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Note critique. Une affaire complexeDenise Robillard, Monseigneur Joseph Charbonneau. Bouc émissaire d’une lutte de pouvoir (Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2013), 506 p.

  • Matteo Sanfilippo

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  • Matteo Sanfilippo
    Università della Tuscia (Viterbe, Italie)

Couverture de Volume 67, numéro 3-4, hiver–printemps 2014, p. 271-483, Revue d’histoire de l’Amérique française

Corps de l’article

Depuis 25 ans, Denise Robillard a touché à plusieurs points controversés de l’histoire religieuse québécoise du milieu du XXe siècle. Il est inutile de rappeler son important travail sur le cardinal Paul-Émile Léger, sinon pour signaler qu’elle y posait déjà la question autour de laquelle tourne le présent ouvrage : « Pourquoi Mgr Charbonneau a-t-il quitté Montréal[1] ? » Dans Monseigneur Joseph Charbonneau. Bouc émissaire d’une lutte de pouvoir, le chapitre dédié au mythe de Joseph Charbonneau (1892-1959) montre comment l’ancien évêque de Montréal a été élevé, dans la conscience commune, au statut d’un des grands précurseurs du nouveau catholicisme québécois, même s’il ne l’était pas ou, en tout cas, pas complètement. En bonne historienne et bonne journaliste, Robillard croit qu’il y a une histoire plus complexe à raconter.

Des sources impressionnantes

Pour retracer cette histoire, Robillard a travaillé pas moins de 20 ans, ce qui est en quelque sorte sa « marque de commerce » comme chercheuse : le volume sur Léger a d’abord été présenté et défendu en tant que thèse de doctorat en 1975, puis retravaillé de nombreuses fois pour publication avant de paraître en 1993. Il faut dire que l’histoire de l’Église catholique au XXe siècle (que cette histoire soit québécoise, canadienne ou nord-américaine) a besoin de cette « lenteur », car les archives pertinentes n’ont été ouvertes qu’avec parcimonie, alors même que, dans leurs Mémoires, les protagonistes de plusieurs épisodes de cette histoire en donnaient des explications variées, parfois contradictoires. Dans le cas de Mgr Charbonneau, plusieurs historien(ne)s ont espéré que l’ouverture des séries vaticanes allait confirmer ou infirmer certaines explications, mais, pour le moment, les Archives du Vatican ne sont consultables que jusqu’à la mort de Pie XI, c’est-à-dire jusqu’au 10 février 1939[2]. Robillard a donc utilisé des sources canadiennes et québécoises pour reconstituer la vie de son personnage.

La liste de ces sources est impressionnante : les archives des diocèses de Montréal et d’Ottawa, de Rimouski et de Sherbrooke, de Nicolet et de Toronto, mais aussi de l’Assemblée des évêques du Québec et des ordres religieux au Québec et au Canada (Dominicains, Jésuites, Oblats de Marie Immaculée, Soeurs de la Providence, Soeurs de Sainte-Anne) et de leurs membres (Georges-Henri Levesque, o.p., par exemple). Sans parler des séries de la Bibliothèque et Archives Canada, du Centre de recherche en civilisation canadienne-française d’Ottawa, des Universités de Montréal et Laval, du Centre de recherche Lionel Groulx et du Fonds Maurice-L.-Duplessis de Trois-Rivières. Elle a travaillé aussi dans les archives privées de la famille Charbonneau et a interviewé tous les témoins encore vivants au moment de la préparation de son livre.

À partir de ce millier de documents (mais on doit y ajouter ce qu’elle a repéré en dépouillant la presse de l’époque, ainsi que plusieurs revues et bulletins religieux), Robillard a écrit une biographie très traditionnelle, quelques fois, oserions-nous dire, trop traditionnelle et trop détaillée. Cela n’empêche pas son livre de constituer un véritable roman policier, la question « Pourquoi Mgr Charbonneau a-t-il quitté Montréal ? » poussant le lecteur à continuer la lecture en se demandant ce qui a bien pu forcer l’évêque à donner sa démission. Par conséquent, même si le texte est un peu long, on ne l’abandonne pas et on cherche page après page les indices qui pourraient permettre de trouver le(s) coupable(s).

Un anglophile chez les anglophobes

Dans les pages du livre, la vie de Charbonneau est exposée très progressivement à partir de l’implantation de sa famille dans l’est de l’Ontario, de la jeunesse franco-ontarienne du personnage, de sa formation au Canada (Ottawa et Montréal), aux États-Unis (Université Catholique de Washington) et en Italie. À Rome, il obtient un doctorat en philosophie, mais il découvre aussi une société réactionnaire, l’Italie fasciste, qui l’épouvante et le pousse à réfléchir sur la nécessité de promouvoir la démocratie, même au sein de l’Église. Il découvre aussi une réalité cléricale qui le déprime, celle du Collège Canadien, où « les prêtres séculiers ne se sentent pas chez eux » (p. 27). Heureusement, l’Année Sainte (1925) lui permet de rencontrer au Collège des prêtres séculiers provenant des diocèses du Québec, de l’Ontario et des Maritimes, dont quelques-uns de langue anglaise. En rentrant au Canada, Charbonneau est désigné comme recteur du nouveau séminaire d’Ottawa. Sur la rue Rideau, où s’élève le bâtiment du séminaire, il découvre combien il est difficile d’intégrer les séminaristes anglophones. La confrontation entre les catholiques de deux langues devient bouillante.

Quand, en mars 1927, Joseph-Médard Émard, archevêque du diocèse, meurt, la bagarre autour de sa succession est déjà furieuse. Depuis quelque temps, les catholiques de langue anglaise demandent que l’archevêque ne soit plus un francophone. Charbonneau, devenu entre-temps vicaire capitulaire, doit expliquer ces luttes intestines au nouveau délégué apostolique, Andrea Cassulo, qui arrive en août.

Le 31 janvier 1928, Guillaume Forbes, évêque de Joliette, est nommé archevêque d’Ottawa et Charbonneau devient son vicaire général, peut-être grâce à ses liens avec le représentant du Saint-Siège. Malheureusement, cette lune de miel est de courte durée. En 1931, le nouvel archevêque et son vicaire doivent s’interposer dans la bataille entre le clergé régulier et le clergé séculier. De plus, le leadership de Charbonneau au séminaire subit une crise et il accepte, en 1934, de déménager à l’École Normale de Hull. Dans cette conjoncture pèsent aussi les difficultés avec le clergé nationaliste canadien-français. Plus proche des idées de Cassulo et des directives du Vatican, Charbonneau, un Franco-Ontarien qui n’a pas peur de se mêler aux anglophones, voudrait favoriser une meilleure entente entre le clergé de langue française et le clergé de langue anglaise : à ses yeux (comme à ceux des membres du Saint-Siège), l’Ontario et l’Amérique du Nord sont des réalités plurilinguistiques et pluriculturelles où l’anglais est l’une, sinon la, langue véhiculaire[3]. Les nationalistes francophones n’apprécient pas une telle attitude conciliante. La situation s’aggrave quand Charbonneau, en tant que vicaire général, appuie la création de paroisses pour les catholiques de langue anglaise et favorise la voie du compromis afin de modifier le Règlement XVII. Il ne fait que suivre en cela la stratégie que lui indiquent son archevêque et le délégué apostolique, mais c’est lui qui occupe l’avant-scène et c’est lui qui est accusé de trahison par les nationalistes du Québec et de l’Ontario français. Selon l’auteure, il commence alors sa carrière de bouc émissaire, c’est-à-dire celui d’un homme qui paie pour les initiatives des autres.

D’autres difficultés surviennent du côté sociopolitique : la crise des années 1930 oblige l’Église catholique à se confronter aux problèmes sociaux. Il y a plusieurs terrains de choc : l’Action catholique, le syndicalisme catholique et aussi la position à tenir en face du « danger » communiste, ainsi que des mouvements émergents et des nouveaux partis (dont la CCF). Charbonneau craint qu’une dénonciation sans nuance des communistes, et plus encore de la CCF, ne donne aux fidèles l’impression que l’Église est solidaire du capitalisme et des vieux partis. Ses expériences aux États-Unis et en Italie l’ont convaincu que l’Église ne peut pas s’associer sans péril au conservatisme politique. Le vicaire général cherche à ne pas trop s’exposer, mais plusieurs personnes commencent à soupçonner son « laxisme » doctrinaire et ses sympathies politiques.

Entre-temps, Mgr Cassulo est reparti en Italie et la Délégation a été confiée à un intérimaire, Mgr Umberto Mozzoni. Finalement est arrivé un nouveau délégué, Ildebrando Antoniutti, qui se tient en dehors des querelles cléricales. Charbonneau est désormais sans appui au moment où l’on commence à penser à la succession à l’archevêché d’Ottawa. On profite du fait que le siège d’Hearst soit libre pour le nommer là-bas, en 1939. Il semble qu’après ce promoveatur ut amoveatur, le prélat soit désormais hors-jeu, mais, un an plus tard, il devient coadjuteur avec droit de succession du diocèse de Montréal, un diocèse regardé avec suspicion par Rome à cause des démêlés des nationalistes francophones montréalais. Ce choix agace plusieurs commentateurs, qui rappellent le « progressisme » du prélat, sa recherche d’une entente avec les anglophones, sa formation franco-ontarienne et même étatsunienne. C’est dans cette situation très tendue que Charbonneau devient archevêque titulaire et se trouve à gérer un diocèse qu’il ne connaît pas bien, ses expériences d’administrateur ayant été jusque-là du côté ontarien. Il décide de se faire aider par deux vicaires généraux, mais un de ces assistants est de langue anglaise, ce qui va augmenter les protestations des nationalistes francophones.

La démission

Comme le démontre la brillante analyse de Robillard, le combat entre Charbonneau et ses adversaires se déroule sur plusieurs fronts et se transforme en une lutte opposant innovateurs et conservateurs : la confrontation touche au social (action catholique, jeunesse catholique, syndicats catholiques), à l’organisation de l’Église (nouvelles structures diocésaines et nouvelles paroisses), à la hiérarchie (le rapport avec les ordres et les congrégations religieuses, surtout les Jésuites, mais aussi la collaboration avec les autres évêques de la Province), et enfin à la culture et à l’éducation (l’Université). Le choc majeur a toutefois lieu dans le domaine sociopolitique : encore une fois, on se bat au sujet de la CCF et des syndicats, et surtout à propos de la position dominicaine en faveur de la « non-confessionnalité » des coopératives. Ce débat paraît bien théorique, du moins au début, mais il trouve un écho important lors la grève de l’amiante et prend à partir de ce moment une tournure explosive. Il est inutile de suivre ici l’analyse très fouillée de Robillard, qui montre comment les positions de chacun se répercutent dans l’Église et dans la société. Il suffit de dire que la position très nette de Charbonneau pousse ses collègues à le dénoncer à Rome. Le 2 janvier 1950, après plusieurs démarches romaines, arrive enfin l’invitation vaticane à se retirer de Montréal.

Fidèle à ses consignes de biographe, Robillard continue à nous présenter la vie de l’ancien évêque jusqu’à sa mort, mais l’attention du lecteur est rivée sur les réactions à sa démission, qui a un énorme retentissement dans la presse québécoise, canadienne et même étatsunienne. À la question « Pourquoi Mgr Charbonneau a-t-il quitté Montréal ? », on répond que la faute en revient à ses collègues réactionnaires, ou encore à Duplessis qui aurait demandé sa tête. Duplessis, note Robillard, nie avoir fait quoi que ce soit pour hâter la révocation de Charbonneau. Même ceux qui croient à l’intervention du chef de l’Union nationale pensent qu’une partie de la hiérarchie catholique du Québec a dû intervenir au côté de l’homme politique. En même temps, les adversaires de Charbonneau, Lionel Groulx le premier, insistent sur les défauts de l’archevêque, incapable de travailler avec son clergé et les autres évêques de la Province. Pour les admirateurs de l’ancien archevêque de Montréal, ce dernier fut un véritable précurseur de la modernisation et de la démocratisation de l’Église catholique québécoise, ce qui explique pourquoi il ne pouvait pas collaborer avec les membres nationalistes du clergé et des évêques encore attachés à des traditions d’Ancien Régime.

Il faudrait aussi s’interroger sur l’hostilité de certains Québécois envers un Franco-Ontarien. Robillard ne les mentionne pas, mais les dernières histoires du catholicisme au Canada sont très explicites à ce sujet[4]. L’auteure n’oublie pas cet aspect, certes, mais elle pense qu’il a eu un rôle mineur dans une situation sociopolitique et ecclésiastique très tendue. Il y aurait pourtant là un filon à creuser.

Ecclesia universalis

Le travail de Robillard est imposant et il n’est pas facile d’y ajouter quelque chose. Je souhaite seulement apporter certains éléments qui viennent de ma connaissance du monde romain, d’autant plus que l’auteure insiste sur le fait que c’est dans la Ville Éternelle que se trouve la vérité définitive au sujet de son renvoi.

Il est inutile de reprendre ici la question de la fermeture des archives vaticanes : cela fait 20 ans que les chercheurs demandent l’ouverture de la documentation relative au pontificat de Pie XII. Il est désormais évident que le retard est dû à un manque de fonds, et non pas à la volonté de cacher la vérité sur plusieurs épisodes historiques « chauds ». Depuis Jean-Paul II, le Vatican a mis son argent dans d’autres initiatives, qui touchent surtout au social, et cette priorisation va sans doute continuer avec le pape actuel. On ne va pas gaspiller de l’argent pour des documents plus ou moins anciens et poussiéreux, quand il y a tant de gens dans le monde qui meurent de faim ! Par conséquent, les archives vaticanes n’ont pas le personnel adéquat pour terminer le classement des documents concernant le pontificat de Pie XI : en ce qui concerne les affaires canadiennes, toute la documentation de la Délégation apostolique du Canada de 1922 à 1939 reste à classer. Les papiers de la période suivante devront attendre des années, sinon des décennies, avant d’être dépouillés, étant donné qu’on parle d’ouvrir les archives à mi-temps à cause des restrictions budgétaires. Il est aussi à souligner que la documentation canadienne confiée aux Archives Secrètes Vaticanes est énorme : il y a des centaines et des centaines de boîtes de documents concernant ladite Délégation apostolique entre 1922 et 1939, et encore davantage pour la période suivante.

Toutefois, il existe d’autres sources que l’on peut utiliser et que Robillard n’a pas prises en considération pour écrire son livre. D’ailleurs, elle ne semble pas connaître très bien la situation romaine, ce qui pose des problèmes quand on choisit de travailler sur une entité aussi essentiellement transnationale que l’Église catholique (l’Ecclesia universalis). Ne donnons qu’un exemple : l’auteure n’explique pas où Charbonneau a fait son doctorat à Rome. Elle mentionne qu’il a fait son baccalauréat et sa licence de théologie à l’Angelicum, l’université des Dominicains, mais elle n’est pas très claire en ce qui concerne son doctorat en philosophie : on peut toutefois imaginer qu’il l’a aussi préparé à l’Angelicum, vu que sa thèse porte sur la révision du thomisme. Or, le Pontificio Collegio Angelicum est l’héritier de l’ancien Collegio S. Tommaso des Dominicains. En 1906, il est devenu une véritable université catholique et, en 1908, il a changé de nom. Identifier le lieu d’étude doctorale de Charbonneau ne constitue donc pas une simple curiosité si on pense au fait que ce dernier a toujours appuyé les Dominicains et que, inversement, il avait beaucoup de mal avec les Jésuites.

À cet égard, il est intéressant de réfléchir sur le fait qu’il était membre du réseau dominicain, tandis que le chanoine Groulx a étudié à la Grégorienne, donc chez les Jésuites… Bien qu’il soit vrai que, dans les années 1950-1960, la vieille rivalité (issue d’aussi loin, selon les spécialistes, que des débats du Concile de Trente) était en train de s’estomper[5], Charbonneau a été forcé à démissionner juste au début de l’année 1950, alors que les rivalités n’étaient pas encore éteintes. En tout cas, on ne doit jamais oublier que dans l’Église universelle, il y a des réseaux internationaux, très souvent liés à la formation universitaire : c’est à l’université que se forment les équipes, c’est-à-dire les groupes de cardinaux et d’évêques, qui vont lutter pour s’assurer la direction de l’Église dans les décennies suivantes.

À Rome, il est aussi possible de consulter les quelques documents concernant la Délégation apostolique de Mgr Cassulo. Nous ne pouvons pas accéder à la série majeure dans les Archives Secrètes Vaticanes, mais nous pouvons au moins consulter ses rapports à la Congrégation des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires, de fait un bureau de la Secrétairerie d’État du Vatican, ainsi qu’à la Congrégation Consistoriale. Dans les papiers de celles-ci, qui se trouvent aux Archives Secrètes du Vatican, on peut lire la documentation de la visite apostolique au Canada en 1935[6]. Le délégué Cassulo y décrit les provinces ecclésiastiques diocèse par diocèse, et on s’aperçoit qu’il présente le diocèse d’Ottawa comme en partie francophone et en partie anglophone, en outre avec plusieurs paroisses d’immigrés, surtout Italiens et Ruthènes, mais aussi Polonais ainsi que d’autres catholiques de rite oriental. Il est convaincu qu’on devrait faire du diocèse d’Ottawa un exemple de coexistence pacifique entre catholiques de langues anglaise et française.

Dans les archives de la Congrégation des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires, qui sont dans la Cité du Vatican, mais séparées et indépendantes des Archives Secrètes, on peut lire les relations générales de Cassulo dans les années 1927-1938[7]. Dans ces textes, on voit que le Vatican et le délégué estiment que les vrais dangers au Canada sont le communisme, importé par les immigrants, et l’antisémitisme de la droite extrême, qui a des racines bien locales[8]. Ils maintiennent les liens traditionnels avec le Parti libéral et Cassulo esquisse un portrait positif de William L. Mackenzie King. De plus, le délégué entretient une dense correspondance avec Henri Bourassa, qu’il considère comme quelqu’un de « particulier » (le mot est utilisé dans un sens négatif), mais aussi de très intelligent. Cassulo explique à ses supérieurs que son correspondant est capable de lui faire comprendre ce qui arrive au Canada, tandis que les évêques et le clergé du Canada ne semblent même pas se rendre compte de ce qui se passe.

Lisant ces lettres, on voit comment Bourassa convainc Cassulo de ne pas considérer la CCF comme une organisation communiste. De plus, le délégué transmet au Vatican une lettre du journaliste qui lui explique sa crainte d’une explosion « antireligieuse », à cause des prêtres qui, « [h]ypnotisé[s] par la crainte du socialisme », « ferment les yeux sur le danger, plus grand, […], de laisser identifier, dans l’esprit du peuple, la doctrine catholique avec l’abominable régime économique dont le Canada souffre peut-être plus que tout autre pays[9] ». C’est un discours, soulignons-le, tout à fait semblable aux notes de Charbonneau sur la CCF, rapportées par Robillard. Malheureusement, l’intérimaire Mozzoni, qui prend la relève de la Délégation après le départ de Cassulo, ne semble pas avoir la sensibilité de celui-ci et il est indigné par le fait que le gouvernement fédéral ne veuille pas soutenir la loi anticommuniste du gouvernement québécois[10]. Il est évident que le chargé d’affaires espère qu’une alliance anticommuniste puisse être forgée entre le clergé catholique et les conservateurs canadiens. Avec lui, Charbonneau ne peut avoir d’appui. Mais qu’arrive-t-il après ? Pourquoi est-il en difficulté avec le nouveau délégué, au moins au début ? Pourquoi est-il ensuite catapulté à Montréal ?

Nous n’avons pas la correspondance du délégué Antoniutti, mais celui-ci est devenu après un important cardinal, qui a participé au Concile Vatican II et aux réformes des années 1960, ainsi qu’à l’élection de Paul VI[11]. Il est resté 15 ans au Canada (1938-1953) et y a laissé des traces[12], mais le Canada l’a aussi beaucoup influencé[13]. Une simple recherche sur Wikipedia nous apprend qu’il a écrit des Mémoires, lesquelles comportent un chapitre sur le Canada[14]. Dans les pages de cette autobiographie, il rappelle que Pie XII lui avait expliqué qu’au Canada la culture britannique qui se mêlait à la culture française était en train de faire naître un « monde nouveau », dont l’Église catholique et la civilisation occidentale pouvaient bénéficier. Antoniutti semble partager les positions de Cassulo au sujet de la situation sociopolitique du Canada. Il dresse le portrait d’un Charbonneau à la mentalité très moderne, qui a souffert de la réaction nationaliste à ses tentatives d’ouverture à l’apostolat « britannique » dans la ville de Montréal. Selon le délégué, le peuple l’aimait, mais il était incapable de se faire aimer par son clergé et les autres évêques. En tout cas, Antoniutti considère l’affaire Charbonneau comme le moment le plus pénible de sa mission au Canada : le délégué a dû se plier à des directives vaticanes qu’il n’approuvait pas.

Antoniutti enrage qu’on puisse le soupçonner d’avoir été l’instrument de Duplessis dans cette affaire : il explique qu’il n’a jamais rencontré l’homme politique à la Délégation et, surtout, qu’il ne l’aurait jamais invité. Antoniutti, qui revenait d’une longue et difficile mission en Espagne, est très explicite dans son mépris pour un politicien qui lui semble un petit dictateur de deuxième rang en train de vendre son pays aux Américains. Il ajoute qu’il a partagé la position de Charbonneau et d’autres évêques au sujet de la grève de l’amiante : l’Église devait être à côté de la classe ouvrière québécoise et devait essayer de libérer le Canada et le Québec du contrôle économique étatsunien. On ne peut pas oublier que, juste à la fin des années 1940, l’anti-américanisme est mis en minorité au Vatican, Pie XII décidant que les États-Unis vont devenir le grand allié de l’Église dans la lutte au communisme. Sur ce point, Charbonneau aurait donc été le bouc émissaire d’un conflit entre cardinaux en faveur ou contre les États-Unis, ce qui lui échappait du tout au tout[15].

Les pages d’Antoniutti nous proposent une autre facette d’une affaire politico-ecclésiastique qui est encore très loin d’être complètement éclaircie. En même temps, elles nous rappellent l’intérêt de tenir toujours compte de la perspective vaticane quand il s’agit de comprendre ce qui se passe au Québec en général et au sein l’Église catholique québécoise en particulier. Finalement, elles nous montrent aussi que Denise Robillard a su écrire un grand livre, même si elle n’est pas allée à Rome. L’affaire n’est pas conclue, mais notre auteure a fait beaucoup pour nous permettre de progresser dans notre intelligence d’un sujet délicat et complexe.

Parties annexes