’accordent pas sur le critère à utiliser pour distinguer les « enfants » censés étudier et les « jeunes » (hommes, surtout) censés travailler [46]. Identités, normes et contextes nationaux, voire locaux, demeurent ainsi à l’oeuvre, se combinant ou s’entrechoquant.

Le Régime français entre océan et continent

Du point de vue de l’histoire connectée, la porte du Régime français au Canada est assez facile à enfoncer : elle est entrouverte depuis longtemps. Il s’agit après tout d’une histoire coloniale influencée de manière évidente par celles de la métropole et des colonies voisines et partagée avec les premiers peuples de l’Amérique. Depuis les débuts des histoires nationales (canadienne-française ou canadienne tout court), les historiens et, plus récemment, les historiennes lancent des regards vers la France, vers Brouage, La Rochelle ou Mortagne-en-Perche et, bien sûr, vers Paris ou Versailles. Ce n’est pas non plus depuis hier qu’à partir de Montréal ou de Québec, ils surveillent l’intérieur du continent, d’où surgissent les Iroquois et où disparaît plus d’un coureur de bois ; ils guettent aussi l’arrivée d’envahisseurs venus des colonies anglo-américaines. Il s’agissait là d’une histoire dont le regard sur l’ailleurs était néanmoins oblique et réducteur, assimilant à la prunelle de ses yeux la vallée du Saint-Laurent et sa population de souche française et à destin canadien-français puis/ou québécois [47]. À la faveur des décloisonnements du dernier demi-siècle, les spécialistes – de l’histoire, de l’ethnohistoire, les démographes et les littéraires aussi – se sont toutefois intéressés davantage au jeu de relations liant ce territoire aux espaces limitrophes et transatlantiques. Bref, le regard est devenu moins oblique ; et l’histoire, à divers degrés, plus inclusive – et, parfois, plus symétrique [48].

La démarche transfrontalière rend plus explicite ce jeu d’influences. Elle permet de peser les effets de retour sur les différents « extérieurs » avec lesquels les habitants de la colonie entrent en relation – quitte à relativiser leur caractère externe en se situant entre colonie et métropole ou entre zone de peuplement français et pays amérindien. Voire, entre métropole et pays amérindien… Certains travaux adoptent déjà cette approche, alors que d’autres pourraient s’y insérer. Aussi s’agira-t-il, pour les fins limitées de ce rapport exploratoire, davantage de survoler ou d’établir des liens entre les études existantes que d’en proposer des nouvelles. Afin de faciliter la navigation, nous allons privilégier un seul phénomène transfrontalier : les migrations de personnes, auxquelles on parvient du reste à accrocher plusieurs autres circulations. Les aires relationnelles ainsi créées sont de dimensions variables, tout en enjambant le plus souvent l’une ou l’autre, voire les deux entités aquatiques qui font si souvent office de frontière, soit l’Atlantique et la rivière des Outaouais.

Histoire coloniale… et donc histoire largement constituée par des migrations. Depuis les débuts, les historiens s’y intéressent. Aux migrations de Français, surtout. Dans un premier temps, les origines régionales, normandes ou autres, attiraient l’attention, ainsi que les Filles du roi dont on doutait de la vertu à la suite du retentissant bobard du baron de Lahontan. Mais déjà, et de façon croissante par la suite, c’était le nombre qui importait. Ils seraient 10 000 Français à s’établir à demeure dans la colonie, seulement 10 000, puisque ce nombre était relativement faible eu égard aux centaines de milliers d’Européens qui éliraient domicile dans des colonies anglo-américaines ou ibériques. Contre-performance – c’est ainsi qu’on l’interprétait généralement – qu’on attribuait bien souvent au manque de vision ou de moyens de Colbert et d’autres serviteurs du roi. Ultime et troublante précision apportée par les démographes, il y a vingt ans : les Français qui prirent racine dans la vallée laurentienne n’auraient représenté que le tiers environ des quelque 30 000 à avoir traversé vers le Canada, les autres, presque tous des hommes, ayant rebroussé chemin par la suite [49].

À quoi ressemblerait une histoire connectée des migrations (au sens large) dont un des pôles ou lieux de passage serait la vallée laurentienne ? Plusieurs de ses contours se dessinent déjà, grâce aux travaux d’une internationale de chercheurs au sein de laquelle les Québécois pourraient être plus nombreux. Commençons justement par l’espace atlantique. La présence (au xviiie siècle) dans les maisons de Canadiens – rarement dans les champs – de quelques esclaves d’origine sinon de naissance africaine, rappelle que cet espace peut être défini de façon très large. Il reste que le Canada ne voit pas converger les flux migratoires transocéaniques comme le fait par exemple la zone des Caraïbes. Mais l’esclavage, responsable tout de même de la majorité (!) des migrations transatlantiques à l’époque moderne, renvoie entre autres choses à la question de la distribution de la main-d’oeuvre de toute sorte dans l’espace impérial, question à ramifications franco-canadiennes certaines [50]. Lus dans la perspective d’une histoire connectée, les travaux récents (de Leslie Choquette notamment [51]) permettent d’envisager le Canada comme une sorte d’ultime horizon des migrations du travail de la France atlantique. Ceux (le masculin est ici plutôt exclusif) qui regagnent la métropole après un séjour de quelques années sont surtout des travailleurs et non des émigrants ; leurs déplacements se situent sur un échiquier plus vaste de migrations temporaires regroupant les destinations surtout européennes où l’on trouve passagèrement de l’« ouvrage ». La colonie représente une partie périphérique et à peine intégrée d’une aire transfrontalière : le marché transatlantique du travail.

Pourtant, le Canada s’insère également dans l’espace américain, cadre d’autres déplacements qui ne sont pas sans incidence, finalement, sur les migrations transatlantiques. Au cours du dernier siècle du Régime français, une intense circulation de commerçants et de transporteurs (dont beaucoup d’Amérindiens) entretient le contact intercolonial entre Montréal et Albany (NY). Elle est relayée à certains moments par le va-et-vient entre le Canada et les villages frontaliers anglo-américains de partis de guerre franco-amérindiens et de leurs captifs. Mais le champ migratoire le mieux peuplé englobe la basse vallée et ce que les colons appelleront bientôt le Pays d’en Haut (avec des prolongements jusqu’en Louisiane). Outre les partis de guerre, voire les armées qui circulent entre les deux, iroquois ou franco/ canado/amérindiens, il y a les autochtones qui se déplacent pour traiter, parlementer ou chasser, ceux (et celles) qu’on amène de force en tant qu’esclaves, les coureurs de bois, marchands et engagés, les missionnaires et les officiers… Volontairement ou non, ils font sans cesse le trait d’union entre les deux « pays ». Ces circulations multiformes, impliquant souvent des gens qui exploitent justement leur capacité particulière à traverser des frontières, ont de nombreux effets réciproques. C’est l’historien américain Richard White qui a renouvelé notre façon de les penser dans The Middle Ground (1991), en décrivant comme une sorte de pas de deux improvisé les relations franco-amérindiennes dans la région des Grands Lacs [52]. Depuis, Gilles Havard a scruté de près la création sous Louis XIV d’une formation originale autour des Grands Lacs, pays amérindien, zone d’influence française et zone d’interinfluence franco-amérindienne dont il faudrait mieux saisir les mutations sous Louis XV [53]. Tout en arpentant un espace de circulation qui comprend également la colonie, voire la métropole française, ces travaux se veulent des exercices de décentrage privilégiant ce théâtre de fréquentations inédites qu’est l’intérieur du continent [54]. La colonie laurentienne ne s’en porte pas plus mal : cette marginalisation relative place sous un jour nouveau les manifestations au Canada stricto sensu de cette connexion avec le Pays d’en Haut. Parmi les retombées de ce genre qui ont fait l’objet d’études ces dernières années, mentionnons : la part notable de l’économie, montréalaise en particulier, qui dépend de ce lien ; l’importance du travail dans les canots des marchands de fourrure comme source de revenus, voire de capital agricole dans la colonie ; la présence dans les réserves de la vallée d’une importante minorité de domiciliés amérindiens et, dans les villes surtout, d’esclaves majoritairement amérindiens [55]… Tout cela fait de la colonie française une zone d’interactions culturelles dont nous ne saisissons pas toujours bien le sens qu’auraient pu leur donner à l’époque les protagonistes.

Cet espace continental est lui-même lié à la zone atlantique. Les quelques voyageurs amérindiens qui de leur plein gré ou non (par exemple, les Iroquois condamnés aux galères…) visitent la France traversent cet espace élargi, comme le font, en sens inverse, bon nombre de coureurs de bois nés en France. Deux enchevêtrements migratoires le font aussi, à leur manière. Les Iroquois ont beau exercer leur pression militaire sur la colonie au xviie siècle essentiellement, le danger d’attaques des « sauvages » de l’intérieur marquera durablement la réputation de la colonie en France. Les Relations des jésuites, qui de ce point de vue ne ressemblaient pas à un dépliant touristique, en faisaient grand cas, suscitant quelques vocations de missionnaire, peut-être, mais peu de vocations d’émigrant [56]. Un autre signe des interactions entre le pays amérindien, la colonie et la métropole se voit dans un jeu de substitutions qu’il faudrait étudier de plus près. Il est probable qu’un certain nombre de jeunes célibataires français s’établissent (malgré tout) à demeure dans la colonie, ayant réussi à y trouver une épouse en comblant les vides laissés par le départ définitif vers la région des Grands Lacs de coureurs de bois ou d’engagés dont la recherche d’une conjointe amérindienne est facilitée par la pénurie de prétendants autochtones, reflet de la surmortalité masculine qui déséquilibre ces populations indigènes. Émerge ainsi un espace d’interconnexion très étendu, englobant la France (et pas nécessairement une ville côtière), l’intérieur de l’Amérique, et bien entendu la vallée du Saint-Laurent.

Les séjours dans la colonie d’un groupe select de métropolitains aux écrits très influents tracent les contours d’un autre espace du genre. Les jésuites Charlevoix et Lafitau et le militaire iconoclaste Lahontan situent la colonie et le pays amérindien dans une vaste zone de réflexion, entre l’Europe et Tahiti, sur les différences culturelles et les origines des humains. Comme le soulignent le sociologue Denys Delâge et plusieurs littéraires et historiens des idées, c’est aussi entre pays amérindien, colonie et métropole – et au-delà, grâce aux traductions vers l’anglais, l’allemand, etc. – que se constituent les Lumières, catholiques ou non, et les débuts de l’ethnologie [57]. Un espace de circulation analogue, largement organisé par l’État français, happe l’histoire naturelle et mobilise tout particulièrement les médecins du roi dépêchés dans les colonies [58]. À certains moments, il se prolonge loin dans le pays amérindien grâce au concours de missionnaires et d’officiers de garnisons – et bien sûr, à celui des Amérindiens eux-mêmes, que l’histoire met de plus en plus en évidence [59].

Enfin, les questionnements sur soi et l’Autre suscités par les rencontres coloniales n’ont pas pour seuls protagonistes l’Amérindien et l’Européen. Les interrogations identitaires suscitées par les fréquentations entre colons et métropolitains offrent une dernière perspective sur l’espace relationnel transatlantique. Se déroulant dans la colonie surtout, la plupart de ces interactions quotidiennes n’ont pas laissé de traces documentaires, ce qui donne un poids historiographique énorme aux administrateurs, officiers, missionnaires et autres voyageurs en poste ou de passage dont les descriptions de la vie coloniale furent publiées ou archivées. Ensemble, ils ont créé un personnage un peu composite (coureur de bois, milicien, habitant, etc.) et presque toujours masculin, auquel ils étaient plusieurs à donner le nom de Canadien. Cet être du Nouveau Monde possédait un mélange variable de défauts et de qualités, souvent partagés avec les Amérindiens, traits censés le distinguer nettement des « Français de France ». L’historiographie a largement reproduit ce portrait en le retouchant çà et là ; ce faisant, elle posait également que, bien avant la Conquête, les observateurs métropolitains responsables de cette oeuvre collective voyaient le colon comme étant de moins en moins français. Considérer l’Atlantique dans l’optique de l’histoire connectée et donc comme espace commun qui lie aussi bien qu’il divise rend plus sensible aux ambiguïtés identitaires qui pouvaient exister sur les deux rives. Comme l’a fait remarquer Louise Dechêne, les multiples circulations transatlantiques et la loyauté envers le roi gardaient la France présente à l’esprit des colons qui ont dû se sentir Canadiens et Français à la fois [60]. Le même type de démonstration peut être mené à l’égard des observateurs métropolitains, enclins à reconnaître et le caractère particulier et la « francité » des colons [61]. Vu ainsi, le monde atlantique devient un lieu de réflexion au sujet de la nature de l’« être français » – site d’une autre histoire connectée susceptible d’ébranler, dans ce cas, les idées reçues sur le « nous » national.

On pourrait allonger encore la liste des exemples. Parmi les « espaces des flux » faisant l’objet d’études récentes ou en cours, citons : cet Ancien Régime qui, d’après la suggestion de Catherine Desbarats, s’élabore entre métropole et colonies [62] ; le territoire de l’Église missionnaire, qui, pour résumer lapidairement un des thèmes de l’étude de Dominique Deslandres, englobe à la fois Bretons et Hurons [63] ; l’Atlantique des communications dont Ken Banks a scruté les formes, les trajets et les vélocités [64] ; la vaste zone peuplée par les producteurs amérindiens et les consommateurs surtout européens des fourrures nord-américaines [65]. Mais déjà, on peut espérer avoir démontré que cette histoire coloniale bénéficie énormément – et de plus en plus – de son insertion dans un enchevêtrement plus vaste. Et, pourrait-on dire, l’étude des phénomènes transfrontaliers y gagne aussi, car cette colonie offre des frontières intéressantes, ambiguës et mouvantes à souhait.

Conclusion

Au terme de cette exploration, rappelons que nous ne considérons pas l’histoire connectée comme une panacée, un impératif, et encore moins comme une vague qui devrait tout emporter sur son passage. Nous y voyons plutôt un champ d’expérimentation où se croisent deux démarches utiles. La première consiste à identifier, dans l’histoire du Québec et de l’ancien territoire colonial dont il est issu, des apports provenant d’un extérieur aux dimensions tout aussi variables que son « degré d’extériorité ». Pour formuler rapidement, c’est insérer dans un enchevêtrement causal plus étendu une action jadis décrite comme essentiellement (et parfois rétrospectivement) nationale – salutaire élargissement en soi. La seconde démarche part de l’étude de ces ensembles plus vastes, des « espaces des flux » qui comprendraient le Québec parmi d’autres territoires, mais sans le privilégier outre mesure. Pour une meilleure intelligence de l’ensemble, cette histoire « avec le Québec [66] » permettrait de mettre en évidence les spécificités du « cas » québécois. Menée dans un sens ou dans l’autre, l’enquête amène à s’interroger sur ce qui constitue finalement ce « domestique » ou ce « local », voire ce « national », tels qu’ils se construisent en interaction avec différents « ailleurs », quitte à se confondre avec eux parfois ou, au contraire, à s’en distinguer avec une insistance un peu suspecte. Interrogation sur les frontières à la si variable prégnance et, en fin de compte, sur la spatialité en tant que telle [67]. Enfin, n’oublions pas que ce chantier de l’histoire connectée forme lui-même un terrain transfrontalier, celui des interactions entre chercheurs-es. Dans cet espace, il importe que le point de vue québécois soit exprimé, à la fois pour préserver la pluralité des perspectives et pour faire valoir des expertises et des sensibilités particulières. Cette question de la pluralité est d’autant plus importante pour les Québécois que le marché du savoir est dominé par quelques gros joueurs qui imposent leur langage dans cet espace transnational. Et par langage, nous entendons ici des appareils conceptuels, une langue, des enjeux qui se révèlent finalement bien… nationaux. Nous prônons donc une histoire connectée, mais nous plaidons pour que cette histoire exprime aussi les points de vue des petites et moyennes puissances historiographiques. Il en va de la diversité culturelle.

Parties annexes